jeudi 31 décembre 2015

Nouvel an



Albino, le Sicilien à barbe rousse qui arrive de Bali à vélo m'affirme qu'après la traversée du Mékong à Nong Khai, il traversera l'I-san, entrera en Birmanie par Mae Sot et remontera par la voie terrestre jusqu'à Mandalay. L'an dernier, pour avoir cru naïvement que l'on circulait sans encombres dans les campagnes reculées du pays, je me suis retrouvé à Khiang Tung, seul touriste en ville, empêché de poursuivre par la route et poussé dans un avion. Ce 31 décembre, pour en avoir le cœur net, je loue un vélo, emprunte les quais de Vientiane, longe la Lao-Thai street et frappe à la porte de l'Ambassade de Myanmar. Où une gentille dame me répond : "il est tout à fait possible d'entrer dans le pays par le poste-frontière de Mae Sot et de se rendre à Mawlamyine."
- Je souhaite me rendre à Mandalay.
La dame déplie une carte. Elle pointe sur la ville de Mawlamyine. Premier constat, nous sommes encore loin de Mandalay.
Je répète ma question.
- Pour Mandalay, me répond la dame, cela dépend de la route.
- Je ne comprends pas.
- Elle est peut-être fermée. Personne ne peut savoir. Pour le savoir, il faut se rendre sur place.
- Mettons qu'elle soit ouverte.
- Dans ce cas, vous pourrez prendre cette route.
Glissant son doigt du bas vers le haut de la carte, elle indique la route que je pourrai emprunter à bord du bus autorisé.
Fort de cette nouvelle, je rejoins Gala, nous fêtons le nouvel an et nous mettons au lit à 22 heures.

mercredi 30 décembre 2015

Combat

Ecriture. Bière. Combat. Un article est paru il y a quinze jours dans Le Temps sous la plume d'Isabel Rüf. Unique écho à la publication de ce livre. Et je compte les commentaires d'amis. Aucun ne m'est venu à l'oreille. Voilà une expérience neuve. Ne pas savoir. Forcément, un doute travaille l'esprit. Je dis "travaille", pas "inquiète". Que l'on me dise:
- Votre truc, c'est...
Les mains croisées sur la poitrine, je dirais:
- Je comprends.
Et même:
- Je m'excuse.

Lor 2

S'agissant de la grotte de Lor, cette expérience , il faut dire que nous aurons fait pour une heure de traversée en pirogue, quinze heures de voiture. Et je ne compte pas les embouteillages qui nous bloquent ce soir à l'entrée de Vientiane. Ni le coût du voyage (l'économie touristique du Laos, sur décision du gouvernement j'imagine, est un marché très peu libéral). La route, pourquoi pas? Je songeais à l'Europe. Cette diversité de paysages époustouflante! Si la logorrhée de Kerouac est avant tout psychologique, religieuse, spéculative, c'est que les grands territoires américains sont monotones et grands. Ils découragent. Ce ne sont pas des paysages fait pour les peintres ou les ethnologues. Le Sud-est asiatique est à l'opposé. Exigu, dense, cultivé, authentique, et donc, comme l'Europe, divers. Mais les routes ne sont pas tributaires de l'histoire. Elles n'ont pas été romaines, mercantiles, exploratoires ou carolingiennes. Elles tracent au cordeau et agglutinent une activité typique faite d'ateliers, d'épiceries, d'administrations, de cantines et de camps militaires. Parcourez attentivement un kilomètre de route et vous avez vu tout ce qu'il y a à voir le long des routes bitumées d'Asie. 

mardi 29 décembre 2015

O.N.G.

Quand nous ressortons de la grotte, il est midi. Des Hollandais se baignent dans la lagune. Passent à bord d'une pirogue les couples qui partageaient la nuit dernière notre campement. Des gens supérieurs. Investis d'un devoir. Convaincus et aguerris. Membres d'une O.N.G. Nous sommes de pauvres touristes. Eux sont reconnus d'utilité publique par l'O.N.U. Et pour commencer, il faudrait se soucier de bien comprendre cet acronyme, O.N.G. Dand le même esprit, lorsqu'on me demandera qui je suis, je répondrai:
- Je suis une non-femme.
Bref, je m'empresse de passer le pont de planches, regagne avec Gala la forêt de banyans et tend un billet de 50'000 kips à Li. Du village, il revient avec une caisse de bière. La veille, il a noté cette faiblesse: nous aimons boire. De là à avaler sept bouteilles de Birlao en plein soleil. Mais voilà, chaudes elle seront bonnes pour le rebut. Après quoi, nous  louons la première chambre que l'on nous offre. Elle est au premier étage, son plancher est ajouré et sous nos pieds se déroule une conférence interminable dont les intervenants sont de tous les règnes: coq, maçon, voisin, porcelet, bambins, lavandières... Ne manquent que les membres de l'O.N.G.

lundi 28 décembre 2015

Evidence

Un homme qui argumente contre l'évidence est un homme perdu.

Arasement

Autre signe des temps mauvais, la courtoisie régresse, la politesse se perd. Deux inconnus se croisent, ils baissent les yeux, font un pas de côté, se renfrognent, bandent leurs muscles. La promotion de l'individu est un leurre. Dans le principe, tout individu mérite d'être promu; pas dans les faits. Cet arasement des consciences que produit la démocratie débouche sur une hostilité sourde: chacun prétend, sans savoir à quoi il prétend. Rien de plus néfaste que l'ébranlement des hiérarchies. L'égalité est nécessaire, l'égalitarisme est diabolique. Il ouvre la voie à des catastrophes politiques majeures. La France marche ici en éclaireur: sur un fond de misère psychologique général, elle donne dans le constructivisme social, cette idéologie monstrueuse que n'aurait pas renié Mao - un projet d'édification idéal de l'individu à partir du matériau commun quitte à obtenir ce matériau par l'éradication de la culture.

Zelda

Le problème du couple Fitzgerald. Sa femme Zelda l'admire mais le jalouse. Elle déteste  l'admiration qu'elle professe. Elle emploie son génie, plutôt qu'à son œuvre, à empêcher et détruire celle de son mari.

dimanche 27 décembre 2015

Détruire

Face à la mondialisation, nul qui ne semble démuni. Cependant, il faut que quelqu'un la veuille. Puisse-ton identifier et détruire celui-là.

Lor

Au pied des montagnes de karst, les plaines tabatières de la région de Khammouane. Le chemin finit contre un portail ornementé de pives d'or. Pieds nus, le militaire écarte les portes. Notre voiture circule entre des banyans effeuillés. De la poussière jaune macule les troncs. Sous une couvert de palme, les piroguiers. Nous traversons le pont de planches qui enjambe la lagune, suivons le sentier de berge. La paroi de roc est semée d'arbres. Graciles, Accrochés à la pierre par des racines de la taille d'une main, ils montent au ciel, robustes et graciles. La rivière Nam Hinboun s'engouffre. Elle coule en aval, sous la montagne. J'allume ma torche. Gala endosse son gilet de sauvetage. Nous marchons sur des bancs de glaise, prenons place à bord d'une pirogue de bois bleu. De profil rectangulaire, son fond est plat. Des planchettes servent de siège. Le moteur est lancé. L'eau bouillonne autour de l'hélice, nous prenons un virage, l'ouverture de la grotte disparaît, nous filons dans le noir. J'oriente le faisceau de la torche: le plafond est à vingt mètres, puis trente. Nous débouchons dans une cavité de la taille d'un ventre de cathédrale. La pirogue contourne une grève de cailloux, accélère, s'immobilise dans le sable. Nous grimpons sur un mamelon de sable, cheminons à travers une forêt de stalagmites, dirigeons nos lumières dans les recoins faisant apparaître des puits, des cônes, des éboulements, des sphères, des trous. Après dix minutes de marche dans le noir, nous apercevons la torche frontale du piroguier. Nous embarquons, il relance le moteur. La température baisse. Une embarcation nous double. Des villageois livrent une vélomoteur de l'autre côté de la grotte. Le guide nous fait descendre. Une cascade sépare deux plans d'eau. Un de  ses collègues attendait là avec sa pirogue: il faut la force de deux hommes pour faire franchir le passage à une embarcation. Les hommes comptent ensemble, lancent le mouvement, courent dans l'eau. La pirogue bondit, s'immobilise de l'autre côté. Nous naviguons sur six kilomètres. A dix mètres au-dessus de nos têtes, des troncs calcifiés; à la mousson, la crue les drosse. Soudain, un panneau municipal. J'éclaire. Ban Gnang, le village qui se trouve de l'autre côté de la grotte de Kong Lor. Quelques maisons de palme, une place poussiéreuse. Sur les hautes berges, le vélomoteur enveloppé de son carton.  Immergés jusqu'au cou, des buffles barbotent.

samedi 26 décembre 2015

Biens

- J'en profite! Vous me diriez l'heure?
- Excusez-moi, c'est ma montre que j'admirais.

vendredi 25 décembre 2015

O.T.

En route pour la lecture, je m'inquiète: le public de Genève n'y comprendra rien, il n'a pas assisté à la première partie de la soirée durant laquelle je lisais des passages clefs. L'organisateur montre une école. C'est là que nous allons. Les préaus sont pleins de noirs. Je ralentis, lui demande ce que c'est. "Que se passe-t-il?" L'organisateur ne répond pas.
- Vous n'étiez pas à l'école ici? Lui dis-je.
- Je ne me souviens plus.
- C'est impossible! L'école, c'est tellement affreux, qu'on se souvient toujours!
Puis je constate que le livre que je porte sous le bras est signé de l'écrivain O.T. Je choisis une page au hasard et m'étonne que ce soit aussi bon. Mais cela ne résoud pas mon problème: comment expliquerai-je un texte que je n'ai pas lu?
Peu après, dans l'agora de l'école, commence l'examen préalable à la lecture. L'examinateur est une femme.
- Le texte traite de la relation du personnage au monde des objets.
- Moi, par rapport aux objets, fait l'examinatrice avec désinvolture, je me sens très libre!
- Non, vous êtes comme tout le monde!
Et comme elle ne veut pas comprendre, je hausse le ton:
- Vous m'obligez à utiliser une vocabulaire philosophique. Les déterminations de l'objet sont incluses dans l'objet.
Elle parle alors de sa retraite, de la nouvelle grille des programmes, de la réforme pédagogique.
Et désespéré, je me dis: "ces pauvres enseignants... ces gens perdus..."

jeudi 24 décembre 2015

Noël

Magnifique repas au Salana. Le cuisinier lao est un chef. Ainsi le jugeons-nous d'après les plats qui sont servis, ainsi le confirmera-t-il se présentant à notre table au moment du dessert. Dans l'intervalle, le maître d'hôtel apporte un panier. Nous piochons un billet de tombola et remportons le deuxième prix, une bouteille de Château Mont-Redon. Après quoi Gala file dans la bibliothèque avec la patronne du lieu, une splendide femme de trente ans. Deux heures plus tard, réapparaissant, elle confie:
- Nous nous sommes tout dit! Désormais, nous sommes deux sœurs. C'est comme ça entre filles.

Typologie

Au Laos, le type de véhicule détermine le type de conduite. Typologie qui recoupe une réalité de classes. Les vélos zigzaguent, respectueux. Ce sont des poissons de sable. Ils vont lents et sûrs. Les vélomoteurs. Ils filent, rusent, cherchent la parade, mais savent aussi attendre, stationner. Les minibus. Ils marchent à vitesse régulière, vont avec prudence. Les bus font de même. Plus gros, ils occupent le milieu de la route, c'est naturel. Enfin, les pick-up. Ils foncent, traversent les villages à tombeau hurlant, doublent, s'énervent, représentent une menace pour les gosses. Ce sont des prédateurs. Et dans cette catégorie, les plus néfastes sont les pick-up arborant des plaques bleues, l'immatriculation gouvernementale.

Ambulance

Une poutre de béton décroche. Monfrère la reçoit sur la tête. Il s'effondre. Affolé, je pénètre dans la première maison. Un couple se tient dans le salon. Benoît, il digère.
- Un téléphone, vite!
Le monsieur se lève, me rassure. Je hurle:
- Le 117, appelez le 117!
Je compose le numéro. C'est un de mes clients qui répond:
- Monsieur Friederich, vous êtes bien aimable de prendre contact le jour de Noël. Donc, pour la commande...
Par la fenêtre, je vois Monfère. Il est au sol, ne bouge plus.
Je rappelle le 117. Dans l'écouteur de la musique. Je bouscule le monsieur, me jette sur une petite armoire, l'ouvre, me saisit de l'annuaire, cherche Ambulance. Mon doigt remonte une liste de noms:
"Ambulance Gonzalez, maçon..."
"Ambulance Josiane, coiffure..."
Alors je m'aperçois que les numéros commencent par "00 33".
- La France, c'est la France! Où est l'annuaire de Genève?
Le monsieur me tend une liasse de feuilles:
- Voilà, la suite du bottin...
Soudain, apparaît dans l'encadrement de la porte mon grand-père. Jeune, coiffé, accompagné d'un femme. De stupeur, je recule et m'assomme.

Poésie

Une expérience du laboratoire de sociologie spéculative. L'on place un poète dans un jardin. Il dispose d'une table ombragée, d'un siège confortable. L'air est doux, le ciel clair, le silence bienfaisant. Il va écrire. Un poème bien sûr, mais lentement: donnons-lui une journée. Dans le premier cas, il termine son travail comme il l'a commencé, au jardin, en silence; les conditions n'ont pas changé. Deuxième cas. Cette fois, nous introduisons des éléments perturbateurs. Nous allumons un feu, la fumée monte, envahit le jardin. Puis un camion passe, décharge des poubelles. Le ciel se voile. Un marteau-piqueur se met en branle. D'abord éloigné, le son se rapproche; d'abord intermittent, le son est continu. Poussons deux ivrognes dans le parage du poète. Ils braillent, s'insultent, en viennent aux mains. Et à la fin, ramassons les copies.

Progrès

L'homme occidental a laminé les cultures et arraisonné les territoires par la guerre et par le marketing. Grand voyageur il a rendu le voyage impossible. Épris de la liberté, il supprime la liberté sur son continent. Le progrès s'emballe. L'universalisme est un faux-nez. Cela n'existe pas, cela ne saurait exister. Le capitalisme est universel. Non dans le principe, mais dans les faits. Et fulgurante l'avancée des destructions. Plus un individu sur cette terre qui à l'approche d'un occidental ne cherche à se vendre.

Le remplacement des matériaux

Dans le quartier ancien de Vientiane (dont il reste peu de choses) satisfaction, bonheur même que d'être entouré de pierre, de teck, de cuivre. Le temple boudhiste d'Ong Theu est couvert de tuiles vernissées. Le mur d'enceinte peint à la chaux. Au-dessus des toits rouges et verts, les pinacles sont dorés. Mais les édifices de rapport ont aussi leur beauté. Un magasin logé dans une maison coloniale est entouré d'une vaste marquise de fer forgé. Noire, ouvragée, elle attire l’œil, elle plaît. Pareillement, je prends plaisir à être assis dans un fauteuil de bois noble, à regarder un bouquet de fleurs, à boire dans une tasse accompagné de sa sous-tasse, à soulever une fourchette galbée. Ne serait-ce que sous cet aspect, on mesure le délabrement de notre société occidentale, ici provoqué par le consumérisme américain: napperons de papier, gobelets en carton, chaises en plastique, meubles de poussière. Règne de la vitesse, de la rotation des biens, du remplacement intégral. Règne de l'argent, de la tristesse, de la dépression programmée. La notion de tiers-monde n'est pas appliquée à bon escient. Notre société moderne, anti-libérale, se définit par l'absence de services. En plus de le payer, le consommateur participe à la production du bien qu'il veut consommer. Pire: il paie, peine et obtient - peut-être. Le modèle de l'abonnement par exemple, c'est-à-dire de la répétition automatique de l'acte de consommation, ne garantit aucunement que la contrepartie du paiement sera versée, du moins conformément au contrat. État de la relation commercial qui mesure les privilèges accordés par le nouveau capitalisme aux rentiers.

Refus

Projet d'une Chronique de l'avant-guerre. Parmi les signes avant-coureurs, celui-ci, entre tous inquiétant: un nombre croissants d'individus nie, baisse les yeux et répond par l'insulte à l'évocation des signes obvies d'éclatement qu'offre notre société.

mercredi 23 décembre 2015

Concorde

Kuala Lumpur, autour de minuit, dans un restaurant poche de l'aéroport. Marco, le chilien qui enseigne aux enfants musulmans de la côté est, dans la région de Khota Barhu, nous raconte qu'il a préparé un repas mexicain pour les les élèves de sa femme, de futures professeurs d'anglais. Celles-ci passent le nez sur les plats. S'enquièrent: cette nouriture est-elle halal?
- Comment ne le serait-elle pas, s'exclame Marco, tous les produits viennent du marché qui se tient place de la mosquée!
Cependant, nous dit-il, elles étaient gênées, tardaient à finir leur limonades, louvoyaient. La plus courageuse expliquera: si la nourriture n'a pas été cuisinée par un musulman, lequel devra en outre prononcer la prière idoine, elles ne peuvent pas la consommer.
La femme de Marco, une Américaine qui arrive à l'instant de Londres où elle passait un entretien pour un poste de formatrice à Dubai, fait un signe d'impuissance.
- L'examen final d'anglais est noté sur cent questions. Pour réussir, il faut répondre correctement à six d'entre elles. La moitié des candidats échoue. Tous sont reçus. A défaut, les subventions étrangères seraient coupées. Et puis, c'est dans la mentalité: il faut sauver les apparences.
Là-dessus, je commande l'addition. Il va être une heure du matin, notre avion décolle à 7h30. Nous avons beau dormir "en bout de piste", comme nous l'a confirmé Marco, lequel fréquente régulièrement l'hôtel, la navette doit aller prendre un virage à vingt minutes d'ici de sorte que nous avons affaire à ce paradoxe: l'établissement le plus proche de l'aéroport est aussi l'un des plus éloignés. Je demande à payer, disais-je. La serveuse n'a pas séparé le repas du couple et le notre. Marco coche leurs plats, je coche les nôtres. Nous reviennent deux additions. La mienne, fantaisiste. J'indique au moyen des coches ce que nous avons consommé. L'addition repart. Et revient, tout aussi fantaisiste. Mais cette fois, de moitié inférieure à la commande réelle. Je paie.

mardi 22 décembre 2015

Sanur

Dans la soirée, nous sommes à Denpasar. Passer par Bali pour gagner le Laos par Kuala Lumpur est la combinaison de vols la moins onéreuse. Il y a deux ans, nous étions descendus dans un hôtel de Kuta. Une foire d'empoigne. Des Australiens gonflés à la créatine et leurs femmes dansaient nus dans la piscine. Un cauchemar. D'emblée, j'avais fait savoir à Gala qui insistait pour visiter l'île que je ne quitterai pas la chambre. Ne reparaîtrai qu'une fois atteint Java. D'ailleurs, il n'y eut pas matière à discussion: j'étais désorienté, dans un état mi-comateux des suites d'une fièvre contractée la semaine précédente au Lac Noir. Tout juste allais-je, me faufilant entre de paires de poitrines, chercher du café et des œufs à l'heure où les graduates de la Golden coast sifflaient leurs derniers cocktails nocturnes. Echaudé par cette expérience, je me suis souvenu de Sanur. L'autre plage proche de la capitale. Vingt ans plus tôt, je résidais là, chez une famille. Dans mon souvenir, une bande de sable gris, des prahu à balancier, des pêcheurs qui raccommodent leurs filets, une échoppe à riz.
Nous quittons l'aéroport. Premier sentiment: l'occupation du territoire est achevée. Pas un centimètre de disponible. Le long de la route, magasins, spas, hôtels, bars. Hôtels, et magasins et bars. Puis la bifurcation. Kuta au sud, Sanur à l'est. Le chauffeur s'engage sur la route côtière. L'offre est dense, monotone, rassurante: hôtel, restaurant, bar. Le soleil se couche, les oranges enflamment la végétation. Adorable maison de deux étages en teck poli, ventilateur, moustiquaire, carré d'eau, plantes à foison et orchestre de gamelan. Et cette douceur des caractères qui faisait déjà la réputation de l'île à l'époque de Claude Roy. Du coup, je regrette d'avoir acheté un billet d'avion pour le surlendemain. Nous dînons. Un orage bref rafraîchit l'air, les parfums montent, la nuit s'installe. Nous récupérons. Au réveil, même contentement. L'atmosphère est paisible, le ciel chaud, arbres et fleurs sont  verts et rouge vif. Assis dans une gargote, je tends le bras pour indiquer l'autre côté de la rue principale.
- Tu vois le trottoir?
- Mmh.
- Le bâtiment?
- Lequel?
- Au fond.
- Oui.
- La mer est à cinquante mètres.
Or, nous n'avons pas encore vu une goutte d'eau. Et pour cause. Les hôtels construits en première ligne ont pris possession de la plage et de la mer. Une ligne de plusieurs kilomètres. Soyons précis: elle commence où commence la plage, finit où la plage finit.
Nous traversons la rue. Entrons dans le domaine privé. Un lève-barrière salue au passage d'une voiture. Referme, sourit.
- Où allez-vous?
- A la plage.
Mauvaise réponse. Que Gala rectifie aussitôt car le lève-barrière fait signe que non, que c'est impossible.
- Au bar.
Il retrouve le sourire, fait signe:
- S'il vous plaît!
Au bout de l'allée, une réception en plein air. Le comptoir en baobab a l'envergure d'un paquebot. En livrée d'or, les mains manucurées, un personnel complet. Une porte ornementée de statuettes du panthéon hindouiste, nous introduit dans un jardin fabuleux. Palmiers et oiseaux, flamboyants, goyaviers, fontaines glougloutantes et bungalows odorants. Dix minutes de déambulation dans ce labyrinthe enchanteur. A la sortie, une piscine à débordement, des bars en baobab avec leur personnel doré et des touristes blancs, lourds, grands, épais, étalés sur des chaises longues devant la mer. La plage est agréable. Elle est jaune. Au large, de hauts fonds arrêtent la marée et mettent de l'écume sur l'horizon. A droite comme à gauche, les uns contre les autres, solidaires, veillant sur leur plage et leur mer, les hôtels.

Ujung Pandang 2

Cette ville n'a ni forme ni début ni fin. Du moins entre éclairs et tonnerre, de décembre à mars, pendant la saison des pluies. Peut-être est-elle lumineuse les autres mois? Dans l'immédiat, elle est moins accueillante qu'un dépôt de ciment un jour d'orage. Ici et là pointent un building, une mosquée, une statue, mais on se demande qui peut accourir sur les lieux, car il faut traverser des ateliers mécaniques, des gargotes, des monceaux de pneus, des soupes en ébullition. Chaque mouvement coûte. Mais enfin, nous avons trouvé le port. Pardon: la promenade. Un kilomètre de quai battu par les vents, quelques restaurants, un karaoké, des chantiers et le Golden Hôtel. Vue sur la mer. Cet après-midi, elle est grise, sale, encombrée - une eau d'évier. Assis sur un amplificateur à roulettes, un vieillard fait l'aller-retour. La musique s'étire le long de la promenade, revient, repart. L'homme ne mendie pas, il s'amuse, il joue. Lancé à bonne vitesse, il zigzague dans le trafic, les mains dans les poches, le torse face au vent. Les badauds le montrent à leur progéniture, puis se regroupent pour voir des adolescents qui grimpent sur les avant-toits de l'hôtel Golden et se jettent à la mer. Un marchand de fritures vêtu d'un poncho fixe avec résignation le large. Tous les quarts d'heure, son stand de bâche s'effondre. Il redresse les bambous, consolide ses nœuds, attend la prochaine rafale. Sysiphe; plus certainement, Mohammed.
A la propriétaire de l'Asatu, nous avons dit que nous allions à Somba Opu afin de se rapprocher de la capitainerie. Elle a aussitôt dégotté un jeune dans un cagibi et l'a mis au volant du pick-up familial afin de nous amener sur le port. Il a fallu avouer que nous déménagions au Golden. Nous embarquions dans le pick-up, lorsqu'un militaire s'est approché. Il nous sert la main, il nous remercie, nous le remercions.
- Votre femme et votre fils, n'est-ce pas?
Je dévisage Gala. Comment un militaire, qui de plus musulman (la plaquette au-dessus des médailles et grades indique: muhammad) serait-il le mari d'une chrétienne papoue et d'un jeune sorti d'un cagibi?
- Mais oui, acquiesce l'homme, c'est bien moi!
A son tour, Gala veut savoir ce qui me donne à croire que la patronne est chétienne.
- Lorsque la carte de crédit est enfin passée, elle s'est exclamée: "thank you my lord!"
Bref, nous voici devant le Golden, dans le quartier de Somba Opu. Les muezzin chantent sur leurs tours, le vieillard circule sur son amplificateur, nous disons adieu, déjà s'avance un groom, il ramasse nos sacs, nous franchissons la porte coulissante et dans le hall nous trouvons une ambiance de gare routière chinoise. Des hommes ventrus remuent des soupes, des starlettes se maquillent, des bellâtres travaillent leur houpette. A la réception, une employée de cire. Fatiguée, débordée.
- Qu'est-ce que c'est? S'enquiert Gala à propos des passagers de l'hôtel.
- TV people, rétorque fièrement la réceptionniste.
- Peut-on voir la chambre?
- L'ascenseur est cassé.
Le groom agite la clef. J'emboîte le pas. Nous fendons la foule des célébrités. Caméraman qui visse des objectifs, parfumeuse qui transvase des flacons, comptable qui tape sur sa calculette. Et la starlette, l’œil droite devant un miroir de main rose qui peaufine son regard au mascara. Nous atteignons le premier étage. Péniblement. Le groom maque une pause. Il souffle. Il  aborde la prochaine volée d'escaliers, se retourne, me prend à témoin: "l'ascenseur..."
- Je sais, cassé! Et si on y allait?
Car il reste encore trois étages. A ce rythme là, les énergumènes auront fini leur film avant que nous redescendions.
Le groom me montre la direction à prendre: c'est en haut. Entre les célébrités chinoises, les muezzin hurleurs, les orages bibliques, je n'ai qu'une envie, m'asseoir, commander une bière et renoncer - puis il me revient que la bière, faute de consommateurs, est tiède, que la glace n'est pas toujours sûre et je me demande ce que le bon dieu à fait à ces musulmans qui leur commande de s'emmerder pareillement dans cette vie. Troisième étage, la pause. J'en profite pour lever la tête. Le plafond est troué. Dégâts massifs, qu'aurait pu causer au sol un obus. Au quatrième, la situation s'aggrave: en plus des trous, il y a la moquette: repoussante.
Retour à l'étage des célébrités. La réceptionniste m'accueille avec un jus de bienvenue. Puis elle explique que les hôtes partiront le lendemain. Que faut-il comprendre? Que pendant les prochaines vingt-quatre heures, ces gens de télévision vont stationner dans le hall? A visser, compter, maquiller, coudre, tousser, manger? Que ne leur fait-on venir un bus? Un bateau? J'allais lâcher ma carte de crédit - je la reprends.
- Finis au moins ton jus, suggère Gala, tu vas les vexer.
Je trempe les lèvres, soulève les sacs, nous sortons. Dehors, les adolescents gravissent à quatre pattes l'avant-toit et font des plongeons avec sauts périlleux. Assis sur leurs vélomoteurs, les familles regardent. Le vieillard musical passe. Nous traversons. Autre hôtel, le Losari. Complet. Il y a donc des gens pour séjourner ici! Mais nous avons de la chance: il y a deux Losaris, l'ancien et le nouveau. Le réceptionniste nous accompagne sur le seuil et montre un bâtiment à cinquante mètres: le nouveau Losari. Dès qu'il voit que nous en prenons la direction, il envoie sa collègue en éclaireuse. C'est elle que nous  retrouvons à notre arrivée, derrière le bureau.
- Bonjour, dit-elle comme si elle ne nous avait jamais vus, bienvenue au Losari Beach, que puis-je pour vous?
Au même moment font irruption sept femmes voilées, la face lunaire, l'air sérieux et déprimé. Des chaperons. Car au milieu du groupe se tient une ravissante gamine serrée dans un tutu rose bonbon, maquillée comme un pot de couleur, de la poudre d'étoiles dans le chignon. Ne lui manque que la baguette magique. Pauvre mari! Quel choc! Lui qui est habitué aux tapis à boussoles ! Il va faire un arrêt! Mais enfin, apoplexie ou pas, il y a des priorités, et nous étions là les premiers: d'ailleurs ces gens dont d'une gentillesse exceptionnelle! Tous, depuis le début. En passant par la patronne de l'Asatu, les soubrettes qui vendent des jus de carottes et le militaire Muhammad. Ainsi, nous obtenons une chambre. Sans fenêtre. Eh oui, il fallait choisir entre le vacarme de la promenade et la privation lumière. Vient enfin l'heure bénite: s'asseoir dans les bourrasques de pluie et commander une bière. Dites-moi qu'il y a de la Bintang. Il y en a. Avez-vous de la bière froide? Oui. La serveuse sort une bouteille de l'armoire: est-ce que c'est assez froid pour vous? Je demande à Gala de ma rappeler la température à Ujung Pandang. 28 degrés. Après quoi nous passons aux stratégies de voyage. Mon projet est d'embaquer sur un ferry de la Pelni, de faire du cabotage en direction des îles Tiogan puis de traverser sur Ambon, la capitale des Moluques.
Gala n'aime pas les bateaux.
- Il y a des cabines.
Elle n'aime pas les cabines. Assis sur la terrasse du Losari, je fixe la mer: depuis tout-à-l'heure les choses n'ont pas changé: elle est grise, sale, déchaînée. Je temporise. Nous verrons. Pour aujourd'hui, nous en avons assez fait: nous avons trouvé deux chaises, une table, un bout de mer.
Vient la nuit dans la chambre sans fenêtre. Je ne ferme pas l’œil. Plus exactement, je me réveille à 2h30 et cherche le sommeil jusqu'au matin. Dans l'intervalle, j'ai des visions de grands fonds. Éponges, coraux morts, poissons funèbres, gorgones. Ce bouillon me happe, me retourne. Je perds la notion du haut et du bas, m'enfonce dans des abysses, heurte des animaux étranges, marins et nocturnes. 7h30, le réveil sonne. Il est temps de se lever, de prendre un excellent petit-déjeuner, riz sec, nescafé indonésien, confiture fluorescente et de retrouver Ekanyili, ma correspondante, à qui je déclare, de crainte qu'elle ne nous prenne pour des drogués en manque, que nous sommes décalés, que nous n'avons pas dormi, mal dormi, mais que tout va bien. Si on peut dire: en effet, le bateau qui a appareillé la veille sur la ligne que nous comptions emprunter a coulé dans la nuit. 118 disparus.  

Ujung Pandang

La rue est fangeuse, sans trottoir. Les familles circulent à vélomoteur: la mère à la manœuvre, un bébé sur la poitrine, les enfants, second, troisième, quarte, à califourchon ou en amazone. Pick-up, camions plongent dans les nids de poule, éclaboussent, les becaks patinent, il faut de l'aide pour récupérer l'engin. Un coup de tonnerre, la pluie redouble. Nous débouchons. L'avenue est impraticable. Contre les bâtiments, des véhicules garés en épi. Un, deux, cent, mille. Pour les contourner, il faut se risquer sur la route. Gala désigne une grille, un cabanon, un préposé.
- Laisse-moi faire!
- Ah non, surtout pas!
Si elle demande son chemin là, devant cet immeuble de l'administration, j'en aurai pour une heure à essuyer les foudres, ruisselant, dégoûté. Bien, elle a pivoté. Direction Asatu. De retour dans la ruelle, nous marchons à tâtons. Pas d'éclairage public. En perspective, du velu, du mou, du borgne. Nous retournons dans le salon de l'hôtel. Comme d'habitude, personne. Au fond d'un cagibi, Gala dégotte un jeune. Ce n'est pas celui de tout-à-l'heure.
A preuve, il ne parle aucunement l'anglais. "Restaurant?" Le mot le fait sourire. "How can I help you?" Voilà la phrase qu'il a apprise. Gala ouvre la bouche, mâche, imite. Puis s'assied dans le canapé, passe des vitesses, tourne un volant. Le jeune cherche un parapluie, renonce, sort la tête nue. Nous le suivons. Il fait comme nous. Il part en direction de l'avenue. Ne revient pas, revient bredouille. Me voilà rassuré. Maintenant, il va dans l'autre direction. Celle des nids de poule. Du boyau noir. L'eau gicle du toit des maisons. Un becak passe. Occupé. Le cycliste pédale en culottes, en maillot. Sa culotte est translucide, son maillot une serpillère. A l'avant, sur la banquette de kapoc, deux femmes et des sacs de légumes. Et toujours les voitures qui plongent, tournent, éclaboussent. Le jeune retourne sur l'avenue. Et reparaît. Cette fois, il entre dans l'hôtel.
- Il fait le tour?
- Non, dis-je à Gala, il s'en va.
Elle ne me croit pas.
- Il est désespéré, il abandonne. Il ne sait pas comment nous le dire.
Gala guette la porte qui donne sur notre carrefour. La nuit, le tonnerre, la flotte. Puis la façade de l'hôtel s'éteint.
- Et voilà!
Surgit un becak. Gala lui barre la route. En selle, un gosse de douze ans. Gala ouvre la bouche, mastique. Notre chauffeur est pieds nus. Il saute dans une flaque, lève la capote qui protège la banquette, la rabat sur nous. Sorti de la ruelle, il entre dans le trafic, se faufile entre deux camions, un bus et vingt motos.
- Il va nous amener au MacDonald's (car il y a un MacDonald's).
Mais non - il nous dépose devant un hangar. Ce hangar est un restaurant. Et plutôt chic: tables de fer, paniers à épices, frigidaires à thé froid et un grill à poisson. A l'extérieur, sous la pluie, un stand à roulettes de la taille d'une cabine de téléphone: America hamburgers. Cubes de poisson blanc frits dans l'huile de palme, choux chinois chauds, riz cassé, éclats de poulet, os, piments, voilà pour la commande. Les couples - madame voilée, monsieur en training - mangent avec les mains et nous observent. Le repas fini, nous quittons le hangar pour nous réfugier, au numéro suivant, le 12. Là s'élève un édifice moderne, éclairé de l'intérieur. Sept soubrettes voilées gèrent le Bar and Art Gallery. Au menu, des juices. Pomme, ananas, papaye. Y a-t-il des juices de carotte? Pour me faire entendre, j'imite une carotte. Prise d'un fou rire, la soubrette s'enfuit. Ses amies la récupèrent; ensemble, les filles se cachent derrière le comptoir et pouffent.

vendredi 18 décembre 2015

Toux

Les chauffeurs de taxi toussent et crachent. Les plus atteints, avalent des sirops et des pilules, se frappent la poitrine, maugréent. Aucun ne songe à couper l'air conditionné. Il fait trente degrés dans la ville, dix de moins dans l'habitacle. Mais Jeffrey est le plus original. Pris d'une toux violent, il jure: il ne pourra pas jouer au badminton ce soir.

Makassar

Pluies abondantes sur Makassar. La mer déborde sur les rizières, les maisons flottent, les arbres sombrent. Le trafic? Il est démentiel. Des camions titubants, des voitures ruisselantes, des essaims de motards, des tombereaux de fer, de teck, de terre. Aux carrefours, des gosses pieds nus. Sous les ponts, des militaires, des marchandes de riz, des cahutes de police, des bienheureux, des poissons. Dans cette gabegie, un haut personnage. Six voitures sombres, bloquées comme les autres, mais qui klaxonnent à tout rompre. Les gyrophares envoient des éclats bleus contre la nuit. En contrebas de la route, des motards en poncho, les jambes tendues sur le réservoir, naviguent dans des flaques de boue. Le tonnerre gronde, le chauffeur tousse. Gala enfoui la tête dans sa veste de ski, j'enfile lunettes, casquette et mentonnière. Notre chauffeur est plus volontaire que celui de Kuala Lumpur: dix degrés suffisent. Il est en t-shirt, et malade. Il baisse la fenêtre, une rafale de vent tiède pénètre. Il crache, referme. Rouvre, crache encore. Et dit son mécontentement: "ts, ts, ts, ts!" Il n'a pas tort: un tel flot de véhicules, c'est effrayant. Soudain, un éclair. La pluie redouble. Nous passons un péage. Un autre. Au bout d'une demi-heure, je dis: "voilà le centre." Une demi-heure plus tard: "on dirait que nous y sommes!" Et à force, j'abandonne. Seule vérité: nous n'arriverons jamais. Au fait, j'ai parlé de carrefour. Il y en a - peu. La plupart des manœuvres s'exécutent spontanément, au milieu des voitures qui roulent en sens inverse. Brusquement, cent voitures effectuent un tourné sur route. Des tas se forment sur la chaussée. Que l'eau emporte. La nuit déjà bien avancée, le chauffeur nous dépose devant une grille. Mansion Asatu. Une villa au socle carrelé. Une patinoire. Sa porte ouvre sur un hall. Celui-ci mène dans une cuisine. Nous croisons une fille. Gala lui demande une adresse de bar. Deux cuisines et un couloir plus loin, je tombe sur des ordinateurs éteints et appelle Gala. Elle ne vient pas. Je rebrousse chemin. Elle montre quelque chose dans la paume de sa main. Un billet, précieux: deux adresse de bar. Même parcours, les cuisines, le couloir: nous débouchons. Une dame nous reçoit. Généreuse, enthousiaste, patibulaire, possiblement papou. Elle nous guide à notre chambre. Nous jetons les valises sur le lit, demandons s'il y a des bars. Des bars? Que voulez-vous dire? Pour boire, dans le quartier. Il n'y en a pas. Gala produit son billet. La dame appelle son fils, le fils sort un pick-up. Nous glissons sur la pente carrelée, le fils mêle le pick-up au trafic, à la gabegie. Un quart d'heure, une demi-heure. En direction de l'aéroport. Si l'on me disait que ces gens ont le projet de nous remettre dans un avion, je ne serai pas étonné.
-Mais enfin, Gala, qui est cette fille pour te donner de pareilles adresses?
Etions-nous seulement dans l'hôtel ou s'agissait-il d'une maison voisine? Et voilà que la dame papoue parle de faire des achats.
- J'ai compris, s'écrie Gala, elle va faire des courses avant de nous déposer!
Non, pourtant, elle cherche bien notre bar, le Kampai, rue Sulawesi: nous y sommes, voilà déjà la rue. Derrière les essuie-glaces, nous déchiffrons les enseignes. J'aperçois un luminaire Guiness. C'est une épicerie. Le Kampai existe. Nous le trouvons. Dix serveurs adolescents coiffés au gel, pas un client. Des frigidaires remplis de bouteilles. La dame et son fils s'en vont. Un serveur apporte deux Bintang, les décapsule, verse, fait un pas de côté, croise les mains sur le ventre, nous regarde boire. Toutes les trois gorgées, il ressert.
- Je ne peux pas boire comme ça, fait Gala.
Elle le remercie. Il se retire.
- Tu l'as vexé.
- Penses-tu!
Lorsque nous ressortons, les adolescents ont le sourire. Le chef agite l'addition et fait au revoir. Ils se mettent à trois pour nous ouvrir la porte du taxi. La température aussitôt chute.

jeudi 17 décembre 2015

Petronas

A Kuala Lumpur, dans une chambre au 28ème étage. Derrière la baie vitrée, les tours Petronas. Trente-six mille tonnes d'acier. A mi-hauteur, une passerelle. Au sol, un parc de divertissement: collines artificielles, aimables forêts, bassin en forme de conque; les bambins s'ébrouent, le femmes voilées bavardent. Une voiture électrique nous amène à l'entrée des galeries marchandes. Une ribambelle de terrasses où les touristes ennuyés boivent de la pression et mangent des hamburgers. Plus loin, la mosquée, son dôme pâtissier. Ici et là, des chantiers où tournent des grues rouges. Les façades, les esplanades, les trottoirs et les routes sont en marbre. Tout chuinte et glisse. Balade dans le cerveau d'un architecte. Contre les tours jumelles, un bâtiment en forme de puits. Vers le haut, distribuées le long des galeries, les marques du monde. En bas, un sapin avec chalet, père Noël, traîneau et flocons de ouate. Les Malais font la queue, se prennent en photographie, puis défilent bras dessus-dessous, l'air extasié. La nuit tombe. Les badauds se regroupent autour du plan d'eau extérieur. Démarre une chorégraphie mécanique: les jets propulsent et tournent, les spots éclairent et colorent. Plus tard, nous sommes au Sky bar de l'hôtel Traders. Lieu huppé, vue. Les salons privatifs surplombent le vide. Le personnel contourne une piscine de deux pistes construite sous la galerie vitrée du 34ème étage. Pour rejoindre sa table, il faut cheminer sur le bord du bassin. En fin de soirée, nombreux doivent être les nageurs à faire la traversée en costard. Dans l'immédiat, toutes les tables sont réservées. Des triangles de métal gravé précisent: i am booked already. Dépités, les clients de l'hôtel longent la piscine, jettent un œil aux tours, reprennent l'ascenseur. Nous attrapons un triangle, le jetons sous la table, prenons place. Deux serveurs accourent et se mettent à notre disposition. Puis à quatre heures du matin je descends au club de sport. Dix vélos elliptiques et autant de pistes de course sont alignés contre une baie vitrée grand format: en bas, sur la place, les buissons, les toboggans et les voiturettes bâchées évoquent un village Playmobil. Un Chinois soulève de la fonte. Il est de Miri, cette ville du Sarawak frontalière du Brunei. Il y a vingt ans, je m'y suis rendu en bateau depuis Kuching. Un bateau porté par une batterie d'hélices tonitruantes. La moitié de la coque hors de l'eau, nous remontions le fleuve lorsque je demande à aller aux toilettes. Elles sont à l'extérieur, côté poupe. Je traverse la salle des machines, monte sur le pont. Au même moment, le bateau quitte le fleuve et entre en mer. Il s'écrase contre des vagues de deux mètres, bondit dans les airs. Je pars à la renverse, accroche la poignée des toilettes. Couché, les pieds par-dessus le bastingage, je hurle. Quand le bateau s'affale, je rampe jusqu'à la salle des machines. La tête dans le bol, le mécanicien mange une soupe.

mardi 15 décembre 2015

Départ 2

12h42 en gare de Lausanne. Pour trouver sa place, il faut s'excuser. Pour hisser son bagage, ruser. Passe le marchand de boissons. Gala commande une bière. Je surveille l'horloge sur le quai. Deux minutes de retard. Quatre. Gala dispose les verres, les remplit. Six minutes. Annonce: "suite à une avarie technique, ce train est annulé. Nous prions les voyageurs de se rendre sur le quai 8." Il ajoute: "sans prendre de risques" Cent personnes se précipitent. Nous sommes à l'étage: l'escalier n'est plus qu'un amoncellement de corps, la plateforme est envahie. Trop étroite pour contenir le mouvement, la porte déborde. Le visage fermé, l'air obtus, les voyageurs se déversent dans le passage souterrain, surgissent sur le quai opposé, se répartissent dans le convoi de rechange. Déjà plein, celui-ci se remplit. Nous portons les sacs, les valises, nos verres. Le contrôleur siffle. La fébrilité gagne la foule. C'est un début de panique. Parce qu'il ne se passe jamais rien, il se passe quelque chose. Gala a disparu. Je me hisse dans un wagon. Le train s'ébranle. Les places vacantes sont occupées, les passagers s'immobilisent. Survient Gala:
- Mon sac?
J'ai sa valise, mes affaires, la canette de bière. Alors le sac... Les passagers s'en mêlent. Un Monsieur affirme que, justement, le contrôleur de l'autre train courait le long du quai un sac oublié à la main. Gala se faufile dans le couloir, attrape un sac rangé en hauteur: le sien. Les autres passagers la considèrent atterrés, ils s'en veulent: que n'ont-ils compris ce que nous sommes? Des ivrognes, des drogués. Nous avalons la bière chaude et chère de la compagnie de chemins de fer. Qu'importe? Le temps presse. Je refais les calculs. L'avion pour Doha décolle à 15 heures. Or, le train s'arrête. A Morges, puis à Nyon. Et par deux fois, il prend du retard. A l'entrée de la gare de Genève, il s'arrête encore. Annonce: "notre train est arrêté." Les voisines s'inquiètent: elles vont à l'aéroport. Je plaisante. Annonce: "nous vous tiendrons informés, pour l'instant, notre train est arrêté." Trêve de plaisanteries. Dix minutes, quinze. Cette fois, la panique est réelle. Les gens s'inquiètent pour leur vols, leurs correspondances, leurs réservations d'hôtels. Aussitôt les portes du train ouvertes, ils sautent à terre et valises à la main courent. Or, la gare est déserte, et noirs les panneaux d'information. Dans les haut-parleurs, cette annonce: "une opération de police est en cours dans l'aéroport. Tous les train sont annulés." Les voisines, deux adolescentes, veulent prendre le bus. Où vont-elles? A Cape Town. Quelle heure le vol? 15 heures. Un taxi, partageons un taxi! Elles désignent leur valise. Elle est énorme. Carrossée. Je la dresse, je la roule. Ce n'es pas une valise, c'est une voiture. Gala veut sortir côté lac. Je l'en dissuade: les autres voyageurs sont allés dans cette direction. Côté Montbrillant, quatre taxis sont garés à la station. Les chauffeurs, des Arabes de France, attendent. Gala fait des signes, je les hèle. Ils croisent les bras. En temps normal, ces gens méritent d'être coulés dans du béton; c'est dire en situation d'urgence. Par précaution, je recule. Les coups risqueraient de pleuvoir. Gala quémande. Ils persifflent:
- C'est la grève, Madame!
Une voiture particulière débouche des Cropettes. Gala l'arrête en milieu de chaussée. Bon enfant, le type ouvre son coffre. Les Arabes s'avancent, le menacent. Effrayé, il remonte dans son véhicule et démarre. Les adolescentes sont scandalisées. Gala tance les Arabes. Le meneur:
- Vous êtes une égoïste!
De retour à la gare, même panneaux noirs. Je fais remarquer les quais. Il sont vides. Où sont donc passés les autres voyageurs? Enfin, un train est annoncé. Nous montons. Huit minutes. Nous ne lâchons plus nos montres. A trois heures moins cinq, le convoi s'immobilise sur les quais de Genève-aéroport. Au bas de l'escalator, un attroupement. Des cordons de sécurité divisent le quais dont une moitié est fermée. Valise en main, je saute par-dessus le cordon, cours dans l'escalier, traverse les galeries marchandes.  Entre une boutique de parfums et un chalet suisse en carton, un policier en tenu de déminage, ravi, plonge la tête dans une poubelle. Les deux adolescentes vont devant. Je les double, elles me rattrapent; nous arrivons ensemble devant le guichet d'enregistrement. L'hôtesse range ses stylos.
- Madame!
Elle ouvre un tiroir, y remise son tampon.
- Pour Doha?
Elle hausse les épaules.
- Nous sommes quatre, nous sommes six, tenez, et ceux-là!
Décidée à rentrer chez elle, en France, il n'y a plus la moindre étincelle dans ses yeux, et pour cause: elle a fini sa journée. Pour se débarrassez du problème, elle lâche:
- Essayez au comptoir no 6.
Où une Française pimpante portant le galurin de la Qatar airways nous explique qu'elle ne peut rien faire.
- Vous avez cinq minutes de retard. Notre prochain vol est demain, à la même heure. A condition qu'il ne soit pas complet... Et bien sûr, il faudra racheter un billet.
Les Sud-Africaines fondent en larmes et appellent leurs parents. Prenant un longueur d'avance, un couple chilien pianote sur ses téléphones. Gala obtient le numéro de la compagnie de chemins de fer. Appuyez sur deux, appuyez sur un, vous allez être mis en contact... nous nous efforçons... Lorsque j'ai un interlocuteur en ligne, il est Russe. Comment le sais-je? Il me demande mon nom, ne donne pas le sien. Et demande quel est mon problème. Et votre nom, lui dis-je. Quel rapport? Répond-il. Une machine qui vous redirige sur un homme sans nom! Russe. Où peut-il bien se trouver? Chez lui, en culottes, un paquet de chips ouvert sur la table?
-  Quand vous vous rendez en voiture à l'aéroport, vous risquez aussi d'avoir du retard, me dit-il.
- Vos arguments ne m'intéressent pas! Vous travaillez pour la compagnie de chemins de fer, ne me parlez pas de voitures! Que comptez vous faire pour moi?
Un silence, puis:
- A la rigueur, je pourrais vous envoyer un bon de Fr. 10?
J'exige une copie du règlement. Épelle mes adresses mail. Lui fais savoir ce qu'il est: un con.
Après quoi nous appelons l'agence qui a vendu le vol. Un standard à Paris. Un Arabe.
"Oui... écoute Monsieur, je comprends ce que vous me dîtes, mais... oui, oui, bien sûr, mais, attends Monsieur, ce que je veux vous dire c'est que la compagnie doit... oui Monsieur, mais d'abord..."
Installés au Montreux Jazz café, nous commandons de la bière. Enfin, de la bière... Cette urine gazeuse, la Heiniken. Autour des tables de plastique, des Français encravatés qui sautillent. Des gens importants. Ils résolvent des problèmes de management, de catering, de gestioning, de walking et, le soir venu, rejoindront leur villages à mosquées, à bord de leurs Renault Clio. Heureusement il y a un réseau wi-fi gratuit. D'ailleurs il ne fonctionne pas. Pour se divertir, les 10 écrans qui retransmettent des concerts donnés au festival de Montreux. Des équipages d'Africains à trompettes qui improvisent des titres de jazz longs comme une journée sans pain. Je branche l'ordinateur sur le téléphone. Plus question d'aller à Doha. Nous irons au moins cher. Mil francs de perdus, c'est assez pour aujourd'hui. Turkish Airlines. Parfait. En décembre, Monfrère est resté bloqué douze heures à Istambul. J'achète. Le vol part le lendemain. Pendant ce temps, Gala est avec la police. Elle a oublié sa veste aux toilettes. Quand elle la retrouve, il faut réserver un hôtel. Le Nash. J'y étais au début du mois, la veille du marathon de Malaga. Navette gratuite. Dont débarquent vingt personnes. A la réception, une Française qui fonctionne aux piles alcalines. Chacun son tic. L'Arabe c'était "écoute, Monsieur", elle c'est: "il n'y pas de soucis". Non, en effet: elle répond aux appels, fait les sorties, les entrées, donne les heures du petit-déjeuner, imprime les cartes des chambres, virevolte, mais il n'y a pas de soucis, et s'il y en a, ils sont de notre côté.
Lorsque vient enfin notre tour, paraît un factotum mulâtre.
- Monsieur Friederich, votre carte d'identité s'il vous plaît!
Il la soupèse, le regarde; puis:
- Vous en avez une autre?
Quand nous accédons à la chambre, elle est froide. Gala appelle la réception. Un Noir des îles apporte un radiateur d'appoint. Il est hilare:
- Si vous voulez, je peux apporter un deuxième radiateur.
Avant de se coucher, nous rappelons la réception.
- Voulez-vous nous réveiller à 7h30?
- Il n'y a pas de soucis.
Juste avant huit heures, je me réveille en sursaut.
- Pas du tout, s'offusque la réceptionniste, c'est l'ordinateur qui n'a pas fonctionné.
Quelques minutes plus tard, le chauffeur africain de la navette:
- Pourtant j'étais là, à l'emplacement habituel... enfin, un peu plus loin, il y avait un taxi à ma place.
Et à Istambul, Gala perd son passeport. Plus exactement, elle l'oublie. Or, nous avons atterri dans un terminal, changé de bâtiment et rejoint un autre terminal. Elle remonte dans le temps. Passe les portiques de contrôle en sens inverse, retrouve le lieu de la fouille, désigne les bacs, les écrans, le personnel, revient avec un galonné à moustaches mais sans son passeport, pioche dans son sac à médicaments, retrouve le passeport: il n'avait jamais quitté le sac.




Départ 1

12h42 en gare de Lausanne. Effet de la gestion informatique des flux, le train est bondé. Promiscuité choquante car programmée. Elle touche l'ensemble des activités. Le quotidien n'est plus que routines; ces routines sont l'équivalent physique de séquences numérisées. Quelque part, l'argent s'accumule. Le corps se recroqueville, l'activité réflexe augmente; à terme, elle disparaîtra. Déjà la torpeur emporte les caractères faibles. Chez les autres, la frustration augmente. Avec pour corrélat cette fatalité: la violence. Me revient en mémoire cette scène de bus. Ouverture de Terre des hommes: de bon matin, Saint-Exupéry traverse la banlieue avec des fonctionnaires. Eux vont au bureau, lui est pilote à l'Aéropostale. Son regard n'est pas condescendant, mais apitoyé. L'état de déchéance de l'humanité le frappe. Que dirait-il de notre monde? A l'avenir, gardera-t-on la faculté de juger de notre état? Dans l'histoire, tout est affaire de changement de paradigme. Nous sommes à la veille d'un changement majeur. La critique exige que l'on puisse mettre en relation deux mondes. Non pas l'ancien et le nouveau, mais le monde souhaitable et le monde réel. En d'autres termes, il faut savoir attendre autre chose que ce qui a déjà eut lieu. Une capacité menacée.  

dimanche 6 décembre 2015

Marathon

Ce matin, marathon de Malaga. Le départ est donné à 8h30 sur l'Alameda central. Avant le coup de feu, sentiment habituel: j'aurai dû mieux m'entraîner. Le parcours a changé. L'année dernière, nous parcourions les quais dans leur grande longueur. Peu de virage, beaucoup de perspective. Cette fois, à peine doublé le Guadalmedina, nous nous enfonçons dans la ville. Luv et Ma mère se tiennent là, devant une drapeau suisse. Elles agitent des panneaux commandés à l'organisateur Resiste Alexandre! et pour mon frère Resiste Fabien! Le lièvre des 4 heures est à quelques mètres. Je m'arrête pour me soulager, il disparaît. Je remonte. Au trentième kilomètre, je suis de nouveau derrière lui. C'est alors que je m'aperçois qu'il court sans régularité. Il encourage, cause, plaisante, puis consulte son chrono et selon, accélère ou ralentit. D'ailleurs, sur les 42 kilomètres, il y a quatre lièvres. Ce qui explique que l'homme du moment ait l'air aussi frais. Au trente-cinquième kilomètre, j'en prends mon parti: je me colle au lièvre et décide de ne plus le lâcher. Je cours dans ses talons. Plusieurs fois, je manque lâcher, mais lorsque nous atteignons le théâtre romain et le quartier commerçant, c'est le contraire: j'accélère et finis environ vingt mètres devant lui, juste au-dessous de la barre des 4 heures.

vendredi 4 décembre 2015

ECB2

A mes yeux, cette lecture chez le libraire Albert-le-Grand pour la sortie de Ecriture. Bière. Combat servait surtout à réunir avant le départ les gens que j'ai connus et aimés à Fribourg. C'était aussi la difficulté: parler de littérature devant des amis. De plus, c'est d'amitié dont il est question dans le texte. En fin de présentation, Gala, assise au premier rang et qui a lu le livre, relance la discussion. Elle me permet ainsi de préciser mes intentions que le titre fausse allégrement. Pendant les apartés qui s'ensuivent, un professeur de l'université me dit s'intéresser à cette maladie que j'appelle le Gormiti. Je lui assure que c'est le grand sujet des années à venir, puis je vais voir le Prisonnier, lequel me présente une Cambodgienne. Quelques mots sur Kampott, Battambang et Pnohm Pehn. Elle est de Siem Reap. Que ressent-elle devant cette ville d'Angkor transformée à parc de loisirs? Elle ne sait pas: il y a trente ans qu'elle n'est pas retournée dans son pays. Une réfugiée. J'évoque alors le camp S21. Installé dans une ancienne école française, identique à celle où j'ai passé mon bac à Mexico. Le lendemain, tout sourire, le Prisonnier, me dira qu'elle faisait partie des Kmehrs rouges.

samedi 28 novembre 2015

Anniversaire

Parce que Gala a le sens des fêtes, nous avions imaginé pour ce jour d'anniversaire toutes sortes de lieux. Me plaisait d'abord pour mes cinquante ans d'imaginer le moins possible et de n'organiser rien. L'auberge de Val d'Abondance convenait bien; elle est en France bien sûr, mais quoique belle et luxueuse, elle n'est qu'une auberge et proche de l'Internat d'Aplo. De plus, nous aurions dormi dans le même bâtiment. Une fois constaté que tout était réservé et que les bons restaurants de la vallée, en cette période qui précède les vacances de neige, étaient fermés, j'ai envisagé à mon corps défendant des solutions compliquées, mieux vaut dire aberrantes: tables classées sur le lac d'Annecy, le lac Léman, et je ne sais quel autre lac. La corvée que représentait le passage de frontière, la conduite de la voiture, la préparation des rendez-vous, gâchait d'avance les réjouissances. Fribourg avait ma faveur. M'eut-on proposé le meilleur restaurant de France, j'aurai choisi Fribourg. Entre temps, les attentats de Paris venaient encore compliquer la circulation en France. Par hasard, nous avions vu juste. Nous voici donc à l'hôtel, à quelques mètres de l'appartement où ne traîne plus qu'un matelas et la machine à café. Neuvième étage, vue sur le monastère de la Maigrauge. Nous nous habillons. Du frigidaire de la chambre, je tire une bouteille de bière. Puis un autre et une troisième. Monpère, bien que généreux, dédaignait ce type de facilités. A l'hôtel, jamais nous ne touchions au contenu des frigidaires. Ainsi ai-je le sentiment de m'autoriser une luxe. Mais ce dont je me réjouis plus que tout est de descendre jusqu'au pont de Zaehringen à pied. Gala veut m'en dissuader. J'ai l'avantage: c'est mon anniversaire. Et nous voici, Aplo et moi, marchant dans le brouillard. Grands-Places, Georges-Python et la rue de Lausanne, puis la Grand-Rue. Gala et Luv arrivent en taxi. Déjà installés, nous les recevons à table. Et à minuit, au pub, en face de l'hôtel, deux cent personnes suivent le championnat du monde des poids lourds. Nous prenons place pour suivre les derniers rounds.

jeudi 26 novembre 2015

ECB

Belle course Ouchy-Saint-Sulpice-Ouchy, puis Saint-Sulpice et Ouchy. Le temps de prendre une douche au magasin, je retourne sur les quais à vélo et me fait prêter deux poêles, confectionne deux tortillas. Mamère s'étonne de ma recette. Je la tiens de Pilar. En 1987, à Valdepeñas, elle a expliqué qu'il fallait verser les patates dans le mélange d’œufs et pas l'inverse. Le soir, dans l'arrière-boutique, Gala remplit un sac à dos de médicaments. Je déballe le nouveau livre, Ecriture. Bière. Combat.

Derniers pas

Derniers pas dans la ville de Fribourg. Mais dans toutes les directions. Car pendant que je finis de nettoyer le kiosque, monte le bureau d'affichage, cherche à obtenir une ligne téléphonique, fait ma valise pour l'Asie, fait ma valise pour Malaga, prépare la lecture de jeudi prochain, il faut traiter des devis, distribuer le travail aux employés, débarasser la palette de magazines déposée à mon ancien domicile, assister aux cours de Krav Maga et préparer le marathon du 6 décembre.
En fin de journée, je suis à Lausanne. La température est clémente. Le ciel est nuageux, mais les nuages sont dorés, le soleil n'est pas loin. Afin de récupérer une paire de chaussures de course, je veux accéder à ma chambre. C'est impossible. La porte de l'arrière-boutique est obstruée. Je déplace un bibliothèque. Cela ne suffit pas. Je la sors. Un autre bibliothèque me barre le passage. Puis un amoncellement de chaises. Trois heures de travail. En avançant de profil, je peux atteindre le lit. 

dimanche 22 novembre 2015

Déménagement 4

La galerie du bunker est accessible par un escalier et deux ascenseurs. L'un des deux est en panne. Celui qui jouxte la porte d'entrée du dépôt. Les Hongrois portent. Il neige. Ils sont en T-shirt. Journée froide, bleue, grise. Des trains de marchandise défilent devant la montagne. Un voisin sort, ouvre sa voiture, la referme. Passe lentement. S'intéresse aux déménageurs, aux plaques du camion, à Zara. Croise mon regard, presse le pas. Le film du dimanche. Un salon surchauffé. Les dernières heures du week-end, puis le travail, le lundi. Voilà ce qu'évoque l'atmosphère de ce locatif face au bunker. En sous-sol, Monpère théorise sur la façon d'introduire les cartons de livres, le canapé, la liseuse, les lampes et les chaises, des les ranger sans condamner la circulation. Car il doit avoir accès à ses objets, certains parmi les plus étranges: yatagan, bouddhas incrustés, mousquetons, psautiers. Je me hisse sur une étagère fédérale.
- Attention à la porcelaine chinoise!
Il ne plaisante pas. Sur les genoux, à deux mètres cinquante, je tends les bras. Un à un, je monte les cartons, les empile, descends les bibelots.
- Tiens, les mocassins du sultan! Zara!
Elle passe une tête dans la porte du bunker.
- Regarde ce que j'ai trouvé, se réjouit Monpère, les mocassins!
Elle fait signe que non, elle ne se souvient pas.
- Mais oui, enfin, le sultan!
Puis, comme je prends appui sur une caisse pour descendre.
- Tu sais ce que c'est? Une cabine téléphonique. Swisscom l'avait installée au centre de La Havane. Mais jamais un Cubain n'y a mis une pièce.
Plus tard, désignant une fresque.
- Dix-huitième. Grand prix de l'académie en 1768. L'ambassadeur de France en a fait cadeau aux autorités mexicaines. Elle était dans les collections du musée. Trop cher à restaurer. Tu n'as pas un acheteur?
Les cartons amoncelés, nous jugeons du résultat. Au-dessus des étagères, une muraille. A mon tour de soulever, de porter, de déplacer. Mais d'abord, d'extraire. Monpère fait emporter à Budapest des meubles, rien à redire, et des objets incongrus: un tube, un pied de console, un morceau de miroir. Afin que Zara traduise au gaillard, il crie:
- Maison de campagne.
Et si Zara récrimine.
- Non, non! Pas à l'appartement. Maison de campagne!
Puis j'entends:
- Imbécile!
Les bras sur les hanches, Monpère fait traduire:
- Ce sont des imbéciles, voilà! Dis-leur!
L'aîné des déménageurs a refermé derrière lui la porte des toilettes. Or, il n'y pas de clef. Ou du moins, Monpère n'en a pas. Zara essaie la poignée.
- Inutile, c'est foutu! Et, voilà!
Les déménageurs reprennent leur déambulation lorsque Zara apparaît encadrée de deux noirs, des jumeaux. Les cheveux ras, l’œil vif, habillés chic, ils exhibent un clef en souriant, leur clef.
L'affaire des toilettes résolue, ils nous font passer par des couloirs:
- Vous ne saviez pas? Nous sommes aussi dans le bunker.
Et derrière une porte atomique, nous trouvons un studio d'enregistrement. Console brillant de tous ses feux, écrans plats, moquette anthracite, bar privé, sofa, billard.
Prêts à repartir, les Hongrois nous remercient chaleureusement. Le plus jaune prie alors Zara de me féliciter pour le T-shirt que je portais la veille à Fribourg: PEGIDA Schweiz.

 

samedi 21 novembre 2015

Déménagement 3

Zara raccroche:
- Tout va bien!
Il est 19h00. Je sers de la bière. La neige continue de tomber.
- Ici, dit Monpère, pas autour du bunker. Ni à Genève.
Zara confirme:
- Ils n'ont pas parlé de neige.
A dix heures, le camion revient. Les gaillards prennent place autour de la table. Puis ils sortent fumer. Et attaquent le gros du déménagement: cinquante cartons de livres, toute la bibliothèque de loisir. Les autres livres, ceux que j'utilise, sont déjà à Lausanne, dans l'arrière-boutique. Soudain, je remarque le jeune. Il a un air hilare.
- Il pensait qu'il aurait à rendre les chaussures à la fin du travail, explique Zara.
La nuit avance. Les gaillards se relaient. Ils sortent le canapé. Deux morceaux. Carrés, épais, noir. L'un de quatre mètres.
Ces histoires de canapés! Le premier que j'ai acheté, en 2000, à Boé, près d'Agen, n'entrait pas dans la maison. Les livreurs - une femme, un homme - se tenaient sur la place du village et admiraient la façade en colombages:
- Ma foi, à l'époque, les canapés n'existaient pas.
- Et puis, aussi, on était plus petit, dit la femme.
Dans l'urgence, j'ai imaginé démonter la porte principale. Puis j'ai trouvé la solution. Hisser le canapé sur le toit, le passer à travers le Velux. Tout cela, sans prendre les mesures. Voici le canapé enfoncé dans le Velux. Les livreurs, à genoux sur les tuiles, poussent. De l'intérieur, je crie: "on y est presque!" Un centimètre! Le canapé a un centimètre de trop. Je rabote le centimètre au couteau et le canapé tombe à l'intérieur de la maison. Quinze ans plus tard, j'imagine qu'il y est toujours. Superbe canapé; mais combien de fois me suis-je assis dessus?
Plus tard, à Lhôpital. Un canapé pris à Genève, chez Emmaüs. Coussins ton sable, faux cuir, design incurvé. Bout à bout, sept mètres. Transporté en BMW, coffre ouvert. Trois, quatre, six voyages. Que je sache, je ne me suis jamais assis dedans. Celui-là aussi, resté dans la maison.
Aussi ai-je décidé de sauver ce dernier canapé. Celui de la rue Jean-Gambach. Celui que les Hongrois transportent sur la tête, suant pour prendre le virage de la cage d'escalier. Mais en attendant de le sauver, je le stocke, je l'envoie au bunker. Monpère à son idée: le dresser au-dessus des étagères fédérales et l'appuyer contre le mur.
A minuit, nouveau pique-nique. Puis nous allons nous coucher. Monpère et Zara dans notre chambre à coucher, sur des matelas jetés à terre, moi dans mon bureau. Les déménageurs reprennent le travail. Le lendemain, à huit heures, je les trouve attablés devant un autre pique-nique. Le jeune boit un demi-litre de boisson énergétique. A quelle heure ont-ils fini? 4h30. Zara les a dissuadé de descendre au bunker pour le déchargement. Ils ont fait appeler leur chef à Budapest pour qu'elle les excuse. Elle a expliqué: ce n'est pas de leur faute. Eux étaient prêts à finir le travail puis à prendre la route, 1400 kilomètres par l'Autriche.

vendredi 20 novembre 2015

Déménagement 2

Le camion garé rue Gambach contient des meubles de Budapest. Ils seront être remisés dans le bunker de même que la moitié du contenu de mon appartement. L'autre moitié va à Lausanne, dans le magasin de brocante qui sert de bureau d'affichage: j'installe une chambre dans l'arrière-boutique. Mais il y a aussi des meubles en attente dans le bunker: ceux-ci partent pour Budapest. Enfin, il y a les affaires que les enfants emportent à Genève, chez Olofso.
Monpère et Zara jugent mes préparatifs insuffisants. J'ai réparti les cartons par destinations et par pièces, quant aux meubles, je les ai laissés en place, et sur les meubles, toutes sortes d'objets. Monpère s'emploie donc à étiqueter. Devant chaque carton, lampe, chaise, fourchette, il demande:
- Et ça?
Puis accroche une feuille de papier sur laquelle il indique Bunker, Genève, Lausanne, Hongrie. Sous les ordres de Zara, les déménageurs déménagent. Trois semaines qu'il n'a pas plu - il pleut. L'immeuble est en retrait de la rue. A l'époque, il devait exister un second immeuble. Il se sera effondré. La parcelle sert aujourd'hui de jardin. C'est ce jardin de cinquante mètres que les déménageurs ont à traversé pour rejoindre la rue. Du balcon, nous surveillons l'avancement du travail, posons des étiquettes, coupons du pain, préparons des sandwiches. Olofso appelle: elle prendra volontiers le matelas dans lequel Arto dort, mais sans le lit (un modèle rustique de fonte et de bois acheté au vide-grenier de Layrac dans le Sud-Ouest; le marchand nous ayant remis un faux sommier était venu dîner à la maison pour s'excuser; j'aurais dû savoir, avait-il dit, puisque je suis né dans ce lit). La chambre des enfants manque de place, explique Olofso. J'insiste. Elle fait valoir qu'elle a acheté un lit. Quel lit? Il y a deux ans, un lit. Ikea? Mais non. J'insiste. Oui, Ikea. Mon conseil: le jeter puis, au besoin, racheter. Elle se vexe. Que l'on mange du surgelé et vive dans des meubles en poussière, soit, mais que l'on confonde avec de la nourriture et des meubles... A mon habitude, je réponds: c'est tout ou rien. Et je change la destination du lit. Au sommier j'accroche l'étiquette Bunker. Cependant, les Hongrois maquent un pause. Ils tartinent du fromage blanc sur d'épaisses tranches de pain, mangent sucré, salé, boivent chaud et froid, refusent une bière, se relèvent, décident qu'ils ont encore faim et terminent le jambon. Le plus jeune (déjà venu en 2012 pour l'emménagement) demande si j'ai toujours mes armes. Il aimerait les manipuler. Mais le temps presse. Je reprends place sur le balcon. Zara donne ses instructions en Hongrois. Puis un problème survient. La baskette du plus jeune est éventrée. Il la considère. Dépité, il la jette à la poubelle. Affirme aussitôt qu'il continuera pieds nus. Dehors, il neige. Les sacs de 110 litres remplis d'affaires à donner contiennent plusieurs paires de chaussures. Zara pioche. Elle apporte un paire de Fila rouges. Le jeune les passe.
- La pointure correspond?
- Si tu crois qu'il s'arrêtent  ce genre de problème, fait Monpère.
Il est une heure. Le chargement se poursuit. Ce qui m'inquiète, c'est le trafic. Montre en main, debout dans la neige, nous faisons des calculs. Le temps de descendre à Lausanne, de remplir l'arrière-boutique, de gagner Genève...
- Ils seront bloqués au retour!
Nous descendons au restaurant universitaire de Miséricorde. Monpère commande une salade et un potage.
- C'est tout ce que tu prends? lui dis-je.
Aussitôt m'a-t-il souhaité bon appétit, il me reprend:
- Mange moins vite, tu vas te faire mal!
Au retour, nous trouvons les Hongrois adossés au camion; ils fument et plaisantent. Peu après, le camion démarre. J'ai quelques heures devant moi: je rassemble balai, serpillère, aspirateur et détergents et me rends au kiosque à journaux de la rue du Jura. La Ville me le loue dans l'état contre une premier mois de loyer offert. Notre futur bureau d'affichage à Fribourg: huit mètres carrés en forme de T. Au fond du couloir, une toilette - je décrasse. Dans le couloir, un lavabo - je chiffonne. Autour de l'éventaire, où la vendeuse juchait, des étagères. Sur les unes, des présentoirs munis de ressorts où achalander les cigarettes - je démonte - les autres sont compartimentées, chocolat, chewing-gum, bonbons, briquets - je démonte. Puis je fais les achats en supermarché. Les mêmes que la veille, pour la suite de l'opération: saucisson, fromage, confiture, yoghourts, de quoi préparer le prochain pique-nique des Hongrois.