samedi 6 décembre 2014

Veille de marathon

Retrouvé Monfrère à Malaga, samedi soir, à la veille du marathon. Nous accompagnons maman à son hôtel (elle préfère résider près des rues passantes) puis mangeons des pâtes dans notre restaurant habituel. La nuit, je rêve que je me rends sur la ligne de départ en voiture, mais, ayant garé devant l'Usine de Genève, trouve la carrosserie défoncée. Aux badauds qui veulent me convaincre de porter plainte, j'oppose que, au vu de l'état de délabrement général de la société, les voitures sont le dernier de mes soucis. Je prends place derrière le volant, mais ne réussis pas à démarrer. Je pars à la course afin de rejoindre la promenade sur la mer où a lieu le départ du marathon. Pour ce faire, il me faut emprunter un sentier de montagne. Dans la descente, je me trouve face à une porte. Elle est gardée par des hommes. Je me bats. Mes coups de poing, coups de coude et coups de pieds sont techniquement irréprochables, mais je ne touche pas les adversaires. Ils parent, reculent et reprennent position. Ainsi le combat se prolonge et il devient évident que je vais manquer le départ de la course. Peu importe, me dis-je, l'essentiel est de courir les 42 kilomètres.

vendredi 5 décembre 2014

Essai court

J'accumule avec un plaisir constant des notes pour ce texte théorique, pour l'instant dépourvu de titre, que j'appelle par défaut Essai court (par opposition à celui que je prépare depuis des années et qui a enfin pris forme l'an dernier autour de la question de la critique du posthumanisme) dont j'envisage de la rédaction après Noël. Or, les notions principales, toutes de l'ordre de l'explication des conditions de vie à l'âge du capitalisme finissant viennent d'ouvrir, pour ma plus grande joie, sur des notions prospectives et même pratiques. Si cela se confirme, je pourrai donc passer, une fois le texte achevée, de la théorie au mode de vie.

Concurrence

Gala opérée une première fois lundi dernier. Je l'incite à me rejoindre à Fribourg avant de poursuivre le traitement. D'une petite voix, elle me fait savoir au téléphone qu'elle est triste, qu'elle ne veut pas se montrer dans cet état, que c'est impossible, qu'elle ne peut imaginer renouer avec une vie normale, puis, la semaine prochaine, retourner en clinique où le spécialiste l'opérera une seconde fois. Une heure plus tard, elle rappelle furieuse: elle vient de découvrir qu'il existe une machine qui permettrait d'éviter le traitement post-opératoire et s'insurge:
- Le médecin ne m'a rien dit, il a menti!
- Mais pourquoi, pourquoi mentirait-il?
- Parce que la machine appartient à une autre clinique et que ces gens-là sont tous en concurrence!

Corrections

Fini la relecture de Fordetroit. Un travail à deux: Gérard Berréby, le directeur d'Allia, est à Paris, une copie du manuscrit à la main: il questionne, annote, souligne, suggère. Je suis devant ma table de travail, à Fribourg j'accepte ou refuse les modifications. De fait, la plupart sont pertinentes et améliorent aussitôt le texte. Travail moins fastidieux que pour easyJet, comme si nous avions appris à nous connaître. En revanche,  ma maîtrise de la concordance des temps est qu'aléatoire. Dans la mesure où, parallèlement, je fais ce même travail de correcteur pour un jeune fille qui écrit son premier roman, je verrai si, occupant la position du critique, et donc dégagé du travail de création, mes connaissances sont plus sûres. 

Systèmes secondaires

Hier avec le prisonnier dans un café de la place. Son regard changeant et furtif, son port de tête nerveux, sont ceux d'un homme qui a perdu la tranquillité. Il remue, se dandine, se retourne. Lorsque la serveuse approche, il s'interrompt. Il attend qu'elle s'éloigne, avant de reprendre la parole. La conversation porte sur la vie des légionnaires, les zones-tampons en méditerranée, le trafic de matières premières. Il m'explique les filières, donne les sommes à payer pour corrompre les douaniers et les autorités aéroportuaires, dessine plusieurs organigrammes des pouvoirs politiques en place dans des états voyous d'Amérique centrale et de la corne de l'Afrique. Puis il me demande du travail. En attendant, précise-t-il.

Terrorisme

Au moyen de la terreur, l'Etat condamne les populations au terrorisme, puis, au nom de l'anti-terrorisme, renforce la terreur.

Echecs

Cette peintre m'invite au mois d'octobre au vernissage de son exposition qui aura lieu à Fribourg. Je l'assure de ma présence. Une semaine avant la date, je vois que le jour en question je serai en Espagne. Je m'excuse. L'accrochage est visible pendant quinze jours, précise-t-elle. Je confirme que j'irai durant cette période. Je reporte plusieurs fois et manque l'occasion. Avant-hier, nouvelle invitation. Je l'assure de ma présence sur le même ton enthousiaste que la fois précédente et j'informe Aplo que nous irons après la boxe. Nous sommes sur le point de partir lorsque je vérifie l'adresse de la galerie et constate que le vernissage a lieu à Lausanne.

Joie

Une de mes plus grandes joies reste de m'enfermer dans ma chambre afin d'y disparaître.

Hypocondriaque

Le monde est pour lui comme une antichambre de l'hôpital.

Papillon

La plage est en hauteur. Un volée de marches d'escalier y donne accès. Il fait nuit. Sur le sable, face à la mer, des centaines de gargotes tenues par des pouilleux qui vendent des fœtus, des élixirs, des armes, du pétrole, des bouillies. Au sol, il n'y a plus de sable, les badauds pataugent dans des couches de détritus. J'observe un essaim de paillons noirs. Les insectes sont de grande taille, velus et gras. Ils se déplacent en essaim. Applaudi par les curieux, un homme tente de les capturer à l'aide d'un filet. Il échoue plusieurs fois. Lorsqu'il a réussi son coup, il ramène le filet afin de prouver au marchand forain qu'il a mérité la coupe. Je crache une pâte sombre et visqueuse qui n'est autre que de la chair de papillon broyée.

Phoque-silure

Dans la cuisine, avec de l'eau jusqu'au ventre, je fais patienter un phoque-silure. La gueule ouverte, le pelage lustré, la bête a de grands yeux suppliants, elle a faim. Descendue au garde-manger en matinée, ma mère n'est toujours pas revenue. Faute de nourriture, une attaque est à craindre. Nous communiquons par le regard. Je témoigne ma compassion à la bête en lui caressant le dos. Enfin, n'y tenant plus, je pars à la recherche de ma mère. Montée sur une échelle, elle range des boîtes de conserve.
- Donne ce que tu as, où je vais y passer!

mercredi 3 décembre 2014

Le Chinois

A Genève, pour un rendez-vous avec Gala qui me vaut une immersion dans le passé proche. Le rendez-vous pris en matinée, nous sommes encore atour d'une table, le soir, à l'heure de l'apéritif, dans le quartier de Montbrillant où, de bar en bar, je tombe sur les copains de l'époque de l'Usine, mais aussi d'anciens squatters, camarades d'occupation, militants, employés afficheurs, rockers - un musée s.
- Tiens, tu étais où? Il y a longtemps que je ne t'ai pas vu, me dit Rada.
En vacances ou en week-end, pourrais-je lui dire, mais il devinerait que je me fiche de lui; pour autant, il semble incapable de dire pendant combien de temps j'ai été absent: en l'occurrence dix ans. Quant à moi, je souviens à l'instant de son prénom et de son existence: il se tient en effet ce soir au même endroit qu'il y a dix ans, au fond, à gauche, près de la porte de l'Ecurie, dans la salle à boire de la buvette des Cropettes. Jetant un oeil à la ronde, puis dans le miroir, je nous regarde tous, vieillis, comme si, de la scène principale, nous étions désormais en coulisse, avec un décor inchangé, si ce n'est qu'il n'y a plus de public, l'actualité s'étant déplacée. C'est alors que je découvre au comptoir de la Buvette (dont le service est assuré par l'indétrônable Luis-Miguel) Michel le Chinois. Portant une chemise blanche et une veste de costume noire, coiffé, le teint frais, il me serre dans ses bras. Je lui désigne Gala. Il s'avance, l'embrasse, insiste pour payer la tournée, abandonne sur notre table son verre de Chartreuse, revient avec trois bières, écluse la sienne, repart au bar, revient. La conversation peut enfin commencer. Gala est volubile. Je ne suis pas en reste. J'interroge Michel. Sur un ton parfaitement maîtrisé, dans un français irréprochable, il parle pendant cinq minutes. Nous le fixons désemparés: rien de ce qu'il dit n'est compréhensible. Peut-être a-t-il deviné notre gêne car il s'interrompt. Pour sauver les apparences, je lui donne la répartie. Il nous considère, ouvre la bouche, vois que c'est à son tour de parler et repart sur les mêmes inepties mêlées de références à la philosophie, aux mathématiques et à la poésie avec citations latines et tout un lexique d'invention propre (le lendemain, ayant dormi au bureau, j'arrive à la Buvette avant Gala et trouve Michel sur le même tabouret, dans le même état).