vendredi 24 octobre 2014

Verracos miniatures

Je marche dans Salamanque à la recherche d'un coiffeur. Un salon pour hommes du périphérique pourrait convenir, mais deux clients attendent leur tour. J'en cherche un autre. N'en trouve pas. Je reviens sur mes pas. Si j'ai de la chance les deux clients ont été servis et le coiffeur m'attend. Je ne  retrouve plus le salon. Or, nous devons rejoindre Madrid où l'avion pour la Suisse décolle en soirée. Après le repas, halte à Ávila. Les enfants parcourent la muraille avec ma mère, nous allons à la boutique des touristes. Depuis mon dernier passage, il n'y a que deux nouveaux verracos miniatures à l'étalage. Je fais remarquer à Monfrère que quand le vieux sculpteur qui crée ces figurines mourra, nous n'en trouverons plus. Qui voudrait tailler dans le granit des répliques d'une animal dont les gens ignorent tout?  Monfrère achète un verraco cochon. De nuit, dans les halles du terminal 1 de Barajas, les écrans télévision diffusent les images de manifestations en Ukraine: des émeutiers saisissent par le collet des hommes d'affaire en costume et cravate et les balancent dans des bennes.
- Ils jettent des gens importants, dit Aplo.

jeudi 23 octobre 2014

Castillo de Buen Amor 2

Contre un mur du château, entre la réception de l'hôtel et la salle des tableaux, une ceinture de chasteté. Triangle avant et arrière en métal dédoré, jeu de clefs, ouverture pour les besoins naturels, doublure intérieur de feutre rouge. 

Castillo de Buen Amor

Castillo de Buen Amor, aux portes de Salamanque. Monfrère et moi y avons passé la nuit il y a trois ans au mois de juin alors que nous roulions à vélo d'Oviedo à Malaga. Château fortifié du XVème qui tient son nom de deux couples d'amants, l'archevêque de Santiago et sa maîtresse Doña María de Ulloa et plus tard l'évêque de Cuenca et sa maîtresse Doña Teresa de las Cuevas. Ironie de l'histoire, l'archevêque et l'évêque portaient le même nom: Don Alonso de Fonseca Quijada. En grande partie intacte, on y accède par un pont tendu sur les douves et les salles comme les chambres, dont certaines dans les tourelles de guet, ont été conservées dans leur état original: blocs de pierre jaunes, plafonds-voûtes, marches d'un tenant. Nous partons courir une douzaine de kilomètres sur la route de terre qui mène au proche village de Topas où les vieillards nous considèrent effarés. Sur une petite place, un vieillard  en jaquette de laine et bleu de travail, canne en main, béret sur la tête fait les cent pas. Il va et vient entre un pré où paissent des moutons et le porche de sa maison où sa femme tricote. Plus loin, il y a une discothèque. Bâtiment imposant, néon brisé, peinture effacée. Au sol, de la bouse. Ce village invisible depuis la N630, la route qui relie les Asturies à l'Andalousie. , est marqué par une telle solitude qu'on en vient à se demander si ses habitants savent que Franco est mort. Nous filons dans les champs, puis sur le chemin de retour passons une nouvelle fois par le centre de Topas. Une dame nous crie des mots que nous ne comprenons pas. Nous répondons amicalement avec des mots qu'ellene peut comprendre. Ce qui me rappelle cette scène, en 1991, un matin, alors que nous prenions le départ de notre étape du jour le long du chemin de Saint-jacques, quelque part sur la place d'un village de la Rioja: Monfrère et moi, les mains appuyées contre un mur, faisons des étirements. Une paysanne se place dans notre dos, observe et s'inquiète. Elle appelle un voisin. Celui-ci pour la rassurer explique que nous ne sommes pas des fous en liberté: nous faisons du stretching. 

mardi 21 octobre 2014

Economie

Au petit-déjeuner, dans la salle de l'Hôtel Corazón de Arribes, sous l'écran de télévision qui diffuse les chiffres du chômage (en hausse) et l'état de la corruption des milieux dirigeants (constant), cet homme de soixante ans qui déclare à ses amis:
- Pour durer, il faut manger correctement. Moi, ma maman me prépare un en-cas sur le coup des onze heures. Et puis, c'est le plus important, il faut travailler le moins possible.

Aldeadávila

Paysage désertique de pierres, de ronces, de prés, de cactus. J'admire les murs de pierre sèche. Des années, des dizaines d'années, des siècles de travail pastoral, de tradition, de patience pour disposer ces pierres plates. Notre camionnette emprunte des routes sinueuses, montantes et descendantes. Les villages sont rares, le kilométrage qui nous sépare de la frontière portugaise diminue. En fin d'après-midi, nous atteignons Aldeadávila, et par ma faute, faisons fausse route. Monfrère plonge dans les gorges. Virages en épingle, long déclin et enfin, amarré sur l'eau plate d'un canyon, un bateau-mouche. Quatre madrilènes nous ont précédé. Sur l'ardoise, un départ est annoncé pour 12 heures.
- Il n'a pas eut lieu, m'expliquent-ils, il n'y avait personne.
Nous croyions trouvé l'hôtel, nous aurons vu le bateau. Demi-tour. Nous voici au village. Immeuble de pierre avec sa façade galicienne: chaux blanches, pierres rustiques. La patronne indique une bar-restaurant, le Paraíso. Saut qu'il n'y a pas de service. Installés sur la terrasse, nous attendons. Les tables sont sur la route. Aucune voiture ne passe. Quand il en vient une, je dis à l'homme qui pénètre dans le bar:
- Il n'y a personne!
Peu après, une gamine s'excuse:
- J'étais ailleurs.
Mais à dix-neuf heures, alors que maman et les enfants nous rejoignent, que la nuit tombe, que nous prenons place autour d'une table ronde, la salle se remplit brusquement. Dix, vingt, vingt-cinq hommes. La gamine saisit une télécommande, un écran descend, les buveurs tournent leur chaises. Tous regardent dans notre direction. Notre table est sous l'écran. Le match commence, nous sortons. Et merveille de l'Espagne, dans ce village endormi, sans travail, sans touristes, du moins en hiver, dans ce village de nuit, il y a un autre bar, celui de la piscine et une autre gamine, pas plus haute que Luv , fine comme un cure-dent, qui nous sert de la salade, du fromage de chèvre, du jambon, de la boisson, des glaces en riant et virevoltant.

lundi 20 octobre 2014

Faux-monnayeurs

La dureté des sanctions dont l'Etat frappe les faux-monnayeurs ma toujours laissé interdit: je comprends aujourd'hui seulement que le crime porte sur la possible décrédibilisation de la monnaie.

Fordetroit

Allia va publier Fordetroit. L'heureuse nouvelle! EasyJet, c'est une chose: un livre programme. Le second volume de la trilogie commencé avec Ogrorog, c'est ce que je sais faire en littérature. Et, satisfaction supplémentaire, la critique que m'adresse Gérard Berréby après la première lecture énumère une à une les idées que véhicule le texte telles que j'ai souhaité les communiquer. Excellent, excellent!

Rêve

Climat de compétition, mêlée, chacun pousse sa proposition. Lorsqu'une voix domine, les autres laissent dire. Si la proposition ne fait pas accord, la mêlée reprend. Dans les premières minutes personne ne l'emporte, puis un homme lâche:
- Un voyage en avion en Amérique.
Consternation: les autres trouvent cela d'uen banalité.
- Nu.
Et il les coiffe au poteau:
- Embarquement immédiat!

Las Medulas

Las Medulas, dans la région de Ponferrada, une des plus importantes mines d'or à l'époque de Pline l'ancien. Nous dormons à l'abri d'une forêt de châtaigniers, dans une auberge construite en bois, en pierre et en ardoises. Avant que la nuit ne tombe, nous courons avec les enfants sur le sentier qui mènes aux grands effondrements, nommés cuevas, puis commandons de la bière en terrasse. Six motards hirsutes commentent la route de la journée, les kilomètre, les boucles et les cols tandis que le propriétaire grille les châtaignes dans un cylindre qu'il tourne à la manivelle au-dessus d'un feu. Dans une série de jardinets jonchés de pierre sèche, des oies, des palombes, des chiens, des dindons. Plus loin, dans le creux du talus, une cave naturelle où le paysan fait son vin, un liquide noir, passé, dans lequel maman trempe les lèvres.  Béret sur le tête, flanqué de leur femme qui porte la jupe, des paysans passent sur des tracteurs miniatures. Ils montent dans les collines avec des seaux et récolent les châtaignes. Entre deux services de bière, la maîtresse de maison lave les vitres de la véranda. Puis elle propose de faire notre linge, grille de la viande, apporte des lamelles de jambon, une soupe à l'ail, siffle les chiens, les nourris, renseigne les motards et met la table pour les douze hôtes du soir. Face au téléviseur, dans l'entrée du bar, la grand-mère de 86 ans. Rencognée, une bouteille de vin rouge et un bol de pain sur la table, elle regarde des dessins animés. Sentiment d'avoir atteint un lieu vierge. Le comportement est changé. Plus de paroles oiseuses, plus de pose. Des silences, et l'aboiement des chiens, le bruits des animaux, les craquements du feu, les chutes de marrons. Comme la veille à la churasqueria, la patronne apporte alors un plateau de viande qui nourrirait une armée. Et le lendemain, au petit-déjeuner, même profusion. Le ventre plein, nous partons pour la marche. Une petite heure pour atteindre le mirador de Orellan qui offre une vue complète de la vallée et ses pics de terre rouge émergés des bois. L'entrée des mines en revanche est fermée. Les enfants regrettent. Nous rebroussons chemin et pénétrons au pied de la cordillère dans les effondrements: la voûte des cuevas est à 30 mètres, la terre éclairée par le soleil de midi flamboie, l'air embaume. J'essaie de me représenter la ville, la vie, l'extérieur. Impossible. Il semble qu'il n'y ait rien d'autre que ce lieu, Las Médulas, coupé du temps.

dimanche 19 octobre 2014

Machines

Et si le projet machiavélique consistait à multiplier les entraves à l'expression de l'énergie vitale afin de mettre à terme l'individu en situation de communiquer avec les machines? Si on prouvait les théories par les exceptions, on établirait facilement que l'individu nommé "terroriste" ou "tueur", peut importe ici le lexique, est d'abord utile au système. Sa violence est captée par la propagande et sert le discours et l'imagerie de la répression. Sa violence, c'est-à-dire un phénomène d'expression unique porté à l'extrême du fait même de sa frustration continue, est immédiatement profitable si elle est mise au service de cette didactique de la contrainte qu'exerce le groupe social sur lui-même. Mais abattage de celui qui s'exprime dans un passage à l'acte ou sevrage méthodique de l'individu de modèle moyen, l'effet recherché, de théorique devient réel: la force qui dans l'individue individualise et produit de l'existence est niée puis réinscrite dans un projet où celui-ci s'entend exclusivement comme partie d'un tout; ce tout qui a pour vocation d'être géré par une rationalité aboutie, schéma que seules peuvent orchestrer sans erreur des machines.

Zoo

Au centre de Hambourg, huit cent manifestants musulmans armés de pics à kepab et de machettes se battent au nom d'idéologies primitives. 

Mygale

Monfrère me raconte qu'au début de sa relation avec Anaelle Jarbo emmenait toujours ses mygales. Il les emportait dans une caisse pour aller au restaurant, puis quand ils prenaient un hôtel pour la nuit il les plaçait sur son épaule. Au moment de dormir, il les laissait se promener dans la chambre. Jusqu'au jour où l'une d'entre elles a disparu. Un spécimen velu de dix centimètres.

Cours de nuit

Cours de Bernard Stiegler. La feuille devant moi, sur laquelle je prends mes notes, lui sert également d'aide-mémoire. Il parle, je note. Il tire, je tire. Je note. Et voici ce qu'il professe: je vais vous expliquer le principe d'inversion. Et Stiegler de dessiner à sa manière malhabile de philosophe pour qui les choses sont une facteur de handicap un sablier. Bien entendu, dit-il, seuls valent les concepts, mais afin de vous faciliter la tâche, je recours à l'illustration.
- Donc, un sablier. Ici en haut, la nuit; en bas, en miroir, le jour. Vous remarquerez que la nuit et le jour, nuit-jour, donnent le minou. Et de la même façon que la France, l'hexagone, légèrement esthétisé, évoque le flambeau de l'Action française, si vous placez notre pays face à un miroir (comme on dit que le point consiste sur le plan), vous aurez la France pleine ici, dans la réalité et la France vide en face, dans le miroir, la France riche ici, dans la réalité, qui est une illusion, et la France pauvre en face, dans le miroir, et ainsi de suite. Ce qu'il conviendrait de nommer, sans jeu de mots, un camp de contestation.
Ainsi entendais-je Bernard Stiegler discourir en rêve cette nuit et marchant vers les toilettes, je pensais: idées géniales d'un alcoolique de la lignée des Deleuze.

Monforte 2

Château médiéval de Monforte. La route d'accès s'enroule sur le mont, la forteresse est protégée par une tour de plan carré de quelque trente mètre. Ce soir, je partage la chambre avec Luv. Au crépuscule nous fixons la cordillère qui ferme l'horizon en direction de Saint-Jacques. La ville glisse dans le noir, les derniers papillons d'automne se brûlent sous les réverbères, un brouillard monte. Dans les souterrains, face à la salle du chapitre - le bâtiment faisait aussi monastère - coule une fontaine au bec de cuivre. En face, la direction du Parador a creusé les blocs de pierre hiératique pour inscrire dans la masse un jacuzzi de la taille d'un baignoire que les enfants font déborder pendant des heures. Monfrère et mois sommes à l'étage: seuls, nous tenons le bar. Dans le déambulatoire, parmi les gravures, celle qui montre en partie inférieure trois médaillons allégoriques. L'un d'entre eux est le Silence. Il est inscrit entre l' Economie et la Divinité. Il montre: un poisson échoué sur un banc de sable portant dans la bouche un bague. Le poisson porte un cœur dans lequel une clef d'armoire ferme des lèvres.

Monforte

Marché aux puces de Monforte. Vient y vendre qui veut, et gratuitement. Ainsi, à côté des gitans et des marchands de bibelots, des paysans vendent la production de leurs jardins: ails, carottes, choux, patates. Et pas n'importe lesquels: des légumes authentiques! Les carottes sont difformes, elles ressemblent à des coloquintes; les patates sont difformes, elles cloquent et pèlent, elles sont raides de boue; les salades pleurent, les choux bourgeonnent. Ah, qu'a-t-on fait à nos légumes? Pourquoi tout se tient-il si droit, tout brille-il tant? Pourquoi tout est-il insipide et mauvais? Je voudrais tout acheter de la production de ces paysans de Monforte: mais comment faire rentrer ces merveilles dans les valises et les valises en cabine?