samedi 18 octobre 2014

Via Argentum

En route pour Silleda. Pourquoi Silleda? Parce qu'il y a un hôtel. Quoi d'autre? A première vue, des monts, une industrie agonisante, des villages tassés. Nous avons procédé ainsi: la camionnette doit être rendue à Madrid dans huit jours et il s'agit de rouler moins de deux heures par jour. Pourquoi Silleda plutôt qu'une autre bourg? Parce que renseignements pris, ce bourg offre un cinq étoiles. Pour l'instant, il est quinze heures et nous avons faim. Les enfants jouent à l'arrière, maman est assise seule sur la seconde banquette, Monfrère conduit, je guette les restaurants. En voilà un. Sur le bord de la route, flanqué d'une trentaine de voitures. En terrasse, sept gamins chinois et un blanc. La déduction est évidente: c'est un mariage. D'autant plus que nous sommes samedi. J'entre, je demande une table pour six. Erreur, c'est un restaurant, nous sommes samedi, les Galiciens déjeunent. Nous voici dans une vaste salle à manger. Plat unique, de la viande. Mouton, porc, boeuf, chorizo cuits au feu. La parrillada.  Plus d'un kilo de viande par personne. Et nous avons les trois enfants. Le serveur apporte des frites et des plateaux de salade verte. Aux tables les gens parlent, s'embrassent, rient et mangent. Ils mangent avec un plaisir contagieux. Et ne cessent de commander. De nouveaux plats de viandes paraissent. Levez le petit doigt, le serveur rapporte aussitôt de la viande, des frites ou de la salade. Je m'approche des cuisines.  Une toque sur la tête, un pic à la main, le maître des viandes grille ses morceaux sur une plaque de deux mètres tandis que son collègue jette du bois dans les flammes. Puis nous repartons en campagne et nous nous perdons. La route devient chemin, le chemin s'efface. Nous jurerions pourtant avoir vu un panneau indiquant notre hôtel. Le constat s'impose:
- Un cinq étoiles dans un endroit pareil, c'est impensable!
Soudain la route s'interrompt. Je saute à terre. Devant moi, un portique de pierre surmonté d'une croix, dans la cour, un coffre de pierre sur jambages qui ressemble à un tombeau romain: peut-être une ancienne remise à grains. Nous sommes en Espagne, nous sommes au bout du monde. Un chien aboie. Une seconde plus tard, il est sur mes talons. Monfrère donne le tour, nous regagnons la route nationale par les forêts.  Une heure plus tard nous découvrons l'hôtel: le Via Argentum. Juché sur une colline, c'est un bâtiment neuf en marbre. Alentour, le village est encore traversé par les ânes et les coqs; dans les étages de l'établissement, tout n'est que design, matériaux et cuir noble. Après un entraînement de Krav Maga, nous laissons les enfants à la piscine et partons courir. Nous voyons ce que c'est: à quelques mètres, derrière des monticules de terre formés à l''occasion du chantier (un vieillard solitaire muni d'un fouet promène son chien), voici les pavillons de la Foire internationale de Galice. Un kilomètre de long, cinq cent de larges. Clôtures, toits, halles, coursives, guichets, escaliers mussoliniens donnant sur des esplanades et des rues. Le tout, abandonné.

Tout le monde

Bureau de Fribourg. Distraitement, je fixe le jardin. Image habituelle. L'étrange villa au toit pointu de l'autre côté de la rue avec au premier étage son chandelier de verre éclairé à toute heure, l'aplat de gazon au-dessus du parking souterrain, l'abri à vélo où je range mes sacs d'affiches, la colline du Schönberg au loin. Soudain j'aperçois un homme près de l'abri. Il tient dans les mains deux objets jaunes. Je cherche ce que ça peut être. D'un pas pressé, il dévale l'escalier, rejoint la rue. J'oublie. Le lendemain, comme je rentre par le jardin, je le croise. Je salue, Gêné, il s'efface. Il ramassait les coings tombés sous l'arbre selon la règle qui veut qu'un fruit tombé appartient à tout le monde.

Marx

Le principe de "logique inhérente" chez Marx, inspiré de la philosophie de l'histoire de Hegel, postule que les rapports entre les forces productives sont l'unique moteur des changements sociaux. En ce sens, et en toute ironie, l'Union soviétique  n'a jamais été aussi marxienne qu'en 1991 (et bien plus qu'en octobre 1917, à l'occasion d'une révolution imposée aux masses) au moment de l'effondrement de l'empire survenu, pour partie au moins, en raison de l'incapacité du gouvernement russe à opérer sur le marché financier international.

vendredi 17 octobre 2014

Anniversaire

A Saint-Jacques avec Monfrère et les trois petits-enfants pour l'anniversaire des 70 ans de maman. Nous avons loué une camionnette neuf places et tournons sur le périphérique. Une averse tombe, les passants s'abritent. En 1991, lorsque nous arrivions dans la ville après avoir parcouru le chemin à vélo depuis Bayonne, il faisait le même temps. Nous étions sales, fatigués et contents. A la cathédrale le bedeau a inscrit nos noms dans le registre des arrivants, puis le curé nous a emmené dans la sacristie pour apposer dans notre livret du pèlerin le dernier tampon d'étape. Un couple de Français venait lui aussi d'atteindre Saint-Jacques. La femme ne cessait de répéter "que c'était dur, si dur, qu'elle avait failli abandonner". Le curé se désintéressait. Nous ne disions rien, ne pensions rien. Nous n'avions qu'une hâte, entrer dans un bar et rire. Nous avons traversé par la cathédrale pour gagner les quartiers bas. L'officiant annonçait devant les fidèles notre arrivée: Fabien Friederich, de Suiza; Alexandre Friederich, tambien de Suiza. Ce jour-là, cinq autres pèlerins étaient arrivés. Aujourd'hui nous sortons d'un hôtel de luxe et la ville me paraît plus agréable que dans mon souvenir. D'ailleurs la pluie a cessé. Les enfants vont devant: ils jouent, n'ont pas conscience d'être en Galice, en Espagne, ailleurs. Nous leurs désignons les façades, les chapelles, les colombages, les fontaines. J'explique la barque échouée de l'apôtre et le sens du pèlerinage. Il y a deux ans Monfrère l'a entrepris dans l'autre sens, à pied, sur sa partie centrale: il en est revenu dégoûté. Un chemin pris d'assaut, une hostellerie comble, une compétition entre marcheurs pour obtenir les meilleures tables dans les restaurants d'étape. En 1991, nous dormions seuls dans les auberges et une fois au moins, faute de ravitaillement, une voisine nous a fait asseoir chez elle avant de confectionner une omelette.
Après l'installation à l'hôtel, nous allons à la cathédrale. Elle est pleine. Des échafaudages cachent une partie du transept. Assis sur les bancs, les marcheurs remuent les pieds. Ils tiennent leur cannes, gardent sur les épaules leurs gabardines de pasteur. Devant le cloître d'un chœur illuminé, un Asiatique chante et prie. A l'intérieur, une femme de ménage dépoussière l'hôtel, indifférente. Un son aigu retentit dans l'église que j'attribue à un haut-parleur défaillant. Ce sont des notes d'orgue. Les fidèles attendent la messe. Elle ne vient pas. Nous restons dix minutes, descendons dans la crypte, circulons dans la foule. Plus tard, habillés pour cette soirée d'anniversaire, nous sautons dans un taxi afin de rejoindre le no 16 de la rúa de San Pedro. Je donne l'adresse au chauffeur et lui indique le nom du restaurant: O dezaseis.
- Vous connaissez?
- Oui, c'est au numéro 16. O Dezaseis veut dire: "au numéro seize".

Usure

Dans ses caves, la Réserve Fédérale procède à la vérification des billets de dollar usés. Ceux qui sont rejetés sont broyés et deviennent du matériau isolant destiné à la construction.

Avion

Fortes turbulences sur Saint-Jacques de Compostelle. L'avion secoue et tangue. Les passagers s'exclament. Ils rient. Cela n'a rien d'amusant.  Mais la notion de réalité a perdu son sens. Notre époque est au jeu. Mêmes accidents, même morts, mais auparavant, la vie est un jeu. Les mains crispées sur les accoudoirs, Monfrère demande si on voit le sol. Je me penche. Les lumières de la ville viennent d'apparaître.
- L'avion descend.
Le capitaine a  donné la température. Douze degrés. Bien que nous soyons sortis des nuages les trous d'air se multiplient.  Des nuées filent contre le hublot bientôt remplacées par de la pluie. Nous continuons de descendre; l'appareil est toujours aussi instable. Lorsque le capitaine coupe les réacteurs pour poser l'avion, celui-ci est de travers. Chacun le sent. Les passagers qui riaient se taisent. J'ai en mémoire cette image d'un film amateur mis en ligne l'an dernier: un gros porteur va toucher le sol quand il est balayé par un rafale de vent. Le pneu droite touche, lâche une fumée, l'aile bascule, le capitaine relance les moteurs, évite de justesse l'écrasement. C'est donc notre tour. A quelques mètres du tarmac notre appareil continue de tirer à hue et à dia. Il se pose, semble battre des ailes, freine brusquement. Silence, puis la voix du garçon de cabine, posée et rassurante. Impossible de dire s'il a eu peur. On connaît les consignes: tricher, sourire jusqu'à la mort.

jeudi 16 octobre 2014

Jaune

Passage de la ceinture jaune de Krav Maga. Dans la salle, les habitués, des membres d'autres clubs et quelques curieux. Je me demande ce que je fais là. Echauffement intense, puis appel des prétendants. Accoudé sur un arçon, le juré fait disposer des tatamis au sol. Un premier candidat s'élance pour un roulade. N'ayant pas pris garde, je suis second dans la file. Trente personnes regardent. Les roulades et les chutes sont la partie la plus difficile: je les ai répétées avec Vaako puis avec Tatlin et j'ai encore de la peine. Je décide de faire ça à l'audace, sans réfléchir à la position de mains, de la tête, de l'épaule. Je m'élance. Cela marche! Reçu à la première tentative. Même approche pour la roulade arrière... et cela ne marche pas. Je me coince, je bascule, je dévie. Recalé. Heureusement, je ne suis pas le seul. A la troisième tentative, je passe par tolérance. Ensuite, une heure de parades réussies: contre couteau, contre étranglement, contre directs. A la fin, lecombat. L'entraîneur choisit les adversaires. Il appelle un élève de St-Maurice, l'avertit que j'ai plus de quarante ans... L'autre fait signe qu'il en tiendra compte. Les premiers coups partent , je le touche au ventre, aux épaules, je pare. Il avance, mais ne me touche pas. Et puis je prends un direct au visage. L'entraîneur le sermonne. Pour moi, je n'ai même pas tenter de le frapper au visage et d'ailleurs je frappe léger. Tout le problème de ces combats dits "souples": qu'a-t-on le droit de faire exactement? 

lundi 13 octobre 2014

Tatlin

Tatlin superbe ce soir. Longue chevelure rouge dénouée, les yeux qu'elle a grands agrandis par la fièvre. Le teint frais et pâle.
- J'ai été admise à Paris!
Ce qui veut dire qu'elle partira après Noël.
- Et le Mexique?
- Oh, ça, c'est après! D'ailleurs, j'ai une meilleure offre en Egypte.
- Au Caire?
- Je crois.
Gael nous regarde de biais. Pour ma part j'ai abandonné. Après toutes ces années ma capacité à abandonner est sans limites. Nul ne peut me concurrencer sur cette capacité d'abandon. D'ailleurs, elle était déjà là à l'adolescence,. Un forme d'orgueil. Quand la liberté de l'autre est insondable, le désir ne doit pas être confondu avec la volonté: je me retire et confie au destin la suite des événements. Pour avoir ignoré cette loi universelle j'ai souffert plus qu'il ne le faut. Ainsi c'est mon tour d'observer Gael. Lui n'abandonne pas. Il se rapproche, et m'ayant serré la main, occupe ma place.

Abri

Absolument démotivé. Vous êtes là, vous mettez les formes, parlez et souriez. Du théâtre. L'habitude. L'adhésion est réelle mais instantanée. Quand l'interlocuteur tourne le dos, le jeu s'arrête et un sentiment s'impose: pas intéressant. Étrangement une force demeure, elle est sous-jacente. L'homme n'est pas vaincu. Au fond ce sont les réussites qui sont le plus désespérantes, car au-delà du coup d'adrénaline elles prouvent que nous avons cédé aux sirènes de la compétition. Le jour où j'ai obtenu ma licence d'Université, je me suis, je ne sais trop comment, retrouvé seul tôt dans la soirée. La semaine précédente j'avais cédé sans contrepartie le cinq pièces que j'habitais rue du Puits-St-Pierre à des demi-inconnus. J'ai sonné à l'interphone, ils ont déclenché l'ouverture de la porte, mais je ne suis jamais arrivé au sommet de l'immeuble: enroulé dans ma veste, je me suis calé dans l'abri anti-atomique où j'ai passé deux jours à ne rien faire, convaincu que c'était la seule position à occuper une fois que l'on a réussi un devoir imposé par la société.

Bon sens

Bon sens d'Henry Miller: "La condition sociale est mauvaise, mais la vie elle-même est toujours bonne. C'est l'homme qui gâche tout. La vie est tout ce que nous avons, tout ce que nous connaissons. Elle est tout, bonne ou mauvaise, c'est la vie et on ne peut pas en dire plus. Nous devons la mettre en contraste avec cette vie sociale qui n'en est pas une - sauf dans les petites communautés où il y a une idée de base [ ]"

Gormiti

L'an dernier je me donnais pour tâche de parler dans un livre prochain du gormiti. Dans les dernières phrases de Fordetroit, j'annonce ce texte, ou plutôt, l'analyse de cette maladie. J'en discutais avec Aplo. Rien de tel pour fixer l'idée. Je fais du skate depuis plus de trente ans, lui disais-je, et je ne me souviens pas avoir heurté un passant. Or, depuis peu, se faufiler est devenu difficile. Les passants n'ont plus le sens de l'équilibre. Ils ne marchent plus, ils flottent. Le skateur est à la merci d'un mouvement soudain et imprévisible. Et cette perte de consistance des corps à son équivalent dans la langue: l'interlocuteur ne se situe plus. Dans ces entretiens de Pacific Palisades réalisés par Christian de Bartillat en 1972, Henry Miller dit: "En fait, nous sommes arrivés à un état de neutralité. Nous sommes neutres, nous ne sommes plus hommes ou femmes, furieux ou tendres. Tout est égal, dégonflé. C'est le plus grand danger auquel nous sommes confrontés, et, en ce sens, nous perdons notre humanité".

Tapis

Tatlin, grande, belle, rieuse. J'ai oublié mon pantalon, ma coquille, nous répétons des défenses de Krav Maga, nous combattons. C'est dimanche après-midi, la salle de boxe est vide. Face aux miroirs nous entraînons les coups de pied, les étranglements, les parades contre couteau. Nous gardons le plus difficile pour la fin, les chutes, les roulades. Je viens de disposer le matelas au sol quand la porte s'ouvre. Survient Mohammed, l'entraîneur de boxe. Surpris, plus que cela, gêné. Il appelle derrière lui. Trottinnent deux femmes âgées en tchador. Il voulait montrer sa salle de travail. Pour être discret, il a choisi le dimanche et nous voici. Tatlin et moi sommes tous deux ses élèves. Lui est un excellent maître de boxe. Nous saluons, puis continuons nos exercices. Du coin de l’œil, j'observe Mohammed. Et je vois ce que c'est: il lève le rideau qui ferme la pièce latérale, montre à ces grand-mères débarquées du bled le tapis. Il n'a pas oublié, il est un bon musulman. Il prie. Les discours lénifiants n'y peuvent rien: ni intégration ni inclusion, le sens de la culture démocratique leur échappe, l'échec est programmé.

Lieux de départ

Je ne cesse de me dire, ce n'est pas là qu'il faut être, ce n'est pas cela qu'il faut faire (hormis l'écriture, qui est inséparable). Où faut-il être? Nulle part. Il ne faut pas demeurer, il faut traverser. Passer d'un lieu dans un autre. L'installation n'a de sens que dans un lieu sans histoire (ou du moins dont on ignore l'histoire). Il apparaît à mesure, selon les efforts engagés. Une fois constitué, il est temps de partir. Un lieu achevé, un lieu qui impose ses déterminations, quel intérêt? Dans la vieillesse, oui, mais auparavant? Marqué par un mysticisme sans doctrine, je plaide pour le démiurge: aux prises avec le néant, l'homme devient dieu en suscitant le monde. Aucune connaissance n'est requise, pas de talent spécial: échecs et réussites ont ici le même pouvoir créateur.

FED

Le pare-feu de la Banque centrale américaine (FED) bloque 3 millions de cyberattaques par jour.

Journaliste

Phrase de journaliste: "Désormais elle se consacre entièrement à l'écriture."

dimanche 12 octobre 2014

Ambon

Hier je prends contact avec des gens qui vivent aux Moluques. Les images d'Ambon, la capitale, montrent une épicerie, un marché, une mosquée. Aucun aperçu du pays. La carte ne me renseigne pas: combien d'autre localités, de quelle taille? Je ne vois pas de routes. Volcans, collines, forêts. L'archipel est trois fois plus étendu que la Suisse. Voici donc ma représentation des Moluques: un ville-porte, Ambon, puis un territoire inconnu. Mon rêve de cette nuit caricature ce sentiment. Je grimpe les barreaux d'une échelle. En haut et en bas, il n'y a rien: ni sol ni ciel. Un de mes contacts m'encourage à poursuivre l'ascension. Si je panique, je lâche, si je lâche je meurs. Il suffit de paniquer et je suis mort. Cette idée me fait paniquer.

Pommes 2

- Ah les pommes, me dit Crausaz, chaque pomme que tu manges, tu gagnes un jour de vie! Moi je ronge toujours une pomme quand je vais aux champs. Mais l'année passée, on en avait plus. Françoise en a pris au supermarché. Hé bien six mois après elles avaient pas pourri! Dès qu'elle les a déballées, je lui ai dit: "elles sentent le vieux!"

Audace

Quand tu cries plus fort que les autres, la foule se retourne. Elle bavarde et se renseigne. Elle enregistre ton nom. Quoique tu fasses ou dise par après, elle se souviendra de toi et conservera une forme d'admiration.

Faire

Aussitôt couché, je me demande ce que je pourrais faire.

Coup

Peu après mon arrivée en Finlande, à Helsinki, dans le préau de l'école, un camarade m'a donné une gifle. J'avais sept ans. Je suis rentré en classe, j'ai réfléchi.A la récréation suivante, la cloche sonne,  la maîtresse nous regroupe sous le couvert. Je sors du rang, je me place devant le camarade, je lui  rend sa gifle. Maîtresse comme élèves me fixent estomaqués. J'y pensais ce vendredi comme Aplo me disait: j'ai pris un coup. La prochaine fois, je le rendrai.

Imagination

Le plus triste est notre manque d'imagination. Une fois que l'on a mangé, qu'y a-t-il d'autre pour rehausser la vie que l'imagination? Or, nous croyons qu'il existe des obligations. Cette croyance est infernale. Elle brûle l'imagination. Si je vois bien l'état de notre société occidentale, je suis tenté de dire que l'un des seuls domaines où l'imagination demeure une valeur conquérante est la science: les savants ont certes hypothéqué leur quotidien au point de le réduire à la routine, mais c'est armés d'imagination que les meilleurs d'entre eux s'attaquent à l'obscurité du monde.

Aimer

C'est une expérience regrettable d'aimer par pitié.

Week-end

Week-end passé seul. Gala, toujours silencieuse, Aplo rentré à Genève, Tatlin à ses études. Le temps se dilate. J'ouvre la fenêtre puis la referme. Mieux comme ça. D'ailleurs il pleut. J'hésite à aller courir. Deux fois le circuit du Bourguillon et des Gorges. Trente kilomètres. Je fais une exception: je renonce. Et si j'allais au club répéter du Krav Maga? Je reste à la maison. Assis à ma table de travail, voici le programme. Décision payante: après avoir traîné les pieds tous ces mois, je reprends enfin Roman D.C. Les chapitres sur Derborence me font rire, de même que les dialogues dans le chalet de Corteza. Mais la fin est abrupte. La réécriture achevée, je retourne au premier chapitre: l'accroche est faible. A travailler. Mais il y a plus ennuyeux: je suis incapable de mettre la main sur les notes prises pour le dialogue final, cette rencontre du personnage principal, Bertrand, avec une petite fille, devant l'horloge fleurie de Genève. Un dialogue désespéré, absurde, asymétrique entre une gamine abandonnée et qui juge sa situation sans complaisance et un adulte à la dérive qui progressivement, à l'écoute des malheurs de la gamine, se juge bienheureux. Je me vois encore rue Derech Shchem, sur la terrasse du Legacy Hotel, à Jerusalem, écrivant à toute vitesse dans mon cahier. Ou dans un carnet? Tout ce que je trouve en feuilletant les brouillons est: "Bertrand vole un pot de fleur  et cela fait comme une verrue sur l'horloge. A la fin, la petite fille replace le pot de fleurs." Mon inspiration est dans Franny and Zoey de Salinger, c'est ce ton-là que je cherche, celui du premier dialogue, au café, ou encore celui du monologue devant le miroir. Grande conversation avec la petite fille, tel était le titre du livre avant qu'il ne devienne Roman D.C. Donc, grand dialogue.

Gauche

La lutte contre le communautarisme et l'ethnicisation de la société est inséparable de la lutte contre le capitalisme. L'oblitération de toute construction morale des rapports par l'imposition de deux valeurs,  l'argent et le droit, est à l'origine du retour du religieux et de l'identitaire. En prenant la défense de ces minorités caricaturales, la gauche participe à la destruction de la nation et se met au service de l'élite financière.

Mimizan

L'été 2003 dans les Landes. Enfin le sentiment de tenir les rênes. Une maison de vacances contre la dune, deux enfants, Olofso et cette excellente BMW grise où je faisais résonner l'album de Blue Öyster Cult, Heaven Forbid. Comme j'allais bientôt quitter Olofso, je ne protestai plus, je me mettais à son service. De l'aéroport de Bordeaux, je ramenais sa maman venue en visite. Une fois quittée l'autoroute du littoral, j'empruntais la perpendiculaire pour Escource. L'air puait le papier. Les fûts de pin défilaient. Plantation géométriques et raisonnées qui correspondaient bien à mon état d'esprit. Il ne restait qu'à basculer.

Vigilance

Dix heures du soir, fin de l'entraînement de Krav Maga. Réunis sur une terrasse de Kebap, en pull, en veste, nous sommes quelques uns à manger et boire. La rue de l'Hôpital est déserte, passent des voitures. Je discute avec B. Or, au moindre bruit, au plus petit mouvement, il se retourne, scrute, analyse, ne reprend l'écoute que rassuré.

Pommes

Jour d'automne à Chapelle. Lumière pure, feuilles tombées. Deux veaux nous regardent cueillir les pommes. Monté sur l'échelle, je n'atteins que les branches basses. Le tronc tortueux exclu de grimper plus haut, et les plus belles pommes sont sur la frondaison. Le paysan a conseillé de ne pas les faire tomber: elles s'abîment. Pour finir, je saisis l'échelle, l'appuie contre les branches maîtresse et fais levier. Nous remplissons plusieurs cartons. Il y a quelques années, Aplo assis dans un cageot jouait au bolide. Cette photo de lui enfant est l'une de celles que j'ai vu le plus souvent. Même automne jaune et vert, un temps doux, une herbe lourde de rosée.  

Tristeza

Dans Tristeza, Kerouac retranché dans une cuisine de Mexico voit sur le frigidaire un chat qui la plupart du temps n'est pas là, ce qui lui permet de porter au plus haut degré son art de la spéculation narrative (il ne pourrait le faire sans croire que le chat est là).

Craies

Craie carrée, craie ronde. Friable ou dure. Poudreuse ou sèche. Large ou précise. Dos à la classe, c'est ce qui me traversait l'esprit devant le tableau noir, façon comme une autre de lutter contre l'anxiété qui précède la question.