jeudi 2 octobre 2014

Lire ses textes

Des textes que j'écris, je n'ai aucune vision générale. Ni avant ni pendant. Quand je relis, je suis étonné d'y trouver filées tant de petites choses. J'y pensais au sujet de Fordetroit. Je sais comment débute le texte et je sais comment il finit. A part ça, j'ai deux ou trois paragraphes en mémoire, mais ne saurait les situer dans l'ensemble du texte. Quant à dire si c'est positif. Cela prouve au moins que l'idée ne précède pas l'écriture, Que si idée il y a, elle est fondamentalement littéraire, c'est-à-dire produit par l'agencement des phrases.

Vins

Dégustation de vins rouges chez Monami. Délicieux. Mais je n'aime pas. Pourquoi? Parce que lorsqu'on déguste, on ne parle pas et sans la parole, que partager? L'amour du vin? Amour trop spécial. Trop chapelle. Enfin, je n'ai pas le choix. Je goûte un, deux, six, huit vins. Et un dernier, qui a de la robe, de la cuisse, qui est doux, capiteux, terreux, ombré - je me moque: ce sont là quelques uns des adjectifs que font entendre mes voisins qui contrairement à moi ont de la culture. S'agissant des alcools, je suis barbare. La scène d'enivrement en taverne dans Le Septième sceau de Bergman illustre au plus près mon idéal de la boisson: boire beaucoup, longtemps, un alcool sain et médiocre pour que l'esprit s'épanouisse sans que le corps sombre.

Deux-roues

Enchantement du vélo qu'ont bien perçu des Jarry, des Cingria, des Blondin. Tradition du rapport grandiloquent au minuscule. Le décor, ville ou campagne, se déploie. La roue tourne, le monde est volubile. Enchantement européen car les terrains d'expérience des pays neufs sont vastes et rétifs. Sans doute y a-t-il un rapport entre le texte du monde et la circulation sur deux-roues.

Mémoire

Guintzet le soir. Odeur de feu sur la colline. Petit air frais. Sur les trottoirs, des feuilles glissent. La nuit vient. Je respire cette odeur, ces fumées, me souviens avec bonheur des longues après-midi que je passais seul dans le village de Gimbrède, à l'automne. Le roucoulement des colombes, un chien au loin et une voix humaine, celle de la voisine qui a nonante ans parle seule.

Casse

Ces jeunes qui font leur droit, leur économie, leurs lettres, apprennent l'informatique ou le commerce; ils feraient mieux d'acheter des balais, notre génération aime la casse.

Travail

Ce matin je vais travailler. Je prends le train. 8h25. Il roule, je lis. Je gagne le bureau, embarque dans une camionnette avec un ouvrier. Décharge une palette de magazines, distribue au chariot dans les bâtiments de l'hôpital puis à l'asile de Belle-Idée. Reviens au bureau, me lave les mains, achète un sandwich à la cafétéria de l'Ecole des Ingénieurs. Manque le train, prends le suivant, change à Lausanne. Lis encore, écris un peu, manque m'endormir. Rentre chez moi, ferme la porte, baisse le store, dors. Me réveille, prépare le repas du soir. Sentiment d'une grande inutilité.

Aînés

Un mouvement insoupçonné, à force d'écrire on rejoint les auteurs que l'on admire: j'entends, ils s'intéressent un peu à vous et on les rencontre.

Pendule

Toute entreprise qui bâtit un édifice devrait être tenue d'en détruire un autre.

Rencontre

Fascinant de voir que vivent dans le même temps un nouveau-né et un centenaire.

Racines

Les arbres poussent à la fois vers le haut et vers le bas, au ciel et en terre. Que les espèces les plus cultivées soient celles dont les racines sont les moins tenaces est comme un avertissement.

Casque

Gamine portant le voile islamique et un casque d'écoute; deux fois enfermés, dans la religiosité et dans le consumérisme.

Echange

- Quel est ton nom?
- Alexandre.
- Je m'appelle Carole.
Cet échange banal, parce qu'il est régulièrement contourné, est en passe de devenir un acte de résistance.

Confusion

Affligeante et dommageable complaisance que cette confusion entretenue par les aînés chez les quelques jeunes prétendant au lyrisme entre poésie et bout-rimés.

Rue du Jura

Rue du Jura, la fille qui me précède entre dans un immeuble. Comme moi elle répond à une offre d'emploi, mais lorsqu'elle appelle l'ascenseur, je vois que je ne vais pas pouvoir monter. Je bande. Une autre fille rejoint la première. Même motif: l'offre d'emploi. Je tire mon maillot sur mes cuisses pour cacher l'érection, mais le membre est trop gros et je ne porte pas de pantalons. Les deux filles se tiennent devant l'ascenseur. La cage descend. J'espère d'abord que l'érection va tomber puis dois me rendre à l'évidence: je ne puis monter, je n'aurais pas le poste. Soudain la première fille me prend dans les bras et me réconforte. Mais il y a ceci: je ne suis qu'un dessinateur sans talent, elle est mathématicienne. La différence est criante: mon tableau est flou, expérimental, personnel. Le sien est précis, langagier, universel.

Entente

Cabanis sur Voltaire et l'esprit cosmopolite pendant le siècle des lumières: "on goûtait les joies d'une société où chacun se comprenait à mi-mot"

Chat

Chaque fois que le chat traversait le salon il changeait de couleur.

Espoir

- Qu'espérer?
- Mais rien, rien.
- Alors que faire?
- Faire? Mais pour cela, il faudrait espérer.

Mala banca

Une fois de plus j'essaie de louer un appartement sur le côte espagnole. Les propriétaires ne répondent pas. Les banques les obligent à publier des annonces, mais l'argent du locataire reviendrait à la banque et il s'agit de se venger des prêts pourris consentis par ces mêmes banques, donc ils ne répondent pas, l'appartement reste vide, il s'ajoute aux centaines de milliers d'appartements vacants et les prix continuent de chuter.

Ménager

Ménager tout le monde. Le temps que cela prend. Et dire que dans la phase d'ascension, c'est le devoir premier du politicien.

Le prisonnier

Croisé le prisonnier. Je m'engouffre dans le tunnel de la gare, il me hèle. Je ne le vois pas aussitôt. Mais j'ai senti sur le bord de la rétine un mouvement inhabituel. Dix mètres plus loin, je freine, tourne le vélo, remonte la rue. La dernière fois que nous avons bu ensemble, j'étais encore dans le studio du Criblet, ces quelques mètres d'habitation, travaillant ma vision de la ville, ne sachant si je devais m'établir à Fribourg pour quelques temps. Et le prisonnier faisait partie de ces personnages pittoresque de la première période. Il me serre la main.
- Voyons-nous!
Une telle précipitation dans les manières en dit long: nous avons pas grand-chose à nous dire, aussi "voyons-nous!" Cependant, de ce point de vue-là au moins, je continue à croire à l'homme, surtout s'il est improbable, par exemple vit un destin d'ex-prisonnier. Alors en effet, pourquoi ne pas prendre rendez-vous? Une discussion même lâche peut donner quelque chose et ce quelque chose nous aider, nous faire. Reste: m'étant engagé - et engagé j'honore - il faut que j'appelle le prisonnier lundi prochain et fixe et le voie.

Petit Rousseau Illustré.

Aplo croise les voisins. Nous sommes en conflit, il le sait et cherche à en mesurer la pertinence des mes critiques en jaugeant le monsieur et la dame. Il me dit:
- Elle est... elle est étrange.
- C'est une sorte de hamster.
- Lui a l'air normal, mais elle!
- Je me demande pourquoi des gens qui paraissent aussi frustrés prennent le risque d'emmerder le monde...
- Et j'ai vu leur l'enfant.
- Il est petit.
- Oui, et il a un casque, mais il a l'air gentil. Il m'a souri.
Je pense: Petit Rousseau illustré.


Couple

De crainte d'être seul, sans femme, à une époque de la vie où former un couple est un rite de passage devant lequel seuls les plus complexés, les plus laids, les plus faibles échouent, j'ai aimé sans désirer et désirer sans aimer, choisi dans la précipitation ou cédé aux opportunités. Aujourd'hui, la solitude m'apparaît comme une force et j'imagine mal former un couple sans que s'y attache toute la nuance de valeurs qui en font le poids: amour, désir, intérêt, connivence, projets.

Antipathie

Voilà deux ans que je côtoie ce garçon. Je le salue, les autres saluent, lui lève le petit doigt, suit son chemin. Il sourit peu, ne bavarde pas. Antipathique, n'est le mot. Lorsqu'on juge antipathique une personne on fonde ce jugement sur l'expérience: la personne s'est manifestée, elle parle, elle agit, elle donne des raisons qui la font juger antipathique. Or, ce garçon remarque à peine la présence d'autrui. Les personnes ne sont à ses yeux guère plus que des chose. Non qu'il méprise, toise ou fuie, il ignore et cela de la façon la plus naturelle. Je dis dis garçon, mais il va sur ses trente ans. Plus étrange - nous sommes dans un environnement organisé par une hiérarchie - ce garçon ne quitte sa froideur que pour s'adresser au chef. Alors il minaude, sourit, donne des tapes. A quoi peut ressembler son monde?

Science exacte

Après le cours de droit administratif les professeurs faisaient de la balançoire et du toboggan.

mardi 30 septembre 2014

Andréi

Andréi, garçon au physique avantageux, maître de sport, on dit "coach", la coupe de cheveux gélifiée, le teint mat, grand séducteur, me dit:
- Tu comprends, j'habite au deuxième étage et il y a le chien. Sans ascenseur, je dois porter chaque jour mon bouledogue dans les bras pour le ramener au salon..."

Fin

De grandes femmes douloureuses, les côtes saillantes, chantaient devant les villas en fixant le large tandis que leurs maris le pistolet à la main fixaient sans les voir des toiles de maître.

Limite

Que faire sinon attendre? Attendre ailleurs?

Noir

Chaque jour il peignait des tableaux noirs  Sa femme tentait de vendre ces toiles mais revenait le plus souvent bredouille. Faute d'argent, il manqua bientôt de toiles. Un choix s'imposait. Il ne pouvait acheter et les toiles et la couleur. Il acquit des tubes de noir et s'attaqua à l'appartement.

Voile

Aplo me dit: "Papa, c'est il y a une fille voilée dans la classe de mon ami Jean." Je hoche la tête en silence. N'en pense pas moins. Jusqu'où pense-t-on revisiter la révolution?

Aplo

Comme je m'inquiète de savoir s'il souhaite plus de liberté et sortir la nuit, Aplo me dit ceci: "papa, les enfants de mon âge sont de plus en plus petits, il ne sentent pas l'urgence sortir."

Présentation

Mais pourquoi cette obsession chez les caractères virils, hommes de force, amateurs d'armes, registres de puissance, de la coupe de cheveux rase qui présente le visage dans la nudité de ses traits?

Echange

Messages que mitraille Tatlin sur mon portable. Expérience neuve. Elle répond à une question mais a posé entre temps une autre question, j'y réponds. Court-circuit qui crée un dialogue fou. Dans les interstices transparaissent de aveux. Il est ainsi plus facile de lui dire ce que je ressens: tu es étrangère et inabordable, tu fuis (elle a passé un an en asile et je suis un des seuls à qui elle parle dans Fribourg, il ne s'agit pas d'une simple affaire de flirt). Pourtant que fais-je d'autre que l'aborder, et cela depuis un an? Tout-à-l'heure je la croise au restaurant. Grands yeux, grande femme. Elle lit depuis le matin, me reconnaît à peine, tend la main, cherche à me situer. Nous échangeons deux mots. A croire que l'on en se connaît pas. Et maintenant, trente messages en quelques minutes: il est question de voyage, de Descartes, de neurolinguistique, de combats MMA, de vagabondage, d'amour. Dans ce monde mêlé de virtuel, nous ne sommes plus corps ni esprits mais amas moléculaires.

Partage

Vieillir c'est ne plus pouvoir partager quand on est enfin disponible au partage. Et si on ne peut partager, c'est qu'on en sait trop et que le destinataire ne peut, faute de maturité, recevoir.

Exercice

Ils s'employaient à croire à leur importance. L'exercice consistait avant tout à faire taire les critiques.

Pouvoir

Si je ne peux pas la séduire avec tout ce que je sais, tout ce que je suis, tout de que je dis, je ne peux pas la séduire.

Cinquante ans

Après la soirée à Gy, départ pour Verbanne. Mal de tête, les yeux fatigués, tout y est. Mais la journée est splendide. Je monte depuis Sierre, doit rebrousser chemin dans la station de Verbanne, la route qui mène à Ply d'Ar est barrée, il y a exposition de jeeps. Je me gare chez Monami et rejoins le télécabine, puis déposé au sommet, je descends en quelques vingt minutes à Merich. Monami décharge la sono sur laquelle son groupe jouera et nous montre les chambres: de magnifiques suites avec vue sur les Alpes et salle de bains dernier cri. Un cinq étoiles que ses propriétaires n'ont pas encore mis sur le marché. Nous sommes à 2100 mètres, trente invités sont attendus, je partage la chambre avec un chanteur d'Opéra.

Ecritures

Achevé Fordétroit en fin de matinée. Je le mets sous pli, l'envoie sans un mot à Gérard Berréby. Séparément, j'écris un mail dans lequel je lui annonce l'envoi et lui dis mon idée d'un livre qui s'intitulerait Une nouvelle vision du monde: l'antitourisme. Pour qu'il saisisse le propos, je donne quelques exemples (les seuls que je connaisse): la contestation estudiantine à Kuta-Bali, les émeutes dans le vieux quartier de Barcelone, la marchandisation d'Angkor, les militants écologistes contre le ski héliporté. Il me faut maintenant terminer la réécriture de Roman D.C. Cette sinécure. Il y a un an que j'en parle à l'Age d'homme. Si l'énergie m'est gardée, après avoir écrit vendredi ma contribution sur le canal de la Suze que l'on me demande pour un ouvrage collectif, je commencerai Ecriture, bière, combat (spectacle de soi, vol.1) dont je ne me fais aucune représentation précise si ce n'est qu'il commencera par la narration de cette journée merveilleuse vécue dans la campagne de Soria, en Espagne, à l'été 1990 et à la fin de laquelle nous sont apparues ce qui pourrait bien être des O.V.N.I.

Anniversaires

Repas d'anniversaire de Pascal Nordmann dans un restaurant de Gy. Maxime Maillard prend le volant et nous conduit à travers le trafic. Sur la banquette arrière, Pascal me parle du troisième volet du Tryptique de la peur qui traite du gonzo pornographique, mais très vite la conversation se résume à ce débat: qu'en est-il des poils? Faut-il les montrer ou les cacher? Pascal déclare que pour partie sa brouille avec Sandrine Fabbri (pour qui il a créé un site licencieux) est due à cette question. A Gy, nous retrouvons Jean-Michel Meier, le producteur d'émissions de radio, et sa famille, ainsi qu'Olivier Chachiarri et sa femme. Champagne, vins, conversations, livres. Cadeaux. Des livres. J'en ai apporté sept. Travaillant les corrections de Fordétroit, je n'ai cessé de repousser le moment de trouver des idées pour ce week-end durant lequel se tiennent deux anniversaires, celui de Pascal et celui de Monami, lequel fête ses cinquante ans. Je me mets martel en tête: ces gens-là ont tout. Et tout mieux que moi. Ajoutons en ce qui concerne Pascal que rien de matériel ne retient son attention. Me voilà donc rue des Alpes, surveillant mon téléphone (France-Culture doit appeler), devant la porte de la librairie de livres anglais d'occasion, constatant que la porte est fermée quand une homme me fait signe de l'autre trottoir et montre un accès de cave. Je descends quelques marches et découvre, bien rangés sur des étagères, des milliers de livre en français. J'achète des textes que j'ai aimé, Cabanis, Dantzig, Dubillard, un Théâtre quantique et un Theaters der Absurdum (l'animateur de France-Culture appelle, "voilà, vous êtes en ligne!" et pose cinq questions à tiroir qui relèvent plus de l'expertise d'un spécialiste des compagnies aériennes que de la littrérature). Je paie, je promets de revenir et remonte à vélo pour croiser Aplo de retour de l'école juste avant de prendre la route pour Genève. Maintenant, Jean-Michel et Pascal se partagent ces volumes. Séparément, ce dernier reçoit: du papier ("pour ton prochain livre", insiste Gunda qui veut faire savoir que Pascal a terminé son roman le jour même, mais celui-ci se rebiffe et à mi-voix la menace de quitter la table si elle répand l'information), des gommes à placer sur le bout des crayons ("j'écris tout au crayon", justifie Pascal) et de la musique baroque. J'avale des canettes, invite Chiachiari à monter à Fribourg pour parler du cogito (il lit les Méditations), puis Maxime nous ramène, je dors sur un matelas jeté à terre, au bureau, devant une imprimante qui démarre à vide toutes les cinq minutes et que je ne sais pas éteindre.

Divination

Une table ronde est une table carrée qu'on a beaucoup fait tourner.

Fatigue

Il enfilait un pantalon de travail et aussitôt se sentait fatigué.