jeudi 18 septembre 2014

Marche obligatoire

En attendant le travail obligatoire (et par là je ne veux pas dire que les gens ne travaillent pas, bien au contraire, mais que jamais la rémunération ne devrait être découplée du travail, que si rémunération il y a, travail il doit y avoir), il serait bon d'instaurer des marches obligatoires. Jusqu'à l'âge de soixante ans, sauf maladie et accident, tout le monde aurait a marcher une distance chaque jour: rien de tel pour enter l'esprit sur le corps.

Sécurité

Que l'on souhaite devenir policier et faire régner l'ordre, soit; voyou et faire régner son ordre, cela se comprend; mais qu'on veuille assurer la sécurité? Permettre aux choses de suivre leur cours? Cela m'étonne. Or, c'est bien ce métier-là que convoitent une partie de mes camarades qui apprennent les sports de combat. Ceux qui opèrent déjà sur le terrain évaluent à leur retour de mission les risques encourus. Les uns regrettent qu'aucun dérapage ne se soit produit, ils auraient pu tester leurs compétences; les autres s'en félicitent et prônent un armement plus complet du vigile. Dans un cas comme dans l'autre ils omettent de dire que leur marge de manœuvre est pour ainsi dire nulle. Leur tâche est de sécuriser sans recourir à la force. Même en cas d'agression. Tout au plus ont-ils le droit à la riposte en cas de légitime défense et cela dans le respect des proportions. Leur mission est d'obtenir le résultat escompté, la sécurité, à partir de la seule dissuasion symbolique qu'assure leur présence en uniforme sur le terrain. En d'autres termes, ils sont engagés sur la base de ce qu'ils savent faire pour ne jamais le faire.

Le Touc

Bruit de l'herbe que les babines de ce gros reptile campé au milieu de l'herbe malaxe. Un ciel limpide. En lisière de forêt, des libellules au-dessus des fleurs. A l'horizon la montagne du Touc. Je regrette de n'avoir pas découvert cet endroit merveilleux plus tôt. Puis je songe que j'aurai pu ignorer à jamais son existence et l'avoir découvert m'apparaît alors comme un miracle. Le lendemain j'y retourne (dormi au village) et le reptile est à nouveau là, sur le champ, à bafouiller.

Centre d'intérêt

La gardienne brésilienne du gymnase municipal de Villafranca avec qui je discutais chaque matin me dit un jour:
- Il faut absolument que tu visites Pampelune, une ville formidable! J'y suis allée dimanche avec mon fils, il y a un centre commercial de quatre étages avec des cinémas, des restaurants, des attractions, nous y avons passé la journée.

Expansion

Architecte, je créerais une maison expansive. Transportable dans le coffre d'une voiture, elle prendrait déposée au sol la taille d'une construction unifamiliale.

Nihilistes

Toute personne raisonnable et intellectuellement honnête admettra que l'immigration entretenue est le facteur principal de déliquescence de nos sociétés. Dans le même temps, l'absence de renouvellement de la population sur une base nationale est le facteur de déliquescence que cherchent à combattre les politiques de remplacement du peuple. Mais ce dilemme n'est implacable que dans une lecture capitaliste et internationaliste. Si de valeur l'argent redevenait moyen, rien n'interdirait de concevoir une société viable et heureuse dont le modèle économique se contenterait d'une population vieillissante. En dernière analyse apparaissent donc une fois de plus les programmes sacrificiels de la bourgeoisie cosmopolite dont la perversion consiste à faire prévaloir en tout et partout la valeur argent. Et s'il faut pour cela une redistribution contre-historique des terres impliquant des massacres à grande échelle, qu'à cela ne tienne!

Emma

Après la remise du prix à l’université, une fille primesautière, Emma. Elle me sourit, regarde ailleurs. Son image reste. Peut-être sourit-elle encore, s'adressant à d'autres visages? Quand nous quittons les bâtiments pour la une terrasse de la rue de Romont, elle nous accompagne. Mon voisin m'accapare etje ne trouve pas l'occasion de lui parler. Je ne sais rompre d'aucune façon un dialogue, ni à la manière brusque des cyniques ni à la manière professionnelle des opportunistes. Tandis que j'écoute mon voisin - garçon brillant, sympathique - il me souvient que j'ai déjà remarqué cette Emma. Au restaurant de Miséricorde. Maintenant je détaille son visage et je n'ai plus de doute. La fois précédente, elle avait sourit pareillement. A moins qu'elle ne soit en toutes circonstances sourire, chose rare qui expliquerait que je me souvienne d'elle? Enfin je me lève. Il me faut partir. Autour de la table, une jeune écrivain qui souhaite me revoir. Je prends son numéro. Gêné - voilà qui ne me serait pas venu à l'esprit - un de mes camarades me fait remarquer que tout en notant son numéro je tourne le dos à son ami. Pour faire bonne figure, je prends également le numéro de l'ami. Emma observe, les yeux épatés, l'air tranquille. Je n'ai aucune raison de lui demander son numéro.
- Je peux aussi avoir le tien?
Mon camarade fait remarquer que la démarche est cavalière.
- Je ne connais pas grand monde à Fribourg.
- Tu cherches un pont d'ancrage, dit alors Emma.
Expression que j'entends et qui - je suis debout, les autres sont assis, je note, les autres parlent - me demeure totalement incompréhensible. Suis-je troublé? Oui, probablement. Et cela ne me gêne pas. Mais comme il se doit, le lendemain, j'y reviens, je repasse la scène, me perd en conjectures.

Urbanisation

Valérie Solano a cette expression formidable parlant de l'urbanisation débridée du territoire: un pays de cubes.

Rap

Pourquoi tant de personnes et dans certains cas les plus éminentes se sentent-elles obligées d'adhérer à ce qu'elle rejettent foncièrement faute d'y trouver distinction, exigence, qualité? Pourquoi font-elles avec complaisance l'apologie de la médiocrité, de l'inachèvement, de la facilité quand tout leur caractère et leur œuvre apparaît comme une démarche pour y échapper? Le plus souvent car elles craignent de passer pour réactionnaires en rejetant un point de vue et des œuvres qui venant de plus jeunes marqueraient leur génération en tant que génération sur le déclin. Par lâcheté, conformisme ou afféterie, la querelle des Modernes et des Ancien les hante. Elles s'en débarrassent en valorisant le tout-venant. Ce faisant, elles promeuvent sans esprit critique des talents encore informes qui installent des modèles au rabais.

Art

Tenir un rang. Ceux qui ne le font pas tiennent un rôle. A défaut, comment demeureraient-ils visibles hors-rang? Dans cette seconde catégorie, la plupart des artistes. Ils se croient condamnés à ces jeux de cirque. Menacés de disparition. Or, toute relation vraie à l'art est l'opposé de la disparition. Elle est profondeur et affirmation. Apparaissent alors le rang et le rôle pour ce qu'ils sont: des postures de divertissement face à la mort.

Températures

Siège de Sarajevo pendant la guerre de Yougoslavie, le secrétaire général de l'O.N.U. Boutros Boutros Galhi en visite dans la ville déclare devant la foule affamée qui l'accueille par moins seize degrés au milieu de bâtiments éventrés:
- Ne vous plaignez pas, ailleurs c'est pire!

Enfance

L'innocence de l'enfant, une absence de part à l'intérêt.

Tremblements

2010, tremblement de terre à Port-au Prince. Cent mille morts. La même année, tremblement de terre de même magnitude à Christchurch, aucun mort. D'un côté une société corrompue et désarticulée, de l'autre une société hygiénique et rationnelle.

Bornes

Si je me pose la question des valeurs, toutes ont été acquises par l'imitation, aucunes par la profession de foi. Puis, considérant mon expérience, je trouve qu'elles s'arcqueboutent sur une pierre de touche : la rigueur. Laquelle se traduit ainsi: fais ce que tu veux et fais-le jusqu'au bout ou du moins fais le bien. Morale tirée de la valeur travail au sens large d'effort. Seulement voilà, lorsque le désir ou la volonté d'atteindre à quelque chose vient à manquer, pourquoi s'efforcer encore? Où l'on voit que cette moral de l'effort comporte une élément d'héroïsme laïque qui est proche de la mentalité suicidaire. Si je ne sens plus le besoin de poursuivre le but que je me suis librement donné, rien ne m'empêche de me nier.

O.V.N.I

Envie de proposer aux Presses Libres de Fribourg: Pourquoi et comment les extraterrestres ont fondé Fribourg?

Concept

Convient-il de nommer "caractère" la relation entre ce qu'on sait et ce qu'on fait?

Squat

Le lit est grand. Il est large. Fait pour sept ou huit adultes. certains sont encore au salon et fument et boivent, ils viendront plus tard. Je remarque Véronique et Pié-Pié, mes anciens camarades de squat. Dans le demi-rêve, je m'étonne alors qu'ils aient pu si longtemps, presque dix ans, vivre à quatre dans un appartement somme toute petit, trois hommes dont un en couple. Mais aussitôt, je remarque que nous faisions de même à l'étage supérieur de la villa, partageant l'appartement entre deux couples, et cela pendant des années sans que je me souvienne jamais avoir ressenti aucune promiscuité.

Vérité

Dites à un socialiste sa vision du monde: il ne se défendra pas. Pourquoi le ferait-il? Il est du parti de la vérité.

Aide

Ceux qui tiennent pour acquis que l'Etat doit les aider. Ceux qui tiennent pour acquis qu'il ne devraient pas avoir à aider l'Etat.

Période

Aussi fatigué que je sois je ne me couche jamais sans songer au moment où je me lèverai.

Déréliction

Qui eut dit il y a seulement dix ans, alors que nous regardions abasourdis se développer en France un régime général de bêtise, que nous aurions ici la même lâcheté pour dogme officiel et une identique propension à plier l'échine devant les obstacles?

Julie

Ce qu'il disait dans cette petite société qu'entretenait Julie lui revenait bientôt sous des formes à peine déguisées. Quand il se tut, ses interlocuteurs ternirent, les rencontres se réduisirent à de banals échanges de mots. Julie le lui reprocha. Il se défendit. Elle le pria de ne pas reparaître. Il s'en alla. Plus tard, il apprit que la société avait trouvé des sujets et des occasions de disputer. Personne n'étant nouveau dans la groupe, il en conclut que le plus talentueux des imbéciles avait pris sa place.

Prolétarisation

Se parler. Soyons sérieux: les gens se parlent-ils? Nous sommes dans cet exercice qui a façonné les horizons de la morale depuis les Grecs ravalés au rang de l'Amérique: une société du bas en haut de l'échelle sociale prolétarisée et pour qui la langue n'est qu'un outil de divertissement ou de conquête.

Camp

Ah ces affreux qui prennent pour conviction ce qui n'est qu'opportunisme! Ils protègent qui protège leur petite affaire. Nécessairement se déclarent partisan des idées dominantes. Qu'ils se rassurent: leur camp est éternel.

Ordre

Je comprends que l'on boive, se drogue, se jette en bas les falaises, que l'on fasse des acrobaties en avion ou nage dans la tempête. Je comprends aussi que l'on ferme les yeux, se retire, puise dans la solitude, cultive la sagesse. Mais que l'on vive selon l'horloge les étapes obligées avec cette idée que le vieillissement régulier du corps et de l'âme, hors toute rencontre hasardeuse, forment le seul devoir de l'homme, voilà qui m'échappe.

Herbe

Toute la journée les ouvriers ont coupé l'herbe autour du Collège Gambach. Ce soir les grillons chantent.

Spectacle

La voiture n'avait pas de roues. Or, à la tribune, chiffres à l'appui, les élus débattaient sur ses performances.

Hystérie

Parmi les hystériques de l'antiracisme et du vivre-ensemble (mots composés qui sont autant de symptômes d'une pensée confuse), combien ont-ils réellement tentés d'inscrire leur quotidien dans une société radicalement autre quant aux mœurs, à la morale, la religion, l'économie, la langue et les coutumes? Confortable cette générosité qui consiste à dire aux immigrés "venez!" quand installé dans une réalité familière on ne va vers rien d'autre que soi-même.

Agir

Souvent je pense: si on nous donnait la possibilité d'agir en homme, avec la peine et le risque, la fierté et le plaisir, ne serions-nous pas plus heureux?

Peupliers

En dépit du temps radieux qui depuis le mois d'août régnait sans partage sur la contrée les villageois s'inquiétaient de la pousse accélérée des peupliers qui à leur faîte déchiraient les nuages précipitant des eaux tièdes et brutales sur les cultures. Afin d'exorciser un risque qu'ils estimaient chaque jour plus grand, ils sacrifièrent nombre de bêtes de chasse. Quand le phénomène pris, la Noël passée, une ampleur inédite, et en prévision des semailles de mai, ils sacrifièrent les femmes les plus vieilles puis quelques hommes et encore des femmes, jeunes cette fois. Le dernier paysan, dont je tiens cette histoire, se pendit le neuf octobre 1952 à l'un des peupliers dit "d'épidémie".

Ecriture

Il ne faut jamais s'arrêter d'écrire: la rançon est terrible, le silence gagne.

Entretien

Quand elle sait créer puis entretenir le désir, la femme peut indéfiniment tenir l'homme par les jeux de la perversité. Elle peut aussi le tenir par la qualité du rapport sexuel. Si elle conjugue les deux, elle n'a aucun revers à craindre.

Crise

Sans remonter à son usage à l'époque de la contre-réforme, il y aurait un livre à consacré au mot "crise". Sa dimension performative suscite bien des questions. Une manipulation politique récurrente consiste par exemple à utiliser ce terme pour  installer dans les consciences la représentation d'un danger diffus afin d'asservir les volontés aux objectifs de l'économie. Mais lorsque le recours devient systématique la donne s'inverse. Une fois que les consciences ont intégré l'idée de crise celle-ci devient sentiment et influence les comportements. Ainsi, ce qui était  incantatoire (le recours au mot dans le discours) devient réel, entraînant une crise véritable.

mercredi 17 septembre 2014

A moi

La veille, je prends mes précautions. Je me rends à la poste, annonce à la demoiselle qui tient la réception que je souhaite venir retirer le lendemain une forte somme.
- Allez au guichet Monsieur!
La machine me distribue un ticket, je prend la file, je suis appelé, je renouvelle ma demande. Cette fois j'explique:
- Il faudrait une pièce à l'écart où compter l'argent.
L'employée me rassure et griffonne deux noms sur un morceau de papier.
Le lendemain 14h3, j'enfile ma veste de sport, ramasse ma paire de gants anti-émeutes, donne l'arme à Heidlke, lui explique la manœuvre.
- Tu te tiens à dix mètres, tu marche à mes trousses. Nous ne parlerons pas. Si je suis attaqué, tu observes, tu n'interviens en aucun cas. En revanche, si je te fais signe, tu me donnes l'arme. Dès que je l'ai en main, tu disparais. Je m'occupe du reste.
Et nous voici à la poste. Elle dehors, moi devant la machine qui me distribue une nouveau ticket. Manque de chance, lorsque mon numéro est appelé, je vois que j'ai oublié le papier sur lequel l'employée à griffonner les noms des contacts. Heureusement, j'ai bonne mémoire. Je chuchote.
- Pourriez-vous appeler Monsieur Denervaux?
- Que lui voulez-vous à Monsieur Dénervaux?
Je chuchote:
- Madame, je viens retirer une grosse somme et on m'a dit de traiter avec ce Monsieur.
Elle se lève, passe derrière, revient accompagnée de Monsieur Dénervaux.
- Bonjour Monsieur, je viens retirer de l'argent, j'ai averti, j'aimerais pouvoir compter à l'abri des regards.
- Ah ça, me répond-il à haute voix, le regard distrait par l'activité qui a lieu dans la salle, je ne sais pas si on peut...
Je baisse encore la voix et je me rapproche. Sur un ton plus sec.
- Monsieur, ce que je vous demande, c'est de ne pas étaler les billets ici, devant tout le monde, vous comprenez?
- Bien... mettez votre carte!
- Vous m'avez compris?
- Oui, oui, mettez votre carte! Et se tournant vers les deux collègues: allez vous-en! Composez le code! Quelle somme voulez-vous retirer?
J'attrappe le stylo que j'ai empoché à mon domicile, écris la somme au dos d'une enveloppe et indique le détail des coupures. Mon interlocuteur lit, manque énoncer le chiffre, repose, regarde autour de lui. Il tremble.
- ... je vais être obligé... de ... je dois vous demandez d'où vient cet argent.
- Il est à moi.
- Je vous demande d'où il vient.
- De la vente d'une maison.
- Où ça?
- En France.
- A quelle adresse?
Alors il décortique mon identité, recopie l'une après l'autre les lignes indiquant le nom, le prénom, l'origine, me demande mon domicile puis il se penche sur son écran et comme s'il venait de découvrir une vérité:
- Il faut me dire ce que vous allez faire de cet argent.
- Vous plaisantez?
Son tremblement redouble. Au guichet voisin, un noir essaie de vendre un billet à gratter à une arabe à foulard. J'entends leur conversation. "mais c'est super, vous pouvez gagner jusqu'à 40'000.- - tu entends? - combien? - prends-en un! tiens, je te le paie! - Et on gratte où?"
- Alors, j'attends?
- Je vais le dépenser.
- Monsieur, si vous ne répondez pas à mes questions, j'arrête tout.
- Que fait-on avec de l'argent Monsieur Dénervaud, on le dépense. Vous avez une autre solution?
Il soupire.
- Je dois indiquer quelque chose dans ce rectangle, là, vous voyez?
- Je pars à l'étranger.
- Où à l'étranger?
- A Bangkok.
- Et vous allez le dépenser là-bas, vous allez dépenser là-bas ces...
Il pose le doigt sur ses lèvres, éponge son front.
- Alors?
- J'irai au casino, chez les putes et je boirai le plus possible, ça va comme ça.
Désespéré, il saisit le document, le plie, souffle, cache ses mains.
- Je ne peux plus rien faire pour vous...
- Mais enfin!
- Non, si vous prenez les choses comme ça...
Ce monsieur Dénervaud, je le sens, pourrait craquer. Or, je suis attendu.
- Eh bien, notez que je vais déposer une partie à la banque et que je vais dépenser le reste en Thaïlande.
- Quelle banque?
- La Banque de Fribourg.
- Si vous avez un compte là-bas...
- Je n'en ai pas.
- Mais vous venez de déclarer...
Cette fois c'est trop. Il décide d'imprimer, mais son doigt fouche, il enfonce la mauvaise touche du clavier.
- Ah zut, je crois que l'imprimante...
- Quoi encore?
- Je l'ai bloquée. Je vais devoir faire ça manuellement. Et il reprend tout, depuis le début, l'identité, la provenance des fonds, les putes, le casino.
Dix minutes plus tard, il regarde sa copie. Elle est complète. Au guichet d'à côté, toujours le même baratin: "Mesdames, vous voulez tentez votre chance?"
- Bien, je vais sortir, par la petite porte, là-bas et je vais vous guider jusqu'à une pièce où je vous rejoindrai ensuite.
Sauf que la pièce, un cagibi attenant au hall d'entrée est encombrée: une maman allaite, un employé à demi-couché sur la table remplit un formulaire d'achat d'un portable et une secrétaire est à la pause. Monsieur Dénervaud essaie plusieurs portes. La première donne sur une armoire, la seconde ouvre sur une cuisine. Il m'installe entre une machine à café et un frigidaire. Je repousse une assiette remplie de couennes de Gruyères. Quelques minutes plus tard il reparaît avec l'argent. Je mets les liasses en éventail et les compte une à une, puis je fais deux tas, je plie et j'empoche, moitié de la somme à droite, moitié à gauche.
-... je suis désolé.
Et en effet, je vois qu'il ne tremble plus. L'argent à quitté son service, il n'est plus responsable, il n'est pas mort, il ne sera pas licencié, tout va bien.
- Ne vous inquiétez pas, je vous écrirai une carte postale.
Je boucle ma veste, j'enfile mes gants, je sors par la porte tambour. Et ne vois pas Heidlke. Si pourtant, elle est à l'écart, derrière un pot de fleurs. Une oeillade et nous nous mettons en marche. Je traverse par l'avenue plutôt que d'emprunter le chemin de la gare, débouche sur la place. Le feu tarde à passer au rouge, mais nous attendons. Ce n'est pas le jour où se faire renverser. Je fixe le sac à main. L'arme est prête. Rien ne peut nous arriver. Le feu passe au vert, encore vingt mètres et j'entre dans la banque. Personne à la réception. Même système de tickets à numéros pour les guichets. Je brûle la politesse à l'un des clients (tout en m'excusant). Le guichetier me renvoie à la récption:
- Elle va venir.
Quand elle vient la réceptionniste appelle mon contact.
- Il n'est pas dispnible, mais il va rappeler.
- Nous avons rendez-vous.
- Monsieur, il arrive!
Quand le contact descend des étages, il m'enferme dans un bureau, part chercher un document, me le tend, je le signe, il empoche l'argent, repart, revient avec une autre document.
- Voilà, la livraison est pour mardi.
Cette simple opération, un bout de papier, quarante minutes. Heidlke m'escorte, nous remontons par les escaliers. Arrivé sur place, à l'abri que j'ai loué, je me déleste de l'argent. Heidlke s'excuse:
-  J'ai du m'éloigner de la poste, il y a des hommes qui n'arrêtaient pas de me parler, et tu sais comme je suis, je déteste qu'on me parle, je n'ai jamais compris qu'on me parle, dans cette ville, il n'y a que toi à qui j'ai envie de parler.
 





Idées littéraires

Ceci de merveilleux s'agissant des idées littéraires: on ne peut pas les voler.

Antitourisme

Projet d'un livre intitulé: Une nouvelle vision du monde, l'antitourisme. Enquête sur les émeutes de Bali et de Barcelone, récit du formatage des villes exploitant des sites archéologiques majeures, Angkor Watt, le pays Toraja ou Machu Pichu, Prague ou Göreme, description des réseaux mercantiles à Fès ou Ghizé ou encore des villes militarisées telles que Charm-el-sheik.

Duvets

Mon père, plein d'entrain à l'idée de rapporter de Budapest, à l'occasion de son prochain voyage, des duvets en plumettes d'oie, parce que, dit-il, "ils sont moins chers et de meilleure qualité", mais, devrait-il dire, si tant est qu'il se penchât sur sa psychologie, parce que c'est autant d'argent que ne gagneront pas les revendeurs suisses dont la marge de bénéfice est honteuse et arrogant le système de vente.

Cuisine

- Aplo, qu'est-ce que c'est ce cours d'Economie familiale?
- La cuisine.
- L'école donne des cours de cuisine?
- Oui.
- Ah, et c'est bien?
- Oui.
- Et les filles de ta classe suivent des cours de marteau-piqueur?
Aplo me dévisage.
- Ou... des cours de bûcheronnage?
- De quoi?
- Apprendre à couper du bois.
- Mais non, ce serait ridicule...
- Tiens, j'aurai pensé que les femmes pouvaient aussi s'intéresser à ce que l'homme fait de ses journées.

Colonialisme

Le colonialisme a favorisé l'essor de l'Europe, le néocolonialisme en annonce la chute.

Riches villas

J'ai du plaisir à contempler les riches villas des gens riches, je n'en ai aucun à contempler les riches villas des gens qui s'efforcent au travail.

Carcajadas

Du fait de l'allitération, le mot espagnol carcajadas est plus approprié que son équivalent français  pour désigner l'éclat de rire et j'y pense chaque fois que j'entends des adolescents qui s'esclaffent (mais il est vrai qu'on ne rit pas de la même manière dans les différentes langues et d'ailleurs l’onomatopée qui évoque le rire en espagnol paraîtrait peu adapté au français: ja!ja!ja!)

Remise

Course dans la forêt du Bourguillon puis sur le sentier des gorges du Gottéron dont l'une des passerelles à de nouveau été emportée par un glissement de terrain. Je remonte ensuite par les escaliers du funiculaire et constate avec satisfaction une amélioration de mon temps. Soirée de routine à cuisiner et boire de la bière, répéter les devoirs d'Aplo et visionner un documentaire. Mais à peine couché, je me sens fiévreux, mon nez se bouche, la tête cogne. Comme on fait dans pareille situation je cherche où et quand j'ai pu prendre froid. La fenêtre de mon bureau était ouverte, je me suis penché pour admirer la vue, je transpirais. Cela aurait-il suffit? Les heures s'écoulent, je ne dors pas. A deux heure du matin, j'avale des cachets. La fièvre tombe; je me relève, je prend des notes, je prends une douche, vient le matin et l'heure de se lever. Quand Aplo part pour l'école, je trouve enfin le sommeil, et quel sommeil, semé d'hallucinations (les médicaments), de cauchemars, (la fièvre) et de remords (je devrais être en train de poser des cadres d'affichage, de passer des contrats, d'écrire). A midi, après avoir fait mangé Aplo, je me présente au cours d'ouverture d'Edward Swiderski sur la philosophie de la culture. Salle vide, aucun étudiant dans les couloirs. Je patiente cinq minutes. Vérification faite, il s'agit de la bonne salle. Je rentre dormir. A dix -sept heures, retour à l'université Miséricorde. Séance inaugural du département de français. Matthieu Corpataux, le directeur de la revue L'Êpitre tenait à ce que j'y participe, un des mes textes ayant été pressenti pour la remise d'un prix. Sur place, je trouve Batilo, mon camarade du Krava Maga. Pourvu que je ne gagne pas, tel est mon sentiment. Je m'en étais déjà ouvert a lui au début de l'été. Laissons cela aux étudiants. Et puis lire devant le corps professoral et un parterre d'étudiant  m'intimide. D'ailleurs, plus je vais, moins j'aime lire. Dire, réfléchir à haute voix, donner ce qu'il convient d'appeler une conférence, c'est autre chose: l'effort est en soi un acte de spontanéité, mais énoncer des lignes inscrites sur une feuille, c'est un métier de comédien. Passe encore lorsqu'il s'agit d'un texte inconnu, mais donner à entendre sa propre écriture, voilà qui n'est guère rassurant. Nous voici donc installés, Batilo et moi, au milieu de l'amphithéâtre, parmi une cinquantaine d'étudiants nouvellement inscrits. Pour le moment ils écoutent l'écrivain Jean-François Haas leur dire son amour de la littérature. Dans un premier temps, mots convenus  marqués d'anecdotes politiques sur le poids de la parole écrite (je me demande encore si j'ai bien entendu, a-t-il vraiment énoncé, lui, écrivain sensible et enseignant averti, cette équation grotesque "être intellectuel c'est être de gauche"?), puis discours plus personnel sur l'esthétique, le beau, l'engagement et l'exercice de soi. Il achève sous les applaudissements, rentre dans sa barbe, quitte la tribune, reprend sa place. L'un des professeurs annonce alors la création d'une maison édition au sein de la faculté, les Presses Libres de Fribourg, puis nomme par leurs titres les textes parus en revue durant l'année écoulée qui ont été pressentis pour un prix. "Dans la catégorie prose...". S'affiche à l'écran un nom que je connais pas. Soulagé, j'applaudis. Or, je me fourvoie: un deuxième puis un troisième nom s'affichent, et ainsi jusqu'à six. Le professeur déclare alors que le jury à l’unanimité a distingué le texte d'Alexandre Friederich ..." en raison de ses qualités formelles, de ses implications sociales..." et je ne sais quoi d'autre. Aussitôt me voici lisant face à l'assemblée Le drapeau, texte de quelques lignes où il est question d'un solitaire qui une fois l'an hisse au centre d'une ville sur la hampe de son jardin un drapeau interdit sur deux continents (référence au drapeau nazi).

mardi 16 septembre 2014

Chambre noire

Supprimé.

Administration

Pour acheter des armes, il faut faire demande et pour cela produire un extrait de casier judiciaire vierge. Jusqu'ici, j'étais à l'étranger. Maintenant que je suis de retour en Suisse, je constate que le casier n'est plus vierge. Si d'aucuns devaient avoir des doutes sur le régime des collaborations internationales, qu'ils soient persuadés que celles-ci ont avant tout pour effet de renforcer l'ascendant des Etats sur les citoyens. Dans ce cas les rapports bâclés de la gendarmerie française sont été repris par les tribunaux français puis inscrits dans le casier judiciaire suisse. 

Ping-pong

Au jardin, les enfants jouent au ping-pong. Ils imitent les ahanements des champions de tennis. Les uns après les autres les voisins paraissent aux fenêtres pour vérifier qu'un couple ne fait pas l'amour là, sous leur nez.

Verbanne

Installé sur une terrasse de Verbanne avec Monami. Nous sommes face à son magasin de caviar. Un bon client pousse la porte, il  rejoint le magasin au pas de course, revient, repart. A la table voisine, des adolescents vêtus et coiffés qui parlent golf. Dans le giratoire, un ballet de voitures coûteuses et des couples qui ont assisté aux National Masters. Je bois des cannettes et adresses des messages à Tatlin. Elle est à Hambourg, dans le quartier de St-Pauli, à la recherche du transsexuel qui fut le grand amour de son oncle récemment disparu. Je lui décris la station. Puis Monami ferme son magasin et nous regagnons sa maison sur le lac. Plus tard, à l'heure de l'apéritif, arrive sa cousine. Elle tourne autour de la table, nous présente son fils, un garçon de douze ans, calme, droit, sérieux, et annonce qu'elle part pour la Belgique.
- Nous partons pour ouvrir nos cœurs. 
- Et que vas-tu faire là-bas?
- Je ne sais pas encore, mais le Seigneur m'aidera.
Est-ce qu'elle plaisante?
- Tu pars quand?
- Là, tout de suite.. je passe juste dire au revoir.
- La route est longue?
- A qui égrène son chapelet la route n'est jamais longue. 
Puis elle embrasse tout le monde et sort. Je m'étonne. Monami rappelle :
- C'était pire avant! Tu ne te souviens plus? A l'époque, lorsque nous organisions des soirées, elle courait derrière les invités une bible à la main!

Olofso

En 1991, quand j'ai connu Olofso à l'occasion d'une soirée dans une villa de la campagne genevoise, j'ai maladroitement renversé le cire d'une bougie sur sa robe. Nous somme sortis ensemble, nous avons voyagé, nous avons vécu douze ans sous le même toit et nous avons eu deux enfants. L'autre jour, ne me dit-elle pas: je me souviens parfaitement de cette soirée, tu m'as renversé une bougie dessus!

Publication

Quelque peu embêté. De retour de Détroit, je corrige le manuscrit écrit dans la ville et me réjouis de le donner à lire, comme j'ai toujours pensé le faire, à Valérie Solano des Editions des Sauvages. Je lui annonce qu'il sagit du second volume de la trilogie commencé avec Ogrorog, le titre prévu pour le dernier volume étant Gormiti (du nom de cette maladie motrice qui fond sur les corps en Occident). Elle se réjouit de lire, mais pour des raisons familiales ne publiera pas avant mai. Mon enthousiasme retombe. Quoi de mieux que tenir entre les mains le livre peu après l'avoir écrit? La semaine suivante j'ai rendez-vous avec une des représentantes de l'Âge d'homme à qui j'ai parlé l'an dernier de Roman D.C. Je renouvelle ma promesse de lui soumettre ce manuscrit en espérant par devers moi que cet engagement me permettra enfin de venir à bout des corrections (au bout de six pages j'ai la nausée, me demande à quoi bon écrire un roman, si cela n'est pas insensé et je le mets de côté). Cependant j'en profite pour évoquer Fordétroit. Elle lirait volontiers. Là-dessus, j'appelle Stéphane Fretz des Editions Art&Fiction afin qu'il m'aide à trancher. Il m'encourage à le publier chez L'Âge d'homme mais ajoute qu'il serait aussi preneur. Le dimanche nous partons pour Bienne où je rencontre un ami directeur de collection. Nous buvons un chocolat chaud dans une pizzeria de la rue Centrale. Il est onze heures, les nappes sont mises, une corrida passe à la télévision (jamais vu un tel spectacle en Suisse). A mon côté Aplo, à ses côtés sa fille, une gamine avec de grands yeux étonnés. L'ami nous emmène sur la canal de la Suze. Il demande si j'ai le temps. Il faudrait que je remonte jusqu'à l'écluse puis redescende jusqu'au lac. Cela devrait suffire pour m'imprégner de l'atmosphère particulière du lieu (que je ne ressens nullement n'ayant à ce jour qu'un rapport de travail avec la ville de Bienne que j'ai parcourue des centaines de fois, mais toujours à la course à pied, des affiches sous le bras et un rouleau de scotch à la main, attentif à ne pas me faire arrêter par la police). Est-ce que je comprends? Et surtout, serais-je d'accord?
- Ah, oui, je ne t'ai pas encore expliqué, j'aimerais que tu écrives un texte qui parlerait de la Suze. Et ce qui m'intéresse, c'est que tu es étranger à cette ville et à son histoire. Tu irais vite voir l'écluse puis...
Je lui dis que je reviendrai, que je ne peux pas faire vite, que toute imprégnation est lente et solitaire, que je suis accompagné et que nous sommes dimanche, et j'en profite pour lui demander conseil s'agissant de Fordétroit. A quoi il répond que lui serait attentif à un tirage au format poche. De sorte que de retour à la maison, j'adresse une demande à Gérard Berréby chez Allia. Quelques heures plus tard: "cher Alexandre, envoyez, je lirai avec plaisir".

Cloches

A la place des ces cloches d'églises qui carillonnent à toute heure dans Fribourg, on pourrait imaginer des mégères qui tapent sur des casseroles.

Maître

Armé d'un plantoir à carottes je pique une bande de terre sinueuse. Une musique primitive sort d'un haut parleur caché sous un groupe d'arbustes. Les mouvements se compliquent. Désormais, je ne me contente plus de préparer le terrain pour recevoir les carottes, je danse un rythme de la fertilité. Puis je prends conscience que les bandes de terre ne sont pas disposées au hasard mais forment un chemin qui conduit au pied du maître. Les bras croisés, celui-ci exige des réponses.
- J'ai en tête des idées que vous n'avez pas, j'ai le ventre vide et je ne porte pas de pantalons tactiques anti-couteaux, lui dis-je.

Radio

A l'instant, entretien en direct sur la station de Radio France, Le Mouv. Juste image de l'entropie que subisse les ensembles, dans ce cas les mots de l'écrivain amené à parler de son livre. A la sortie d'Easyjet en février il me fallait réfléchir et j'hésitais; ou encore, faute de bien saisir la question, j'étais péremptoire. Désormais je n'ai plus qu'à choisir parmi des réponses rodées que je combine et adapte. Le résultat n'est pas plus mauvais, mais le travail de la pensée cesse d'être réel pour devenir apparent. L'écrivain parle à la manière du journaliste, animé d'une passion feinte et sur un ton d'enthousiasme , mais sans relation vitale au savoir. De fait, seuls les entretiens longs conduits par une personne de caractère permettent à l'artiste d'apporter des éclairages neufs sur son travail. Le reste, quelque puisse être sa qualité, relève de la publicité et de l'exhibitionniste.