mardi 8 juillet 2014

Foi

Croire à ce qui n'a pas encore eut lieu est plus difficile que de croire à un événement passé, d'où la formule de persuasion dans la religion chrétienne. Ma foi est de la première espèce: non seulement je crois à ce qui n'a pas eut lieu, mais à ce qui pourrait n'être pas et dont la nature essentielle est donc la foi.

lundi 7 juillet 2014

Monfrère

Monfrère choqué quand je dis que racheter une maison ne m'intéresse pas, que je n'ai rien envie de posséder et que, de toute manière, de façon subreptice, l’État va confisquer la propriété.
- Mais enfin, tu ne vas pas continuer à habiter dans un appartement!
Réaction qui est aussi la mienne: vivre en appartement à toujours été dans la famille un aveu d'échec.

Consistance

Être seul durablement, être vraiment seul, quand cette solitude n'est ni chimique ni imposée ni une chute aux gouffres mais une position calculée et un point de vitesse amène immanquablement à la question: que fais-je ici et que suis-je?

Mener à bien

Il n'y a que deux catégories de personnes qui vont au bout de leurs idées par un effort de métier, les philosophes et les criminels. Étant entendu que je ne désigne pas ici les opportunistes qui jonglent avec les concepts ou les malfrats des milieux interlopes.

Jeunes

Un copain albanais, maçon à Fribourg,  à qui je dis deux mots sur mon voyage à Détroit.
- Il y avait des jeunes.
- Pas d'enfants, non.
- Non, des jeunes.
- Des adolescents?
- Non, des jeunes comme moi.
- Quel âge as-tu?
- 30 ans.
- Oui... pas beaucoup.
Question pertinente qui ne me serait pas venue à l'esprit. Jamais je n'envisage une situation en termes de possibilités de travail.

Tatlin

Tatlin écrit. "je veux te voir, mais je ne peux rien te dire avant mardi". Rien de tel pour exciter l'imagination. Venant d'elle, tout paraît possible: elle veut acheter un fusil d'assaut ou me confier une affaire amoureuse.

Rata

L'homme de ménage qui nettoie nos bureaux de Lausanne m'explique qu'il ne trouve plus de mandats et manque de ressources. Je m'étonne: son travail est irréprochable.
- Voyez-vous, les Portugais contrôlent le marché et ils distribuent toutes les places à leurs copains. Un Suisse n'a aucune chance. Il  passe ensuite en revue les autres milieux professionnels. Même constat: les Français et les Galliciens tiennent les hôpitaux, les Serbes le chantiers... Voici les réalités du multiculturalisme, cette bouillie idéologique concoctée par de jeunes apprentis en marketing sur commande des  maîtres de la mondialisation.

Truc

Pour s'endormir il faut essayer de dormir. Pour essayer de dormir, il faut se mettre au lit. Pour s'y mettre il faut se coucher et pour cela se déshabiller. Pour se déshabiller il faut s'habiller. Pour s'habiller, il faut se lever. Pour dormir, il faut se lever.

Léautaud

"Savoir écrire bien, en écrivant mal, c'est à dire sans recherche. Cela à l'air d'une plaisanterie." Paul Léautaud, Journal, 1904.

Banks

Russel Banks: "Je crois qu'au début du XXème siècle les États-Unis admiraient et soutenaient l'Allemagne. En Europe ils voyaient la France comme une femme et l'Allemagne comme un homme, et dans la mesure où ils se voyaient eux-mêmes comme un homme..."

Colonisation

Le jour où nous aurons tant colonisé que l'espace entier sera devenu intérieur nous n'aurons plus rapport qu'à nous-mêmes et ne saurons plus savoir. La crise devenue impossible, il n'y aura plus de critique, plus temps, plus d'histoire.

Emmurés

- Tu l'as vu?
- Oui.
- Donc tu le connaissais?
- C'était notre première rencontre.
- Et que t'a-t-il dit?
- La même chose que d'habitude.
- Je t'avais bien dit!

Bombay

Je prends place sur le vol de Delta Airlines Détroit-Amsterdam côté hublot. Ce matin, j'ai payé 50 dollars supplémentaires pour obtenir ce siège. Arrive le couple qui partage la rangée de trois sièges, des Hindous de Minneapolis. La femme est trapue, ce qui au vu du manque général d'espace, ne peut que me profiter. Son mari, à peine plus grand s'installe côté couloir. Nous échangeons quelques mots en anglais.
- Tu vois Arun ce Monsieur est assis côté fenêtre!
- J'ai payé pour changer de siège.
l'indienne se tourne vers son mari.
- Je t'avais bien dit, il ne faut pas payer, il suffit de demander.
- Excusez-moi , ce n'est pas ainsi. L'attribution automatique des places peut vous valoir une place côté fenêtre et dans ce cas-là, grand bien vous fasse, mais si vous êtes placé ailleurs et que vous souhaitez changer, il vous faut payer un supplément - c'est ce que j'ai fait.
Le mari:
- Oui, je comprends très bien, mais moi j'ai simplement oublié de dire que je voulais être côté hublot. Personne ne paie.
Je m'apprête à répéter... et puis non, j'abandonne. Alors le Monsieur, se lève, descend la Samsonite qu'il vient d'enfermer dans le coffre à bagages, l'ouvre, en sort le contenu, ne trouve pas ce qu'il cherche, la range, se rassoit. Peu après, il s'adresse en hindi à sa femme. Se relève, ressort la valise, la fouille encore. N'en tire rien de neuf, la range. Et ainsi de suite. En 1991 je suis allé en Inde, à Bombay, New Delhi, Punay, Goa, Patna, Varanasi... Existe-t-il peuple moins rationnel que les Hindous? J'aimerais qu'on m'explique par quel miracle Bombay est devenu l'une des capitales de la programmation logicielle.

Relance

Tout à l'heure je boxais. Fatigué, bientôt essoufflé, traînant sur le parcours d'obstacles, mesurant la frappe sur sacs, louchant vers l'horloge. Les nuits sans sommeil se paient cher. Soudain j'entrevois la solution d'un problème d'écriture, ou plutôt le développement phrase après phrase d'une des parties du livre et aussitôt la fatigue est oubliée je tape avec une vigueur qui oblige mon voisin à s'écarter.

Lagunas de Ruidera

Gala dit, "je n'aime que sept personnes (j'espère en faire partie)". Puis elle se reprend:
- Depuis quelques jours, huit. Comme tu sais, moi, que ce soit un jeune, un clochard, le pape  ou une personne de rencontre, ça n'a pas d'importance, mon amour est au-delà de ces contingences, je sens un amitié pour une personne parce que son caractère me séduit, me frappe, parce qu'elle est autre ou parce qu'elle est elle-même, bref, il faut que nous nous reconnaissions. Et là, j'ai découvert Rose.
- Qui est-ce?
- Une petite fille de trois ans. La fille du fils de la première femme de mon frère. Je vis chez elle.
- Qui elle?
- Rose.
- Tu n'est pas chez toi?
- Non, non.
Et de me raconter ses dialogues avec Rose. Ce qui me rappelle mon voyage aux Lagunas de Ruidera en 1986. L. venait de me quitter. J'en étais malade. Et  je m'installe en Espagne pour l'été, chez ces amis de mes parents. Chaleur éprouvante, désert de pierre, collines de Castille, maison de chaux blanche et système lacustre avec en colliers de modestes résidences et un bar. Pendant l'année j'ai commencé l'université et rencontrer toutes ces théories trop grandes pour moi et qui font chavirer mon esprit. Mais pour cette même raison j'ai une demande de conversation au-dessus de la moyenne: je veux tout démêler, comprendre, raisonner. L'Espagne a un peuple doué de génie mais la capacité d'abstraction ne fait pas partie de ses dons: elle l'indiffère. On y parle pour le plaisir et non par amour de la dispute intellectuelle. Telle est donc ma situation forcée, au bord d'une piscine, dans un champ de pierres tombées que brûle le soleil, avec un chagrin d'amour à digérer et sans interlocuteur. Je dessine. Toute la journée, un crayon à la main, je dessine. Puis au bout de quelques jours apparaît un petite fille. De mémoire je dirais 6 ans. Casque blond, bouille ronde, physique gracieux et volontaire. Et un miracle se produit: elle est réfléchie, parle avec distinction, n'énonce que des choses d'enfant, des choses surnaturelles. Et tous les jours, je passe deux a trois heures avec elle: nous dessinons et nous discutons.

Interdire

Avoir dans l'appartement commun une pièce de bureau et interdire à sa femme d'y entrer. Qu'imaginerait-elle? Et si l'interdiction venait de votre conjoint, qu'imagineriez-vous?

Taxi Checker

Peu avant onze heures je suis dans l'entrée du Corktown inn et j'imprime ma carte d'embarquement sous l’œil attentif du couple russe. Au moment de récupérer l'impression - la machine est derrière la vitre blindée - les Russe ont disparus. Je les trouve à bidouiller l'un des nombreux distributeurs automatiques, service payant de savon, dentifrice, chaussettes, cigarettes, café... Puis je me poste sous l'avant-toit et regarde la pluie qui balaie le ciel de Détroit. James ne vient pas. Des noirs en voiture, des latinos, pas mon copain avec qui nous avons convenu ce rendez-vous hier dans la nuit, chez Kevin et Bree. J'écris mon prénom sur un bout de papier, le remet aux Russes et dis que je serai au Onassis Coney Island pour manger un petit déjeuner. Je mange un steak, avale six tasses de café, puis je me poste sur le carrefour de Michigan avenue. Pas de taxi. Plus haut, sur Trumbul avenue, se trouve le dépôt de la compagnie Checker. Bâtiment délabré. Au rez une voiture accidentée. Le reste du garage est vide. Les bureaux sont au premier accessible par un escalier sécurisé. Je sonne, me penche vers l'interphone. Arrive un fourgonnette. Une noire en sort.
- Je cherche à me rendre à l'aéroport.
- Ah! Pas la moindre idée. Vous avez essayé de sonner?
Que veut-elle dire? Que ce n'est pas une compagnie de taxis. A force d'insister, on me répond. Escalier de métal, comptoir de récupération, table de bois sur laquelle sont posés des écrans. Deux gars en bras de chemise gèrent la centrale d'appel sur des téléphones antédiluviens. La noire réapparaît et me désigne.
- C'est bien lui, c'est bien le type que j'ai vu en bas.
Une voix dans une pièce éloignée.
- Amenez-le ici!
Un gars au faciès européen, en bretelles et polo rayé, peut-être un Grec.
- Asseyez-vous, vous voulez vous rendre à l'aéroport?
Il appelle sur un portable, parle à son interlocuteur, me décrit, dit ce que je veux et termine par cette phrase énigamtique:
- Tu veux le faire ou j'envoie quelqu'un d'autre?
En attendant, nous discutons. Nous sommes face à face dans des fauteuils à roulettes. Par la vitre, je vois la gare abandonnée et son building.
- Belle vue sur la gare!
- Et sur le stade.
Je me pecnhe pour voir. Un terrain de baseball quelconque.
- Ah non, c'était le stade des Red Tigers.
Il me revient alors que j'ai lu une plaquette devant le Onassis Coney Island.
- Je comprends maintenant, le dernier match a eut lieu en 1999 puis le stade a été rasé.
- Oui. Et ne me demandez pas pourquoi, j'ai jamais compris. Enfin, désormais on voit la gare.
Au même moment un taxi traverse un des écrans de surveillance. Le portable vibre.
- Voilà, dit le gars, je crois que c'est le signal. Allô? Tu es où?
J'interviens.
- Je l'ai vu, il est en bas.
Le gars se penche par la fenêtre. Il ne voit pas la voiture. Il cherche sur ses écrans, l'air inquiet.
- Il s'est garé juste en bas, vous voulez repasser la bande?
- Non, pas la peine. Allô? Tu m'entends? Voilà, c'est un type avec un maillot vert marqué Détroit, il porte un petit sac à dos. Je te l'envoie. La voiture est marquée 2075. N'en prenez aucune autre. 2075!
Au moment de monter dans la voiture, je suis inquiet et puis je bavarde avec la noire à houppette qui me conduit: c'est un taxi.

Empires

La construction est ce qui fait qu'il y a quelque chose plutôt que rien. L'homme se détache de rien et se construit. S'il construit dans un but autre que l'homme, il n'y a pas d'humanité. L'empire est un projet de quelques hommes dépossédés d'eux-mêmes conte l'humanité en général.

Plaie

Une partie non-négligeable de la dérive anti-démocratique est imputable au maintien sur le long terme des fonctionnaires dans leurs postes. Pour une bonne administration de la liberté, ceux-ci devrait être démis de manière régulière (mais annoncée pour éviter d'encourager la corruption). On procéderait ensuite à une mise à plat des structures, hiérarchies et rouages, on briserait les liens de puissance, puis on lèverait un nouveau contingent de fonctionnaires.

Inspiration

Il y a une dimension sexuelle de l'inspiration. Les signes précurseurs de la fébrilité, l'impatience, la fermeture au monde et la certitude de la puissance de l'acte, le voile de la raison et l'effet de vertige.

Pluie d'été

Pluie drue, insistante, fraîche. L'été a fui. En bas de l'immeuble, la voisine, jeune fille à la peau claire, au corps mince, frétillante à côté de son homme ou d'un homme, au fond je n'en sais rien, auprès de qui je m'étonne qu'aucun d'entre nous n'ait encore pris possession du jardin, me répond que les semaines précédentes ont été toutes entières de pluie.

Douanes

Pendant le voyage de retour, venant de Détroit, j'ai pu constater une fois de plus la multiplication des contrôles. A Siphol, l'aéroport d'Amsterdam, les queues sont longues. Fatigués, chiffonnés, les passagers des vols transatlantiques se dandinent. Les Américains seuls ont le sourire: ils entament leur expérience européenne et tout leur paraît exotique (ils ont raison, je confirme, rien de plus éloigné de notre société que la leur - pourvu que cela dure), mais en dépit du regard enjoué qu'ils portent sur la situation, ils rejoignent les autres voyageurs pour ce qui est de l'appréhension de ce rapport obligé à l'autorité. De façon générale, rein de plus éclairant quant à la psychologie individuelle qu'un passage en douane. Le symbole de l'Etat et un peu plus chaque jour de l'arbitraire est tout entier là et chacun compose en fonction de son caractère. Je pourrais noirci la page en alignant les adjectifs qui décrivent les attitudes des uns et des autres et qui, tombé le masque, sont de fidèles indicateurs de leur personnalité.

Art

Seule tenable en art, la position asociale.

Décorum

Raison pour laquelle dans les albums d'Asterix le barde Assurancetourix est bâillonné au début du banquet: manger en musique n'est pas de bon goût.

Alliance

Le pouvoir n'est jamais absolu car il n'existe aucun homme qui n'ait quelque chose à cacher. Mais il y a un effet pervers: quand ceux qui ont quelque chose à cacher, et c'est en général le secret de leur pouvoir, font alliance.

Arcanes

Étendu à portée d'un banc sur lequel est lovée une fille au corps souple, à la chevelure d'argent, aux fesses rondes. Mais l'autre me devance. Il prend place. Il est nu comme je le suis et se pousse contre elle. Je tarde. Nous formons un trio. Jusqu'ici, il n'y a pas de préférence. Pour autant le jeu ne m'échappe pas: l'autre va tenter de me doubler. Et en effet, je vois que la relation se noue, que la fille m'échappe. Cela m'attriste d'autant plus que nous étions également favoris. C'est alors que je prends conscience de cette réalité de la psychologie féminine. Une femme ne prend pas de risque. Si elle s'est un tant soi peu engagée auprès d'un homme et sent que cela peut convenir, aucun rival ne pourra la ravir. Car il est toujours possible, pense la femme, que l'autre ne convienne pas. Ce raisonnement tenu, j'en conçois aussitôt du dépit amoureux et change de scène. C'est le petit matin, dans un appartement où dorment un grand nombre de personnes. Je m'avance sur la pointe des pieds entre les corps couchés, je n'ai qu'un souhait, me rendormir. Les enfants se réveillent. Je me tiens devant les toilettes. Les enfants veulent aussi pisser, mais j'étais le premier. Qu'ils me regardent m'indispose, me bloque. Retirez-vous! leur dis-je. Ils restent. Et je passe ma colère sur un petit qui vient d'entrer sans refermer la porte. Je ferme ma braguette et me précipite, je lui attrape l'oreille:
- Vas-tu fermer cette porte?
M'apercevant alors qu'il n'a guère qu'un an, marche depuis quelques jours et ne peut en aucun cas comprendre mon ordre. "Qu'à cela ne tienne, me dis-je, il s'en souviendra plus tard, lorsqu'il grandira".
Et ce rêve tient je pense à la dernière nuit passée chez Travis. Nous avions bu, j'occupais un lit dans l'unique chambre fermée. Un invité dormait sur mon passage dans le placard, un autre sur le sol et pour gagner les toilettes, il fallait encore passer devant Travis. Ce n'est pas tant que cela me gêne, mais le fait de savoir toutes ses présences, mon sommeil serait interrompu chaque fois que j'aurai à pisser. Je trouvai alors la solution de la bouteille sous le lit.

Décalage

Décalé à un point. Et les somnifères n'y font rien. D'habitude je n'ai pas ce genre d'articles dans ma pharmacie. D'ailleurs, je n'ai pas de pharmacie. Mais aux États-Unis, les médicaments d'usage courant sont en vente libre, il s'agissait d'en profiter. Seulement voilà, ces grosses capsules bleues ont pour seul effet de me brouiller les idées, elles ne m'endorment pas. Couché hier à 22h00, j'entendais sonner les cloches ce matin à 5h30. Heureusement, dans l'intervalle, je rallume et lis, puis j'écris de petites choses qui en d'autres circonstances ne viendraient pas : contes, poèmes cubistes ou dada, de quoi s'amuser. Enfin, le sommeil me rattrape. Alors je plonge. Quand le soleil se montre, avance jusqu'au lit, me chauffe les reins et que je transpire, c'est encore sans effet. La volonté est bridée, je ne suis pas aux commandes, mais à dix mille lieues du corps, dans le chloroforme. La ligne internet sonne. Gala appelle de sa villa de la Côte-d'Azur. La tablette est à portée de main. Impossible de me tirer jusque là. Je replonge. Et pourtant une crainte ne me quitte pas. Ce que je voudrais, en plus d'être seul, c'est savoir que nulle sollicitation ne peut bousculer mon repos. Là est le repos vrai. Hélas, j'attends un camion et je sais que si l'autre téléphone sonne, il me faudra me lever pour réceptionner trois palettes de cadres allemands.

Croire

L'affaire est simple: au fond, je crois qu'il y a autre chose.

Retour

Retour de Détroit. Un travail littéraire au-delà de mes espérances et que je poursuis ces jours. Cette façon d'écrire est la mienne: j'arpente des campagnes ou des villes un carnet en poche, prend des notes sur les coins de table, dans les parcs ou au milieu de la rue et cela sans interruption, heure après heure, le jour comme la nuit . Alors peu à peu, la l'art et la vie se confondent, une sublimation est opérée. Le quotidien perd ses attaches matérielles la vie est esthétique. Pour l'esprit, c'est un immense bonheur. Le récit s'organise au gré des notes et dans son mouvement. Au fond, pour prendre un exemple chez les anglo-saxons, c'est le débat Henry Miller-Lawrence Durrel. Tout l'hiver, Etan m'a fait reproche d'une attitude froide, il entend cérébrale: elle pousse le texte vers le constat d'analyse. Cette effort de construction intellectuelle me fascine, il est certain, mais l'autre veine, lyrique et déambulatoire, est tout aussi passionnante. Et il y en a une dernière, qui relève de la fabrique, c'est à dire de la fiction brute, de l'agencement des phantasmes. Elle donne des romans ou des nouvelles. En regard des deux premières elle m'apparaît négligeable. C'est qu'on y apprend très peu sur soi. Le champ de l'imagination est trop vaste. Pour en revenir au livre écrit à Détroit, il me faut y ajouter quelques pages que j'ai à l'esprit puis rassembler et consolider l'ensemble. A moins que je me trompe, j'ai enfin réussi cet alliage précieux du trivial et du distingué, des choses du corps, la nourriture, la parole, les amitiés, l'amour et des choses de l'esprit, les vues spéculatives, la religion, la psychologie.