samedi 21 juin 2014

Detroit

Lundi matin, je pars pour Detroit. Drôle d'idée dit ma mère.

Belley

A nouveau une sieste, pendant laquelle je rêve que je circule à vélo électrique sur un vaste autoroute. Devant, une vallée. Au fond, avant que la route ne remonte, quatre voitures arrêtées. Je dévale et ne trouve pas les freins. L'accident est inévitable. Pourquoi ces gens parlementent-ils au milieu de l'autoroute? Par chance, ils dégagent avant le choc. J'atteins le fond de la vallée et emporté par l'élan commence de remonter quand un pan de montagne explose. Je fais demi-tour et file sur une voie de secours. Elle se termine en impasse devant un village. Aux deux paysans qui bavardent sur le trottoir, je demande:
- La route pour Belley?
Et prend alors conscience que je suis en France. Mon passeport neuf, me dis-je, m'évitera l'arrestation. Je visualise ces pages vierges et me hâte en direction du Rhône en priant à haute voix pour que la batterie du vélo tienne.

Dazaï Osamu

La déchéance d'un homme de Dazaï Osamu est un livre étonnant. A bien des égards une autobiographie de mes jeunes années. Soir Nuit Noir que j'ai écrit il y a dix ans traite pour partie des mêmes thèmes. En particulier de ce travail de dessin qui vaut psychanalyse. Osamu en parle comme de "dessins de spectres". Son alter ego, élève d'une école de préfecture, joue pour la galerie un personnage de bouffon, ce qui lui paraît le meilleur moyen de s'intégrer à une société qu'il ne comprend pas et qui l'effraie. En cours de dessin, il s'applique pour fabriquer des images réalistes, mais le soir, dans sa chambre, il couvre des dizaines de feuilles de figures de spectres tirées de son fonds maladif. J'ai moi-même quelque mille "dessins de spectres". Les symboles qui les composent sont constants: crucifix, cercueils, crânes, voitures, maisons, tertres, routes, marteaux, couteaux. Osamu raconte que son personnage pratique ce type d'écriture du monde autour des quinze ans. Pour moi, cela a duré de dix-sept ans à vingt-cinq ans, mais aujourd'hui, si je prends du papier, les mêmes symboles ressurgissent sous mes doigts. Ils ont heureusement perdu leur caractère compulsif. Autrefois ils frappaient au portes comme des spectres et exigeaient d'être représentés (cela pouvait prendre plusieurs heures par jour). D'autre parallèles m'ont abasourdis: le regard porté sur les femmes. Cette façon de se punir en choisissant pour compagne des femmes laides ou pire, miséreuses. Et l'idée que le monde est à la fois compris et incompréhensible. Que tout un chacun semble avoir pour seul motif de se moquer de la vie. Ou encore cette incapacité  à adhérer à ce qu'on fait et sa conséquence: un comportement inhumain.

Peinture

Je dresse une liste des possessions disparues depuis trois ans de Lhôpital. Par exemple la perceuse. Nous avons quarante tableaux au sol. Elle serait bien utile. Gala veut alors savoir quel tableau je compte accrocher dans le salon. Un figuratif. Un œuvre religieuse. Renaissance ou baroque. Elle se récrie: ça n'ira pas! Il faut des couleurs. Une toile moderne. Je cite deux trois noms d'artistes. Mais les prix sont trop élevés. J'évoque mon amie P. Elle a renoncé à peindre dans les années 1990. Ses dernières séries sont splendides. Gala évoque une tableau accroché dans le salon d'un couple de Neuchâtel chez qui nous avons dormi une nuit il y a de cela six ans.
- Tu étais assis à côté du piano, la toile état accrochée en hauteur.
Elle me la décrit. Pas le moindre souvenir.
- Mai si, c'était un œuvre de son oncle!
Nous n'avons jamais revu ces gens. Je cherche dans mes contacts. trouve le numéro de téléphone. Gala appelle. Le couple répond. Elle explique notre rencontre, notre conversation, le tableau. Soudain, je l'entends qui dit:
- ... je suis désolé, je vais rappeler... toutrs mes condoléances.
L'oncle vient de mourir.  

Esprit de sérieux

L'esprit de sérieux, cette hypocrisie. La survie du groupe est à ce prix. Et la mort lente. L'énergie que demande l'insertion quotidienne dans le tout social est énorme - la fatigue est énorme. Plus accablante encore lorsqu'elle se double d'une critique: tout en participant, je me défends d'y croire. Cela s'appelle vivre d'illusions. Et d'abord, le présent est perdu. Celui qui pratique la chose avec mauvaise foi entretient un espoir: fausser compagnie avant l'heure. Oui, mais quand? Avant l'heure. Mais encore? Sans cesse il est rappelé à l'ordre par des devoirs: une maison à payer, des enfants à élever, une carrière à compléter. Rêve commun. Celui de l'épargne. Qui ne devient jamais dépense. Ces atermoiements devant l'obstacle garantissent la survie du groupe. Au fond, entre ceux qui adhèrent et ceux qui disent ne pas adhérer, la différence est mentale. Les adolescents le savent: la proscrastination est une lâcheté. Ou plutôt, ils croient le savoir. Car fausser compagnie à la société avant que d'y être inclus est une autre forme d'illusion.

Passer

Partir à pied et lentement. Sans limite. S'installer ici et là. Prendre plaisir aux lieux. Les goûter puis s'en aller. Garder le silence. Comme on passe, sentir que le monde est un théâtre. Renouer avec la pesanteur par nécessité, quand il faut un abri ou de la nourriture. Sinon, poursuivre. Il n'y a pas de position plus juste.

Inconnus

Cherchant un numéro de téléphone dans la liste des contacts enregistrés dans mon appareil je compte plus d'une dizaine de noms inconnus, cela alors que l'enregistrement le plus ancien n'a pas quatre ans.

Foule

Représenter une foule en mouvement est difficile. Je regardais Le Terminal de Spielberg. Enfermé dans un aéroport le personnage de ce film est montré au milieu d'un flot de voyageurs qui se hâtent. Or, ceux-ci ne donnent pas le change. Cela tient peut-être à l'exiguïté du plateau: les comédiens ayant en perspective des murs, leur démarche et leur attitude s'en ressent. Ou alors ce sont de médiocres figurants. Quoiqu'il en soit, la foule ne fait pas illusion. Mais si cela ne tenait pas à un autre facteur? En apparence traverser un espace et le traverser avec une intention ne fait pas de différence. Et si, au contraire, cela faisait toute la différence?

mercredi 18 juin 2014

Pouvoir

Le pouvoir est une forme constante attribuée à une force inconstante. L'arbitraire lui est donc essentiel. En soi, il n'est pas comme l'analysent certains philosophes, l'effet d'une volonté mauvaise.

Visages

Nous ne voyons pas notre visage. Et le miroir n'y fait rien: il sert à corriger ce que nous voyons. Le propos relèverait du truisme si par trois fois au cours de la semaine écoulée je n'avais fait l'expérience de cette invisibilité.
D'abord à travers l'étudiant qui séjournait chez nous. Grand, plat, charmant et sympathique, mais dépourvu de ce chic qui plaît aux filles. Un soir il sort et me laisse entendre qu'il va emballer telle fille. Il se trouve que je la connais. Mon réflexe fut: j'en doute. Le pauvre, pensais-je, il ne s'est pas vu. Le lendemain, Gala me signale qu'il est revenu dépité. Les femmes sont bonnes juges de ces sentiments, elles en sont la cause.
Le soir, c'est à mon tour de sortir. L'entraînement sportif n'a pas commencé, je me tiens à côté d'un homme plus jeune que moi, chargé de la vente du matériel, protège dents, matraques, uniformes. Il a le crâne dégarni, les cheveux poivre-sel, il est mince et sec, a le visage oblong, le teint mat. Une fille me saisit le bras.
- Il me faudrait un couteau.
 Plaisante-t-elle? Mais non:
- Oh, excuse-moi? Vous vous ressemblez, je t'ai confondu.
Pour finir, ma mère. Voilà vingt-cinq ans qu'elle séparée de mon père. Au cours de ces années, tout juste l'a -t-elle aperçu une fois de loin. Il y a quelques jours, à l'occasion de mon déménagement, auxquels sans se croiser tous deux aident, ils se rencontrent dans notre bureau de Lausanne. Mon père ne la reconnaît pas.
- Bonjour Madame, qu'y a-t-il pour votre service?
Le cas est un peu différent. Il faudrait dire: de plus nous ne nous voyons pas changer pas plus que nous voyons les autres changer lorsque nous les fréquentions avec régularité.
Une note d'optimisme toutefois: je tiens que quelque soit le physique (et cela est particulièrement vrai pour les hommes, énigme de la nature s'il en est), le visage est modifié par la parole et par l'attitude, de sorte que le premier contact passé, une femme n'est plus aussi bon juge de l'apparence de l'autre.

Pape

Amusé d'apprendre qu'Enea Silvio Piccolomini, amateur de bagatelles et auteur de l'œuvre libertine l'Histoire des deux amants, fut élu pape en 1458 sous le nom de Pie II. Une morale en deux temps est-elle une morale? Certes. Mais quand le personnage fait métier de moraliser, et de si haut (le pape est le vicaire de Dieu)? Ne vaut-il pas mieux souligner l'impossibilité et donc l'absurde de l'institution vaticane? La morale procède toujours par apprentissage et erreurs. D'où l'introduction dans la doctrine d'une kyrielle d'aménagements: pardon, repentance, rachat, pénitence, indulgence, etc. 

La sieste

Gagné par la fatigue cet après-midi ou plutôt par la lassitude, n'ayant goût ni à l'écriture ni à la lecture, quant au travail, il n'y en a pas: le téléphone est silencieux, les réseaux d'affichage sont pleins. Je me couche. Vague sentiment de culpabilité. Le travail? Pas du tout, mais la poursuite des intérêts intellectuels. Cela montre que mon expérience a bien changé depuis les années 1990. J'avais alors coutume après avoir acheté au marché de Plainpalais un morceau de chou, des carottes, une salade, un concombre, une pomme et une orange, de peler le tout, de le manger dans cet ordre, puis de me coucher, installant aussitôt une distance infranchissable entre mon lit et le monde. Trouvant le sommeil, j'étais alors persuadé de profiter au mieux de ce relâche pour recevoir toutes sortes de connaissance et d'intuitions. Aujourd'hui je n'en suis plus persuadé. J'ai pourtant dormi deux heures.

Biométrie

En début d'après-midi au service de Biométrie afin de récupérer mon passeport. Au guichet, une dame enjouée explique à la fonctionnaire qu'à l'avenir elle aura plus de temps pour voyager. Ridicule de cette confidence face à une administration qui par le contrôle légal exerce son poids de contrainte sur le voyage. Or, un peu plus tard, quand la fonctionnaire me demande si je souhaite qu'elle troue l'ancien passeport sans endommager la photographie, je réponds avec plus de ridicule encore:
- Peu importe, c'est seulement que je suis écrivain et souhaitais garder trace de mes voyages.

Pluie

Pluie libératrice ce soir, chose qu'on dit peu en Suisse où les périodes de soleil écrasant sont rares. Nous sommes dans la chaleur depuis dix jours au point d'oublier ce qu'une grisaille amoncelée peut déverser sur la ville. Mais le véritable plaisir est dans la durée, lorsque la pluie tombe en rideaux sur la terre toute la nuit.

mardi 17 juin 2014

Confort

On ne s'aperçoit de la réalité de l'existence des objets qui nous entourent qu'en les changeant de temps en temps de place, écrit Marcel Jouhandeau dans ses Journaliers VI. Par effet de concordance avec la vie immatérielle, voilà qui devrait nous instruire sur la prise du monde alentour qu'on à beau jeu de nommer confort.

Autre solution

Il fit preuve au cours de sa vie d'une étonnante cohérence; la bêtise lui tenait lieu d'intelligence.

Sport

En 1948 le champion cycliste Bartali remporte le Tour de France sur ordre du premier ministre italien qui suite à un attentat et afin d'éviter le chaos social veut ramener le calme dans la population.

lundi 16 juin 2014

Griffes

G., femme établie, mère intelligente, en rien frivole, qui se retrouvait soudain seule, lasse d'un mari aphone tout entier plongé dans ses recherches et qui consommait deux hommes par jour.

Voie étroite

Je ne doute pas que l'exaltation du fond intime par la prière, l'ascèse, l'art, la solitude ne soit la seule voie de grandeur. Les démissions préalables sont nécessaires. Quant à savoir si cette voie étroite ouvre sur la grâce, je le crois, mais elle sera donnée et reprise et ainsi de suite, car pour ce qui est d'un fondement quelconque autorisant la permanence, je n'y crois pas - nous sommes seuls, la condition est tragique.

Littérature

Le but de la littérature n'est pas le livre. La littérature est une clef.

Temps

Longtemps subsistèrent les ruines d'un monument dédié aux faits héroïques d'une certain Janonce de Lassale. A ma grande surprise, lors de la promenade que je fis en février, je constatais qu'à leur tour elles avaient disparues.

Cioran

Exercices d'admiration. Chez Cioran, beaucoup d'exercice. Il faisait vivre à bout de bras un théâtre dont il était le figurant. Les lecteurs prenaient ce théâtre pour la réalité. N'étant pas dupe, il vécut ce cauchemar en insomniaque.

Intériorité

Que les mots rendent la pensée subtile en discernant des choses qui n'ont peut-être d'existence que verbale cela plaide en faveur de la richesse de l'esprit. Que ces choses existent ou n'existent pas, au sens des philosophes, est une autre question. Ce qui me paraît néanmoins essentiel, est que cette chose que l'on désigne par un vocabulaire nombreux mais qui n'est peut-être qu'une seule et même chose, l'intériorité, ne soit jamais aliénée. La perdre reviendrait à perdre notre accès au monde.

Fournisseurs d'accès

Le vendeur de téléphonie mobile qui nous expliquait ce matin dans son bureau en souterrain du centre de Fribourg que la compagnie nous avait bel et bien volé Fr. 400.- sur la base d'une tarification arbitraire mais que nous pouvions nous féliciter de nous en être aperçus.

Territoire

Le pouvoir corrompt. La réaction au pouvoir corrompt. Est seule souhaitable une morale qui exclut l'un et l'autre. Une telle moral n'est possible qu'aussi longtemps qu'il existe un territoire qui n'est convoité ni par le pouvoir ni par les contre-pouvoirs. Sauf à dire qu'on peut vivre en homme hors société, le raisonnement est complet.

Cloches

Je les écoute un moment, puis m'interroge: pourquoi les cloches sonnent-elles à 17h20? Comme je m'en ouvre à Gala, elle répond:
- Tu dois avoir la mauvaise heure!

Etages

Qu'on puisse superposer des hommes et des femmes, étages sur étages, en formant des bâtiments, demeure pour moi un motif de perplexité.

Bivouac dans l'Obersimmental

Expérience faite, les dix litres d'eau pris à l'alpage se portent torse nu si on veut affronter les rigueurs de la nuit dans des habits secs.

Mur

Pendant de longs mois ils assenèrent des coups de pieds contre le mur. Quand vient celui qui le contourna, ils le suivirent.

Etat

Afin que je puisse vendre ma maison de Lhôpital, l'Etat français exige que le maire du village valide ma signature. Alors seulement je pourrai signer l'acte authentique de vente. Or, le maire est analphabète.

Liberté

Si tu mets une main dans la fourmilière, les fourmis s'adaptent en intégrant la main à la fourmilière. Nous faisons de même lorsque nous adaptons notre liberté aux obstacles. Tout dépend du nombre de mains et d'obstacles.

Journal écrit la nuit

Cependant, à Poggioreale, raconte Gustav Herling dans ce Journal écrit la nuit qu'il tint à Naples, dans cette atmosphère de pique-nique de printemps, il peut arriver qu'on aperçoive quelqu'un sortant des os d'un tombeau entrouvert, pour les astiquer et les baiser.

Rata

Depuis quelque temps j'ai l'impression que ce tout ce que je mange est empoisonné. Il n'y a plus plaisir de la nourriture, mais conformément aux visées de l'industrie alimentaire, rétablissement mécanique des forces. Je m'en plains auprès de Gala, réclame des fruits et des légumes, dénonce la médiocrité de la viande. Elle tombe d'accord, baisse les bras. Je me précipite dans mon bureau, tire des billets du portefeuille, double le budget, l'enjoins à ne plus rien acheter dans la grande distribution. Nous cherchons alors une boucherie, un maraîcher... Mais y en a-t-il seulement? Pire, le soir lorsque j'accompagne mes nouveaux amis - qu'il soit précisés, jeunes voire très jeunes - ils se restaurent de choses qui me paraissent plus détestables les unes que les autres, à commencer par ces affreux pains de mouton congelé que les Turcs importent d'Allemagne et qui tournent jour et nuit sur broche suintant la graisse. Et, peut-être inconsciemment,comme je déjeunais tout-à-l'heure au restaurant avec Frère, nous commandons un plat de bœuf. Alors même que je me voulais attentif, il n'y eut pas une saveur pour flatter le palais.

dimanche 15 juin 2014

Mondial

- Les matchs sont truqués.
- Vous croyez? Enfin, l'essentiel est que notre équipe gagne!