samedi 5 avril 2014

Rêve d'entrepreneur

- Alors?
Empressé, le regard inquiet, il me harcèle.
- Alors, raconte!
Autour de nous, les autres collaborateurs de l'entreprise rangent. L'opération est finie, dans quelques heures tout le personnel aura quitté les lieux.
- Enfin, tu sais bien que j'aimerai savoir, c'est important pour ma carrière! Tu l'as eue cette promotion?
- Mais non, je reste à mon poste. Du reste, tu sais bien que ça m'est égal!
Rassuré, il se frotte les mains.
- Bien, fort bien! Et que vas-tu faire?
- Je reste au marketing avec Sacha.
- Ah! Mais alors tu vas suivre une formation professionnelle?
- Pas du tout! Sacha qui a fait trois ans d'études spécialisées en sait à peine plus que moi. Elle n'obtient qu'un résultat de 100 % quand j'obtiens un résultat de 90 %.
- Oui, oui... En tout cas, voilà qui indique que je vais renforcer ma position dans l'entreprise!
Et il s'en va,
C'est alors que je m'aperçois qu'il manque un lacet à mon mocassin gauche et que je suis attendu avec les autres collaborateurs dans le bureau du directeur général.

Fantômes

Villes fantômes aux environs d'Ubeda. Le long de la route, en pleine journée, pas une fenêtre dont les stores ne soient baissés. Et posés sur les champs, accessibles par des réseaux routiers neufs et abandonnés, des hangars, des fabriques, des halles d'exposition, des magasins qui tous portent les mêmes inscriptions : en vente, à louer, à remettre. Plus loin un aérodrome. La tour de contrôle que traverse les rayons du soleil, des débris sur le tarmac, des arbres tombés. Au loin, détaché contre l'horizon, des barres de villas mitoyennes. Vingt, vingt encore et encore vingt. Les premières, inhabitées, mais aux façades achevées, les autres, simples squelettes. Si les hommes de gouvernement n'avaient pas l'ambition d'être réélus en suscitant, sans regarder à la situation, des problèmes dont ils ont la solution, ils pourraient relancer l'activité économique en supprimant le régime des indemnités chômage. En contrepartie de leur travail aux champs, les jeunes seraient logés dans des maisons réquisitionnées. Cela permettrait de renvoyer les immigrés africains sous-payés qui hantent les villages et de créer une relance par la consommation. De plus il serait facile de faire valoir auprès des propriétaires agricoles que l'exploitation des clandestins est compensées par le coût des impôts nécessaires au bon fonctionnement des schémas de redistribution sociale. Au lieu de quoi, les jeunes se promènent, les grands-parents font vivre les familles sur leurs rentes, les parents vivotent, le pays se métisse et s'enfonce dans la récession.

Machines

Après la mécanisation du travail corporel, la numérisation du travail mental.

vendredi 4 avril 2014

Las Hachas

Frère a réservé aux Casas rurales de Vegasierra, un hôtel de pierre bâti contre une pente escarpée qui domine la vallée de la rivière Mundo. La route qui y mène est à flanc de colline et tortueuse. N'était-ce la plaque kilométrique qui indique le hameau de Casas de Hachas, personne ne croirait qu'il puisse exister quoi que ce soit au bout de la route. Lorsqu'il entend le moteur de la voiture, un homme sort en courant et agite les bras. C'est Antonio, l'Andalou qui tient ici tous les emplois: réceptionniste, jardinier, barman. Il allume le sauna, demande s'il doit appeler la cuisinière pour ce soir, nous guide dans une chambre à trois lits.
- Ici, toutes les chambres portent des noms de fille. Je vous mets chez Lara.
Frère va courir, je dors. Plus tard, nous nous réunissons autour d'un feu avec les quelques habitants du lieu, des vieillards à béret qui herborisent, un couple qui pianote sur des tablettes, une femme sans âge qui se sert au frigidaire. Match de foot pour tout le monde, la drogue quotidienne des Espagnols. En quelques heures, nous dépensons plus d'argent en bière qu'Antonio n'en gagne par jour. Il nous parle de Montauban où il est allé ramasser des pommes, de son camarade parti en Suisse et déçu de constater que son salaire lui permettait tout juste de vivre sur place. Le lendemain, Antonio nous emmène sur la hauteur où une villa est en vente. Chemin dur taillé dans le roc et socle dynamité pour permettre de couler le béton de l'assise: un massacre. Le propriétaire habite Ibiza, explique Antonio, il a quatre-vingt ans. Nous considérons le bâtiment: trois étages pour créer une terrasse panoramique qui donne sur des milliers d'oliviers plantés dans la terre rouge.
- Il n'y a jamais habité, dit Antonio, tout est neuf.
Et de la lande, surgit le vieillard à canne qui la veille bougonnait le dos au feu en suivant le match:
- Je lui ai tout vendu, là... là et là. Cette partie là est encore à moi. 

Manifestations

Voilà dix-sept jours que Gala a disparu. Une semaine après son départ deux  faits étrange se sont produits. Le miroir de la chambre a explosé. Je ne dis pas: il est tombé. Comme je me tenais devant la commode sur laquelle il est posé, il a été projeté en avant, a heurté le sol  et s'est brisé en répandant des morceaux dans la pièce; puis le samedi Luv se tient dans la salle de bains et de la même manière un flacon bondit de l'armoire où Gala range ses produits et brise sur le carrelage. Dans les deux cas l'impact a eut lieu à plus d'un mètre.

jeudi 3 avril 2014

Terrain

A quatorze heures nous atteignons le Parador d'Albacete, une hacienda luxueuse plantée dans la campagne avec son patio à fontaine, ses dépendances équestres, sa chapelle blanche. A la réception, personne. Nous longeons un couloir, puis un autre. Des panneaux indiquent une cafétéria. Les couverts sont mis, la lumière éteinte, nous empruntons un autre couloir. Autre panneau. Le restaurant. Même ambiance: vaste salle silencieuse. Dehors la bruine mouille les tuiles rouges des toitures, des calèches de décoration ruissellent. Les portes des chambres sont sans clef, l'hôtel n'héberge pas de client. Puis un panneau annonce le bar, une salle où brûle un feu. Une femme de ménage passe l'aspirateur. Au bout d'un moment, un garçon paraît derrière le comptoir. Il sert des bières, apporte une coupe de cacahouètes. Je déplie l'annonce trouvée sur internet, appelle le propriétaire du terrain en vente et pour la seconde fois tombe sur sa femme, demande Julio, la femme me répond qu'il n'y a pas de Julio, je demande José, et elle me passe José.
- J'arrive, annonce-t-il.
Et en effet, voilà que nous rejoint un monsieur chenu, habillé dans le style après-guerre qui ressemble à Franco. Frère porte un T-shirt sous sa veste de costume, je suis en short. Il nous demande ce que nous cherchons. Une fois rassuré sur notre sérieux, nous convenons d'un rendez-vous dans un restaurant de montagne proche du terrain à visiter, à quelques cent kilomètres d'Albacete, puis nous nous séparons pour aller manger. A l'heure du repas, après une navigation incertaine sur des routes de village bordées de champs d'amandiers, nous trouvons le restaurant que José a recommandé fermé. Nous rebroussons chemin. La ville la plus proche est Bogarra. Sa particularité est d'être invisible. La direction  indiquée donne sur un pan de montagne. Nous contournons le cimetière, puis la voiture plonge. Les premières maisons apparaissent, puis les suivantes, sous les premières, et ainsi de suite, jusqu'à touché un fond étroit où coule une rivière: la ville entière forme un entonnoir. Et il n'y a pas de restaurant. Nous remontons l'unique rue et trouvons un méson. Je rappelle José.
- J'arrive, annonce-t-il.
Et en effet, un quart d'heure plus tard, il paraît, muni d'un parapluie, pressé de nous faire visiter son terrain, indique sa voiture, propose de le suivre. Nous repassons devant le cimetière, dévalons une pente, retrouvons la rivière.
- Voilà, la maison est à droite de la route et le terrain est à gauche.
Nous pataugeons dans une boue ferrugineuse qui colle aux semelles.
- Il faut que je mette du gravier.
José cherche une clef, se penche sur un cadenas, veut ouvrir la lourde chaîne qui barre l'accès par le chemin. Il n'y arrive pas. Il insiste. Cependant, je vais de l'avant, dans la boue, en direction des montagnes et de la maison, une sorte de pâté géant.
- Si je donnais des briques et du ciment à Aplo, c'est à peu près ce qu'il construirait.
Frère n'en revient pas: des murs dressés au hasard et qui s'écroulent, des toits perçés, des chenaux qui flottent. José qui a enfin renoncé à ouvrir la chaîne s'avance vers la porte principale, extrait un autre clef du trousseau et tente d'ouvrir: la serrure résiste. Il suggère de faire le tour.
- Voilà, ça c'est la cuisine, là, c'est une chambre, là... une autre chambre. C'est un peu poussiéreux... Il y a longtemps que je ne viens pas.
Renseignement pris, depuis 1990. Nous avançons dans les pièces: parois velues, rincées, pleines de salpêtre, cheminées ouvertes sur le ciel, crépis tombés, carrelages fendues, terre meuble.
José montre un cagibi.
- Et là, tout le nécessaire!
Un cabinet de toilette posé sur chape, un miroir accroché à un clou, un bac de douche qui est peut-être un paillasson.
- En revanche il faut savoir que le terrain devant n'est pas à moi, il appartient à la personne qui possède l'autre partie de la maison...
Et des pièces apparaissent, étroites, irrégulières, sans fenêtres, posées les unes sur les autres au bon vouloir, et enfin une piscine, fichée en terre.
- Les voisins sont venus entretenir, ils auraient pu ramasser leurs poubelles. Et voici le source, il y a de l'eau toute l'année.
Un tube de plastique planté dans un tas de boue.
Après quoi nous traversons pour aller voir les vingt milles mètres de terrain. Frère et moi n'osons plus nous regarder. Le fou rire menace.
- Même s'il le donne, on ne le veut pas, lui dis-je.
La rivière coule entre des joncs sauvages, les amandiers sont en fleurs, mais je fais deux pas en contrebas et constate que tout le reste de la surface est marécageuse.
- Et le voisin?, demande Frère pour faire de la conversation.
- Oh, vous ne serez pas gêné, il ne vient jamais!
Une minute plus tard, une voiture s'arrête: le voisin.

Rêve de pain

- Pouvez-vous peser cette tranche de pain?
- Non, mais je peux vous dire combien pèse une livre de pain.
- Combien pèse-t-elle?
- Une livre. Ensuite, vous découpez en tranches la livre de pain et vous divisez le poids d'une livre par le nombre de tranches.

Bar gitan

Départ du vol pour l'Espagne à six heures. Brume et pluie sur Alicante. A peine six degrés. Nous tournons sur les giratoires à bord d'une Hyundai de location, prenons un café dans la banlieue, puis roulons en direction d'Albacete. En milieu de matinée, arrêt dans une station service flanquée d'un restaurant. Celui-ci est logé dans une masure qui transpire l'humidité. Autour, des terrains vagues et des usines désaffectées. Une gitane au service. Pas de bière pression. Frère revient des toilettes.
- Il n'y a pas d'eau.
Après avoir pris la commande, la gitane disparait dans une arrière-boutique qui a des airs de grotte. Je me penche: un âtre de mauvaise briques, des balais usés. Le plafond: il est en pente. La machine à cigarettes: éventrée. Et ainsi de suite: les tables ont des pieds rafistolés au ruban adhésif, les enseignes publicitaires ont perdu leur lettres. La gitane pose deux sandwich à l'omelette sur le comptoir et décapsule des bouteilles de Coca tirées d'un seau. Un client entre.
- Un café!
La gitane s'excuse et désigne un machine à café crasseuse branchée sur une rallonge électrique. Le client commande un jus d'orange. Surgit la patron. Il a les cheveux si gras qu'on les croirait enduits de beurre. Il apporte des oranges découpées sur un plateau, branche un presse-agrumes, recueille le jus dans un pot. La gitane, les bras croisées sur la poitrine (il fait froid), nous observe avec un mélange d'envie et d'inquiétude. Elle encaisse un prix trop élevé. Lorsque nous regagnons le parking sous la pluie, il nous vient à l'idée que le bâtiment était abandonnée et que le couple a récupéré dans les poubelles de quoi créer ce bar.

mercredi 2 avril 2014

Club

Dans le local en cave du club gallicien de Genève. Les coupes, les médailles, les maillots  et les écrans de téléviseurs devant lesquels fument les supporters sont toujours là, mais le personnel est devenu mercenaire: des Sud-américains, un Philippin. Ici comme ailleurs l'argent  vient de l'emporter. La famille de galliciens, après des années de travail, a fait son calcul et sous-traite.

San Manuel

San Manuel Bueno Martir, roman espagnol des années 1930 et son personnage de curé qui perd la foi. Devant de modestes paysans qui enterrent l'un des leurs, il déclare: "le corps reste ici et l'âme de même". Je me souvenais de cette scène hier et une fois de plus son auteur, Miguel de Unamuno, m'apparaissait comme un fabricateur. La perte de la foi qu'il prête à son personnage, expérience dramatique, ne suscite pas l'émotion voulue car lui-même, homme d'académie et philosophe n'a jamais eu la foi. En se représentant ce que signifie l'incapacité à créer pour un artiste, il aurait pu approcher ce drame, mais je le soupçonne d'avoir pratiqué la littérature en idéologue, l'art n'étant à ses yeux qu'un moyen de défendre une thèse. Quelques années plus tard, avec un succès dû à son génie dialectique, Sartre suivra le même chemin.

Dictionnaire de la Mort

Sortis des cartons, les livres ont pris place sur les étagères neuves de Fribourg. Certains attendaient depuis la vente de la maison de Gimbrède en 2010, d'autres sont encore à Lhôpital, de l'autre côté de la frontière. Puis il y a le Dictionnaire de la Mort, gonflé, tordu, moisi, que Gala a déclaré dangereux. Avec des gants de vaisselle elle l'a porté sur le balcon. Couvert de neige ou brûlé de soleil, il est là, sous nos yeux, derrière la porte-fenêtre. J'ai promis de le jeter, mais j'attends d'avoir retrouvé une citation sur la mort de Louis XIV. Or, cette nuit mon rêve m'amenait à parcourir les volumes de la bibliothèque où je découvrais un second exemplaire du Dictionnaire de la Mort, ravi de pouvoir donner satisfaction à Gala en la "débarrassant des miasmes" sans hypothéquer ma future recherche.

lundi 31 mars 2014

Lit et robinets.

Jeudi Frère appelle pour une livraison urgente. Je me rends à la ferme familiale de Chapelle en voiture, trouve la clef, compose son numéro. De Rome, il me guide à travers le stock de robinetterie entreposé dans le garage.
- A droite, le carton blanc, tu prends deux siduos, au-dessus une douchette, à gauche un mitigeur...
Ainsi de suite.
- Nous ne gagnons presque rien, mais il faut soigner les clients...
 J'emballe, porte au feutre l'adresse du dépanneur en sanitaire, descends à la poste de village, lave la voiture, reprend l'autoroute à Vaulruz, sors à Marly, m'arrête chez Ligne Roset et me balade parmi les canapés, les lits, les chaises. Un lit double me plaît, je fais ouvrir le nuancier. Le directeur accourt, prend l'affaire des mains de la vendeuse, me considère: pantalons de chantier, bottes, anorak, outils. - Le lit m'intéresse, je vais rappeler.
Vendredi, samedi, lundi. Je ne rappelle pas. Quelque part il m'a semblé voir un matelas de 160 cm. Dans l'un de nos bureaux ou à la cave, ou encore en France, chez moi. Or, il a disparu. Frère confirme: il l'a emporté dans son chalet.
Mercredi le directeur des meubles me relance. Je dis que je ne retrouve pas mon matelas, mais que je vais acheter ce lit.
- Lequel?
- Le plus cher.
Le directeur est satisfait. Moi aussi. Acquérir ainsi, sur un coup de tête, du matériel cher, m'a toujours satisfait. A l'inverse, vendre cher ce que je possède, m'a toujours déplu.

Personnalité

Souhaiter que nos amis acquiescent à nos opinions, confirment nos choix, embrassent nos convictions, rien de plus naturel. Et remettre en question l'amitié parce qu'ils ne le font pas le signe d'une personnalité mal affirmée.

Kaboul

Chez P., rencontre avec une femme élancée, au visage fin, à l'anglais irréprochable. Nous parlons de ceci et de cela, nous parlons de sport. Elle me détaille un accident du genou. Je finis par me croire médecin. Suis-je célibataire. Je contourne. Elle commence alors plusieurs phrases par "Avec mon mari...". De côté, quelqu'un me fait voir qu'elle me drague. J'y retourne. Elle part pour Kaboul, explique qu'elle sera reçue par le premier ministre, qu'elle visitera la zone protégée, que sa mission dure une semaine, que c'est une chance.
- Je me réjouis.
D'où il est facile de déduire qu'elle travaille pour une organisation internationale. Un moment je doute si elle parle de vacances ou de mission tant elle semble amusée à l'idée de se rendre dans ce pays en guerre. Je demande ce qu'elle y fera.
- Oh, juste voir!

Ombres

Pour la première fois au Guintzet, je n'ai plus accès lorsque je fixe de nuit le plafond de ma chambre, au langage volubile et changeant des lumières et des ombres que projettent sur leur passage les phares allumés des voitures, l'immeuble étant construit en retrait de la rue. Au squat de Roches, j'ai souvent fait le projet de capturer ces formes glissantes en les détourant au crayon. A six ans, dans ce gros HLM blanc des bords de la route du Lac à Préverenges, je me souviens que déjà je repoussais le sommeil afin de suivre leurs mouvements.

Crise

Deux boulangeries proches de l'immeuble de la rue Jean-Gambach. L'une rue du Jura. Clochette qui tinte, dame attentive, quelques mots échangés avec la commande du pain, et l'au revoir. L'autre place de la Gare. Alignement de jeunes filles pinces à la main désignant à n'en plus finir des clients enfilés et anxieux. Caisse enregistreuse qui crépite et faute de temps, de part et d'autre, formules convenues. Le XXème et le XXIème.

Lecture rapide

La lecture rapide ne permet ni de comprendre ni de voir. Elle ne fait que saisir. Différence que l'on retrouve entre se rafraîchir et boire.

Français

Sentiment de fuir d'une ville dans l'autre à mesure que celle-ci, devenue méconnaissable sous l'effet des transformations de toutes sortes, imposait la retraite.  Et ainsi je me retrouve à Fribourg, adossé à la Suisse-allemande, regardant devant moi Lausanne et Genève, ces lieux livrés aux étrangers, travailleurs, abrutis ou opportunistes, qui eux-même ont fui leurs villes natives, sachant que si je continue de reculer je serai placé hors du vivier natal de la langue.

Maçonnerie

Longuement observé sur l'île de Chang une guêpe maçonne qui bâtissait un nid contre l'une des parois du bungalow. Ayant aspiré de la glaise dans le marais, elle se posait sur son édifice, se carrait sur les pattes arrière puis faisant vibrer ses antennes crachait la pâte stockée dans son abdomen. La quantité délestée à chaque voyage était étonnante.

Detroit

Projet Detroit. Rédiger une Histoire intime du pétrole. Comment le fioul enferme met le corps pour le mettre en mouvement, créée la civilisation du moteur puis sur le déclin aboutit à une décarcération. Métaphore de l'accident et de l'extraction du blessé. En parallèle traiter de la question de l'art dans le vie, de son étouffement, de son retour. Inscrit depuis hier sur Couchsurfing, je regarde qui pourrait m'héberger au Michigan.

Appel

Une caméra de surveillance de la Ville filme mon immeuble et ma chambre pendant mon sommeil. J'appelle deux fois "maman!" et me réveille.

dimanche 30 mars 2014

easyJet

Croisé cet homme. Deux mètres, des bras et un cou, une tête massive. Il était là, à côté de moi , mais tout en le regardant, je ne le voyais pas. Il réagit le premier:
- Salut!
Et me remercie pour le livre et pour la dédicace Je cherche. Lui aurais-je envoyé le Tryptique?  Il me rappelle qu'il m'a fait parvenir son exemplaire d'easyjet par la libraire qui me recevait et que je l'ai signé.
Ce n'est pas nouveau: dès qu'il y a du monde autour de moi, je fais les choses par automatisme.
- Et ça marche?
- Oui, ça se vend bien. Il faut dire que c'est facile.
- Oui, mais c'est ce qu'il faut. C'est ce qu'on veut tous.
Me croira-t-on si je dis: pas moi?

Espace

Trois séances de combat après entraînements entre le lundi et le mercredi. le lendemain, au terme d'une sommeil difficile, je monte sur le vélo pour un travail de reconnaissance du réseau. Je me traîne. De poste en poste, je roule avec une peine augmentée, les côtes et les jambes endoloris par les coups. Et soudain, il me semble que la ville est immense, que les distances sont démultipliées, que je suis perdu dans l'espace.

Samedi

Samedi - je relève de soirée. Les enfants n'ont qu'un souhait, se tenir dans le préau derrière l'immeuble, y jouer. Le repas fini et court comme  sera le week-end - ils repartent pour Genève dimanche après-midi - nous partons tout de même en promenade. Centre-ville, escaliers, bords de la Sarine puis la route de la pisciculture dans les gorges du Gottéron. Luv et moi allons devant et parlons, Lucian et Aplo derrière, criant, sautant, escaladant. Il y a vingt ans, à l'occasion d'une réunion de travail, ma mère nous avait emmené sur le même chemin et sachant que nous habitions alors mon frère et moi à Genève, je me demande aujourd'hui pourquoi elle avait choisi cet endroit reculé. Depuis, j'ai emprunté trois fois la route, puis le sentier de forêt et son système de passerelles et de ponts. Cette-fois, j'annonce aux enfants que nous irons jusqu'au bout. A ma grande surprise, après une heure et demie de sentier nous sommes encore dans les gorges. Quand nous débouchons à la hauteur de Tafers, voici une ferme sur la rivière avec son enclos à vache et son paddock, lieu qui ne ressemble aucunement à celui dont je gardais l'image. Autre motif d'étonnement, la nature labyrinthique de cette promenade: le chemin grimpe sur les buttes, dévale, s'ouvre sur des précipices, s'éloigne et se rapproche du Gottéron. Ici et là, des pique-niqueurs allument des feux à l'abri d'une végétation humide et sauvage. Luv remarque que nous avons fait une marche similaire dans le Colorado. Enfin, lorsque nous rebroussons chemin surgit l'inévitable question du temps de retour. Je temporise, promet une glace puis m'aperçois un peu tard que mon frère m'a confié Lucian en précisant que blessé à la jambe il ne devait pas marcher.

Saveur

Comment expliquer aux enfants que l'intelligence, la culture, plus que tout, donnent au monde sa saveur et ouvrent à la vie? Le jeu des apparences est doué d'un telle force, qu'on se sent démuni.

Rideau

Conséquences dernières du démantèlement des régimes communistes par la guerre des monnaies orchestrées dans les officines américaines, la mercantilisation des comportements chez les ressortissants de ces sociétés assortie d'une crainte d'être soi-même. Deux exemples de la semaine dernière. Au Krav Maga, jeune femme blonde. Elle parle l'anglais.
- D'où viens-tu?
- D'Irlande.
Intuitivement, je pense: elle ment. Je la dirais Polonaise, peut-être Tchèque. Elle me retourne la question.
- Je suis Suisse.
Elle prend ma main et la place sur son sein.
Puis ce jeudi. Autre femme, celle-ci sans l'ombre d'un doute slave. En passant, je lui dis deux mots en forme de boutade. Elle demeure interdite, n'a pas compris. Je répète. Elle ne comprend pas.
- Quelle langue parles-tu?
Sur un ton offensé:
- Français bien sûr! Et espagnol, et italien...

Hodler

En ligne hier je misais sur une lithographie signée Hodler: sur fond de montagne, une femme en fichu dans une campagne abstraite. Le visage est anguleux, travaillé, à la fois recueilli et souffrant. J'annonce un prix, tient la position un moment, la perd, offre un nouveau prix, récupère la position, suis à nouveau dépassé. Chaque fois qu'un prix supérieur est annoncé, un compte à rebours de deux minutes s'enclenche durant lequel devra être placée la contre-enchère, et comme il se doit, à mesure que l'offre augmente, chacun revient à la lithographie, la regarde, l'apprécie. La nature figée des personnages de Hodler, synonyme de solitude, méditation ou angoisse, produit chez l'amateur un sentiment de vertige et c'est dans l'idée que je pourrai au bon vouloir revenir à ce personnage une fois que j'aurai accroché la lithographie dans mon bureau que je pousse la mise, mais, paradoxalement, à force d'ajouter du regard au regard par tranches de deux minutes, l'idée tombe: ayant considéré avec une telle attention la femme en fichu, je sens je l'ai intériorisée et que la possession de la lithographie n'apportera rien de plus. Je lâche l'enchère, l'autre client l'emporte.

L'homme européen

Des fouilles archéologiques récentes dans le Sud de l'Allemagne ont permis de reconstituer une flûte, laquelle autorise à former l'hypothèse selon laquelle l'avantage compétitif de l'homo sapiens sur le néandertalien serait dû à son accès au monde symbolique, à la fois en tant que schéma communicatif que comme rapport à la transcendance.

Moule

En début de nuit dans cette discothèque de Pérolles. La boule à facettes répand ses lumières sur le sol de la piste de danse, le passeur de disques s'ennuie sur le podium, quelques filles nubiles rient autour d'une table. Ambiance sombre. Comme si les stroboscopes, les néons, les notes, l'alcool ne parvenaient pas à lancer la soirée. Mais ce qui me frappe en cet instant, ce sont les propriétaires. Elle à qui je commande des bières le visage de marbre, debout derrière la bar, lui que je salue, accoudé au comptoir, le dos rond, perclus de soucis. Soit ils ruminent après une scène de ménage soit ils affrontent leur lot quotidien: faire recette de la folie programmée de leurs clients, métier qui très vite vous referme comme une moule.

Maisons

René Guénon, dans Symboles fondamentaux de la science sacrée, cité par Calaferte: "(...) c'est seulement par l'effet d'une profonde dégénérescence qu'on a pu en arriver à construire des maisons sans proposer rien d'autre que de répondre aux besoins purement matériels de leurs habitants, et que ceux-ci, de leur côté, ont pu se contenter de demeures conçues suivant des préoccupations aussi étroitement et bassement utilitaires(...)".

Musique

Belle langue que la nôtre à qui l'on doit des expressions aussi musicales que ce Dernier maximum glaciaire.

Barbes

Fondamentalement deux types de barbe. Celle de l'homme qui ne s'assume pas, celle de celui qui cherche à s'affirmer. Plus une troisième, la barbe d'artiste, libre, envahissante.

Communication

A Genève la semaine dernière où j'ai rendez-vous à l'hôpital avec une chargée de communication. Les accidentés et les malades discutent avec leur familles au soleil, la porte-tambour tourne, la cafétéria est bondée. A peine assis, mon collègue appelle:
- Mais enfin, que fais-tu, Madame Filatelli ne te trouve pas!
Je consulte ma montre.
- J'ai une minute d'avance.
- Appelle!
- Je n'ai qu'un numéro fixe, si elle me cherche dans le bâtiment...
- Elle t'attend à la cafétéria.
Je raccroche, j'en fais mon affaire. Une fois déballé, je place le cadre d'affichage que j'apporte sous le bras et le promène ostensiblement entre les tables. Le personnel et les patients se retournent, me fixent. Je souris. Quand ils baissent les yeux, je passe mon chemin. En même temps j'essaie de définir le profil d'une chargée de communication de l'Hôpital. Age moyen, soignée, et dans ce cas, Italienne. Je m'avance vers une femme:
- Madame Filatelli?
Ce n'est pas elle. J'appelle le fixe.
- Ah, vous êtes à la cafétéria! J'arrive.
Heure exacte du rendez-vous; à l'évidence, elle n'est pas encore descendue et, dès fois que je fasse faux bond, à pris les devants et appeler mon collègue .
La voici. Belle femme, droite et rapide, cheveux courts, peau mate, l'accent italien plein de charme.
- Allons-y!
Je ramasse en vitesse mon matériel et la suit dans les couloirs. Tout en marchent et saluant des collègues, elle ma parle de son projet, me pose des questions, dit où nous allons: voir les ascenseurs.
- Celui-là, et ces deux autres.
La porte de l'ascenseur s'ouvre, des médecins, du personnel, des malades sortent, d'autres s'engouffrent.
- Nous aimerions placer des cadres d'affichage dans ces ascenseurs.
Il me semble voir des cadres.
- Oui, là où sont les cadres.
- Des cadres de ce type?
- Les mêmes.
- Vous permettez?
J'entre dans l'ascenseur, elle me suit. La porte ferme, je me tiens dans le fond, devant les cadres et compte jusqu'à sept - après tout je suis l'expert en cadres et un expert cela réfléchit.
- Oui, vous avez raison, ils sont en mauvais état.
- N'est-ce pas?
(En fait, pas du tout).
- Voulez-vous voir les autres ascenseurs? Il y en a six ici et trois en bas, nous allons descendre.
Nous voici dans les souterrains. Plus de malades. Un mort emballé dans un drap qu'on pousse sur son chariot, des infirmières à la pause, des hommes en bleu, d'autres en vert.
Mêmes cages d'ascenseur, même cadres d'affichage, en bon état, vides. Je continue de réfléchir, esquisse des solutions, écoute Madame Filatelli, laquelle marche toujours devant moi, évoquer les problèmes de communication, d'autorisation, de secrétariat, de départements. Je demande son numéro de téléphone portable. Elle pianote sur son appareil, s'excuse, ne le trouve pas, croit se souvenir, a oublié. Je rempoche mon carnet.
- Laissez, je trouverai.
Avant que nous ne passions la porte-tambour qui donne sur l'extérieur, je fais une proposition. Elle ne corrige pas et il n'y a pas lieu, je viens de dire ce qu'elle veut entendre. Résultat: sur le principe, elle est d'accord.
- Au revoir!
Or, sur vingt mètres nous marchons dans la même direction. Elle à grands pas, l'air sérieux.
- Votre journée est finie?
- Oh, non, pas du tout! Les bureaux de la communication sont plus haut, sur Florissant.
Puis je m'écarte pour aller prendre mon vélo. Alors sur un ton définitif, contente que tout rentre dans l'ordre.
- Au revoir!