samedi 1 mars 2014

Etat

Au bout de dix ans d'un chaos administratif sans nom dans la gestion de mon dossier fiscal ayant entraîné des frais arbitrairement mis à ma charge, j'ai saisi l'an dernier un fiduciaire, l'ai payé, me suis acquitté d'un droit de dépôt et j'ai enfin déposé un argumentaire complet prouvant que la gabegie de l'Etat de Genève assortie de l'incompétence de fonctionnaires aux noms exotiques qui ont autant de rigueur que leurs sociétés d'origine méritaient réparation pour tort moral (blocage des mes comptes, dénonciation pénale auprès de mes partenaires de travail, etc.) et financier. Or, par le courrier ce matin, je reçois une lettre non-recommandée m'indiquant que suite à mon recours auprès du Tribunal administratif l'incident et clos et que je n'ai qu'à signer le document ici joint puis à payer l'ensemble des frais qui me seront bientôt signifiés. Ainsi est-il prouvée que la malhonnêteté de l'Etat, loin d'être une contingence, est une méthode de gestion.

Libres chats de Fribourg

Sous le parking de l'hôpital des Bourgeois, en plein centre de Fribourg, cet aplat d'herbe que borde un taillis. Pendant deux ans, alors que nous vivions rue du Criblet, je l'avais sous  les yeux et, comme il est naturel dans un appartement qui offre autant d'espace qu'une boîte à chaussures de chercher l'échappée, je le regardais souvent et longtemps. Or, il avait cette particularité d'être visité par des chats, au moins deux, l'un au poil roux et à son heure, chaque jour, venait une vielle dame une platée à la main, qu'elle déposait devant le taillis. De retour de la Basse-ville tout-à-l'heure, je traverse ce lieu avec les enfants quand un panneau nouvellement installée attire notre attention: "ce parc abrite des chats retournés à l'état sauvage. Les nourrir pourrait avoir des conséquences gaves pour leur santé. Toute dénonciation peut aboutir à une amende."

Miel

J'aime ce paysan  de la Broye qui sur la marché de Fribourg, alors que je lui demande comment est son miel, me répond sur un ton désarmant de sincérité:
- Mais enfin, il est excellent!
Et en effet, comment ne le serait-il pas? Ce sont ses abeilles, la ruche est installée dans son pré et il ne fabrique que quelques pots.
Mais ce que je voulais dire est: votre miel est-il doux ou corsé?

Bonheur des enfants

A l'heure de s'endormir, bonheur d'entendre les enfants jouer si bien et avec une telle joie dans leur chambre ramenée au noir.

Voler

Glisser et voler sont les deux activités que je pratique en rêve. La glisse est imputable aux années de skate, pour ce qui est du vol, cela relève peut-être du vœu, de l'espoir. Et d'ailleurs, plutôt que voler ou encore planer, je nage en l'air, ramenant les bras contre les côtes dans un mouvement cadencé de brasse, ce qui indiquerait que l'espoir ainsi réalisé dans le rêve emporte avec lui une critique exprimée ici sous la forme d'un liberté relative qui sans cesse doit être soutenue par un effort physique.

Liberté

La liberté fatalement est solitude. Elle est donc à la fois nécessaire à la société qui ne saurait se penser sans ce repère opposé et position rarement occupée en ce qu'elle est marquée du risque de rupture avec soi par la perte de la référence tout aussi nécessaire à la société.

jeudi 27 février 2014

Culottes

A mon retour de Bangkok, je trouve dans les publicités qui sont accumulées sur la table de la cuisine une annonce pour une paire de culottes. Vendues CHF 39,90, elles sont en promotion à CHF 29,90. Or, la veille, rue Rambuttri, j'ai payé cette même paire CHF 3.- Une fois déduit la somme qui revient à la marchande, le transport et quelques frais généraux, on établira intuitivement le coût de production d'une culotte à CHF 1.- , ce qui fournit une explication utile des mécanismes sociaux de la Suisse et de la Thaïlande. L'adulte suisse travaille à la création d'un pouvoir d'achat qui lui permet d'acheter en quantité des biens coûteux (voiture, frigorifiques, bateaux, skis, téléviseurs...) qu'il stocke dans un espace privé (appartement, maison ou les deux à la fois) et garantit la durée par un surcroît de travail ce qui aboutit à une posture paradoxale: il passe l'essentiel de son temps hors de  l'espace privé et, tendanciellement, plus il rend cet espace accueillant, mois il en profite. Au contraire, le Thaï passe quinze heures quotidiennes dans la rue, avec les siens, fournissant à son travail une énergie qui relève plus de l'activité sociable que de l'effort réel et le bénéfice de ce travail a essentiellement pour fonction de lui assurer l'énergie de rester quinze heures parmi les siens (soupe, riz, fruits, habits). Par ailleurs, lorsqu'il retourne chez lui, dans son espace privé, celui-ci étant inconfortable, partagé, le Thaïe ne fait qu'y puiser l'énergie (sommeil) qui lui permet de retourner dans la rue. Malgré tout ce que cette opposition a de caricatural (il existe en Thaïlande une importante bourgeoisie dont le modèle est occidentale, des Chinois qui...), elle montre que l'idéal d'une existence selon la philosophie, si l'on entend par là qu'elle s'organise d'après les grecs post-socratiques entre des amis devisant du monde, est beaucoup mieux réalisé en Thaïlande que dans notre pays.

Ethique

Plus que jamais partisan de la morale et détracteur de l'éthique. Cette première, individuelle, construite en toute rigueur et mise à l'épreuve de l'existence, mais extensible au groupe, s'adosse nécessairement à une métaphysique ou par défaut (ce qui est fatal depuis Kant) sur une théorie de la valeur, alors que cette deuxième, instrument de promotion du vivre ensemble, épousant les contours fluctuant de la vie des sociétés, aboutit à une pragmatique, ce qui dit assez les raisons historiques de son adoption et de sa propagande dans le cercle des pays de tradition anglo-saxonne. In fine l'éthique se réduit à un fonctionnalisme. En cela elle est la caution morale du capitalisme le plus dévoyé.

Feux de la rampe

Julia Kristeva sur l'identité européenne. Femme de pouvoir qui brasse de grands problèmes avec de petites mains. L'exigence de se tenir toute l'année sous les feux de la rampe contraint ce type de caractère à glaner ses thèmes d'écriture au hasard de l'actualité. Ses consœurs, qui à son exemple sont présentées par les journalistes (ce qu'elles sont en réalité) moyennant une série de titres ronflants (Julia Kristeva... vous êtes écrivain, artistes, psychanalyste, philosophe... historienne) ont noms: Laure Adler, Elisabeth Roudinesco, Vibiane Forrester.

Secours

Les réverbères noirs éclairaient la rue de courts halos et seuls les enfants les plus rapides, coureurs de fond ou montés sur roulettes, profitaient de ces réserves de nuit pour reconcentrer leurs esprits à la dérive.

Cuisine

Il y a deux ans... peut-être trois, bref, il y a longtemps, je reçois un mail d'un inconnu qui sollicite un texte en vue de la publication d'un livre. Son idée est de soumettre aux auteurs invités, ce sont là ses termes, dix mots dont ils s'inspireront librement. J'envoie un texte de deux pages puis j'oublie l'affaire. Quelques six mois plus tard, des nouvelles: des cinquante-sept auteurs qui participeront au livre, certains ont pris du retard, le délai de parution doit être différé. Six nouveaux mois s'écoulent. Le projet change. Plus de réunion d'un week-end à Romainmôtier, "pour mieux se connaître", car "ce serait sympathique", mais sur l'essentiel, le projet tient : les auteurs se sont emparés des mots et travaillent à leurs textes. Et ainsi de suite. A l'occasion d'un nouveau message, des mois plus tard, je suggère à l'organisateur de presser les auteurs sans quoi rien, jamais, ne verra le jour. Ce qu'il fait. Un garçon roboratif à qui je donne, sans plus y réfléchir, dix-huit ans, et au plus vingt-cinq. Soudain le rythme s'accélère. Il s'agit maintenant de prendre date pour une rencontre. Par la même occasion, j'apprends qu'il n'y a plus que quatorze écrivains en lisse, les autres n'ayant jamais donné leur réponse. A quoi cette rencontre va-t-elle servir? A nous présenter le livre? Non, à discuter. De quoi? Sans plus, discuter. Soit. Mais la date proposée ne convient pas à Jocelyne. Le mieux sera de soumettre un calendrier en ligne. Première tentative. Suivie d'un échec. Nouvelle tentative. Hormis un écrivain qui ne donne plus signe de vie, les autres ont répondu présent. C'est ainsi que je me retrouve, entre deux trains, un jour qui ne me convient pas, à Lausanne, dans un appartement, en soirée, chez un homme barbu et gentil, à l'heure dite, avec six autres personnes, dont une seule m'est connue, une genevoise, auteur dramatique.
- La septième n'a toujours pas réagi... je crois que je vais supprimer son texte, dit l'hôte en me guidant à travers des couloirs qui ressemblent fort à une brocante Emmaüs.
De mon sac, je tire des boîtes de bière, qu'il prend et dépose au sol, près du radiateur. Poignées de main aux écrivains tandis que le monsieur barbu, et, j'oubliais, chevelu, cherche une chaise. Il ne va pas la chercher, il la cherche. Lorsqu'il reparaît, la conversation est relancée. Elle porte sur la pagination, les fameux dix mots et le projet de tournée de lectures.
- Dans toute la Suisse, précise un Valaisan poète.
L'hôte me glisse une chaise sous les fesses, m'encourage à me servir d'olives et de fromage en barquette, et... y a-t-il un couteau quelque part? Puis il enchaîne sur la question du financement.
- Combien chacun peut-il mettre?
D'où j'en conclus que nous ne verrons pas le livre ce soir.
- Mais, annonce le barbu à cheveux, j'ai la maquette!
Et de récupérer dans le creux du canapé un ordinateur portable maquillé d'autocollants.
- Hélas il ne marche pas bien, donc on peut pas tout voir, mais ça vous donnera au moins une idée.
Ma réaction ne se fait pas attendre: je peux tenir le temps de finir les bières que j'ai apportées. D'ailleurs les gens autour de la table sont agréables. La conversation, elle, l'est moins: discuter chiffres, tirage, prises de contacts avec des tenanciers de bistrots qui aiment l'art et la lecture...
J'annonce:
- Payer, je veux bien, mais faire, non. Je ne fais rien. D'ailleurs, pour ce qui est des lectures, j'ai les plus grands doutes. Comme vous savez, cela n'intéresse personne.
Aussitôt, tout le monde de se récrier. En une phrase, j'ai fait l'unanimité contre moi. Et chacun de citer des moments exceptionnels de lecture, des publiques passionnés, captifs. On croit entendre parler d'un concert des U2 sur le tournée Josuah Tree.
Mais il faut interrompre la séance (c'est donc une séance), car l'homme barbu a préparé à manger. En effet, il apporte une casserole large et haute, y plante une louche, distribue du pain et des assiettes.
- Qu'est ce que c'est?
- Ah, ah! Une recette de ma composition, du Vietnamien avec des épices égyptiennes et des carottes, il y a aussi de la viande.
Un peu désarçonnés, les écrivains se servent, et mangent, et ne disent rien, et mangent encore, puis la conversation reprend, dans les mêmes termes, argent, ordinateur cassé, et des bouteilles de vin tournent et ma bière est chaude.
- Chacun pourrait trouver un endroit où organiser une lecture dans sa ville puisque nous sommes de... Lausanne, Sion...Genève et toi...(il s'agit de moi), de Fribourg.
Comme j'ai une pomme de terre grecque dans la bouche, je hoche la tête et on m'attribue l'organisation de la soirée de Fribourg au cours de laquelle chaque auteur fera "entendre" son texte. Plus tard, j'obtiens l'horaire des trains et descend à grands pas l'avenue de la gare suivi de la dramaturge genevoise, ce qui lui permet entre autres choses de me dire qu'elle ne sait pas au juste ce qu'elle pense de moi, que "parfois elle me déteste et que parfois elle est tout à fait d'accord", ce que,  sans ironie, je comprends.
Fin de la première partie.
Et me voici à Krampong Thom, la semaine dernière, dans le Nord du Cambodge, sous un ventilateur, occupé à connecter ma tablette au réseau wi-fi de l'hôtel. J'y trouve un message concernant le livre en projet intitulé: dernière relecture de vos textes avant le bon à tirer. Surpris j'ouvre la version numérique du livre et y trouve six textes de longueur variable et pour mieux dire, très variable et de style encore plus variable: de la poésie sonore, de la fiction, de l'Oulipo, de la poésie chansonnière... il n'y manque que le théâtre. Je pointe sur mon texte: il est rempli de coquilles. Tant bien que mal, je fais savoir que publier le livre sous cette forme c'est aller au fiasco. J'ajoute que je ne peux corriger valablement mon texte sur le tablette, par trente-quatre degrés, sou un ventilateur, avec une connexion qui tombe et un clavier flottant. A l'autre bout de la planète, l'homme barbu et lausannois me répond que c'est un peu tard pour communiquer ces remarques au groupe. Sur quoi j'insiste dans l'intérêt du projet sur le manque d'homogénéité des contributions. Cela, fais-je savoir, ne s'appelle pas un livre mais une addition de textes. La réaction est plus sèche. De toute évidence, j'ai vexé le responsable du projet. Je m'explique, je cherche des formules que je ne trouve pas, veux arrondir les angles, abandonne, précise: dans cette forme, imprimer le texte est insensé. Les livres vont vous restez sur les bras. Plus de nouvelles. J'envoie donc une dernier message: merci de retirer mon texte. Et là je repense à cette soupe pleine d'excellents ingrédients que nous a servie l'homme barbu dans son appartement. Si c'est ainsi que l'on faisait de la cuisine, par hasard, étant tous cuisiniers, nous n'aurions pas besoin de cuisiniers chevronnés.

Bureau

Jamais je n'entre dans ton bureau en ton absence, me dit Gala, il contient trop de choses inquiétantes.

Accident

Le Christ ressuscite.
Mais, ensuite, il quitte la Terre.
L'Eternité n'est pas, ne peut être, liée à cet état terrestre.
L'Eternité est un état d'Esprit.
Cette note pénétrante, que l'on pourrait aussi nommer, une façon d'aller à l'évidence (langage auquel il faudrait accorder dans une typologie un caractère proprement religieux) se trouve dans les Carnets XV de Calaferte (Dimensions). La conception d'une éternité comme prorogation indéfinie de l'espace et du temps heurtant les esprits éduqués, le retour à la vie est lu comme métaphore et en effet, chacun peut faire l'expérience de l'horreur que signifie la représentation d'un espace et d'un temps qui se succèdent à eux-mêmes sans fin. Mais admis, comme le fait Calaferte, que l'état terrestre et l'éternité sont incompatibles, nous aboutissons à cette conséquence paradoxale que l'éternité est la mort. Le corps qui est espace et temps et l'esprit qui est conscience d'espace et de temps une fois refusés, il reste la mort. De sorte que la vie n'est qu'un accident.

Téléphone

Exception faite de l'appel passé aux enfants hier, voici trente-cinq jours que je n'ai plus fait usage d'un téléphone. Rien de plus agréable. N'était-ce le travail qui m'impose d'être atteignable j'y renoncerai définitivement et pour mon plus grand bonheur.

Brutalité

A l'inverse, je n'ai été heurté que trois fois par le comportement des touristes. Une fois dans un restaurant à Siem Reap où une tablée d'Américains s'agitait grossièrement sous l'effet de l'excitation. Ajoutons, en toute innocence, c'est-à-dire sans animosité. Les Américains parlent fort et remuent pour se sentir exister, trait de caractère propre aux colons qu'ils furent et aux occupants qu'ils sont devenus d'un territoire vaste et vide. Les autres fois de la part d'Israéliens. Leur manque d'assurance est tel qu'ils transforment tout geste et parole en un signe d'agressivité. Le cas de l'Israélien qui explique avec morgue à un vendeur abasourdi que son prix est trop élevé et que jamais il ne le payera alors que ce dernier n'a encore articulé aucun prix et que l'Israélien n'a nullement l'intention de se porter acquéreur est connu, l'autre moins; c'est l'après-midi, il fait chaud, des étrangers de différents pays, certains en famille, boivent ou grignotent sur une grande terrasse à couvert. Arrive un jeune couple. Lui arrache la carte des mains du serveur, plutôt que de la consulter il demande ce qu'il y a, plutôt que d'écouter la réponse du serveur dit ce qu'il veut, puis ayant dit, précise qu'il veut que ce soit bien cuisiné, bien servi, le tout sur le ton du caporal dans l'exercice de la donnée d'ordres. Vient le tour de la compagne dont on attendrait plus de retenue. Eh non, elle aussi beugle. Le serveur, un transsexuel épais qui navigue entre les tables avec nonchalance, va répéter la commande en cuisine. Alors, face à face, comme des soldats qui préparent une attaque dans l'ombre d'un char d'assaut, l'homme et la femme entament une conversation. Ils ouvrent grand la bouche, les deux à la fois, et crient. De l'environnement, ils n'ont aucune notion ou alors strictement physique: il y a des humains à quelques mètres, ici et là, mais pour l'instant ils ne présentent pas de danger. Plus tard, lorsque les plats sont apportés, chaque geste sera l'occasion de renverser quelque chose, la salière, le saucier, la bouteille. Une telle brutalité est une sorte d'échec de l'esprit. Elle n'est pas rassurante en ce qui concerne l'avenir de la société israélienne. Survivre n'est pas tout.

Savoir-vivre

Durant ce séjour au Cambodge puis en Thaïlande, une nouvelle fois conquis par le savoir-vivre spontané de ces peuples. Certains m'opposent qu'il n'y a là que modestie. Cette façon de s'inscrire dans le monde est l'apanage de la pauvreté, prétendent-ils, et disparaîtra avec elle - j'en doute. D'abord, jamais je n'ai de façon aussi régulière, dans aucun autre pays sinon l'Indonésie, lui-même appartenant à la même zone géographique si ce n'est à la même religion, rencontré cette excellente attitude. Ensuite, c'est aller un peu vite en besogne que de déclarer la Thaïlande pays pauvre. Je miserai plutôt sur une explication indiquant la conservation au sein du capitalisme d'une culture religieuse ritualisée qui ordonne avec réussite la sphère du spirituel et cela non pas sur une base abstraite, mais dans la perspective d'un usage quotidien du monde. 

Rendez-vous

Si j'avais à donner rendez-vous dans Khao San Road, sans même préciser si je suis femme ou homme, je dirais: c'est facile, je ne suis ni tatoué ni Thaï!

mercredi 26 février 2014

Antiterrorisme

L'antiterrorisme comme mode de gouvernement succédant à la guerre froide devait être validé par un événement objectif et traumatisant. Les conseillers de la famille Bush ont mis sur pied l'opération du 11 septembre 2001.

Efforts

Lorsque je présente, content de moi parce que c'est le fruit d'un long effort, une idée originale et que je m'efforce d'en tracer les contours, Gala:
- C'est ce que j'ai toujours pensé.

Eloges

En France comme en Suisse, multiplication des articles et des enregistrements radios sur easyJet, et tous élogieux. Autant de journalistes qui - à la parution de l'essai - jureront ne jamais avoir prêté la moindre attention à ce que j'écris.

Enfants

M'apercevant au téléphone que mes enfants entrent dans cet âge où le père ne sait plus que dire et qu'il lui faudra, jusqu'à ce qu'il soit à nouveau réuni à eux dans le monde des adultes, les aimer en silence.

Supermarché

Arrivé à Fribourg en matinée. Rues vides, ciel pluvieux, armoires vides. Je vais au supermarché. Je déteste cela, mais Gala vient de prendre l'avion, elle est fatiguée. Choc lorsque la porte coulissante s'ouvre sur les victuailles exposées. Est-ce un cimetière ou un musée d'art contemporain?

Train

Petite fille dans le train Genève-Fribourg qui demande à ses parents:
- Est-ce qu'il peut reculer?

Plaisir

Plaisir de recopier ceci: c'est par la parole que le monde progresse.

Amis

Fatigué des inconséquences de Gala, pris de colère et donc fermé, je m'aperçois soudain que je suis assis dans cet salle d’embarquement d'Abou Dabi à deux sièges de mes amis Marc et Dinala. Aussitôt je me lève et file.

Musulmans

Dans les couloirs de l'aéroport d'Abou Dabi, à 2h30 du matin, des centaines de chaperons bleus portant des bavettes. Ce sont des pratiquantes musulmanes. Leurs hommes portent le galurin javanais. Ces derniers m'arrivent à l'aisselle et guident chacun trois ou quatre épouses qui elles mêmes leur arrivent à l'aisselle. Ces pauvres Indonésiens dont la gentillesse n'est pas à démontrer sont perdus. J'imagine qu'ils ont gratté les fonds de tiroir pour venir jusqu'ici faire révérence devant une star inconnue de l'Islam dont les autorités religieuses ont réussi à vendre la réputation. Et comme les Emiriens ont tout ce qu'il faut posséder (des supermarchés, des voitures, des montagnes russes et des patinoires) et un énorme complexe, ils hurlent sur ce troupeau affolé afin de le diriger vers la porte de sortie et l'avion.
- Go now!
Un paquet de femmes remue.
- This way!
Les chaperons bleus forment un banc et contourne une colonne de béton publicitaire Total.
- Run! Run!
Les hommes à galurin se retournent. Soudain, ils ont compris et répètent pour que cela s'imprime dans la mémoire et déclenche l'action:
- Run, run...
Alors, ensemble, chaperons et chaperonnés courent vers la porte en s'encourageant:
- Run! Run!

Signature

A l'hôtel, aux douanes, à la banque, étonnement admiratif lorsque je signe un papier. Le préposé va parfois jusqu'à appeler ses collègues pour leur montrer ma calligraphie. Il arrive qu'on me félicite. Et cela, même en Suisse. De mon côté, je m'étonne que des employés dont l'expertise consiste à exiger chaque jour des milliers de signatures puissent encore, sous l'effet de la surprise, échapper au régime mécanique de leur travail.

Zschokke

De ces Courriers de Berlin que vient de publier en français Matthias Zschokke, je retiens qu'"il n'y a rien à dire", qu'"au fond, personne n 'a rien à dire". S'il s'agit de littérature, je veux bien. Hélas, il ajoute : "Je crois que seule une minorité a quelque chose à dire".

Votre femme

Aéroport de Suvarnabhumi. A l'enregistrement, l'hôtesse thaïe demande où est ma femme.
- Je ne sais pas.
Ce qui la fait rire. Pas moi. Elle retourne mon passeport sur le scanner, le bagagiste étiquette mon sac. L'hôtesse regarde par-dessus mon épaule. Pas de femme. Je lui dis de continuer la procédure. Elle rit. Pour ne pas mettre dans l'embarras, je fais de même, puis me dirige vers les douanes. Une heure passe. Assis en galerie, je surveille dans le reflet des vitres de plafond la position des passagers en attente d'embarquement un étage plus bas, quelques 400 personnes, afin de les rejoindre lorsque l'accès à l'appareil sera ouvert. Soudain j'entends Gala. En Anglais, elle prononce des mots tels que "Krav Maga", "boxing" et "my husband". Elle est accompagnée d'un homme au physique de gentil tueur vêtu à la façon neutre des membres du service de sécurité rapproché d'Obama. Les voici à ma hauteur.
- Tiens, dit Gala sans me saluer alors que je ne l'ai pas vue de trois jours, je vais te présenter... Ce monsieur organise des camps d'entraînement à Bagdad...
Je ramasse mon sac et m'en vais. Gala se fige. Elle continue un instant d'entretenir le gentil tueur, puis celui-ci, gêné, poursuit son chemin en direction de la salle d'attente. A bord de l'avion, je suis assis à côté de Gala: l'hôtesse thaïe, toute dévouée, a cru bien faire. A Abu Dhabi, je quitte l'appareil seul.

Taximètre

Mr. Padet Homraruen, mon chauffeur de taxi, avance de cinquante mètres en 1h10, temps vérifié sur l'horloge à l'effigie du roi qui occupe le tableau de bord de la Toyota. La rue dans laquelle nous sommes bloqués aboutit au canal, là il bifurquera à droite pour passer un pont et rejoindre la voie rapide. Or, rien ne bouge. Y a-t-il un accident? Geste vague de la main. Plusieurs fois, j'hésite à continuer à pied, mais alors, il se pourrait que je ne trouve plus de taxi. Et s'il m'amenait à la station du métro aérien Makkasan? Geste vague de la main. Mr. Padet Homraruen a raison: dans l'immédiat, il ne peut m'amener nulle part. Il y a bien une piste roulante sur la gauche, mais elle est en sens inverse et des bus la parcourent à grande vitesse. Les motards qui s'y engagent risquent leur vie. En voiture, cela relèverait du suicide. Trois quart d'heures s'écoulent. J'ai l'estomac noué. Me voici bloqué à trente kilomètres de l'aéroport. Je ne cesse de consulter ma montre et me livre à de savants calculs, supputant le franchissement des obstacles pour rejoindre la porte d'embarquement. Le chauffeur m'observe à la dérobée. Son visage s'affiche dans le rétroviseur central. Sur la carte d'identité professionnelle, Mr. Padet Homraruen est un jeune homme de trente ans aux joues rondes aux yeux pleins; dans le rétroviseur, c'est un vieil homme aux traits hâves, aux yeux liquéfiés.

Littérature

La littérature, ce n'est pas ce monde composé d'écrivains, de critiques, de professeurs et de lecteurs qui échangent des opinions et débattent du goût, mais un écrivain sur mil qui écrit un livre dont la découverte vaut évidence quant à une définition de la littérature; et je dis cela, convaincu de n'être pas l'auteur de ce livre.

mardi 25 février 2014

Bangkok shutdown

Devant Democracy Monument, des voitures retournées, des barricades. Les militaires tiennent le pont du canal et les abords du palais, plus loin commence le territoire des manifestants. J'entre sous leur tente. La plupart sont couchés et suivent sur écran géant la retransmission du discours de leur leader, Suthep Thaugsuban. En trente ans, je n'ai jamais vu le quartier de Bamglamphoo aussi calme. Le flot des voitures, camions et bus a été remplacé par des tentes de militants, des postes d'infirmerie, des étalages de fruits et des cuisines de plein air. Les barricades condamnent certains passages et je me demande si je vais pouvoir prendre le bateau sur le klong. Or, il est là, amarré, rempli de moines en tuniques oranges. L'équipage casqué (pour éviter de se cogner au passage des ponts) est prêt au départ. Mais une surprise m'attend: lorsque je sors à Praturam, je m'aperçois que tout le quartier du Siam center en direction de Lumphini est bloqué. Des campements improvisés occupent le milieu de la chaussée. Les troupes grandissent à mesure que j'avance vers le bas de Sukhumvit. Au croisement, sur une scène digne des Rolling Stones un chanteur de pop thaïe hurle devant un public absent. Le volume est tel que je dois me boucher les oreilles. Deux militants agitent des drapeaux géants devant les centres commerciaux honnis pour leur prétendue appartenance au clan des Shinawatra, le Siam et le World Zen. Plus avant, voici les quartiers généraux du mouvement anti-vote. Des dizaines de milliers de tentes transparentes dans lesquelles dorment, cousent et mangent les opposants. L'avenue Rama I est occupée sur dix kilomètres. Dans l'ombre du métro aérien est apparue une ville provisoire, mais surtout une économie. Chaque militant a crée un stand et vend T-shirts contestataires, bracelets, autocollants. Que tout mouvement implique une prise d'identité et une propagande, cela va de soi, mais le phénomène est autrement plus large: on trouve aussi des robes, des sacs à main, des clubs de golf, des chiots, des salons entiers faits de toile de camouflage, des tableaux... objets qui circulent parmi les manifestants: les tableaux décorent les tentes, des restaurants s'ouvrent, et des bars, des glaciers... Sous une pile du métro, un jeune vend des tasers, des gants renforcés, des cagoules, des couteaux et des matraques. Tout le monde sourit, vous remercie d'être là. Au checkpoint, pour éviter des attentats comme celui qui a tué deux enfants hier à Trat, les services d'ordre improvisés fouillent les sacs en s'excusant, visiblement dépassés par la tournure des événements. Quand je quitte la zone, nouveaux fortins militaires camouflés. Les soldats portent le gilet pare-balle. J'apprends que la première ministre Yingluck vient de déclarer l'état d'urgence et de confier le dispositif au commandant Panlop Pinmanee, partisan réputé de la répression. De retour vers Democracy Monument, des japonais se photographient devant les voitures brûlées.

lundi 24 février 2014

Khao San

A Khao San à 5h30 du matin dans un bar improvisé à même la rue avec une Lesbienne de Birmingham qui ressemble à Bob l'éponge. Son père homosexuel est tombé malade à l'automne, puis sa maison s'est effondrée. La fille n'a pas osé le lui annoncer.
- Cela l'aurait tué.
Son état de santé se dégradant, le père a souhaité être rapatrié dans le Nord de la Thaïlande où vit son ami. La fille l'y conduit puis rentre en Angleterre où elle a avec sa partenaire une gamine de cinq ans.
- Peu après il est mort.
Très émue, elle avoue qu'elle ne peut pas tout dire. Elle est en route pour Chang Mai. D'ailleurs elle se lève, embrasse amoureusement la fille avec qui elle est venue et part prendre son avion. Celle qui reste a de grands yeux alcooliques et un air innocent. Elle est d'origine grecque, mais son père a fuit le pays à l'époque des Colonels. Elle est née en Egypte et a grandi au Canada.
- Mon grand-père n'a cessé de me répéter que nous étions des Grecs, mais je suis déjà allé vingt fois en Grèce et je n'y trouve toujours pas mon compte.
A son tour de se lever (il faut dire qu'il y a bien six heures que nous sommes là). Il faut qu'elle dorme car elle a son avion à midi.
- Je vais en Corée.
- Ah! Et comment est-ce?
- Terrible! D'un triste... Ces gens sont de plomb, la vie est dure.
- Mais alors pourquoi visiter le pays.
- Je ne visite pas, j'y habite. Depuis sept ans... Je me demande bien pourquoi!

L'indien

Chaque fois que je mets le nez dehors l'indien à turban et barbe de père Noël :
- You are a lucky man...
Alors que je m'en vais, il me fixe comme si j'étais une apparition.
- ...you know why?
Je n'ai jamais su la suite, mais lorsqu'il n'est pas devant l'hôtel, on le trouve sur un minuscule tabouret poussé au fond de la ruelle en impasse occupé à dire ses secrets au client qu'il a ramassé.

Touich

La veille du retour en Thaïlande, chez Touich, ancien sniper de la légion française qui a installé son restaurant dans les faubourgs de Siem Reap. Les chauffeurs de tuks tuks ne connaissent pas. Je leur indique un temple, puis fais des signes pour expliquer que nous voulons aller derrière. Ils m'expliquent que derrière le temple, il n'y a rien. Et en effet, toute personne quelque peu inquiète ou sans persévérance, au moment de contourner le temple pour s'engager dans le noir renoncerait. Le chemin, défoncé et sans éclairage, donne sur des champs, bifurque à angle droit, puis il faut encore rouler une centaine de mètres pour apercevoir la lanterne suspendue au vieux banian. D'ailleurs, nous explique Touich, à la saison des pluies les clients se présentent avec de la boue jusqu'aux genoux.
- Mais la route ne m'appartient pas et d'ici à ce que le gouvernement s'y intéresse...
Ses pères et mères tués par les Kmhers de Pol Pot, Touich a été adopté en France puis il est devenu l'un des sept meilleurs tireurs du pays. Aujourd'hui l'ancien assassin du gouvernement loge, entretient et forme des jeunes au métier de la restauration.
- Le soir, mes enfants apprennent l'hôtellerie et la journée ils vont à l'école.
Je lui désigne le garçon qui se tient derrière le bar, la fille qui apporte des pièces de boeuf rôties.
- Oh, non, eux sont des professeurs, les autres sont allés se coucher. Il y en a dix-sept, pour l'essentiel, des enfants des rues.