samedi 22 février 2014

Avenir

Quand je ressusciterai, je ferai du hardcore.

BKK

Cette nuit, retour à Bangkok, l'une des villes les plus fascinantes au monde.

Siem Reap

Siem Reap (Angkor) est une catastrophe et une honte. Je ne crois pas aux philosophies de l'histoire qui décrivent des cycles dont les formes pourraient être, eu égard à la connaissance du passé, anticipées, mais quant à l'obtention et à la perte subséquente des énergies, nul doute que de tels cycles soient repérables et nous sommes aujourd'hui, nous civilisation occidentale, dans une phase de perte vertigineuse de nos énergies et, de ce point de vue, aucune destination touristique en pays pauvre nous renvoie, mieux que Siem Reap, l'image de notre dégénérescence. Nous sommes gras, abrutis, grégaires, vieillissants (y compris les jeunes) et affreusement riches. Et je doute que nous sachions qui nous sommes. Quant à savoir qui sont les gens qui habitent le Cambodge, personne ne s'en soucie. De leur côté les indigènes aimeraient prendre modèle sur ce que nous sommes mais, heureusement, ils n'en ont pas les moyens: imiter un tel état, fruit d'un long processus, ne se fait pas en un tournemain. Les Africains et les Arabes immigrés en Europe y réussissent parce que toute la société leur vient en aide. Pour en finir avec cette ville de Siem Reap, je m'étonne qu'on y déplace des millions de touristes européens alors qu'il serait facile de reproduire les deux temples d'Angkor Wat et Angkor Thom (les autres ne reçoivent que des visites marginales) et les quelques rues enguirlandées qui les flanquent sous une bulle climatisée de la région parisienne, ce d'autant plus que les Arabes désoeuvrés, une fois rééduqués, joueraient utilement le rôle des serviteurs kmehrs.

Retour à Sram Ream

A Sram Ream, au crépuscule, le visage poussé contre les vitres nous détaillons les enseignes du bord de route pour dénicher un hôtel. Ainsi nous sommes revenus dans cette ville-carrefour qui offre des T-shirts militaires et des casseroles. La voiture roule au pas à travers un marché de fruits, de poissons et de mouches. Quelques cantines éclairées au générateur et ces coffres de plastique rouge remplies de glace où sont stockées les boissons, un pont et voilà que nous renouons avec la terre brûlée. Je suggère le demi-tour. Ki ne ralentit pas. Et comme par hasard, surgit une gesthouse. Un jeune adolescent très beau, efféminé, passe le plumeau sur la terrasse. Il donne de petits coups au plafond, sur le sol, contre les parois. Les plate-bandes sont couvertes de sacs, de papiers, de bouteilles vides. De manière générale, tous les emballages des produits manufacturés sont jetés dans la nature. Quand on sait qu'en juin, les premières pluies emmèneront ces détritus, il n'y a pas de quoi être rassuré. Gala visite une chambre. Elle discute avec Ki, Ki discute avec l'éphèbe, l'éphèbe, nonchalant, passe le plumeau. Sur un terrain poussiéreux, les copains du jeune beau jouent au volleyball.
- N'est-ce pas merveilleux, dit Gala, ils jouent au volleyball.
Puis elle ajoute:
- Ils ont au moins ça.
Dans ces situations, je suis partisan, depuis toujours, de se montrer fataliste. Sauf si je dois partager la chambre avec un porc de ferme, une colonie de cancrelats ou une famille kmehr, tout ira bien. Mais Gala n'est pas convaincue. Ki lui-même hésite. Leurs raisons sont à l'opposé. Gala voudrait une chambre moins sale, Ki ne verrait pas d'inconvénient à partager avec un porc pour peu que ce soit moins cher.
- Y a-t-il un autre hôtel?
- Oui, à dix kilomètres.
Et lui qui disait ne jamais être venu dans la région. En fin de compte, nous sortons les bagages du coffre, nous prenons la chambre. Ki annonce que lui et son neveu vont chercher une chambre moins chère, puis ils changent d'avis et s'installent. Dix dollars. Table de nuit bancale, téléviseur sans branchement modèle 1960, draps douteux et lits creux, vue imprenable sur une cour où des poules décharnées picorent un amas de poubelles. Un peu cher mais vivable. Et il y a un bar. Il donne sur la route. A en juger par l'autel et les posters de paysages moralisés, nous sommes chez des sino-cambodgiens. En tout cas, des femmes. La plus âgée a quarante-cinq ans, la plus jeune cinq. Quatre générations. Et toutes se mettent à nous servir.
- Elles ne connaissent pas le sourire?
- Elles sont effrayées, dis-je à Gala.
En outre, je remarque que toutes les photographies montrent des femmes.
- Et les hommes?
Deux bouteilles de bière tiède sont déposées devant nous. C'est bien ce que nous voulions, voici la famille rassurée. Maintenant on nous présente la petite fille. Elle dit bonjour, nous disons bonjour. Arrive Ki. Il veut savoir si nous avons bientôt fini notre bière. Il est tard et il faut manger. Il est dix-neuf heures. Pour ce qui est de manger, j'ai renoncé, mais c'est lui qui conduit. Nous voilà repartis en direction de Sram Ream et cette-fois, sans hésitation, Ki engage une autre route et, miracle, apparaissent une, deux, trois guesthouse, illuminées, décentes, munies de frigorifiques bien garnis. J'arrête la voiture dans la première. Un Anglais boit de la Stout avec sa femme cambodgienne. Quand un expatrié présente sa compagne indigène le réflexe universel est: s'agit-il d'une prostituée? Nul doute que certaines femmes qui avec effort ont appris l'anglais ne soient en l'occurrence mal jugées. Pour faire vite, on admettra qu'une femme chez nous préférera un riche à un pauvre. Ici, elle préférera un blanc à un pauvre. L'Anglais, sympathique, plein d'entrain, résidant depuis des années dans le pays, me donne aussitôt la réplique, mais Ki, impatient et dont l'impatience gagne bientôt Gala, nous répète que si l'on veut manger, c'est maintenant ou jamais. Au vu de la bouillie qui nous est promise, je manifeste clairement ma volonté de demeurer assis en compagnie de l'Anglais et de sa femme, mais le parti de l'espoir l'emporte et nous voici à cahoter sur un chemin de terre meuble dans une nuit épaisse. Je proteste et demande qu'on me ramène auprès de l'Anglais quand apparaît tel un paquebot amarré au milieu des champs un hôtel douze étoiles avec ses voiles, sa mâture et son équipage en uniforme qui court sur les pelouses pour nous aider à descendre de la Toyota. A l'étage, cent vint tables dont une de quarante couverts. Mais le vent s'est levé et aucune ne convient à Gala. Le maître d'hôtel rassemble sa hiérarchie et apporte une table supplémentaire qu'il pousse judicieusement contre une cloison. Nous commandons un curry et une étrange roulade de poulet au lard puis des crêpes suzette au grand Marnier. Quelques français coloniaux passent des guides sous le bras, la piscine est bleue, vaste, le silence profond. Le tout est ridicule. Tandis que Gala est aux toilettes, je descends à la réception, un comptoir de dix mètres qui doit peser plus d'une tonne. Le réceptionniste qui tient le poste n'est pas plus gros qu'un clou.
- Avez-vous des chambres et quel est leur prix?
Il se demande s'il doit répondre aussitôt ou chercher le renseignement dans ses livres. Les chefs l'observent. D'ailleurs, personne n'a jamais dû lui poser cette question. Un baptême du feu.
- 100 dollars.
Je me retiens de rire. Lui est honteux. Il hésite à ajouter quelque chose, je le sens. Je le laisse hésiter. Enfin il se décide.
- Mais nous pouvons vous loger avec le personnel pour seulement vingt dollars.

Sur les hauteurs

Dix fonctionnaires désoeuvrés occupent un baraquement sans fenêtres au pied de la zone de guerre. Nous sommes à deux jours de route de Siem Reap, peu de touristes viennent jusqu'ici. Le quotidien de ses femmes et de ses hommes ressemble à celle des enfants chahuteurs que leur mère envoie jouer dans la rue: ils cherchent ce qu'ils pourraient faire, passent de la torpeur au fou rire, tapent dans des canettes vides, réparent une voiture, dorment ou grignotent. De sorte que notre arrivée est un événement. Il faut ajouter: qui a son prix. Une femme passe derrière le guichet, lit nos passeports, une autre déchire deux billets, une troisième les vise, et ces Cambodgiens, toujours si aimables, ont ici appris à feindre l'indifférence voire la gravité, probablement sur ordre du gouvernement, afin de nous rappeler où nous sommes. Cela tombe bien, je n'en ai pas la moindre idée. Tout juste me souviens-je qu'en 2011, lors d'un précédent voyage en Thaïlande, des escarmouches sur le ligne de démarcation avait fait une poignée de morts et que les militaires d'un camp et de l'autre avaient produit les discours habituels en pareil cas sur l'héroïsme, la fierté nationale et la victoire sans condition. De fait, je soupçonne ce conflit mineur d'avoir été entretenu par les deux pays belligérants à seule fin de propagande interne. Mais nous voilà munis de nos tickets et on nous indique qu'il n'y a qu'une façon de grimper sur la montagne, en jeep. La voici. Aller-retour, 25 dollars. Elle est prévue pour huit personnes. Avec le neveu, qui visite a mes frais, nous sommes trois (Ki inquiet pour sa Toyota veut rester). J'annonce que nous allons attendre la venue d'autre visiteurs et que je proposerai alors de partager les frais. Ki ennuyé me conseille de partir maintenant. Nous n'avons pas le temps d'attendre, dit-il. Lui qui nous dirige toujours vers les gourbis à l'heure du repas pour économiser quelques rials et n'hésite pas à se rendre dans un hôtel situé à l'autre bout de la ville pour payer un dollar de moins, trouve que 25 dollars pour cette jeep, c'est tout à fait raisonnable. Pendant la montée, je continue de me demander si un tel engin, montés sur de gros pneus et muni d'un double système de vitesse est nécessaire. En attendant, Tru, qui de sa vie n'est jamais monté, jubile. Nous sommes à cent mètres au-dessus de la plaine, il a le sentiment de faire l'Everest. Quand brusquement la route s'arrête. Le chauffeur tourne la Jeep contre la montagne, enclenche sa demi-vitesse et accroche la pente. Alors plus de doute, aucune voiture civile ne peut réussir ce coupe-là. Gala est en cabine, ceinturée, je suis assis sur le pont et m'apprête, au cas où la Jeep dévisserait, à sauter. Nous passons des fortins rudimentaires gardés par des soldats à pieds nus. L'un d'entre eux dort dans un hamac son fusil sur la poitrine, une arme primitive. Avec crosse en bois qui a cinquante and d'âge. D'ailleurs, chaque fois que je vois un soldat l'arme est différente. Ici une Kalchnikov, là un pistolet rallongé. Quand la Jeep se redresse, nous sommes au milieu d'un village de fortune composé de tentes, de cabanons, de stupas et de nids de mitrailleuses protégés au moyen de sacs de sable. Moines, femmes et enfants sont mêlés aux soldats qui font la lessive, jouent aux cartes et brûlent des ordures. Sous nos pieds une roche dure, noire, volcanique. Un panneau annonce: we have proud ro be kmehr.

Riz blanc

Demandez à un homme habitué au riz blanc s'il préfère du caviar suivi d'un tournedos pommes rissolées le tout accompagné d'un Bordeaux grand millésime, il choisira le riz blanc. Conclusion: ne faite jamais confiance à votre chauffeur.

vendredi 21 février 2014

En route

Au Nord, le paysage brûle. Sur des hectares, les moignons de palmiers pointent à travers la cendre. Des départs de feu sont visibles, mais ils ne remontent pas jusqu'à la route que borde une végétation mouvante de roseaux. Ki explique que par ce procédé les terres vont êtres rendues à l'agriculture. L'issue du combat semble pourtant incertaine. Des centaines de souches et de pierres jonchent le sol que les flammes ont noirçi. Il a fallut plusieurs siècles de labeur humain pour que les campagnes européennes présentes leur physionomie actuelle. Aujourd'hui, avec les techniques de culture extensive, elles évoluent une nouvelle fois. Le paysage qui se dévide sous nos yeux dans cette partie reculée du Cambodge évoque plutôt un châtiment: maisonnettes branlantes, collines rasées, trous au noir. Toutefois, au bout d'une heure de conduite, l'apparition de champs de bananiers semble donner raison à Ki. Puis ce sont à nouveau les territoires du feu. D'ailleurs l'homme est rare dans la région. Là où nous apercevions hier des familles installées par milliers le long de la nationale, il n'y a plus personne. Comme si l'incendiaire, puni de son geste, avait été chassé de la région. D'où une étrange sensation d'isolement. Voilà trois heures que Ki conduit, que son neveu se tait, que nous regardons par la fenêtre ce déroulé des misères à bord d'une voiture qui s'enfonce dans un air saturé et gris. La route est droite, les chiens ne l'habitent plus. Les seuls obstacles sont les camions. Nous en doublons deux, à l'arrêt, peut-être en panne. Pour les signaler, leurs chauffeurs arrachent des branches d'arbres et les placent devant et derrière le véhicule, sur la route, l'idée étant, j'imagine, que le chauffeur de la voiture en approche constate que le distance entre la branche et le camion demeure fixe. Vers 14 heures nous atteignons Sram Ream. Une boutique vend du matériel militaire. Le zone de conflit avec la Thaïlande n'est pas loin. J'ai besoin d'un T-shirt. Ceux qui sont frappés des logos des marques d'armement international, Glock, Luger, Colt, Sig Sauer, sont coûteux et importés de Thaïlande, les T-shirt vert olive, quelconques, sont Cambodgiens et payables un dollar, ce qui en dit long sur le rapport de force entre les deux pays. Nous voulons manger, mais il n'y a pas de cuisine. Sous des toits de tôle, les femmes servent de la nourriture, mais ne la font pas sur demande. La seule fois où j'ai rencontré une telle situation en Asie du Sud-est, c'était dans des coins reculés de Bornéo. Partout ailleurs, le riz est frit à l'instant. Gala soulève les couvercles des huit casseroles disposées sur une table de bois au soleil. La première contient une soupe de poulet et légumes dans laquelle nagent des oeufs verdâtres. Le chauffeur verse une pleine louche de ce mélange sur son riz. Nous essayons d'expliquer que nous ne mangerons que l'accompagnement, le riz. Plus tard, la voiture roule dans une région militarisée. Ce ne sont pas tant les soldats qui sont visibles, même si la plus grande partie de la population, y compris les femmes et enfants, portent des vêtements de camouflage, que des baraques construites sur un modèle unique et allouées aux engagés. Ces baraques, plantées en retrait de la route, composées d'une pièce en hauteur, d'un avant-toit et d'un escalier à retour nous accompagnerons jusqu'à la bifurcation de la route, là où la montagne du temple disputé de Khao Phra Wihan marque la frontière nord du Cambodge.

Fabrique

Pour le moins amusant d'entendre l'animatrice du journal de la Télévision russe en français commencer chaque soir sa présentation ainsi: Chers téléspectateurs, voici la revue de l'actualité internationale sous l'angle de la réinformation. Et de démonter avec méthode la fabrique des médias occidentaux.

Marcher

Et si tous les peuples d'Occident étaient mis en devoir de marcher? Toute l'année, tous les jours, vingt kilomètres. Jeunes et vieux, petits et gros. Marche obligatoire.

Routine (suite)

Persévérance soit. Rien ne se peut sans répétition. C'est le prix du progrès. Mais en même temps, cet effort devrait être suspendu lorsque nous visitons des pays étrangers et retrouvées les pures possibilités. Sinon, à quoi bon? Peut-être que cette continuation de la routine dans des lieux éloignés que l'on nommera confort est le meilleur aveu de notre fermeture.

Bonté

Bonté des Cambodgiens derrière une innocence dont je ne connais pas d'équivalent. Un peuple d'enfants. Le débarquement massif et sans âme de touristes blancs devrait les effrayer, mais pour cela, il faudrait qu'ils disposent de repères culturels. Etrangement, S. déclarait hier:
- Je leur donne cinq à dix ans avant le retour de la guerre civile.

Cuisine

La nourriture du Cambodge est la plus décevante que j'aie goûtée en Asie du sud-est, soit que le savoir culinaire comme les autres savoirs aient été perdus, soit que la pauvreté des réserves oblige la population à apprêter les restes, habitude qui demeure effective chez les cuisinières de restaurants. Quoiqu'il en soir, le poulet est dur, le riz mou, les sauces insipides, et le tout manque de finesse et d'imagination. Ce n'est ni le désespoir anglais ni le rata hongrois, mais nous sommes loin des délices de la gastronomie thaïe.

Borei

Le matin nous sommes devant le panneau qui indique la direction du site de Borei. Ki hésite à s'engager. Un chantier barre la route, des camions mal équilibrés amoncellent de la terre, des chicanes font obstacle. Il quémande la permission de repartir. Je lui dis de s'engager. Et les camions? Nous verrons bien. En ce qui concerne la circulation, au Cambodge comme au Vietnam, règne la loi du plus fort. Les Limousines ont la priorité sur les vélomoteurs et les vélos. Les tracteurs sont hors catégorie car ils sont lents et conduits par des paysans. Les Pick-ups japonais, propriétés des gens aisés de la ville écrasent les autres véhicules mais, pour doubler un camion, doivent malgré tout faire preuve d'agressivité. (Je remarque en passant qu'en Thaïlande c'est le règne fluide du banc de poisson qui orchestre les mouvements, chacun frayant son passage en souplesse). Donc Ki lance la voiture sur le terre-plein du chantier. Le menton sur le volant il accélère espérant ainsi éviter tout conflit avec un poids-lourds. Pour le rassurer, j'indique les aires de dégagement entre les tas. D'ailleurs j'ai bien fait d'insister: un kilomètre plus loin, nous revenons sur une voie double. Maisons aux parois de palmes, vaches à bosse et à nouveau les enfants qui vont et viennent dans leur uniformes. A l'horizon des lacs ou des marécages. Au bout de la route, à 16 kilomètres, une cabane où sont réunies quelques femmes et un guide qui nous aborde dans un français monosyllabique mais sans faute.
- I-ci, je suis le guide pour mon-trer le temple.
Un peu désolé, nous refusons, non pas par esprit d'économie mais parce que je sais que plus on écoute moins on regarde et moins on voit. Nous voici donc partis seul dans un sable épais sur des sentiers qui nous mènent d'une tour octogonale à l'autre par une chaleur gluante. Belle forêt fatiguée et mystérieuse. Des Japonais travaillent à la consolidation d'un pan de mur. Du moins c'est ce que signale un panneau planté dans la jungle. Il comporte le nom de l'université donatrice et le drapeau nippon. Pour ce qui est du chantier, je ne vois que des Cambodgiens pauvres, outillés de truelles, qui doivent posséder des rudiments de maçonnerie. Balade splendide, seuls, au milieu de ces édifices couleur thé dont, il faut le dire, personne ne se soucierait, s'ils n'étaient la plus importante source de revenu du pays; en somme, l'héritage de la grande civilisations que furent les Kmehrs.

Education

Au marché de Kampong Thom, un garçon de cinq ans que sa mère flagelle. Il est debout, sa mère veut le faire asseoir. A l'aide d'une baguette souple, elle assène un coup, puis un autre. Le gosse ne bouge pas. Gala se retourne, regarde la scène. Qu'elle intervienne, elle mettra en péril l'autorité de la mère et la détermination de l'enfant. Nouveau coup. Plus puissant. L'enfant pousse un cri, mais ne bouge toujours pas. Nous continuons de marcher. L'écho d'un autre coup nous parvient.
- Ce gamin deviendra un homme intraitable...

Art de l'évidence

J'admire la faculté des écrivains américains de décrire la réalité sur le ton de l'évidence alors même qu'ils inventent. Ces artistes sont de grands producteurs de convictions.

Poids

Les Américains. Ils sont plus gros. De même que leurs voitures. Plus grosses. Et leurs villes. Mais leurs livres, particulièrement les romans? Eh bien, ils sont plus gros.

Chiens de Kulen

Les chiens au milieu des routes: osseux, pelés, ahanants. D'ailleurs on les dirait englués dans le bitume. Pourtant non, ils connaissent le langage du Klaxon. Cette fois, ils sont quatre. Même taille, même couleur, même misère. La voiture n'est plus qu'à quelques mètres. Alors enfin ils glissent sur le côté. Ma théorie est que leur ennui est si grand qu'ils attendent au bord des routes et quand une voiture passe, ils tentent de se faire écraser.

jeudi 20 février 2014

Socialisme

Vote du peuple suisse sur la gestion des frontières. La volonté exprimée donne mandat aux élus de limiter le nombre d'immigrés. Les réactions du camp socialiste au vote trahit une pensée anti-démocratique qui renvoie cette idéologie à ses fondements: une philosophie déterministe de l'histoire où la vérité, terme de la dialectique, est connue a priori. Et face à cette volonté de confiscation de l'expression populaire par des justes auto-proclamés, aucun sursaut d'indignation, ce qui mesure assez le degré d'aliénation des esprits dans une société où le socialisme, par delà tous les clivages, fait office de religion laïque.

Armée

Camp militaire de la subdivision territoriale de Kampong Thom avec son mur d'enceinte sur pilotis afin d'éviter que véhicules et hommes ne barbotent à l'intérieur du périmètre pendant les moussons.

Matelas

Des convois de matelas sur la route. Chaque vélomoteur est chargé de vingt matelas. De loin, on dirait des cubes. De près aussi. Les conducteurs sont à l'intérieur du chargement, visibles à travers une fente. Et ainsi, toute la journée, ils roulent et bonimentent à l'entrée des villages, apportant aux paysans les plus aisés, la révolution du sommeil.

Evangélistes

Quand soudain descendent d'une salle en mezzanine fermée par une porte coulissante de verre afin de garantir sa réfrigération douze noirs pesant le poids d'un ascenseur et dûment chaperonnés par des blancs tout aussi massifs, chacun portant sur la poitrine une croix de bois et ils s'avancent à travers le restaurant, idiots et béats, absolument Américains, d'une laideur monstrueuse, mais décidés à porter une message de paix à travers le monde. Une des noires que ses frères en prière ont laissé s'égarer parmi les autochtones a pris du retard: la voici qui descend les marches une à une, exhibant des fesses de baleine à l'assemblée vigousse des mangeurs de riz.

Kampong Thom

L'après-midi, nous atteignons la ville de Kampong Thom. Qu'y a-t-il à faire à Kampong Thom? Rien. Mais il faut manger et dormir si l'on veut poursuivre le voyage. D'ailleurs ma carte dit qu'il n'y a plus de ville par la suite. Peut-on dormir en ville? Ki ne sait pas. Pour l'instant, nous essayons de trouver de la bière. Avec son humour habituelle, Gala précise au couple qui tient... quoi au fait... disons plutôt, au couple qui possède deux tables sous un auvent... elle lui demande de la bière bien froide. La dame file au fond du garage, l'homme va en ville. Il revient avec de la bière. A l'aide d'un chiffon, il dépoussière les boîtes d'Angkor (ici, il convient de préciser que depuis notre sortie de Siem Reap, et ceci semble vrai dans tout le Cambodge, nous avons vu des centaines de calicots suspendus aux façades des maisons vantant dix marques de bière toutes plus blondes, mousseuses et fraîches). La dame apporte un seau de glace. Ki et son neveu - j'oubliais d'en parler, le jeune Tru fait le voyage à mes frais sans que j'aie été consulté - lâche deux glaçons dans leur thé vert, je plante nos boîtes dans le seau; ils mangent de la soupe, je verse une demie bouteille de sauce au piment sur mon riz réchauffé. Gala se rend aux toilettes.
- Comment est-ce?
- N'y va pas, tu verrais la cuisine!
Sous nos yeux, une sculpture d'un grand artiste local.  Deux tigres en stuc grimpent sur un éléphant à cornes. J'annonce que je vais aller chercher un lieu où passer la nuit. Ki met le moteur. Il ne marche jamais. Pas un mètre. Bien. Sauf qu'en voiture il est plus difficile de lire les enseignes. Surtout lorsqu'elles sont en cambodgien. Nous obtenons des chambres pour six dollars (comme la plupart des touristes et malgré mon aversion à soutenir l'économie américaine, je suis passé au dollar après une semaine de résistance: calculé en millions est pénible). Nous sortons dans la nuit. Dans la ruelle où se trouve la Guesthouse (mot utilisé par les Cambodgiens, il n'y a d'ailleurs aucun autre touriste dans l'hôtel), des marmites cuisent sur des feux allumés au sol. Nous longeons l'avenue. Les habitants surpris, gênés, ne sachant comment réagir, nous regardent, les mères tournent les enfants dans notre direction et agitent leurs mains et à tout cela, il y a une explication: les rares touristes de passage descendent en face de la station de bus que nous découvrons à un kilomètre de notre hôtel. Là, dans une salle de restaurant en bois massif vernissé, une vingtaine de serveurs adolescents servent des bières prises d'un frigorifique (nous n'en verrons plus les jours suivants) et le patron, jubilatoire, nous montre sur son portable des photographies de son récent séjour à Paris et en Suisse.

Six heures (Suite III)

De retour de la marche qui nous a mené d'Angkor Thom à Ta Prohm, S. se penche hors du tuk-tuk et nous désigne un homme qui transporte à vélomoteur le capot désossé d'une Toyota Camry.
- Regardez, on dirait une fourmi qui transporte un scarabée. En fin de compte, tout est affaire d'échelle!

Banque

En Asie, lorsque tu vois une banque organisée à la façon d'une salle de cinéma avec ses rangées de sièges garnies de housses numérotées cela ne signifie pas qu'il y a quelque chose à voir mais que tu vas attendre.

Libre circulation

Ki annonce fièrement le projet de création pour 2015 d'un visa commun à quatre pays, la Thaïlande, le Cambodge, la Birmanie, le Laos et le Vietnam. Il permettra à tout ressortissant d'un de ces pays de s'installer dans un autre pays de la zone et d'y travailler. Vingt minutes plus tard, sans établir de lien avec ce qui précède, Ki déclare que l'immigration est une véritable plaie pour le Cambodge et en impute la responsabilité aux Vietnamiens  à qui les fonctionnaires corrompus vendent des cartes d'identité nationale.
- Tu as déjà voyagé en Thaïlande?
Ki n'a jamais quitté son pays. Je pourrais lui dire que la Thaïlande a un siècle d'avance sur le Cambodge. N'était-ce le caractère excellent et pacifique de ces voisins, le jour de la libre circulation, ils ne feraient qu'une bouchée des Kmehrs. Mais peut-être serait-il plus simple de dire que dès maintenant les marchés échappent à la population locale, et même les terres. Chinois, Sud-Coréens et dans une moindre mesure Japonais se taillent la part du lion.

Quantité

Histoire et urbanisme ne vont pas de pair. Que le Cambodge ait une histoire, c'est certain; qu'il n'y ait aucun urbanisme, tout aussi certain. Pour nous autres Européens, étrange sensation. En France, en Espagne, le voyage se mesure aussi par la successions des villes et leur différence de caractère. Ici seul changent les noms. Au croisement deux routes, il y a dix baraques de bois et une en maçonnerie. A Siem Reap, des milliers de baraques en maçonnerie et des milliers en bois. Villes, bourgs, villages ne sont qu'affaire de quantité.

Boudhistes

Les moines, nous dit S. on été tués, leurs temples détruits. Aujourd'hui, personne ne sait plus comment se comporter: les gamins circulent dans les temples une cigarette à la bouche et des écouteurs sur les oreilles, et les moines démunis les regardent faire.

Voyage

Faute de trouver une moto, nous louons une voiture. Le chauffeur dit son nom. Je dis où aller. Il répète. Je ne retrouve aucune des destinations que j'ai notée après consultation de la carte (elle même changeante).
- Et votre nom?
Il me le répète. Nous allons passer trois jours ensemble. Pour rire, je décide de l'appeler Pnohm Penh. Lui essaie de prononcer mon nom. Le sien serait Ki. Il fait le geste de la clef qui tourne dans la serrure. J'ai compris. Nous prenons la route du Nord, la nationale 6. Bois, foin, pneus, riz. Nous essayons de savoir à quoi servent les meules de foin. Il explique. Nous ne sommes pas avancés. Des vachettes surgissent. Mieux vaut dire "passent", car c'est notre Toyota Camry fonctionnant au gaz (la même dans tout le pays et invariablement grise) qui est rapide, la vache se déplace à la vitesse d'un nuage qu'un géant s'amuserait à souffler au-dessus de la route.
- Holy cow!
Ce qui ne fait pas rire Ki. D'ailleurs, je sais parfaitement que c'est une vache banale, avec un peu de viande sur le dos. Le reste n'est que riz. Du moins dans les assiettes car pour ce qui est de l'arrière-pays, il semble sec. Gala pense que les vaches mangent le foin des meules. Je dirais plutôt qu'il s'agit de tas de paille. Une chose est sûre: la vache est ici l'animal supérieur. En effet, aucun n'est aussi haut placé. L'essentiel de l'activité des hommes a lieu au ras du sol. Elle se résume à la collecte de bois, le regommage des pneus, et l'attente. Toute une population en attente. De travail, je n'en vois point. Sauf à considérer que le fait d'attendre devant trois papayes et une pastèque, devant dix paquets de chips ou une casserole de riz, est un métier. Voici donc le déroulé des événements le long des cent premiers kilomètres de nationale: épiceries de brousse, ateliers mécaniques, restaurants de trois chaises et ces maisonnettes flanquées du drapeau national qui abritent le Cambodian People's Party. Un peu plus tard, nous bifurquons vers le lac Tonle Sap. Les maisons sur pilotis sont ici plus hautes et la route, inondée de plusieurs mètres d'eau à la saison des pluies, en terre. La poussière que nous levons est épaisse. Vélomoteurs, mangues, sacs de charbon, téléviseurs, enfants, tout est maculé de rouge. Il faut chercher au loin dans le damier que forment marécages et prés pour trouver un peu de vert. Au pied des habitations, des piles de bois coupé en stères (je me demande s'il est arrimé de façon à durcir dans l'eau à partir de juin) et des barques. A la saison sèches, les familles ont leur salon sous la maison. Les hommes dorment dans des hamacs, la femmes attisent leur feu sous le plancher de la maison. La plupart des petits enfants sont nus et rouges, les plus grands portent l'uniforme scolaire, short ou jupes bleus, chemise blanche, et marchent en ligne, le long de la route, frôlés par les motos, les camions, les voitures, marchent comme si toute leur activité consistait à se rendre à l'école sans jamais l'atteindre. Au bout de la route, un monastère et en contrebas, sur un affluent du Mékong, un radeau. Les berges boueuses et crevassées du fleuves sont hautes. Pourtant, là encore, les maisons sont bâties sur pilotis, ce qui indique un niveau de crue important (jusqu'à vingt mètres).
- Et au-delà du village de pêcheurs, qu'y a-t-il?
Ki se renseigne. Il est originaire de Battambang, la seconde vile, du pays, une affreuse bourgade de quelques centaines de milliers d'habitants (aucune statistique démographique dans le pays) où je me suis rendu il y a trois ans, et semble considérer les habitants du lieu comme autant de sauvages.
- Un village de pêcheurs.
Je crois comprendre qu'à la différence de celui que nous avons sous les yeux, ce second village est strictement lacustre, c'est à dire construit sur l'eau.
- Et ensuite?
- Le lac.
Je demande le prix pour la location d'un bateau.
- 25 dollars.
Soit la quart du salaire d'un paysan.
L'affaire est entendue, nous retournons à la voiture. En chemin, je croise des touristes. Ils descendent d'un raffiot, marchent dans la vase derrière un guide. Près du monastère un bus manoeuvre en soulevant des litres de poussière rouge.
- Etes vous aller sur le lac?
- Oui.
- Vous diriez que ça vaut la peine.
Le couple et leur ami se regardent. Ils ne se consultent pas, ils se dévisagent l'air gêné. J'imagine d'abord qu'ils ne parlent pas anglais, mais non: ils ne savent pas. D'ailleurs, ils semblent m'en vouloir de révéler leur incertitude. Ils rejoignent le bus en bougonnant.

Routines

Faire à l'autre bout du monde la même chose que chez soi. Une salle de sport, dénichée dans un hôtel pour Chinois, le Riviera, où je me rends dans l'après-midi. Une sorte d'aquarium de verre. Un côté donne sur un bureau. Recroquevillés dans son ombre, derrière des piles de serviettes de bain, la chevelure soufflée par un ventilateur rotatif, trois Cambodgiens en livrée rouge; le plus grand mesure un mètre cinquante. Les premiers jours, ils appelaient leurs collègues lorsque je sautais à la corde, maintenant ils ouvrent l'oeil quand la corde claque, puis retournent à la somnolence. Du grand côté, la surface vitrée donne sur la piscine. Les Chinois partis aux temples, ne reste que les blancs. Les femmes bronzent leurs ventres ou lisent des best-sellers fatigués pris dans le stock de l'hôtel, les hommes errent entre les plantes, l'air perdus. Certains boitent, d'autres fument tandis que les Russes rentabilisent leur liberté: les maris boivent, les femmes barbotent. Dernier côté de l'aquarium, une belle et fine femme des campagnes en costume traditionnel. Je ne l'ai remarqué que le troisième jour, ce qui est pour le moins gênant. Depuis qu'elle sait que je la vois, elle est encore plus discrète, mais relève la tête chaque fois que je lui tourne le dos et ne perd rien de mes manoeuvres, ce d'autant plus que n'ayant pris pour ce voyage d'un mois qu'un short, je porte une culotte étroite achetée au marché de Pnomh Penh. Plus tard, quand je quitte le Riviera, je prends quelques notes, écoute de la musique, puis rejoins Gala dans un bar pour l'apéritif. Dans la matinée, lecture. Le tout n'est guère différent de mon emploi suisse. Moins rapide, mais composé de même. Est-ce à dire qu'une partie de la vie étant vécue, les choix sont faits et obligent en tout lieu? Ou au contraire que cette routine partout retrouvée marque une forme de réduction du monde? Au fond, j'aime la répétition. Elle est synonyme d'approfondissement. Et puis, Siem Reap étant dénué de tout intérêt il est juste de persévérer en soi.

Convictions

De quoi suis-je convaincu? Question que je me pose, et faute de savoir aussitôt répète. Toute réponse semble en appeler une autre et confirmer l'insuffisance. Et si je construis, j'élabore, j'agis contre la spontanéité et réponse fournie, encore faudra-t-il que je me persuade de sa sincérité. Eh bien? Que l'effort en tant que tel vaut récompense. Qu'aucun discours hégémonique ne peut prétendre à la totalité du sens. Que l'homme et la femme sont différents absolument et doivent le rester. Que l'art est l'expression supérieure de l'humanité et seul à même de la qualifier. Que la mort est définitive. Que quelque chose a nom foi.

Samuel

- Où est mon chapeau?
- Dans la poubelle.
- Et la poubelle?
- Avec la bonne.
- Où est-elle?
- Descendue apporter la poubelle.
- Je descends.
- Samuel, tu ne peux pas descendre sans ton chapeau!
- Alors je vais attendre que la bonne remonte.
- Samuel, tu ne peux pas te présenter devant la bonne sans ton chapeau.
- Mais alors Gertrude, que dois-je faire?
- Fais un miracle Samuel, fais comme si tu avais ton chapeau.
- Je vais essayer.
- Concentre-toi!
- Voilà. Et maintenant?
- Tu te caches. Si tout va bien, tu auras prouvé que tu n'avais pas besoin de chapeau.

Six heures (suite II)

Le soleil est levé. S. marche devant, à petits pas, attentif aux mouvements de la forêt. Soudain il se plante devant un arbre, le tâte, jette un oeil à sa frondaison et tout en le caressant affirme:
- Ceci est un ceiba pentandra.
Il y a un instant il nous a demandé, à l'Américaine et à moi, ce que nous faisons. L'Américaine s'appelle Beth, elle vit à Austen, et regrette que les seuls Texans que S. ait rencontré jusqu'ici soient des collectionneurs d'armes.
- Moi, je ne fréquente pas ces gens.
Beth est spécialisée en énergie des sols. Vient mon tour, puis celui de S.
- Si vous me demandez ce que je fais, eh bien... comment vous répondre. Peut-être ainsi. En 1993, j'ai accepté un poste en Equateur. Je dirigeais une équipe de 650 personnes chargées de tracer une carte de la jungle... à droite, un magnifique spécimen à dents, avec, remarquez-là une petite échine verte... Viens mon grand, monte sur ma main... Et donc, l'année suivante, plus rien à faire en Equateur, je suis allé sur la ligne frontière du Soudan pour un chantier de déminage... mais nous avons été rapatriés trois mois plus tard, les villageois recommençaient à se tirer dessus. En 1994 et 1995... où étais-je? Là regarder ces fourmis, elles font leur nid dans l'anfractuosité de cette arbre à sève rouge... Et savez-vous la différence entre une fourmi et une termite? Je vais vous la montrer. Viens-là toi! Un abdomen, un estomac. Un des insectes les plus primitifs au monde. Ah, je sais.! J'étais au Canada puis à Siem Reap pour une audit qui a fait apparaître que les gardes forestiers nouvellement équipés de GPS les trafiquaient pour donner à croire qu'il effectuaient des rondes de contrôle de 17 kilomètres par jour alors qu'au cours des huit dernières années ils n'étaient jamais sortis de chez eux. Ils se contentaient de programmer les GPS... Le Cambodge a dû jeter toutes ses statistiques à la poubelle. Comment j'ai remarqué qu'ils trichaient? Ils voyaient beaucoup trop d'animaux. Il y avait des daims, des fauves, toutes sortes d'animaux... Or, les Cambodgiens les ont tous mangé, il ne reste plus que les insectes... et les fourmis, alors je suis devenu un spécialiste des fourmis, 15000 connues espèces dans le monde, ce qui représente un tiers du total des espèces, 80 en Belgique, 100 en Suisse, ici... environ...
Et Beth d'Austin, Texas:
- Tout ça, c'est: ne pas être mangé, manger, se reproduire.
Mais S. n'écoute plus, il a découvert une araignée zébrée qui tisse une croix sur sa toile pour apparaître plus effrayante.
Une heure plus tard, nous en sommes à l'année 2011. Cette année-là, S. a été envoyé a Kulen, une province située à une centaine de kilomètres au Nord de Siem Reap, muni d'une technologie laser permettant de sonder et de cartographier les sols. C'est alors qu'il a découvert une cité complète qui pourrait se révéler plus grande que celle d'Angkor.
- ... et ça, c'est un arbre grenouille, voyons si on peut en dénicher une!

Critique

Que vaut la critique de celui qui n'a pas de position?

Tombe

- Papa, l'avion tombe!
- Comment?
- Est-ce qu'on va tous mourir?
- Attends, j'ai la bouche pleine!
- Papa!
- Non, on ne parle pas la bouche pleine.
- Mâche!
- Chaque chose en son temps.
- Chéri, Arnauld a raison, l'avion tombe.
- J'ai compris. Voilà. Alors, qu'est-ce qu'il y a?
- L'avion tombe.
- Il se pourrait qu'il se redresse.
- C'est possible?
- Oui, mais peu probable.
- Papa, papa, est-ce qu'on s'écrase bientôt? Tu peux regarder par le hublot?
- Oui, je peux regarder par le hublot, mais quand un avion tombe, on ne peut pas voir le sol.

Six heures (suite)

Le tuk-tuk file sur une route de campagne. Quelques feux devant les maisons, des enfants accroupis, des paysans qui poussent des vélos chargés. S. passe son châle sur ses épaules, l'Américaine porte un pull. Je suis en T-shirt.
- Tu n'as pas froid?
En fait je n'ai froid que lorsque sont mis en oeuvre des moyens pour éviter d'avoir chaud; l'air conditionné des voitures par exemple. Quelques minutes suffisent: mes tempes durcissent, le cerveau prend du poids, la glotte remonte, je suis malade. Pour le reste, je sens la chaleur et le froid sans en souffrir, et sur cette route, même s'il s'agit de la température la plus basse de la journée, il fait encore vingt degrés. D'ailleurs je n'ai aucune envie de parler. Plus que cela, je me demande si je ne pourrais pas durant une heure ou deux me contenter d'écouter quand S. se penche vers nous et déclare:
- Aujourd'hui je vais vous montrer les temples à ma façon. Nous allons entrer dans la jungle par un sentier peu connu...
- Attends, lui dis-je, et voici ma résolution rompue, moi, les temples ça ne m'intéresse pas du tout!
L'Américaine ne parle pas le français, mais le ton ne lui a pas échappé. Elle se carre dans son siège. Le chauffeur de tuk-tuk lui-même, la tête serrée dans le casque Intégral Knight, modèle unique que l'on retrouve du Sud au Nord du Cambodge, se retourne et crispe ses mains sur les freins. J'esquisse un mouvement avant, comme si j'allais sauter du tuk-tuk en marche. Ma réaction est compréhensible: un ami de Fribourg me donne le contact de S. qu'il présente comme un de ses amis, celui-ci me donne rendez-vous en pleine nuit et voici qu'il s'adresse à moi avec des manières de guide. Nullement désarçonné, je l'entends me dire:
- Non, non, c'est très bien ainsi, je préfère qu'on soit au clair!
Devant nous une route de terre. Le tuk-tuk bifurque, passe un pont, S. échange quelques mots avec des femmes qui coupent de la canne.
- Je pensais simplement discuter acec un ami. Est-ce qu'il faudra payer?
Telle est la question qu'il convient de poser. Et voici la réponse, à bien des égards surprenante de S., faite sur ce même ton déclaratif qu'affectionnent les guides:
- Nous allons marcher pendant cinq heures dans la forêt et nous allons parler. C'est gratuit.
S. fait signe au chauffeur d'arrêter le tuk-tuk, lui glisse 16 milles rials et il escalade un terre-plein. Nous prenons sa suite dans le noir, passons sous l'arche monumentale d'une des portes enfouies d'Angkor et debout sur un sentier de sable apercevons l'immense douve emplie d'eau verte qui entoure l'ancienne cité kmehr.




mardi 18 février 2014

Distinction

Que peut la philosophie? Prouver que l'on pense. Nous distinguer. Non pour autrui, à nos yeux. Ce qui prouve paradoxalement un rapport demeuré à la métaphysique et une morale sur elle fondée. Ce constat simple, quand bien même personne ne le partagerait, est de grande satisfaction.

EasyJet 1

L'éditeur annonce que le premier tirage d'easyJet est épuisé. Comme quoi il ne faut pas écriture de la littérature quand on espère être lu. Reste le plaisir pris à cette nouvelle, à ne pas négliger.

Ozzies

Australiens dans Siem Reap, nourris de steak et de lait, en file indienne, femmes et hommes, ces derniers le torse nu.

Recherche

En possédant l'autre chercher à posséder ce que lui-même ne possède pas.

Six heures

Cinq heures d'un mauvais sommeil, le réveil sonne, je descends sur les bords du canal et longe le trottoir dans la nuit. Sous les pieds, toutes sortes d'obstacles. Lorsque je soupçonne un chien, j'éclaire ma torche, et en effet, en voici un qui sursaute et détale. Les baraques de la rue sont closes, aucune voiture. Une lune rousse et finissante. S. a dit, tu verras la croix. Je marche vite et ne doute pas que je la verrai. Trompé par nos habitudes européennes, j'imagine un crucifix en dur avec piédestal. Par la même occasion, j'oublie la distance que m'a dite S. Tout droit, sur la même rive. Au bout d'un moment, j'allume ma torche et dirige le faisceau au loin. Sa puissance est telle que les Cambodgiens qui dorment dans les hamacs se lèvent. J'éteins et progresse les yeux rivés sur les façades d'immeuble. Voici une croix peinte sur un panneau. Elle est verte. Le texte est en Cambodgien. Plutôt une pharmacie. Or, c'est l'église catholique que je cherche. S. y donne rendez-vous à quelques amis,ce dimanche. Son message disait, "once again for those who are interested, I will organise a walk in the jungle". Je pourrais renoncer, mais je me suis levé. Je me suis levé et c'était pénible. J'ai la bouche sèche, le cerveau chaviré, l'estomac plein de bière, je ne renonce pas. Mais la nuit s'épaissit. Comment cela est-il possible? Il n'y a aucun éclairage public. Eh bien les maisons ont disparues, remplacées par une épaisse forêt. Il est six heures. Puis six heures trois. Si je continue, je vais rentrer bredouille. Sous un bananier j'avise un homme. Il est en pyjama, il attise un feu. Je demande l'église catholique. Il ne répond pas. Peut-être dort-il? Non, sa femme est à son côté. Tous deux organisent quelque chose au sol. Le début de la journée, le début de la vie. Je fais un signe de croix. Comme cela ne suffit pas, je croise les doigts à la façon des fans de musique satanique. Il démarre sa moto, je monte en croupe, nous roulons. Il se gare au pied d'un panneau. Je lis: Catholique church of Siem Reap. Formidable! Je lui tends un billet. Me voici seul. Six heures cinq, brusquement un couple sort d'une ruelle latérale. Lui porte un keffieh, un short. Un sac rempli d'eau. Un GPS pend de son épaule. Une fille l'accompagne. Il me demande si je parle anglais. Alors il se tourne vers la fille:
- What did you say was your name?
Puis il fixe le noir.
- Un tuk-tuk devrait venir nous prendre.
- Mais pourquoi si tôt?
- Tôt, c'est bien, dit S.

Nuances

On peut être bête sans être stupide et plus rarement, stupide sans être bête; que de telles nuances de caractère soient possibles est fascinant.

Beatocello

Gala veut aller écouter un concert de violoncelle. Comment elle a appris la tenue d'un tel concert, je me le demande: passé l'horaire de visite des temples Siem Reap n'est plus que divertissement facile et je ne vois que des bus climatisés et des touristes en sueur. De plus, elle semble avertie de cette soirée depuis notre départ de la Suisse. Nous aurait-elle fait venir en ville pour cet événement? Quoiqu'il en soit, je traîne les pieds. Je n'ai pas pris le bus, mais comme les autres touristes je suis en nage et j'imagine plutôt une terrasse ventilée. D'ailleurs, nous avons d'excellents festivals classiques à Fribourg et que je sache, elle n'y a jamais assisté. Enfin, Bach est trop savant pour un ignare de ma variété et je préfère l'orgue au violoncelle. Nous voici donc partis en tuk-tuk le long du canal. Gala donne notre destination au conducteur. Ravi, il énonce un prix que je crois surfait. Mais il est vrai que je ne sais pas où nous allons. Que Gala se débrouille. Deux kilomètres plus loin, une fondation dans un jardin. Pans de murs en béton armé, volets de teck à meneaux, pelouses aérées. Je confirme: cinq dollars, c'est le double de ce que j'aurai accepté, quatre fois le prix qu'eut payé une famille cambodgienne. Mais il n'est pas temps de discuter, nous avons pris du retard. Nous traversons la halle d'accueil à grands pas, des hôtesses serrées dans des habits traditionnels kmehrs indiquent la direction, nous passons devant des calicots qui montrent des portraits du maître et prenons place dans une salle glaciale. Première surprise, le concert est commencé. Je consulte ma montre, deux minutes de retard. Afin de profiter de la musique, je me répète: Alexandre, ceci est un concerto de Bach, l'instrument que joue le monsieur s'appelle un violoncelle et c'est beau, agréable - je retire "agréable" - et intelligent. Mais je n'ai pas le temps d'apprécier: le musicien suspend son archet, tire un micro devant sa bouche et se met à parler en suisse-allemand, puis en anglais, en français, en italien. Il annonce qu'il est originaire de Berne, prie les Suisses de lever la main. Quelques mains se lèvent. Y a-t-il des Romands dans la salle? Levez la main! Et ainsi de suite. Des Espagnols? Pas d'Espagnols, constate-t-il, tiens, tiens... Des Asiatiques qui occupent les deux tiers de la salle, il ne dit pas un mot. Il entame un second morceau. Qu'il interrompt aussitôt pour évoquer par les statistiques les miracles obtenus depuis 1993, date de la fondation du premier hôpital pédiatrique de Pnohm Pehn, dans la guérison des maladies d'enfants. Là-dessus, il énonce la liste des infections, accidents, virus dont souffrent les patients. Je fixe l'archet. Va-t-il revenir sur les cordes? Comprenez bien, nous dit le musicien-pédiatre, sur 1324 enfants de moins de dix ans dont 40% de filles, nous avons baissé le taux de mortalité... Je ferme les yeux. Les gens applaudissent. L'archet trace des cercles dans l'air. Il accompagne l'exposé. Et voici le nom des machines que nous avons achetées, alors s'il vous plaît... Suivent des demandes de dons. Don de sang, don d'argent. L'homme respire. A bout de souffle, il admet: l'ambassadeur de Chine me répète que je parle trop; et il se remet à parler. Soudain, il cesse:
- Je vais maintenant interpréter un morceau de Pablo Casals. Il l'a écrit alors qu'il fuyait le régime franquiste... D'ailleurs, nous ne sommes pas ici pour parler politique, seuls m'intéressent la paix et la justice... Oui, la paix... et la justice.
Il marque un silence. Repousse le micro. J'ouvre les yeux. Fausse alerte, le moment n'est pas encore venu. Avant de jouer ce morceau, le pédiatre, musicien et clown annonce qu'il projettera à la fin du concert un film, que nous comprendrons alors pourquoi, afin d'augmenter le nombre de cas traités, les dons qu'il nous demande ce soir...

Singularité

Que Ray Kurzweil bâtisse son Université de la Singularité dans la Silicon Valley allait de soi; qu'il installe ce laboratoire du posthumanisme entre les sièges de Google et de Facebook semblait déjà plus inquiétant. Or j'apprends qu'il a été nommé ingénieur en chef de Google et que Larry Page lui aurait confié le département stratégie et développement de la multinationale, ce qui jette un éclairage sur les récentes acquisitions de start-ups liées aux travaux sur la Convergence. Ainsi, la holding la plus puissante de la planète vient de se doter d'un gourou dont la religion, dans sa dimension négative,  prône l'abolition de la race humaine.

dimanche 16 février 2014

Yeah

Sur le toit du City River Hotel, belle piscine entourée de chaises longes en teck. Deux japonaises trempent le pied, gloussent, rient, se giclent, photographient. Des personnages de bande-dessinée. Compactes, tout en lignes, ne touchant pas terre. Et jaunes. Puis viennent deux anglaises. Tout aussi jaunes. L'une des deux frappée de malédiction. Vulgaire. Tous les trois mots, elle dit "yeah...". Tous les trois mots n'est pas un recours littéraire. Plongé dans un livre d'économie, je dois renoncer à ma lecture. En quelques minutes, l'Anglaise dit mille fois "yeah..."
- Tu vois..
- Yeah...
- Moi j'aime beaucoup le Cambodge...
- Yeah...
- Parce que les gens...
- Yeah...
Et quand vient son tour de parler.
- Yeah... yeah... C'est comme ça.
Puis elle se lève et je vois qu'elle a enfilé son maillot de bain bleu de travers. Elle l'a entre les fesses.

Orchestre

Quand tu passes dans la rue, l'orchestre se met à jouer.

De sortie

Un jeune couple de sortie. Habillés, ils se tiennent droits, l'air ravi et gentil. Les garçons, pour faire grand restaurant, déposent les plats en même temps devant l'homme et la femme, puis annoncent les recettes auxquelles ils vont goûter. Le garçon allume son portable, photographie son plate, passe le portable à son amie, elle photographie le sien, lui rend l'appareil. Alors ils se souhaitent bon appétit.

Moto

Soudain je trouve la solution.
- Prépare-toi, je vais louer une moto et nous partons au Laos.
Une demi-heure plus tard, je déchante: la location des motos et des voitures est désormais interdite au touriste.
Raison?
- Les touristes boivent trop, m'explique-t-on. Au Cambodge, c'est autorisé, pas à Siem Reap.

Suprématie

Ces jours je prends des notes dans un cahier d'écolier acheté à Las Vegas. Or je viens de remarquer deux choses. En première page, il donne les adresses des sites incontournables, à commencer par celui de la CIA et en dernière page, on apprend qu'il est Made in Brazil.

Manger

La nourriture étant généralement médiocre et l'assiette internationale peu souhaitable, trouver un établissement où se restaurer au centre de Siem Reap tient de la prouesse. Si au moins il y avait les apparences, mais elles sont  trompeuses. Cela me rappelle les pays communistes: Hanoï en 1990, Budapest en 1987. Les patrons investissent dans les enseignes, les plantes en pot, le mobilier, les nappes.
- Celui-là m'a l'air bien, qu'en dis-tu?
Et le piège se referme: des restes accommodés avec du riz réchauffé.
Mais il y a pire: la fausse bonne surprise. Un restaurant. Plus chic, plus cher. Gala consulte la carte. Elle vante les plats. Nous entrons. Elle va s'asseoir. Je la retiens. Trous serveurs aux fesses, je traverse le restaurant. Au fond, réunis autour d'une table en terrasse, des dîneurs finissent leur repas.
- Excusez-moi, est-ce bon?
Ils sont unanimes. C'est délicieux!
La question pertinente, subsidiaire, nécessaire serait: "d'où venez-vous?"
S'ils sont Américains, Australiens, Anglais, il faut prendre les jambes à son cou. Mais nous voici installés. Les plats viennent. De la cuisine nouvelle. Au Cambodge? Non, à Siem Reap. Coulis de jus de viande en arabesques savantes sur des assiettes plus larges que ma poitrine, verrines, bière millésimée. Puis on regarde autour de soi. Texans qui parlent à l'encan et sont probablement venus sauver le monde, routards en short, touristes du sexe avec leur femme de rapport.

Parc à thème

Ponts enguirlandés, réverbères enveloppés de petites ampoules de couleur alors qu'il n'y a aucun éclairage public, restaurants de trois étages débordant de végétaux exotiques et de sculptures sacrées avec leurs menus affichés en anglais, pizzerias et terrasses combles que se partagent des jeunes ravis de leur soudain pouvoir d'achat, de faux érudits qui potassent des guides inassimilables sur je-ne-sais quelle dynastie kmehr et hordes de chinois qui dînent l'oeil rivé sur le drapeau que dresse leur guide.

Vélo

Gala veut aller à Siem Reap. Elle n'a cessé de me le répéter. Si nous devons aller au Cambodge, je veux revoir Siem Reap. En vain, j'essayai de savoir ce que nous y ferions.
- Du vélo.
Car à ses yeux Siem Reap est une des seules villes au monde où l'on puisse faire du vélo. Du vélo, j'en fais tous les jours. Faux. Plusieurs fois par jour.
-Toi, toi! Moi je veux faire du vélo à plat.
Donc, nous voici à Siem Reap, sur la rivière, et bien entendu, impossible de mettre un pied dehors sans qu'un conducteur de tuk-tuk ne vous assaille.
-Vous voulez voir les temples?
Je mets les choses au clair. Il est hors de question que j'aille visiter les temples. Une fois suffit.
- Une fois suffit, dis-je, et d'ailleurs, tu ne voulais pas faire du vélo?
- ...
- Du vélo, nous sommes bien venus pour faire du vélo?
- Tu ne trouves pas qu'il y a beaucoup de trafic?

Harmonie

En chemin pour Siem Reap, maisons traditionnelles en bois dur, juchées sur des eaux molles et ouvertes au vent. Des fumées montent sous les palmes, les vaches soufflent dans l'air chaud, les hommes somnolent dans des hamacs leurs serpes posées au sol. Sensation d'harmonie, peut-être illusoire, dont nos campagnes ont perdu le secret.

Bateau

Le bateau amarré en bas de l'immeuble est bien celui qui allait nous emmener par le Mékong jusqu'à Siem Reap. Celui-là même qui a failli couler au large de la ville-frontière de Chau Doc, l'année des inondations, lorsque je me rendais au Vietnam avec cette routarde Sud-coréenne de Los Angeles; des paquets d'eau s'écrasait sur la tête du pilote, l'assistant écopait, les berges avaient disparues et la fille me disait: c'est juste dommage pour mon iPad. A l'arrêt ce bateau a la forme d'une banane. Poupe et proue sont relevées, le toit est plat, le nez court muni d'une bitte d'amarrage. Comme les moteurs brassent à l'avant, aussitôt en lancé il prend l'aspect d'un insecte véloce glissant sur une eau plane. Par la route, il y a 314 kilométres de la capitale à Siem Reap, mais d'aprés ce que me diront des Espagnols, celle-ci est de la mème qualité que les routes que j'ai connues dans le sud: bossues, brisées, sinueuses. Une derniére fois, au moment de poser pied sur le ponton, nous parions sur notre chance. Un gros bateau de bois blanc qui rappelle les bâtiments à roue du Mississipi est rangé là; sur le pont supérieur, deux couples couchés dans des chaises longues boivent du café dans des tasses de porcelaine. Un porteur empoigne la valise de Gala et descend par un escalier étroit en contrebas vers le fleuve: voici notre bateau, tout intérieur, bas de plafond, avec des siéges de bus bourrés de ressorts. Pendant ce temps, les deu couples partagent un croissant. Mais peut-être ne vont-ils nulle part? Peut-être s'agit-il d'un hôtel flottant? Je m'engouffre dans notre bateau, ils disparaissent de ma vue, aussitôt remplacé par un groupe de Hollandais, femmes à crinières blondes laquées et leurs maris retraités, qui remuent d'un air inquiet, parlent, se lèvent, tâtent les sièges du plat de la main, pressent leurs visages contre les hublots de plastique jaune. Le manège, au-delà de l'inquiétude, bien réelle (l'une des femmes exige un gilet de sauvetage), vise à assurer son existence au sein du groupe. Et pour cela, il faut tenir un rôle, donc se manifester. L'effet général évoque un travail d'improvisation sur un vaudeville. Un monsieur se lève:
- Oumph! Han! Moi je vous dis... Ah, ah ah! Vous m'en reparlerez dans sept heures! Pour peu qu'on survive bien sûr...
Une dame prend son tour.
- Eh, bien ça alors! Quel bateau! Et ces sièges...
Son mari enchaîne.
- Des sièges, des sièges Marieke, où voyez-vous des sièges?
Gala s'installe avec naturel à la meilleure des places, prêt de la porte d'évacuation. Je fais quelques pas et me laisse tomber dans un siège rouge, je jette les bras en avant, attrape mon livre, la décadence de la République d'Auguste et ses analgogies avec la situation européenne contemporaine, et baisse les yeux pour ne plus les relever: c'est que les Hollandais doivent maintenant faire face à la concurrence d'un groupe de Français qui vogue vers l'ancienne capitale des Kmehrs (alors que nous autres allons simplement en bateau à Siem Reap). Le bateau démarre ses moteurs. Les sièges tremblent. J'enfile des tampons. Le bateau déboîte et s'élance. L'eau file au niveau des hublots. Les berges vertes et brunes sont au même niveau et ces échasses plantées dans le jus sont les pilotis des constructions riveraines. Mais un enfant russe à bouille ronde assène des coups de pied dans mon dossier. Bizarrement, j'ai vécu la même situation trois jours plus tôt dans l'avion de Ranong. Là aussi, un enfant russe avec sa mère. Laquelle, au bout d'un moment, sur un ton ferme m'a dit:
- Il va donner des coups de pied dans votre dossier pendant tout le voyage.
Dans l'avion j'avais tenu bon, là je renonce: s'intéresser à la République romaine dans un siège qui vibre au point de vous affliger une cure d'amaigrissement est déjà difficile. Quand on y ajoute des coups de pied, cela relève de l'exercice de maîtrise de soi en art martial. Seul problème, les rares sièges vides se trouvent contre le moteur, à l'arrière. J'y vais, je m'installe. Plus tard, je m'aperçois que'une partie des passagers manque. Je sors par la porte et les trouve couchés sur le toit, la tête enroulée dans des écharpes, cramponnés à la main courante, lorgnant des berges brunes, grises, jaunes et brunes où travaille parfois, à bord d'une pirogue, un pêcheur que les vagues soulevées par notre bateau menace de retourner.

Hafez El-Assad

Au terme d'une marche harassante de 635 jours à travers l'Europe j'atteins Gimbrède. N'y possédant plus de maison, mon but n'est pas clair. Mais voici Joelle. Elle taille les rosiers dans le jardin du presbytère. Je la salue. Je lui parle. Elle me fixe.
- Mais enfin, Joëlle!
Elle ne parle pas.
Sort Frédéric de la maison.
- Frédéric, c'est moi!
Il répond pas.
- Vous allez me dire ce qui se passe?
Et voici: j'ai lu dans l'après-midi un texte qui rapporte les interruptions de conversation en Syrie chaque fois que l'on évoquait sous le régime d'Hafez El-Assad le nom du dictateur, expérience que j'ai faite moi-même dans le pays en 1991 et, dans ce rêve, j'essaie de vérifier le sentiment que peut produire sur la personne une telle absurdité.

Don

Une mendiante tend la main. Elle a un enfant dans les bras. Il est tard. Il fait nuit. Gala me dit de lui donner de l'argent. Je refuse. Gala me demande de l'argent. Elle lui donnera. Je refuse. Gala demande que je lui prête de l'argent.
- Je te le rembourserai!
- Si tu donnes de l'argent à cette mère qui est jeune, qui semble en bonne santé, et qui n'est pas différente des autre femmes cambodgiennes, elle reviendra demain. Tu l'auras encouragée à rester mendiante.
Nous discutons. La mendiante se tient là. Le gosse dort dans les écharpes. Gala monte le ton. Je répète ma position. Au bout d'un moment, effrayée, la mendiante s'en va. Nous aussi, l'un derrière l'autre, marchant à grands pas sur un trottoir encombré et invisible, le long des quais, le long du port, hurlant, pendant des kilomètres, tandis que des conducteurs tapis dans le noir et soudain réveillés par nos cris appellent:
- Tuk-tuk mister?

Trou

Etonné d'apprendre que jusqu'au XVIIIème siècle la mer est dans la culture occidentale un symbole négatif. Dans l'Oxford Book of the Sea, Jonathan Reban noterait ainsi: "la mer est un lieu socialement indivisible, un espace si privé de respectabilité qu'on eût dit un trou noir. Ce que l'on faisait dans ou sur la mer ne comptait tout simplement pas, ce qui explique en partie pourquoi le bord de mer connut la réputation d'être un lieu de licence." Or la notion de trou, au sens physique (effondrement naturels, mines abandonnées, matières discrètes, fosses abyssales) aussi bien que symbolique (trous dans l'histoire, dans le langage, ruptures ou impasses dialectiques) est un des éléments clef de l'écriture d'Acablar, une sorte de substitut à la notion de vide.

Statue

Remarque spirituelle de Theroux: " Tout pays qui exhibe plus d'une statue d'un homme politique vivant va droit à la catastrophe"

Pnomh Penh

La ville que j'ai vue il y a quatre ans déjà n'existe plus. Cette métamorphose rappelle les vertiges de Bangkok dans les années 1990: il suffisait de passer une semaine dans le pays et au retour la pension avait disparue engloutie par un centre commercial. La semaine suivante, le centre commercial passait sous le bulldozer, quatre tours s'élevaient. De plus, lors de mon premier passage à Pnomh Penh, encore abasourdi de ma séparation avec Gala, intervenue brusquement au moment de grimper dans un bus à Trat, j'étais affecté d'un calme étrange qui atténuait le chaos de la ville. Aucun doute cependant: quatorze heures par jour, du lever du soleil à vingt heures, la ville est en pleine mutation. Ensuite les restaurants de nuits installent des milliers de chaises rouges sur les trottoirs, les braseros fument, les Cambodgiens boivent et mangent. Puis ils filent et se couchent. C'est du moins ce que j'observe dans le quartier où nous habitons, à quelques kilomètres des quais, au milieu de cinquante ateliers de garage, car il y aussi des zones résidentielles, reconnaissables aux arbres qui pointent vers le ciel de l'intérieur des propriétés et des tentatives new-yorkaises, où à grands renforts d'échafaudages en bambous des ouvriers, cent, ceux cent à la fois, coiffés de casques jaunes qui leur donne un air de champignons nains, s'affairent pour bâtir des buildings, des malls, des fast-foods, et enfin, dans le quadrillage de rue éclairées d'enseignes qui appuie contre le Mékong (sans l'atteindre, par décence imagine-t-on), des grappes de prostituées les fesses vissées sur des tabourets qui regardent défiler des touristes blancs, musclés et tatoués ou âgés et gras.

Tonle Sap

Près du village sur pilotis, des voisins parient sur un combat de coq. Des barges dont seules émergent la tour remontent le Tonle Sap, passent sous le pont en construction qui relie Pnohm Penh à ses banlieues et gagnent le Mékong. Devant l'immeuble qui abrite l'hôtel, toute la zone est inondable, aussi rien n'est-il bâti en dur. Les familles qui s'entassent sur ce bout de terre profitent vraisemblablement du terrain vague. Contre la berge flotte un rafiot de la taille d'un pâté de maison. En bois gris, retapé de morceaux de planche, il a un air d'un fantôme, mais la nuit une double arcade de néons s'allume et trace un chemin qui amène à sa porte. Alors derrière ses façades tournent des spots de couleur et l'on aperçoit des danseurs de karaoké. De mon cinquième étage, je regarde une vingtaine de gosses qui tapent un ballon dans la poussière quand je remarque Gala. Elle s'avance un sachet à la main. Le jeu s'arrête. Les gosses l'entourent. Plus tard elle revient dans la chambre.
- Ils tapaient dans un chaussure, je leur ai apporté deux ballons.
- Pourquoi deux?
- Un pour les grands, un pour les petits. Et je les ai donnés à ceux qui étaient assis à l'écart.
Nous regardons par la fenêtre: sur le terrain, un grand match vient de démarrer.