samedi 8 février 2014

Lits

Il possédait deux garages de tôle. L'âge de la retraite venant, il se débarrassa de sa voiture, balaya, referma le premier garage, vida le second, puis acheta deux lits qu'il installa à même le sol. Lorsque son voisin, Dürrer, partit vivre en maison, il récupéra son appentis, le balaya, y installa un troisième lit. Le quatrième et dernier lit se trouvait dans la villa. Pendant deux ans, il creusa les tunnels pour relier ces lits. Fermés par des trappes, éclairés, ils permettaient de passer rapidement des garages à l'appentis et de l'appentis à la villa. Le motif de ce travail était l'incident nucléaire survenu à Three Mile Island. Des milliers d'Américains avaient échappé à la mort. Et la centrale avait été à deux doigts de subir le syndrome chinois ce qui eut signifié plusieurs millions de victimes. Si donc ce qui était impossible avait eut lieu, il était raisonnable de penser que lui, Hans Winckler, citoyen allemand, anonyme et retraité, risquait une attaque. Le système des lits multiples avait été éprouvé par de grands dictateurs, mais un problème demeurait: ceux-ci possédaient des résidences distantes, alors que lui, qui ne disposait que de moyens financiers limités, devait placer ses lits à proximité les uns des autres. Une attaque groupée étant toujours possible, il ne pouvait exclure que les quatre lits soient vérifiés au même moment. Winckler entreprit alors de creuser sous les lits. S'ils venaient à être vérifiés par l'attaquant, celui-ci ne se douterait pas de sa présence à l'intérieur du lit. Cette nouvelle tâche lui coûta un mois de travail. Il n'en fut pas plus rassuré. Et si l'attaquant vérifiait? Il ne lui resterait plus qu'à le déloger. Il bunkérisa ses cachettes. Il vécut ainsi pendant une année, dormant dans un lit et un autre. Le jour où il aperçut une bande en approche, il perdit tout contenance. Ces hommes qui l'attaquaient en plein jour, aidé de leurs femmes et de leurs enfants, n'auraient aucune pitié. Certainement étaient-ils porteurs de dynamite. Il décrocha son fusil et tira à bout portant sur les enfants. Les attaquants prirent la fuite. Le lendemain, dans l'avion qui l'emmenait à Nyamé, il lut le journal. Celui-ci évoquait les meurtres, la fuite du criminel et rapportait les propos d'une femme en pleurs: nous venions en voisins pour la signature d'une pétition. Winckler passa plusieurs années en Afrique à vendre son système de lits sécurisés aux dictateurs, mais sa folie le rattrapa: l'entourage de ses clients, perpétuellement menacés par leurs opposants, était le plus risqué qu'il eut connu. Il décida alors de rentrer en Europe. Dès qu'il eut atterrit à l'aéroport de Frankfurt il se rendit à la police et dénonça ses crimes. Pour être assuré d'obtenir le placement dans une prison hautement sécurisée, il s'attribua en outre une série de crimes non élucidés choisis par mi les plus atroces dont il avait pris connaissance. En prisons, il écrivit l'ouvrage aujourd'hui célèbre: La vie souteraine des grands dictateurs.

Chang

Mer plate, descendante ce soir, et sur les fonds la poussière noire d'un volcan. Comme je fais la planche au large, je ne vois que des arbres, des palmiers, mais aussi de curieuses espèces, méditerranéennes peut-être, qui tapissent le sable d'aiguilles rousses. Une chemin en dominos de mortier passe à portée du bungalow, mais on y voit guère que quelques vélos. Le restaurant est ouvert dix-huit heures d'affilée et dans la cuisine en plein air la patronne et son aide birmane coupent, mélangent, pressent, cuisent et mélangent. Ce service ininterrompu m'avait déjà frappé dans une autre île, Koh Jum: aussitôt levées, les femmes sont au service, et comme les touristes n'ont pas d'horaire, celui qui a pris une cuite exigeant un Birchermuesli à midi, l'autre, de retour de la pêche, un Pad Tay à l'aube, jamais elles ne trouvent le temps de s'asseoir.

Sénèque

Sénèque enjoint ses pairs à vivre avec leurs esclaves, à les traiter comme leurs égaux, au nom d'une reconnaissance fondamentale de notre nature d'esclaves. Prônant avec rigueur cette vertueuse politique qu'il met sans doute en application dans son propre foyer, il ne trouve aucune contradiction a réclamer les 55 millions de sesterces prêtées à la Grande Bretagne, lui le plus riche des Romains, au point de déclencher pour récupérer cette somme, la guerre de Boadicée.

Manuscrit

L'écriture à la main doit être entretenue. Méfions-nous de l'usage du clavier, du moins lorsque l'intention dépasse la communication. La mémoire de la langue est liée au mouvement de la main et la graphie en tant que mouvement stylisé est porteuse de la correction orthographique comme de la maîtrise de la syntaxe, donc de la forme de la pensée.

Potentats

Au temps des rois, le risque était le fait du monarque. Lorsque la souffrance du peuple devenait insupportable, il était renversé, décapité ou chassé. Aujourd'hui les potentats viennent du peuple, gouvernent avec complaisance et retournent au peuple. Quand la sanction tombe, ils partagent le risque en tant que membre anonyme du peuple. Le peuple est ainsi devenu son propre bourreau.

Plages

Rendu sur les îles, les touristes dont c'était le désir et la motivation, ne vont pas à la plage. Assis à distance, ils la regardent, parfois s'y aventurent. D'abord la plage est déserte, toute entière à leur disposition; n'ayant pas à se battre pour occuper quelques mètres de sable comme ils en ont l'habitude l'été en Europe, ils retardent le moment de s'y installer et bientôt se content de vérifier qu'est est là, vaste étendue contre le liséré marin, prête à les accueillir. Du reste, si dans les grandes stations du pays, Pukhet, Hua Hin, Samui, le constat est inverse, c'est parce que débarqués des charters, ignorant tout des géographies asiatiques, les touristes s'empressent de reproduire les moeurs apprises sur les plages d'Europe: ainsi obtiennent-ils a grand renfort de ruse quelques mètres de sable dont ils se félicitent.

jeudi 6 février 2014

Ile

L'embarcadère de Ranong pour les îles de Phayam et Chang donne sur un bras de la mer d'Andaman. Les ouvriers entassent fruits, poulets, bière et blocs de glace dans le fond du bateau, nous prenons alors place sur les marchandises, le dos voûté, le visage au ras des mangroves. Un Allemand allume une cigarette. L'indigène lui signale qu'il est assis sur des bidons d'essence. Le long des berges, des entrepôts et des docks délabrés, des navires fantômes basculés sur la flanc, des habitations brisées et plus noires que des chicots. Sorti de ce boyau, la mer est verte et agitée et nous naviguons entre des isthmes de jungle. Gala discute avec un chinoise en français et s'occupe d'un bébé de cinq mois qui joue entre deux sacs de patates. A mi-distance, nous croisons le bateau qui revient des îles. Il est à la dérive, son moteur en panne. Le pilote balance une corde et nous le tirons, mais lorsque Chang est en vue, je m'aperçois que le bateau a disparu. Nous approchons une première plage. Les habitants nous attendent de l'eau jusqu'à la taille. Ils déchargent la marchandise commandée. Des Birmans, des Thaïs, et des Anglais, des Allemands, des Français, blonds, maigres, nus, accompagnés de petits enfants. Indifférente, flottant sur un matelas pneumatique, une touriste bien en chair dort. Aussitôt installé dans le bungalow, rudimentaire, sans électricité, muni d'un réservoir, je me demande ce que nous faisons là. Surprise habituelle. De la première heure. S'il est besoin de se rassurer, on se dit alors que le séjour dans l'île est justifié par les quatre jours de voyage qui nous y ont conduit: bus, train, taxis collectifs, taxis encore et bateau, avec trois nuits d'étape dans des villes secondaires, toutes agréables, toutes pareilles, au point qu'à Chumphon, buvant de la bière sur la terrasse en bois d'une guesthouse, j'ai fait remarqué à Gala un puissant bâtiment jaune canari: l'hôtel où nous avons dormi il y a quelques années, au cours d'un voyage dont nous étions maintenant incapables de dire la destination. Puis on ne pense plus. Ou du moins plus au continent, plus à l'Europe ni à l'heure qu'il peut être. Signe que les vacances dans l'île ont commencé.

Aux hommes

Dès lors qu'ils ne se considèrent plus comme des hommes, les riches ne font pas seulement la guerre aux pauvres mais aux hommes.

Pièce montée

Roman en trois parties comme les trois étages de la pièce montée, ici appelée gâteau, lequel serait le motif central de l'action à côté de la victime, mais roman sans criminels ni enquête policière, aléatoire et humain plutôt que méthodique et à suspens.
Le gâteau d'anniversaire et le macchabée sont en chambre froide. Le maire et son adjoint se pressent à la lucarne.
- Je connais cet homme.
- Il est arrivé en ville ce matin, il a acheté du tabac à l'épicerie puis il s'est défenestré du premier étage de l'hôtel de commerce.
- Et comment se fait-il que son costume soit impeccable?
- C'est un mystère. En tout cas, en ville, personne ne le connaît.
- Tu devrais sortir le gâteau d'anniversaire de ta fille, il va avoir mauvais goût.
- Tu sais quelle température il fait?
- Je sais, j'arrive du port.
- Et bien tu vas y retourner, je veux savoir par quel bateau il est arrivé, qui il est, je veux tout savoir.
L'adjoint jette un oeil par la lucarne.
- J'aimerais bien avoir un pull comme ça, du Cashemire, on en trouve pas dans la région.
- S'il ne se souvienne pas du type, parle-leur du pull.
- S'ils ne se souviennent pas du pull, je pourrai peut-être le garder?



Intériorité

Et si critiquer ce qu'on ne peut rationaliser revenait à en interdire l'accès et finalement à le détruire? Ceci dans son existence la plus concrète, psychologique et spirituelle, et dans tous les cas expérimentale, s'agissant de ce que l'on nomme dans nos sociétés l'intériorité.

Espagne

Bon mot que rapportent des Espagnols à Paul Theroux au sujet des caractères nationaux et qu'il cite dans Les colonnes d'Hercule: "Quand on croise un Galicien dans l'escalier, on ne sait jamais s'il monte ou s'il descend".

Partage

Bruits de centaines, de milliers d'insectes au crépuscule, et cela en ville, mais aussi envol d'oiseaux, et  dès l'aube hurlements des coqs tandis que chante, amplifiée par un petit haut-parleur noué au croisillon d'un mât, une voix féminine échappée d'une conciergerie de monastère, tous éléments qui vous donnent la nature en partage.

Addiction

Caractère addictif des utilitaires électroniques. L'affaire Snowden ayant révélé - et pour nos gouvernements préférons le terme confirmé - l'ampleur de la guerre technologique que les Etats-Unis mènent contre le monde, le président français a décliné la proposition de ses services de s'en remettre au modèle de téléphone mobile crypté Théorème, peu ergonomique et trop lent.

Barbares

Habitants de la région de Barbagio, dans les montagnes de Sardaigne, dont aucun pouvoir central à ce jour, depuis les Romains, et cela en dépit de menées guerrières, n'a pu obtenir qu'ils paient l'impôt.

Arrivée à Ranong

Chaleur écrasante à Ranong. Déposés devant une quincaillerie chinoise, je place mon sac et la valise de Gala sous un abri et part à la recherche d'un lieu où dormir.
- Peux-tu déplacer les bagage, me dit-elle, ils ont au soleil?
Offusqué, je m'en vais. A moi l'épisode pénible mais incontournable, trouver une pension ou un hôtel. Rue pavanée de flambeaux, marchands d'alcools forts sous le niveau du trottoir, vrombissement des transports collectifs qui montent vers les deux ports, l'un pour la Birmanie, l'autre pour les îles et, chose surprenante dans cette région dont on dit qu'elle connaît la plus forte pluviosité de Thaïlande, des magasins de football. Deux touristes français et bouddhistes, jeunes, calmes me renseignent. Il y a une auberge sur la colline, en face d'un parc avec statuaire et taillis sculptés dans le style jardin royal. La fille est ravie de parler le français (nous avons commencé par l'anglais). Elle me dit qu'elle cherche une robe, mais ne trouve que des modèles 1950. Je lui montre mon T-shirt.
- Je l'ai sur le dos depuis une semaine.
Mais c'est par effet de simplification; le couple, lui, paie son voyage en travaillant.
Enthousiaste, je fais valoir que la formule n'était pas facile à appliquer il y a vingt ans. A part donner des cours d'anglais aux moines... Sur quoi ils admettent que tous les contacts se font via internet.
- Et que faites-vous?
- On récure, on soigne des handicapés, on fabrique des chaises...

mercredi 5 février 2014

Série

A la télévision thaïlandaise, une série. L'acteur, jeune homme qui ignore les codes hollywoodien du genre, a le jeu lent et posé. De plus des transitions sont ménagées entre les scènes pour obtenir un effet dramatique ou pour se conformer aux moeurs locales. Quoiqu'il en soit, les images installent une atmosphère hypnotique. Or voici que l'acteur fixe soudain la caméra avec une telle confiance que j'ai le sentiment qu'il me regarde et va me parler.

Etres à l'arrêt

Ruang Rat road, en partie basse de Ranong, dans un décor de ville typique de la Thaïlande, mais somme toute proche du nôtre, avec son trafic insistant, ses piétons, ses magasins (et non pas boutiques) cette capacité, chez nous oubliée, qu'ont certains individus d'être à l'arrêt, debout appuyés contre un mur ou assis sur le perron, le regard fixant successivement les motifs qu'offre la rue, mais sans aucune velléité d'action et ceci pendant des heures, des jours.

mardi 4 février 2014

Chumphon

A Chumphon, nous attendons le bus dans un garage aménagé en bureau, assis sur une banquette face à trois employés. L'un dort la tête dans les bras, un autre mange, le chauffeur guette la rue à la recherche d'autre voyageurs. Le bus est annoncé pour treize heures. Pour l'instant, nous sommes seuls. Quand la dame a fini son riz, elle explique:
- Nous partons à l'heure si nous avons cinq passagers. Quatre à quatorze heures, trois à quinze heures... Vous comprenez?
Je fais le calcul: si personne ne vient, nous partirons pour Ranong à seize heures, donc dans quatre heures.
Quelques minutes plus tard Gala se lève.
- Il va être l'heure, plus personne ne viendra, laissons-leur nos bagages et allons nous promener!
Je propose d'attendre un peu. Sage décision. Soudain le chauffeur saisit nos sacs et nous embarque, le bus dépasse le marché, prend l'avenue, un passager monte, il redémarre, plus loin il ramasse une mère et son nourrisson et en campagne un couple. Or aucun téléphone n'a sonné, aucun signal apparent n'a semblé contrecarrer la décision d'attendre.

Argent

Avoir de l'argent et ne pas devenir un lâche.

Toboggan

Sur ce toboggan a coulé beaucoup d'encre.

Theroux

De l'Amérique, Paul Theroux dit qu'elle exporte principalement deux choses: la violence et l'infantilisme.

Critique continuée

Peut-on imaginer que la critique portée à une certaine incandescence dématérialise le monde au point de le rendre invivable? Que fait-on alors? Se séparer du corps? Se fondre dans le silence?

Animalier

Ce matin, dans un hôtel quatre étoiles de Chumphon. Le jeune Thaï qui dans la salle du petit-déjeuner reçoit les hôtes, l'oeil rivé sur l'écran de télévision, suit fasciné un documentaire animalier américain sur les moeurs des habitants d'Asie du sud-est.

lundi 3 février 2014

Mémoire

D'une croix il marquait les endroits où il avait écrasé un moustique.