samedi 18 janvier 2014

Bonhomme

Le bonhomme de neige a fondu.
- Mais il est quelque part, explique le religieux.

Aquarium

Elevé hors de l'aquarium, j'ai toujours l'impression d'être mouillé.

Miroirs

L'homme, par opposition à la femme, fut longtemps celui qui ne se regardait pas dans les miroirs.

Etincelle

L'aventure est au physique ce que la critique est aux idées, l'étincelle dans la machine.

Vierge

Notre savoir ne porte pas sur le réel. L'objet de la connaissance est la théorie. Le réel s'ordonne fonctionnellement à cette théorie. Pour ce qui est de le savoir, on ne le sait pas. Le réel est vierge.

Boule à facettes

Parce que les danseurs malgré le risque encouru ne quittaient pas la piste, le patron de la discothèque ordonna à son aide de grimper sur une échelle et de tenir à bout de bras la boule à facettes qui manquait de se décrocher.

Progrès

De grands progrès nous guettent. Des progrès technologiques. Ils visent à détruire le tragique, à dévitaliser la contradiction qui anime nos vies et nous distingue des bêtes comme des machines.

Les yeux rouges

Cette fille aux yeux rouges que j'aimais pour ses yeux rouges. Mes camarades, agacés, me moquaient.
- Mais enfin, tu as vu ses yeux?
- Il sont rouges.
Derrière ce regard plein de sang, j'imaginais de grandes aventures. Je ne sus jamais ce qu'elle faisait de ses yeux, encore moins ce qu'elle faisait de ses nuits. Quand je l'ai retrouvée, des années plus tard, dans une discothèque, à l'aube, accompagnée, loin de cette école imbécile où des maîtres nous apprenaient le commerce, la lumière était faussée et je n'ai rien vu, mais en raison des rêves que j'avais fondé à l'adolescence sur ses yeux elle semblait encore promettre.

N-Y

Un des aspects de la mondialisation: considérer que chaque village de ploucs doit être géré comme la ville de New-York.

A.E. Van Vogt

A l'heure de pointe ce jeudi, alors que le train roulait en parallèle à l'autoroute Lausanne-Genève, je songeais que si l'on établit un plan en coupe de notre société on obtient ceci: un niveau inférieur, de mobilité rapide, sur le quel se meuvent le petit personnel et les travailleurs de force; un plan moyen, de mobilité constante, sur lequel évoluent les rentiers, une partie des femmes, les enfants; un plan supérieur, où la mobilité est au bon vouloir des acteurs; assis ils tirent les bénéfices des mouvements de production réalisés sur le plan inférieur. On peut considérer que de tels schémas sont d'inutiles réductions. Le monde des A de Van Vogt était considéré comme de la pure science fiction lorsqu'il a paru. Aujourd'hui, les plus gros investisseurs industriels d'Amérique soutiennent les chercheures qui leur promettent la création d'un monde binaire.

Argent

Jamais il n'y aura assez d'argent pour tout le monde. Sans cela, à quoi servirait l'argent?

Lignes droites

Les lignes droites sont des leurres. Elles sont faites de va-et-vient, elles coordonnent des points désordonnés. La géométrie est un artifice de langue. Dès qu'on va, on se perd. Pareillement pour l'histoire. Celle de chaque individu, celle que composent les individus, l'Histoire. Une fois dits, les faits paraissent évidents. Lorsqu'ils se produisent, nous sommes tous analphabètes.

Faoug

Un peu de lait répandu à côté de la bouse que la fermière de Faoug me reproche d'avoir versé sur le sol de l'étable. La boille a basculé alors que je la portais sur le chariot.
- Et la bouse? Il fallait la pousser!
Elle a raison. J'ai tort. Je suis fatigué.

Revanche

Montée de l'obscurantisme, apologie de la culpabilité, mélange des genres, désordres physiques, bêtise programmée, perte de la rigueur et du sens, l'Europe paie son arrogance scientifique, son outrecuidance morale, son universalisme forcé, ses exactions, ses guerres impériales. L'Europe paie la colonisation. Justice mécanique, revanche des métèques.

Descente

A bord de cette voiture lâchée en roue libre tous feux éteints, je suppliais le chauffeur, un gars rencontré à la sortie d'une des soirées d'Ivan, de maîtriser le volant, de reprendre ses esprits, de conduire, de ne pas nous tuer. J'avais quinze ans. Tout le monde riait. Sur la banquette arrière, les filles me bousculaient: j'étais insensible au charme de l'exploit. Rouler ivre dans le noir sur la piste contraire, voilà qui était unique.
- Concentre-toi! criais-je au chauffeur.
Qui se retourna, haussa les épaules et roula un joint, lâchant définitivement le volant.

Supportable

Insupportable, ou plutôt difficile à supporter, je suis persuadé de l'être et quelques unes sont les personnes, souvent proches, à me le dire. Les autres se taisent, supportent, s'offusquent, renoncent. Les meilleures discutent. Insupportable, je crois l'être d'abord parce que le respect de soi veut que l'on dise à ceux qui vous apprécient ou vous aiment ce que l'on pense. Et tant pis si cela bouscule le décor. Ma confiance est sans limites: je crois à la capacité de mes interlocuteurs, à leur génie, à notre volonté commune de parer à l'effondrement des ambitions. Nos bras sont forts. Etre insupportable, c'est surtout désigner le monde qui mérite d'être supporté.

Nietzsche

De Nietzsche on pourrait dire, lui qui l'ayant expérimenté n'a pas pu le dire, la solitude mène au pire et au meilleur.

vendredi 17 janvier 2014

Juliet-Adorno

Charles Juliet lit Theodor Adorno. Adorno effraie Juliet. Juliet, c'est l'expansion du soi. Adorno, c'est la critique des contraintes imposées à cette expansion. Tous deux ont souffert, mais les systèmes qui orchestraient la négation de leur être appliquaient une partition différente: Juliet avait la société devant soi, à lui de la rejoindre; Adorno avait la société dans le dos, à lui de la réinventer.

Parage

Jamais ne devrait être posée la question du parage de l’œuvre. Acte pur, la création n'a pas à se préoccuper de son point de chute géographique. Sa liberté bouscule la carte.

Gratuits

Lorsque je vois quelqu'un ouvrir un journal gratuit et en faire la lecture, je le plains.

Phrases courtes

Les journalistes qui chroniquent easyJet notent tous: un style composé de phrases courtes. Mais, c'est hélas aujourd'hui le seul style répandu. C'est d'ailleurs moins qu'un style, une façon de construire le sens, donc une façon de penser. Sans doute est-elle le résultat de la vitesse qui ordonne notre communication . Et les journalistes sont entre tous les premiers à souscrire à ce régime. D'ailleurs, sait-on encore lire des phrases longues? Louis-René Des Forêts ou Claude Simon.?

Train

Cette fille dans le train pour Genève, midinette d'un certain âge, les cheveux fins d'une enfant et des lunettes à monture, qui s'assied en face de moi, tire d'un sac à la mode une revue traitant de la surveillance électronique. Son profil, l'habillement, les manières d'une bourgeoise, rien ne laissait présager des préoccupation intellectuelles de cet ordre.
- Intéressant?
Aimerais-je lui dire. Mais jamais, sur la distance que parcourt le train, elle ne relève les yeux. Puis en vue de Genève, comme elle range enfin la revue dans le sac, elle se tourne vers la fenêtre et se fige. Je ne sais pas m'y prendre. Ou plutôt, ne veux pas savoir. Complexe fondateur. Adolescent de même. Ce que je voulais, dans l'ordre des buts intéressés, je ne me donnais pas les moyens de l'obtenir. Cela me paraissait vulgaire. Lorsqu'il s'agissait d'un but général, c'était le contraire, je faisais des miracles. Cet approche d'un fou m'a conduit très loin. Aimer par volonté. Entre autres. Aujourd'hui, dans le train, face à cette midinette, je n'étais ni motivé ni démuni. Et cependant, alors que nous prenions pied en gare, je me suis arrangé pour penser, au moment où noyée dans la foule elle disparut, que je venais de manquer une occasion unique d'appareiller une relation sur des idées communes; pire: que cette fille avait pris place à cet endroit dans le dessin d'obtenir que je lui parle.

Vie en groupe

La vraie difficulté est de mêler, et si possible de joindre, la bonté naturelle et nécessaire qui entrecroise les vies afin qu'elles s'épanouissent en groupe et les principes que chacun aura déduit de son effort pour tendre vers une représentation morale de la vie en groupe.

Dieu

Dans la solitude nous découvrons qu'au bout de la pensée il n'y a que le corps. L'affolement lié à cette condition produit la conscience et le travail acharné sur la conscience ramène au corps. D'où la croyance. C'est-à-dire  l'abandon du corps et de l'esprit à une force supérieure qui n'étant rien, par les puissances que nous y faisons circuler, devient tout.

Age

Pourquoi parle-t-on l'âge venu de ce qui a été? Parce qu'une grande partie de nos aspirations ont pris figure. Et même si, buttant sur l'obstacle, elles ont été contrariées, cela n'y fait rien: elles ne sont plus en nous. Désormais installés dans une épaisseur essentielle, nous explorons un monde intérieur. Celui-là même d'où venaient nos aspirations. D'une certaine manière, un solde de l'action. D'où une nostalgie: par l'écriture, la parole, le souvenir, la confidence ou l'incantation, nous rappelons sur les scènes du présent le déploiement antérieur de notre consistance.

jeudi 16 janvier 2014

Silence

Depuis longtemps je veux écrire un livre intitulé Silence. Dans sa première forme, il s'intitulait Ne rien dire (au bout d'une quinzaine de pages, j'ai lâché). Un projet à peu près impossible. Tel auteur critique les mystiques dont il juge le vocabulaire trop riche. J'ignore à qui il pense, mais, sans aller aux extrêmes (Sor Juana Ines de la Cruz), une chose est certaine: dire, c'est utiliser des mots. Et cela vaut aussi pour l'expérience de l'union. Ne rien dire, inscrire sous ce titre Silence un texte fidèle à l'intention qu'il annonce est donc une gageure. Au fond, le mystique n'écrit pas. Pour moi, qui n'ai pas Dieu, m'intéresse ici le processus de décantation du langage intérieur. Couper son flux, approcher autant qu'il se peut du silence qui est aussi un vide.

Suites

Il y a quelques temps je me suis demandé qui étaient les personnes croisées par hasard au cours des quarante dernières années dont j'aurais aimé connaître le destin. Cette jeune femme aux dents cassées, affalée sous un échafaudage dans les quartiers Nord de Londres, en 1980, désarticulée par la misère, la drogue et l'alcool. Cette adolescente lumineuse et enjouée, rencontrée sur un stand d'exposition de genève où je vendais des disques de rock dans les années 1990 et qui répandait autour d'elle une joie rare. Peu après, elle m'écrit de Thessalonique, me parle d'expérience hallucinogènes, de voyages dans la région des Météores, puis plus rien. Je l'ai cherchée à son adresse suisse, en vain. Sabine, cette Américaine avec qui Olofso et moi avons passé deux jours près de Kaysiri, en Capadoce. Sa beauté simple avait un effet ravageur, le timbre de sa voix était sans pareil. Cet homme en costume et cravate, vraisemblablement descendu d'un bureau pour s'asseoir devant la Victoria station de Londres, tenant à la main la bouteille de Whisky qu'il venait de siffler et qui à la façon d'un reptile tirait la langue en direction de la foule. Ce Castillan de Valdepenas que je rejoignais tous les après-midi à l'heure où la ville dort pour me rendre sur la colline aux moulins et qui me racontait qu'écrire des poèmes dans un tel désert n'avait pas d'avenir et que sa famille le poussait au départ.

Hommes assis

S'il est vrai qu'il faut se méfier de l'homme qui gagne son argent assis, on ne se méfiera jamais assez de notre société.

Gentillesse

Dimanche, brevet des Armaillis, une randonnée à raquettes sur un sentier d'alpage entre le Mont Moléson et Les Paccots. Les enfants marchent avec plaisir, nous parlons peu, le décor est bienveillant. Soleil vif, aplats blancs, forêts dégarnies. Sur la plaine, vers le Gros-de-Vaud et le Léman, un vaste brouillard. Mais c'est surtout la gentillesse des participants et des organisateurs qui me retient. Une discrétion et une générosité devenues chose rare et qui étaient il n'y a pas pas longtemps la norme. L'obséquiosité si répandue dans nos villes ne serait ainsi que le pendant de cette idiotie générée par le marché qui  s'incarne dans des comportements voyous. Ici, sur la montagne, ce matin, la gentillesse n'était ni jouée ni même consciente: elle traduisait le simple bonheur d'être ensemble.

mercredi 15 janvier 2014

Doute

Ce film sur un condamné à perpétuité. Sa femme a été retrouvée morte dans l'escalier. Lui était au jardin. Le Ministère public affirme qu'il l'a frappée à l'aide d'un tisonnier. Pour preuve, les six blessures au crâne. La chute ne peut en être la cause. L'homme accomplit dix ans de prison. Il est soutenu par sa famille. Son frère, ses deux filles adoptives, son fils. La fille de la victime, issue d'un premier mariage, croit à la thèse de l'assassinat. Le film montre des images d'archives. Un bon papa. Puis le réalisateur filme le condamné en prison. Il ne cesse de sourire, pas un faux pas. Il pleure quand il faut pleurer, réfléchit quand il faut donner son opinion. Appel. Les experts se battent pour convaincre le jury. A ce moment-là, je partage le doute des uns et des autres. Mais voilà que l'avocat de la défense, acquis à l'idée que son client est innocent, plus que cela, militant à travers son cas contre les dérives d'une certaine justice, en pratiquant des recherches, découvre que l'un des experts en taches de sang cité au premier procès, celui qui a valu condamnation au supposé meurtrier, a truqué les preuves. Bien. Or, dans le même temps, il met à jour deux éléments neufs: la première femme du condamné, est morte 17 ans plus tôt de la même façon. Elle est tombée dans un escalier alors que le couple vivait en Allemagne. Autre chose: l'avocat découvre à son client des relations homosexuelles avec des militaires. La famille tombe des nues mais minimise. Après tout, chacun a droit a sa vie intime. Soit. Le procès en appel ne traitera que des analyses des taches de sang. Pour moi, je ne fais plus aucun crédit à cet homme parfait, à ses sourires, à sa posture de sacrifié. Une double vie aussi bien organisée ne peut manquer de plaider contre lui. Une heure et demi de documentaire. J'arrête la projection. je ne sais pas l'issue du second procès. Je parierais qu'il a été relâché. Il ne tuera plus, certes. Et l'affaire disparaîtra dans les annales de l'histoire judiciaire américaine. S'il est l'assassin de sa femme, sa faculté de mensonge est exceptionnelle, et relève du cauchemar.

Départ

Gala dort trois jours. Soudain elle se lève.
- Je suis pressée.
Elle sort, fait sa valise, annonce qu'elle part en France pour une semaine.

Derrière

Cette fille qui écrit pour dire que tout va pour le mieux. Je relis, pas un mot n'y manque. Pourtant on la sent triste. Il y a dix ans, à travers ses mots tristes, on respirait le bonheur.

Heure zéro

Au pied des bâtiments du site Miséricorde de l'Université, une horloge digitale effectue un compte à rebours sous le mention Partage des savoirs. Lundi, je roulais de nuit dans ce secteur. L'affichage annonçait: 305 jours, 11heures53. Quand je suis arrivé à Fribourg, nous étions à -700 jours de l'échéance. Le temps qu'il reste est à peu près celui qui me sera nécessaire pour rédiger l'essai sur la stabulation. Ensuite il ne me restera plus qu'à partager son savoir. Et attendre les remous. Ce sera l'heure zéro.

L'infini

Un homme trouve une valise. Il l'ouvre. Elle contient un carnet. Il l'ouvre, le feuillette. A la première page, le croquis d'une valise; à la seconde, une main; à la troisième, la main ouvre la valise. Dernière page, la main trouve un carnet.

Aplo

Aplo a deux ans, nous sommes à Xalapa, dans le centre du Mexique. Arrivés en convoi nous logeons dans un hôtel ancien. Les chambres sont tournées vers l'intérieur, une fontaine coule au milieu du patio. Dans la soirée une collègue de Toldo, future enseignante en sciences occultes, nous rejoint. Olofso tient notre bébé dans les bras. Il est sans chveux, sa tête est ronde, ses yeux bleus et grands. Elle s'écrie: un enfant de la nouvelle ère! L'observe et confirme: il n'est pas comme les autres. Il connaît les cycles, il ne s'intéressera pas à l'argent, il a déjà vécu plusieurs fois. De ce jour, nous nommons cette dame, la sorcière. D'ailleurs, elle en a l'aspect: petite, le regard perçant, la voix aiguë, le caractère péremptoire. Et pourtant. 12 ans plus tard. Aplo ne s'intéresse pas à l'argent. Et ce dimanche, sur la montange, il se fige.
- Je connais parfaitement cet endroit. J'y suis déjà venu plusieurs fois.
Ceci sur le ton de l'évidence. Avant de se remettre en marche. Le déjà-vu, soit. J'y suis sujet. Mais l'expression qui était la sienne. Je ne connaissais pas. Sa soeur qui nous accompagnait ne dirait jamais cela. Et dans tous les cas, par sur ce ton qui donnait à son assertion un caractère de vérité inattaquable.

Ouï-dire

A un ami, j'annonce hier la présentation prochaine, sous la forme d'une allocution, du livre easyJet à Genève. Pétexte à la vente et plus avant, à la rencontre, en particulier d'amis Au bout du fil, je l'entends dire qu'au même endroit ce jeudi lit un écrivain connu et d'ajouter: c'est formidable! Ce matin, par courrier électronique, je reçois comme de nombreuses autres destinataires appartenant au fichier des clients de la librairie, l'annonce de ma présentation. L'ami rappelle. Figure-toi que j'ai reçu une invitation à ta présentation! Tu ne m'avais pas dit!
- Je te l'ai dit.
- Ah, oui, peut-être. 
- Enfin, maintenant c'est sûr. Et juste après un écrivain connu!
- Et avant d'autres écrivains, rien d'étonnant.
- Tu es trop modeste. Tout de même, c'est vraiment bien. Et puis il y a cet article qui est paru.
- Je t'en ai parlé hier.
- Un excellent article. Il semblerait que ton livre soit bon.

Poésie

Misère de ceux qui confondent rime et poésie. Misère répétée de ceux qui acceptent d'être les dupes de cette confusion.

Dualisme

Jeune homme que je croise à la boxe, au Krav Maga, qui en sus des ces entraînements, pratique le boxe thaïlandaise et trouve encore le moyen de combiner ces sports de combat avec des séances de course à pied. Universitaire, il étudie l'histoire et la littérature. Je veux en savoir plus; il précise ses champs d'intérêts: les guerres de religion, Georges Bernanos.

Tension

De même qu'il y a en peinture tension entre les couleurs, il y a en littérature tension entre les mots. La visée de l'artiste au moment d'entreprendre son travail tend à une organisation favorable des tensions. Les moyens sont indécidables, ils relèvent de l'alchimie. Les mots étant à la fois imprécis et riches et ces deux qualités n'en formant en réalité qu'une, la précision est donnée à un niveau supérieur: celui du texte dans le cas de la littérature, du tableau dans le cas de la peinture. La réduction des termes a un sens univoque afin d'organiser sur une base logique une pensée non-ambiguë est un projet éternel de la philosophie. Outre qu'il me semble impossible, il a une conséquence certaine: la réduction chez celui qui s'emploie à cet effort de construction scientifique de son humanité laquelle, en dernière analyse, dépend de la contingence. 

Règles

Ils édictent des règles qu'ils disent faciles à respecter puis, quand vient leur tour de les respecter, ils les trouvent contraignantes et s'y soustraient.

lundi 13 janvier 2014

Socialisme à la française

Discuter une position que l'on sait fausse est impossible. Il ne reste qu'à la durcir. Et ainsi à chaque attaque. Réalité du socialisme à la française. Car enfin les hommes qui gouvernent sont intelligents: ils ont payé de leur personne pour atteindre à ces postes et veulent un retour sur investissement, pas une débat qui minerait leur position.

Chez Emmaüs

Chez Emmaüs. Mais il n'y a ni sommier ni cadre de lit. Au rayon livre, je m'intéresse aux auteurs suisses. Ouvrages d'amis. Comment ne pas penser: un tel n'a pas été lu, aussitôt expédié chez Emmaüs. Puis les enfants choisissent un divan. Il est mauve, petit, taché, mais il est transformable en lit et il leur plaît. Optimiste, j'annonce que je vais le charger dans la BMW. Les enfants regardent les adultes qui gèrent la brocante: un homme au faciès couperosé, une fraise à la place du nez, un autre voûté et malingre, un troisième, manchot. C'est lui qui s'occupe des meubles. J'avance la voiture, demande à Aplo de m'aider à transporter le canapé. Le manchot vient en renfort. Son handicap devient alors évident. Un bras ne suffit pas. Sans l'effet de symétrie, tout portage est voué à l'échec. Dure condition.

Tomates

Ma mère, au moment de partir, me met deux tomates dans les mains. Sinon, elles seront perdues. La conscience du vieillissement engage à prendre soin des choses. J'aime cette philosophie.

Air du temps

Vu Le Corniaud avec les enfants. Dans ce film de 1958,  le calme et la bienveillance des rapports humains, quand bien même ils organisent des intérêts opposées, ceux des brigands et des policiers par exemple, frappe. C'est une fiction, mais une fiction qui aujourd'hui représenterait de tels rapports est impensable.

Tortue

A deux mille mètres, sur les Moléson, les raquettes au pied, Aplo qui a quatorze ans demande s'il peut me poser une question importante.
- Pourquoi les cellules des tortues vieillissent-elles moins vite que celles des hommes et que peuvent faire les nanotechnologies dans ce domaine?
Un peu plus, loin, dans une pente, tandis que Luv essoufflée nous fait signe de l'attendre.
- Quand je pense à mon lit, et que je suis là, avec toi, et que je marche, est-ce qu'il est normal que j'oublie que je marche?

Guide des îles et des plages

Commandé hier le guide des îles et plages de Thaïlande. Une opération de quelques secondes. Le temps de rejoindre Gala au salon, je consulte sur la tablette la section Mer d'Andaman. A ma grande stupéfaction, pas un lieu que je ne connaisse. Et bientôt, je m'écrie:
- Mais c'est quoi ce truc? J'aurais pu l'écrire d'une main distraite!
Je lis des passages: les formules sont ampoulées, les adjectifs au service d'un exotisme kitsch, les verdicts surfaits, les conseils d'un affligeante pauvreté. Je poursuis la lecture. Passe les chapitres un après l'autre. Cela se confirme. Rien que je ne sache. Le public serait-il de moins en moins exigeant? Car enfin, je ne peux pas imaginer avoir épuisé les richesses du territoire. Et si après quelques trente visites, j'étais arrivé au bout des surprises? Alors je me rassure: pas besoin d'endroits neufs, les surprises viendront des lieux connus. Et puis: pas besoin de surprises.

Se distinguer

La critique porte sur ce qui est aisé à comprendre. Ce qui est complexe, ceux qui le comprennent s'abstiennent de le critiquer. L'effort distingue. Or, l'homme est peu enclin à critiquer ce qui le distingue.

Se couper

Si, n'usant plus de la boisson pour me couper de moi-même, j'écrivais tout le jour, la réalité s'effondrerait. Le monde que l'écriture suscite prendrait sa place. Substitution redoutable de la folie à la raison, de l'imagination au réel. Mais pour R. qui a franchi il y a plus de dix ans ce cap, la question se pose autrement: il use de la boisson pour se couper de la folie.

Hip-hop

Un musicien classique dans un monde que le rock envahit. Un musicien, même médiocre, dans une monde que le hip-hop envahit. Lorsqu'on est passé du latin classique au latin vulgaire sous l'influence de la rue, on est passé de cinq cas à deux cas. Puis sont venues les langues romandes. En bouquet. Que quelque chose puisse venir du hip-hop paraît plus que douteux.

Parole

A Malaga au mois de novembre nous sympathisons dans un restaurant de poisson avec un homme d'affaires à la retraite. Il est Français, volubile, intelligent, péremptoire, rieur. A son habitude, Gala propose de se revoir. Le lendemain nous sortons, les bouteilles défilent, la conversation dure. Nous écoutons plus que nous parlons, l'homme ayant une présence affirmée. Peu importe, il en sait long et j'apprends. Au moment de la séparation, promesse est faite de se revoir. Plutôt que de rester dans le vague (nous sommes les uns et les autres à 1500 km de notre domicile), l'homme suggère une date, confirme qu'il appellera. Sceptique, je pense: nous ne le reverrons pas.
- Toi alors, toujours à généraliser, dit Gala.
A deux heures du matin, le téléphone sonne. Sa femme. Elle demande où il est passé. Gala explique que nous venons de le quitter. C'est faux. Nous l'avons quitté devant son immeuble vers minuit. La date prévue pour la rencontre en Suisse passe. Je laisse passer. Entre temps, et pour d'autres motifs, Gala répète: cesse de généraliser! Je lui fais remarquer que l'an dernier, à Dortmund, lorsque je me suis  retrouvé de nuit, déjà passablement ivre, dans ce bar fermé au public en compagnie d'un petit groupe de buveurs, des habitués, à descendre de la bière et de la liqueur, et que me levant après trois bonnes heures de mon tabouret pour rentrer, deux de mes interlocuteurs ont annoncé qu'ils souhaitaient se revoir. Or, l'un s'est présenté à mon hôtel, avant même que nous ayons dessaoulé, le lendemain matin, l'autre m'a écrit comme il avait promis de le faire. Quant au Français de Malaga, plus de nouvelles, ce qui pour moi est réductible à la généralisation, en France dire c'est faire et pour Gala, relève vraisemblablement d'un incident tragique voire de l'enquête policière sur la disparition d'un homme: a-t-il succombé à une crise cardiaque? a-t-il été enlevé?

Intérêt

Dans ce que nous faisons et pensons, tous nous finissons par croire que nous avons raison. Rien de plus naturel: lorsqu'on consacre une vie à parfaire une position, l'intérêt vaut raison.

Artiste

Cette amie photographe, peintre, sculpteur ou encore l'un et l'autre, dont chaque parole et chaque geste étaient étudiés pour attester de sa personnalité d'artiste. Elle se fourvoyait au point de croire que le rôle d'un créateur est de modifier le quotidien en y introduisant de la fantaisie. Ainsi, elle compliquait les actes les plus courants de la vie quotidienne, plaçant ses fleurs à l'envers dans les vases, accrochant des rideaux verts où des rouges eussent été de bon goût, garant sa voiture de travers et servant la viande accompagnée d'une sauce au chocolat "pour essayer".

Constat

Il sera ôté à ceux qui n'ont rien, n'est pas une énigmatique volonté divine qui en appellerait à l'éclairage du théologien, mais un constat.

Que fait-on toute la journée?

Que fait-on toute la journée? Mystère. On travaille. Cela est visible. Et pour peu qu'on creuse, ce travail apparaît pour ce qu'il est: absurde. L'adolescent le sait, l'adulte veut l'ignorer: son fatalisme rejoint sur cette question l'idiosyncrasie des hindous: il faut bien...
Imaginons - et de fait, au rythme où vont les choses nous n'aurons bientôt plus à imaginer, il suffira de constater - imaginons que le travail vienne à disparaître. Cela impliquerait-il la fin de la liberté? Si je pense que le travail, aussi absurde soit-il, c'est la liberté, c'est selon la formule classique qui veut que le travail vaut indépendance, mais dans la question que je pose ce n'est pas cela qui est en jeu. Dans la mesure où je tiens pour impossible qu'une personne, abandonnée à elle-même, se préoccupe de soi, il ne reste qu'une alternative: elle s'occupera des autres. Or, à quoi aboutissons-nous dans une société sans travail? A une société où chacun s'occupe de tous les autres. C'est à dire à la fin de toute liberté individuelle. Ce raisonnement par l'absurde a son utilité. Posons dès maintenant la question de la limitation de nos libertés individuelles. Sans s'adosser aux figures monstrueuses des régimes totalitaires, il apparaît évident que le recul du travail entraîne un contrôle accrus des individus. L'augmentation incessante de la part des fonctionnaires dans la population active constitue à cet égard un premier signal.

Intériorité

Dans Apaisement, Charles Juliet évoque une rencontre avec Georges Haldas. Le Genevois exprime son scepticisme envers la notion d'intériorité.  S'observer est impossible, dit-il au Français. Et il use de cette aporie: je ne peux pas me voir passer dans la rue. Juliet lui fait remarquer que la réalité psychique ne souffre pas la comparaison avec le monde physique. Cela me semble évident. Je ne serais pas surpris qu'Haldas fasse ici preuve de mauvaise foi. De fait, dans le long travail d'exploration de soi qui fournit la matière de L'Etat de Poésie, Haldas ne fait que scruter son être. Au-delà de cette querelle qui n'est pas exempte d'orgueil, débattre entre diaristes de l'intériorité sur un plan philosophique comme le voudrait Juliet, est insensé. Cette intériorité dont l'auteur français raconte à longueur de pages la découverte, et qui lui apparaît comme un réalité substantielle promise à un dévoilement par le travail d'ascèse, me semble fantasmatique. Le refus d'Haldas d'entrer en matière n'en demeure pas moins étrange. En effet, chez les deux écrivains et chez bien d'autres (citons Jouhandeau) les termes qui surgissent sous la plume afin d'attester de la connaissance de soi sont souvent identiques: ascèse, inspiration, musique, aventure. Il est vrai que les deux auteurs développent une vision chrétienne du monde. Chez Juliet, cet engagement s'exprime par une vocation à la charité et à l'humilité; chez Haldas, par une adoration ambiguë de la figure du Christ: ambiguë, car autant pour avoir lu les derniers essais de l'auteur que pour avoir échangé avec lui, j'ai la conviction qu'il se retenait de confesser une foi pleine pour n'avoir pas à abandonner cette position d'esthète qui le ravissait. Pour moi, j'estime que l'intériorité est produite. L'acte continué - comme dirait Malebranche - d'écrire crée un sentiment de dévoilement de l'être, mais celui-ci ne préexiste pas au dévoilement ni ne lui survit. Il est identique au moment. La notion d'Etat de poésie chez Haldas exprime ce travail de forge. La création continuée de cet état enjoint à l'auteur de se tenir non pas à distance de lui-même, mais à distance du monde. Cela s'obtient par une pratique obsessionnelle de scribe (mot récurrent chez Haldas). Chez Juliet, j'aime cette idée que "Les ermites revenaient auprès des hommes pour leur donner ce qu'ils avaient vécu et compris dans la solitude". Mais l'aventure spirituelle ne consiste aucunement à se porter au-devant de cette intériorité comme on se porterait au devant d'une chose cachée. Cette chose à laquelle pense Juliet, à l'existence indépendante, placée en attente de dévoilement, est l'illusion que crée un personne de peu d'assurance pour éviter d'avoir à admettre notre solitude originelle. Pareillement, je crois qu'en critiquant Juliet, Haldas ne fait que déplacer cette chose en l'inscrivant su un plan métaphysique, et en l'incarnant dans la figure symbolique du Christ (notamment dans Le Christ à ciel ouvert). Que nous soyons capables de parvenir  à un état de ravissement par l'ascèse spirituelle, je n'en doute pas, mais celui-ci ne permet d'établir qu'une certitude: provisoirement extraits des contingences du monde nous accédons à une vie meilleure. Et s'il faut rester du côté de l'interprétation chrétienne, je préfère encore l'anarchisme mystique du Louis Calaferte des Carnets: sa quête intérieure vise à la simplicité morale pour ce qui est du quotidien et au génie de la fulgurance dans le domaine de l'art.