vendredi 10 janvier 2014

Savants

Effrayante lucidité de la philosophie de l'esprit. Effrayante, parce que mon intuition me dit que les représentants les plus radicaux de cette école, ne supportant pas de se voir piégés par le tragique de l'existence, visent par leur méthode à dépasser les contradictions humaines. Ou faut-il dire l'homme?

Juliet

Lecture du dernier volume paru du journal de Charles Juliet, Apaisement. Voilà dix ans que je fréquente l'auteur. Il demeure pour moi un mystère. La transparence de la voix dans L'année de l'éveil m'avait intriguée. Ce que racontait le texte était sans intérêt. Sorte de Bildungsroman, dans une forme  désuète. Puis les notes du journal, prises de la même plume, m'avaient retenu. Au pays du long nuage blanc, recueil de notes liées à une résidence à Weelington m'avait paru vain, d'autant plus que la Nouvelle-Zélande est à mes yeux le pays vain entre tous. Je retrouve mes doutes à la lecture de ce nouveau volume du journal. Ecriture d'un écolier, propos naïfs qui ne le sont pas qu'à moitié puisque l'auteur, plus d'une fois, remarque: on va dire que je suis naïf... et ici et là, notes niaises. A la limite, le lecteur se demande si Juliet, âgé, porté par un certain succès de librairie, ne fait pas son pensum sur la demande de l'éditeur P.O.L., s'astreignant à coucher sur le papier quelques lignes chaque jour. Puis une note relance la lecture et on se prend à vouloir connaître la suite. Ou alors, ce que je juge niais est l'empreinte sur cet esprit d'un christianisme foncier, un peu moralisant mais sincère? Il y a également cette intériorité dont ne cesse de parler Juliet, et ce depuis le début de l'oeuvre. Elle ne devient jamais substance, rapport plein, elle flotte, crée des états, un peu comme les roses de Berthe Morisot. Or, Juliet s'en fait toute une religion. Qui, si cela se trouve, n'indique qu'un seul dieu, l'écriture.

Larsen

L'automne dernier, je lisais Larsen de Jean-jacques Bonvin, récit d'un séjour chez des amis vivant d'expédients, de drogue et d'idées quelque part en Californie. Texte dur, à la syntaxe serrée, comme il est coutume chez Bonvin, et qui m'a laissé un goût amer, ou plutôt, inquiet. Or cette nuit, toute la vérité de cet univers m'est apparue dans un rêve où, par delà l'oeuvre littéraire, m'était révélée la justesse profonde de cette entreprise de vie communautaire. D'ailleurs, je voyais le livre, et je voyais la communauté, et  ils formaient à eux deux une sorte de matrice, un habitacle souple, à chaleur constante, où circulaient les personnages et le esprits, le tout s'offrant comme un remède évident à la civilisation mécanique et proche de l'abattoir qu'organisent les sectateurs de l'argent. Et je crois comprendre que si telle perception, en quelque sorte explicative, a pu avoir lieu, c'est qu'avant de me coucher, j'ai regardé ce film exceptionnel de l'Australien Ray Lawrence, Jindabyne, qui montre de la façon la plus réaliste qu'il se peut la vie d'une communauté de quelques individus dans la Nouvelle Galle du Sud, aux environs des années 1990. De même que les ambiances des films de Cassavestes, par leur intimité et la proximité qu'ils établissent entre le spectateur et les personnages de la fiction, permettent de retrouver les traces de ce paradis perdu que devait être la société partagée ou, pour le nommer ainsi, de la société de amis, Jindabyen suscite chez le spectateur une empathie qui vaut compréhension du monde. C'est probablement cette alchimie qui m'a permis de réinterprété de façon positive Larsen que je n'avais d'abord perçu que d'un point de vue extérieur. 

Assurance

Y a-t-il un rapport entre l'assurance, j'entends la confiance en soi, et l'insécurité? J'en suis persuadé. L'individualisme outrancier, qui met en avant un liberté toute hypothétique et au vrai, la conçoit comme un effacement des repères traditionnels et un déni des valeurs est une morale pour les forts qui crée chez la plupart des individus un sentiment de vide et de désorientation dont le symptôme est l'insécurité (et qui, par là-même, contribue à l'insécurité).

Tempête

Monami me transmet une alerte de tempête solaire, ce qui veut dire: ne pas prendre d'avion, s'attendre au pire en cas de dérèglement des dispositifs nucléaires. Il précise: prudence jusqu'à lundi, au moins. Relié à un centre d'observation, il suit l'évolution des tempêtes solaires minute après minute, toute l'année.

Sans un mot

Hier j'envoie le Triptyque à un ami ancien. Dans la nuit, m'apparaît sa femme, que je connais de même, depuis de longues années, incarnation de cette bourgeoisie qui privilégie la forme sur le fond et préfère la réussite à la vie. Or, je tombe. Est-ce d'un avion ou à travers une trappe, j'ai dans tous les cas, un sentiment d'aspiration comme on en ressent dans les rêves qui tournent au cauchemar. Je tire alors de ma poche un sac de supermarché, le saisis par le poignées et le place au-dessus de ma tête pour en faire un parachute. Quelque peu ralenti, je me pose dans le salon de mes amis. La femme est là. Son premier geste est de s'assure par un regard circulaire qu'elle veut discret que personne n'a remarqué mon intrusion, puis sans un mot, elle lève le bras et m'indique la sortie.

Electricité

Quand on songe que le savoir a d'abord pour utilité d'orienter l'action, on se demande comment des personnes aux intérêts aussi contraires qu'un voyou, une soeur, un grand patron, un pacifiste, un bâtonnier, un clochard, un violoniste, un guru, un syndicaliste, un militaire parviennent par l'affrontement et la médiation à construire un monde dont l'air ne soit que partiellement saturé d'électricité.  

Lukàcs

A Budapest, pendant les trois années où je passais du temps dans cette ville, une vitrine exhibait face à la gare un volume poussiéreux de l'Esthétique de György Lukàcs. Le quartier n'est pas touristique. Le Danube est loin, nous sommes près d'un carrefour encombré de bus, de camions etau-dessus d'un trottoir serré où les passants ne s'attardent pas. D'ailleurs je n'ai jamais su si une librairie se cachait derrière cette vitrine. Je ne me le suis pas demandé. M'interroger sur la présence d'un volume de Lukàcs en ce lieu me suffisait. Qui l'avait mis là? A en juger par son état, il reposait dans cette vitrine depuis des années. Et pourquoi seul? En face, les trains à l'arrêt, derrière la façade de la gare, tout en verre opaque et poutrelles métalliques. Je me souviens de la communication la même année de la statistique des suicides. La Hongrie était le pays où l'on se suicidait le plus au monde. A cet endroit, entre la vitrine et la gare, cela me paraissait évident.

Variations

Variations sur un thème. Au bout de combien de variations le thème est-il complet? Le devient-il jamais? Mais alors pourquoi l’œuvre meurt-elle? Pourquoi les variations s'effaceraient-elles au profit du thème si ce n'est parce qu'elles on permis d'y aboutir et qu'il s'exprime franchement. Etan me faisait remarquer que le cœur des hommes bat chez chaque individu un nombre identique de coups. C'est ce qu'on dit. Et quand l'homme a trouvé son thème, il disparaît.

Fille

Dans les couloirs de la gare de Genève, je crois une fille habillée d'un veste noire, portant un sac à main. L'air concentre, elle marche dans la foule. Soudain elle me saute au cou. C'est ma fille.

Qualité et défaut

La rage est une qualité. Elle est aussi une forme du désespoir. Tout argument, toute discussion, échouant devant le mur du réel, survient la rage. Ici, rage secondaire, tout sauf primitive. Que s'ensuit-il? Les jugements qui demeurent sains sont contagiés. La rage les pervertit, les emporte, les simplifie, en fait de la rage. Ainsi, qui veut bien s'accorder avec sa rage, ou du moins la tolérer en soi, trouve bientôt son esprit négativement disposé, délivrant des jugements qui tirent au noir.  Inversons la donne; ce mal qui ronge et phagocyte, remplaçons-le par la bienveillance. Le même phénomène se produit. Les jugements se distendent sous son effet, leurs éléments perdent tout rapport au réel, entre soi tout rapport mécanique. Dans un cas comme dans l'autre, le sentiment produit la déraison.

Libéralisme

Que le libéralisme le plus intransigeant s'accompagne de la promotion de la famille m'était en quelque sorte évident, mais je n'avais pas su le voir. Je dois au bénéfice d'une de mes lectures d'avoir attiré mon attention sur ce paradoxe riche d'enseignements. Car c'est une chose de prendre le libéralisme dans son acception traditionnelle de système de promotion de l'entreprise, avec tout ce que cela comporte de défense du spontanéisme et de la responsabilité, et une autre de considérer ce qu'on en fait les théoriciens nihilistes qui emboîtent les pas de Friedrich Hayek. Dans le premier cas, la famille est à la fois la source et le destinataire des bénéfices de la libre entreprise qu'elle conçoit comme organiquement lié à son bien-être et à celui de la société tandis que dans le second cas, une minorité amorale, monopolistique et anti-démocratique, détruisant par son action les prérogatives de l'Etat, propose la famille comme modèle de solidarité naturel et a minima aux victimes du système qu'elle met en place. C'est le modèle pervers que l'Amérique actuelle défend et dont elle fait propagande à travers le monde.

Hampe

Dans le jardin de notre immeuble de la rue de Jean-Gambach se trouve une hampe de drapeau. Elle culmine à quinze mètres et si sa base n'était pas déportée sur le côté, elle barrait la fenêtre de mon bureau. Au vu de son importance on se doute que seuls quelques bâtiments officiels de la Ville comportent de telles installations d'où la question: à quoi peut-elle bien servir dans un jardin privatif? Plus avant, je me demandais quel drapeau faisant consensus pourrait être hissé sur cette hampe. A la date de la fête nationale, le drapeau suisse. Et puis? Aucun signe politique. D'abord parce qu'il est improbable que les autres locataires de l'immeuble, au nombre de trois, tous cependant de profession libérale, ne partagent les mêmes vues, ensuite parce qu'il est impossible qu'ils partagent les miennes, lesquelles feraient porter à cette hampe un drapeau noir ou encore une croix celte. Ensuite parce que l'exhibition de signes politiques, idéologiques ou commerciaux - chacun de ces cas nécessitant une traitement différencié -  de la part de privés est réglementée, si ce n'est par l'Etat par le propriétaire ou la régie. Et au-delà? Si on hissait un drapeau de couleur unie ? Oui, mais à quoi bon hisser une drapeau qui ne fait pas sens, est-ce encore un drapeau? 

Action

Que le Bescherelle, ce petit livre rouge traitant de l'art de conjuguer, répertorie l'ensemble des verbes usuels de notre langue sur moins de cinquante pages est extraordinaire.

Rue

Enfermé par choix une année de suite à Chapelle dans la maison familiale alors que mes parents achevaient leur poste à Mexico, je me concentrais sur la seule activité qui me semblait mérité qu'on s'y attardât: la peinture, mais persuadé par mes visites en musée et mes consultations de beaux livres que l'expressionnisme abstrait était la voie, j'avais installé mon atelier dans le garage de façon à badigeonner mes couleurs debout ou encore en me tenant au-dessus de la toile, comme faisait Pollock pour le série des drippings. C'était d'ailleurs les seule composantes modernes de la démarche car pour le train de vie, il s'apparentait à celui d'un moine anachorète: habit unique, platées de pâtes, ni musique ni télévision, peu de rencontres, quelques promenades. De plus je ne buvais pas d'alcool et fumais rarement. Mes journées étaient découpées de façon rigoureuse selon un horaire indifférent. Je peignais, je mangeais, j'écoutais la radio. Cela pouvait se faire le matin, le soir, de jour, de nuit; en fin de compte, tout dépendait du temps que prenait la réalisation d'une toile. N'ayant aucune obligation, je ne décrochais pas avant d'achever le travail. Au printemps, je reçus une invitation à me rendre à Rue où dans une maison bâtie contre la muraille un sculpteur montrait son œuvre. J'entrais dans le salon de la famille, on me fit asseoir à la cuisine, on me servit du café, du vin, de la bière, encore du café puis on m'emmena dans l'atelier où l'artiste finissait un corps. D'autres personnes se tenaient là, fumaient, écoutaient de la musique. Certaines saluèrent, d'autres pas, ce qui me mit mal à l'aise. L'artiste poursuivit son travail, se retira, jugea de l'effet, revint vers le corps qu'il moulait, puis vint à moi, me tendit le bras sans lâcher ses outils. Il me demanda mon nom. Repris son travail. Une femme vautrée dans un canapé entonna un chant, une autre me ramena dans la cuisine et me versa du vin. Personne ne demanda d'où je venais, pourquoi j'étais venu. Nul ne parlait d'art. De plus, il y avait là une belle adolescente, silencieuse et indifférente aux personnes qui entouraient l'artiste. Elle annonça à la volée qu'elle sortait et j'en conclus qu'elle était la fille du sculpteur. J'imaginais qu'elle devait faire quelque chose de normal, rejoindre des maies, aller en discothèque ou descendre à Lausanne, et je l'enviais aussitôt. Vint le moment de partir, et je me demandais comment j'allais faire. Je ne pouvais pas, à la manière de l'adolescente, l'annoncer de vive voix, mais d'autre part, à qui s'adresser dans cette assemblée hétéroclite? De mes parents, j'avais appris à respecter un ordre: on salue en tendant la main, et les yeux dans ceux de son interlocuteur, on énonce distinctement ses prénoms et noms. Au moment de sortir, de même. Je repris du vin pour me donner un contenance et feignant de m'intéresser au travail en cours dans l'atelier, cherchait à démêler les codes étranges qui régnaient dans la maison. J'ignore comment j'obtins de sortir. Vraisemblablement en balbutiant une excuse et un misérable au revoir à une personne choisie au hasard dans le groupe. Je crois me souvenir que mon départ n'entraîna pas plus de réaction que mon arrivée. Là-dessus je rentrai à Chapelle, et passai une heure à marcher sur les sentiers, ou plutôt à fuir, composant des lignes et des vers qui disaient assez le sentiment d'asphyxie ressenti dans cet antre de Rue.

Jamais

Je ne renonce jamais.

Eloge

Cette voiture était à usage unique. Ses portières ouvraient et ne fermaient que deux fois de sorte qu'installé à son bord on pouvait rouler, mais la quittant il fallait la jeter. Les chefs d'entreprise ne tarissaient pas d'éloge sur le modèle.

Premier amour

Sur le sentier qui longe notre immeuble, une fille gambade vers son premier amoureux. En retrait, ses amies font de grands efforts pour garder leur sang-froid.

jeudi 9 janvier 2014

Energumènes

Hier, tenu de défendre devant des représentants de l'Instruction publique un projet d'argent lié à l'entreprise. J'étais averti: l'un des interlocuteur m'attendait de pied ferme. Le voici, énergumène de vert vêtu, portant un maillot sur lequel figure une citation de Nicolas Bouvier, cheveux longs de hippie sur le retour, barbe étudiée de deux jours, petites lunettes, me coupant la parole avant que j'ai eu le temps de la prendre:
- ... non, pas du tout!
Et le reste de l'échange, à l'avenant. Désireux me faire savoir ce qu'il sait, de me montrer que j'ignore ce que je crois savoir, prenant note, lorsqu'il veut bien m'écouter (ce qu'il prouve qu'il n'écoute pas), de ce qu'il aura à m'opposer dès que viendra son tour de parler... il apporte ses réponses à un problème qui ne saurait être posé sinon dans ses termes.
Figure étrange de fonctionnaire. Ou alors figure héroïque? Parangon? De ceux qui font du bien public une religion faute d'en posséder une autre?
Afin de détendre l'atmosphère - et pour dire mieux, de le détendre lui - alors que nous prenons place, je fais une remarque sur son T-shirt (pas sur son accoutrement, n'est-ce pas, ce pyjama).
- Amusant, cette citation de Bouvier. Il se trouve que je lis avec son fils la semaine prochaine.
- Je le connais bien.
Par la suite, chaque fois qu'une nom surgira dans la conversation, il dira:
- Je le connais bien.
Surprenant que personne ne le connaisse, lui.
En somme, personnage pathétique, qui par ailleurs doit bien faire son travail, celui d'enseigner, si j'ai compris, mais dont l'agacement, pour ne pas dire la frustration, indique un statut absolument moyen.
Une de ses collègues, dame généreuse, en fin de séance, me demande si je n'ai pas été trop secoué. Je me garde de lui dire que, fuyant autant qu'il est possible le monde du travail, je dois à l'occasion, pour garantir cet avantage, me taire. Dont acte. Aux énergumènes je laisse le soin de gérer avec hargne leur carré de compétences.

Brouet

Bonheur de parler la langue espagnole. Et ce pourrait être toute langue pour autant que la population sache la parler, la parle, veuille bien la parler et ne parle qu'elle pour régler les affaires quotidiennes, celles du besoin comme celles du plaisir. Or qu'avons-nous, ici, en Suisse, maintenant qu'une équipe d'imbéciles, ignorant du monde, a ouvert grand les portes? Un sabir général? Les deux cent mots de l'idiot? Les patois d'Afrique? L'anglais de bureau? La langue des signes? Celle des attitudes? Ce précipité de langues venues de tout horizon corrompt toute possibilité fine d'entendement.

Palais

Salon de l'hôtel Palacio San Esteban en fin de journée, une homme en costume, installé dans le canapé à côté de sa femme, tricote une pyramide bleue.

Zombies

Ma fille de retour du camp de ski.
- Comment était-ce?
- Formidable.
- La neige?
- Oui, mais pas les camarades de chambre.
- Ah?
- ... je ne sais pas. On avait pas grand chose à se dire.
- Ce ne sont pas les mêmes filles que l'an dernier?
- Si... mais...
- Mais?
- Nous n'avons pas tellement joué.
- Tu sais pourquoi?
- Pourquoi?
- Parce que vous êtes des zombies.
- Hi, hi, hi!
- Je ne plaisante pas.
-...
-Et tu sais pourquoi vous êtes des zombies?
- .. parce qu'on passe notre temps sur nos téléphones?
- Exactement.


Au final

"Au final" est fautif, remarque une lecteur d'easyJet, ce qu'il fait savoir aux Editions Allia, ajoutant: à copier cent fois.

mercredi 8 janvier 2014

Préau

Excellents enfants. Ils sautent, crient, s'élancent à travers le préau, se bousculent, rient. Pour rien au monde je n'échangerais la situation de cet appartement. Ou alors un paysage tranquille, sans hommes. Ce qui revient au même. Le plaisir de l'innocence. Cette philosophie première et ravie.

Niveau de vie

Le recours incessant au mot "crise" permet aux politiciens de conforter le peuple dans l'idée que leur action vaut remède. La crise est passagère, il n'est que de trouver les solutions pour y mettre fin. Remplaçons maintenant ce mot par l'expression "rééquilibrage économique". Alors le rôle des politiciens est discrédité. Il n'est aucun moyen de lutter contre les effets d'une compétition entre pays engagés sur le marché international sinon le travail. En d'autres termes, eu égard aux avantages comparatifs de l'Europe, tout porte à croire que dans les prochaines années (et j'excepte ici les expédients que seraient la guerre, la colonisation, un changement de régime...) le niveau de vie sera divisé par quatre. Si l'on s'en tient à l'analyse de la décision politique que fait Habermas dans La technique et la science comme idéologie, la classe politique ayant renoncé, faute de valeurs sur lesquelles la fonder, à toute pratique autonome de la décision, et après s'en être tenu à l'application de solutions technique mises en évidence par le travail des experts, dupe éhontément le peuple en usant d'un mot, le mot "crise", qui lui permettra, espère-t-elle, de se maintenir au pouvoir (alors que celui-ci, logiquement, devrait revenir aux techniciens - principe d'action évident de la technocratie bruxelloise).

Dérive

easyJet - sorti en librairie ce matin, le livre suscite aussitôt une chronique que me signale l'éditeur. Le journaliste, lié à un site internet consacré à l'aviation, fait du texte une présentation honnête et sans intérêt qu'il agrémente de photographies. Il conclut par un appel aux réactions de lecteurs. Or, je constate qu'en effet ceux-ci ont réagi et se sont emparés des seuls éléments dans la chronique qui permettent de rebondir: la nature polémique de la démarche et l'accent mis sur l'inconfort du transport low-cost, de telle façon que dans le dialogue qui se noue en ligne entre quelques dizaines d'interlocuteurs, il est dit que l'auteur n'a écrit ce livre que pour gagner de l'argent, qu'il n'y probablement jamais voyagé à bord d'un avion easyJet, qu'il polémique inutilement et qu'il est pour le moins arrogant de critiquer un modèle de voyage populaire lorsqu'on se déplace en première classe une flûte de champagne à la main. L'ironie veut que, retour de Salamanque, je me trouve quelques heures plus tard à bord d'un avion de la compagnie Swiss, tassé, bousculé et transporté comme une marchandise. Mais le plus étonnant est encore la vitesse de dérive que les commentaires impriment au texte: parce que le journaliste a qualifié de "polémique" un texte dont ce n'est aucunement la vocation et qui, s'il était, le serait par défaut, des lecteurs qui ne l'ont pas lu s'en emparent pour faire valoir des positions générales et vindicatives.

dimanche 5 janvier 2014

Le livre brisé

Ce que j'affirmais du rapport entre sincérité et littérature mérite d'être corrigé. Je connais au moins une oeuvre qui tient le pari: Le livre brisé, de Serge Doubrovski. Une acte fou dont l'issue sera fatale. Entreprenant de raconter sa vie au jour le jour l'auteur spécule sur l'avenir de sa vie intime. Le récit est interrompu par le suicide de sa femme. Puis l'auteur achève le livre. J'ai retrouvé ce texte l'autre jour dans un carton en provenance de Lhôpital dont je triais le contenu et je l'ai jeté: personne ne souhaite vivre deux fois une situation réelle. L'art existe lorsque des lectures successives sont possibles.

Rois Mages

La Chevauchée des Rois Mages (Cabalgada) a lieu tout à l'heure sur le Plaza mayor. Oh, bien sûr, me dit Nicodème, il y aura des chameaux, mais désormais il y en a qui viennent à moto, en voiture et même en fusée!

Andrew Eldritch

First, Last and Always des Sisters of Mercy, album que je n'avais pas entendu depuis l'année de sa sortie, en 1984. Sombre, froid, précurseur du gothique, mais pas désespéré. Le sentiment que c'est encore un jeu, une pose. Dix ans plus tard, l'asphyxie est réelle. Mayhem ne vit pas, il survit. Seth Putnam ne joue pas, il meurt.

Course

Ce gamin qui me disait avec fierté de ses parents en instance de séparation: mon papa a rencontré ma maman à une course de voitures.

Guerre civile

A l'instant dans un musée proche des remparts qui présente des documents sur la guerre civile espagnole.  Exposées sous vitre des listes de donations destinées à soutenir l'effort de guerre de chaque camp. Côté Républicains, Pedro Fiel donne 2 pesetas, la Confitería Ramos donne une bonbonnière à boutons, José Pesquera donne une cape d'enfant. Côté Franquistes, le Dr. Gabriel Cebría et Doña Amalia Alvarez donnent 2 alliances, une broche de cravate en argent, une paire de jumelles, un porte portrait, 3 paires de boucles d'oreilles, un collier, 2 chaînes fines, une montre-bracelet et une pièce de monnaie de 2,5 $.

La vie que nous menons

Gala a cette parole malheureuse: avec la vie que nous menons! Le ton suffit, je suis offusqué et le fais entendre. Aussitôt démarre une de ces scènes épouvantables où l'on nous trouve hurlant à travers la ville. Il est vrai qu'en une année, depuis septembre, nous serons allés à Berlin, à Munich, à Majorque, à Malaga et Salamanque, en Thaïlande, à Torrevieja, sans compter les vacances de l'été à venir et les voyages que  je fais seul, Bristol, Ronda et Albacete. Et pourtant, c'est moi qui ai une activité en Suisse, pas Gala.

Corps

A celui qui demandait s'il pardonnerait un jour à son cousin de lui avoir pris sa femme, il disait: c'est impossible, nous avons servi dans le même corps.

Voeux

Reçu hier les voeux de Richard Berréby, le directeur des éditions Allia. Je prenais ici, en début de semaine, une note sur la phrase, tirée du texte easyJet et placée en quatrième de couverture: en somme et au final... Or, la voici intégrée dans la formule de voeux de la maison sous cette forme: Pour les livres comme pour le reste, en somme et au final, c'est une affaire de style. Ce qui renvoie à la question de l'honnêteté littéraire, qu'il faudrait d'ailleurs plutôt nommer "sincérité", telle que je croyais pouvoir la pratiquer dans les premiers livres d'Etapes. Cette phrase, comme tant d'autres, organise une rapport inconscient au réel. La maturité étant alors vérifiée par l'idée qu'il est possible en littérature de fabriquer de la sincérité, mais pas de se montrer sincère. Et l'autofiction n'échappe pas à la règle; elle se contente de la pervertir. Reste le cas du journal, enquête séparée, paralittéraire. Gide est peut-être celui qui, sans sortir du projet esthétique, aura le mieux approcher la sincérité; mais là encore, peut-on vraiment en juger? Calaferte, lisant le journal de Julien Green, questionne avec curiosité et dédain le projet du romancier de tout dire, et remarque aussitôt que l'auteur catholique, à travers les milliers de pages qui composent cette confession, s'est arrangé pour ne jamais évoquer son homosexualité (courage de Gide en ce domaine). Quoiqu'il en soit, il est flatteur de trouver l'une de ses phrases ainsi réappropriée. Souhaitons que le livre ne trompe pas les espoirs de l'éditeur.

Indulgence

Tout à l'heure à San Esteban pour la messe des Rois mages. Un tableau accroché aux fers d'une chapelle latérale établit la règle suivante: Le souverain pontife Pie X concède l'indulgence perpétuelle pour une période de trois cent jours à qui dira en ce lieu un Notre père et trois Ave Maria à Sainte Catalina de Sena. Et au-dessous: A celui qui priera, dans la limite d'une fois par année, à son domicile, une image de Sainte Catalina de Sena pendant trois jours consécutifs, il sera concédé une indulgence perpétuelle de dix jours.

Jouet

Aplo dit posséder une jouet dont l'intérieur est plus gros que l'extérieur.

Là-bas

Corrections de Marfil, texte écrit au Mexique, sur les lieux du même nom, une ville minière engloutie par les eaux de pluie en 1901. Refusé par Zoé, publié sous forme d'extraits ici et là, repris et abandonné, je ne sais aujourd'hui, dix ans plus tard, ce qu'il faut en penser. Il est d'une écriture honnête, en ce sens qu'il traduit sans recherche de style, sinon la nécessité de donner cohérence au récit par un montage, mon périple d'un mois dans les montagnes de la région de Guanajuato. Et si cela me frappe, c'est que je me crois désormais incapable d'un tel rapport au réel sauf à le fabriquer. Spontanément, les idées défont ce que la nature m'oppose et raconter sans ambages me coûte. En ce sens, Roman D.C., roman caricatural écrit en juin dernier, manifeste la volonté (toute américaine, d'où son titre) de simplifier le monde plutôt que de s'avouer devant lui démuni.

Aventure

La vie apparaît comme une aventure sous différentes conditions. Lorsque l'environnement est inconnu. C'est le sens courant. Lorsque les choix sont le fait d'autrui. L'environnement habituel est alors transformé par la personnalité de celui auquel nous sommes soumis. C'est la vErsion dangereuse. Enfin, par la décision, certes arbitraire et qui renvoie aux motifs révolutionnaires des avant-garde esthétiques, d'opérer des choix contre-intuitifs de façon à modifier sans cesse son environnement et créer des occasions neuves.

Escritor

Dans un café de la Gran Via. Le temps de me rendre aux toilettes, je trouve Gala en grande conversation avec les voisins de table, un couple dans la force de l'âge. J'ignore comment elle s'y prend, mais la voilà au bar avec monsieur, puis à naviguer bras-dessus-dessous. Pendant ce temps je fais la conversation à la dame, ce qui m'ennuie parce que je suis ivre et parce que ça m'ennuie. La dame veut savoir ce que je fais. Je vois bien que vous êtes en vacances (à quoi le voit-elle?), mais dans la vie, que faîtes-vous?
- Je suis écrivain.
Et d'allumer aussitôt son téléphone, sur lequel elle tape mon nom. Apparaissent à l'écran trois photographies et des références de sites. Maintenant qu'elle a vérifié que je ne mentais pas, elle appelle son mari:
- Es escritor!