mercredi 31 décembre 2014

Quoi

A la nuit tombante, ce jour du nouvel-an, balade tranquille autour du Schwabinger Bach de l'Englisher Graten saisi par les glaces et bordé de bancs sur lesquels les munichois construisent des bonshommes de neige. Des skieurs filent dans le sous-bois, des couples se photographient et les oies pataugent sur la berge gelée. Deux d'entre elles, grises et dodues, ont ce dialogue:
- Quoi.
- Quoi, quoi?
- Quoi, quoi-quoi?
- Quoi.
- Quoi, quoi, quoi.
-  Quoi, quoi, quoi - quoi?
Et soudain, elles s'envolent.
Je les suis du regard, cherche à savoir où elles se poseront. La question étant pour moi: choisissent-elles un coin du lac où elles établissent une colonie le temps de l'hiver ou se déplacent-elles à travers le parc au gré de leur inspiration? N'étant pas éthologue, je me concentre sur ces promeneurs qui s'arrêtent un instant boire une tasse de vin chaud devant une cabane qui diffuse une musique de Noël. Puis ayant fait le tour de l'étang, nous franchissons le petit-pont qui mène à la brasserie Osterwaldgarten et remontons à pied à l'hôtel par des rues où l'on voit des dizaines de parents tirer leurs enfants sur des luges. A dix-neuf heures, le réception nous avise que nous sommes attendus pour boire le champagne et jusqu'au moment de franchir la porte de la salle de restaurant, Gala ne cesse de répéter que les Allemands ne s'habillent pas, que la longue robe noire ourlée de faux diamants dont elle m'a fait la surprise paraîtra déplacée, qu'elle va marcher sur la traîne faute d'y avoir appliqué un ourlet et que ses bracelets sont trop visibles... 


lundi 29 décembre 2014

Münchener Freiheit

Et il a continué de neiger. Le personnel de l'hôtel que la direction a dû avertir de notre fidélité nous a donné la vaste chambre sur le jardin que nous occupions il y a deux ans. De la fenêtre, nous voyons peu à peu disparaître les tables et les chaises, les haies et les lampadaires. Dans la rue, c'est autre chose: le vent fouette le visage, les flocons tourbillonnent, les rares passants se pressent contre les murs. En revanche, les rues commerçantes proches de la cathédrale font le plein. Ce sont les soldes et les gens se précipitent. Vite las, je laisse Gala à ses visites, mais découvre qu'il n'y a nulle part où se tenir. Dans l'entrée des magasins, vous êtes bousculés, sur les trottoirs, vous êtes emporté par le flot. Je me résigne à camper au point d'accès, lesquels sont ventilés d'air chaud, mais là encore il me faut danser sur pied pour défendre ma place. Pour patienter, j'arpente les cinq étages d'un magasin de sport. Je cherche des patins à roulettes. Or il n'y a que des skis, des chaussures de ski et des bâtons de ski. Ainsi que des luges empilées jusqu'au ciel - de loin on croirait un bûcher - de beaux modèles en bois avec semelles de métal et lanières de corde, et, comme s'ils voyaient pour la première fois de la neige, tous les pères et mères de famille munichois repartent avec une ou deux luges. Un peu plus tard, près du marché aux victuailles, Gala me précède dans la visite d'un magasin de façade sombre qui n'expose aucune marchandise. Pas une boutique n'est-ce pas, un magasin de grande taille offrant plusieurs niveaux. Conçu comme un grotte aux merveilles, plongé dans un nuit étudiée qu'éclairent de minuscules lampes jaunes placées au-dessus des articles lesquels sont exposés sur des étagères de plusieurs mètres qui butent contre des plafonds peints, vestiges probables d'une ancienne salle de fête princière, le magasin est parcouru de vendeurs anormalement grands, fille et garçons maquillés, outranciers, vampiriques, tirés j'imagine d'un clip vidéo. A Gala qui s'écrie: " magnifique!", je rétorque: "je sors". Car une nausée m'a saisi. L'échange humain-marchandises (il ne s'agit nullement de faire une théorie) est ici à son comble. Par de subtiles jeux de clair-obscur, les regards du chaland sont dirigés sur les produits et quand il cherche un humain, c'est encore un produit qu'il trouve. De retour à l'Odéonplatz, nous prenons un thé dans un salon sauvé des temps (de fait, la carte des pâtisseries m'apprend qu'il a été créé en 1928) où une quarantaine de tables rondes aux nappes empesées sont desservies par un personnel aussi attentionné que pléthorique. Sur notre gauche un couple de vieillards habillés avec soin composent leurs meilleurs visages pour accueillir leurs amis. Et en effet ceux-ci finissent par arriver, et arrivant, ils ralentissent le pas, sourient, font durer le plaisir des retrouvailles. Le soir venu, après une sieste et un temps pour le sport, dans ce restaurant italien de Münchener Freiheit où nous avons déjà dîné, nous aurons - comme par la suite, pendant tout la durée du séjour, chaque fois qu'il s'agira de manger sans faire valoir une réservation - la plus grande peine à obtenir une table. Les munichois sortent, fêtent, et boivent et mangent, voilà qui est rassurant!

dimanche 28 décembre 2014

Hard

Il neige. L'autoroute côté suisse est périlleuse. A partir de Saint-Gall, les voitures roulent au pas sur un couche de poudreuse. Le vent balaie les flocons et les brouillards, une ciel fermé coupe les échappées sur le lac de Constance. Mêmes hésitations que l'an dernier au moment de franchir les frontières de l'Autriche et l'Allemagne. C'est alors que nous revient en mémoire cette carte achetée au prix fort l'été dernier dans une station-service de l'Arlberg. Elle n'est pas dans la voiture. Nous descendons sur Saint-Margrethen, traversons Hard (où deux petites filles encapuchonnées tiennent leur père par la main et rentrent dans un immeuble face à cet hangar surmonté de l'enseigne Erotik Shop), passons le tunnel et gagnons la Bavière. Allure générale du trafic, dense malgré la tempête, quatre-vingt kilomètres heures. Une prouesse eu égard aux conditions: neige drue, chaussée prise dans une croûte de glace, visibilité quasi nulle; d'ailleurs, au même moment, côté français, mille cent cent personnes s'apprêtent à passe la nuit dans leur véhicule. Puis le réservoir de liquide lave-vitre s'épuise. Nous sortons sur une aire commerciale où règne une bonne humeur sans pareil ou, pour être exacte, le personnel sourit, plaisante et rit, en présence à d'automobilistes désemparés qui mâchent avec conviction des sandwichs sous vide. Six heures plus tard, nous atteignons le périphérique de Munich. Je reconnais la Hauptbahnhof, annonce à Gala qu'elle peut ranger les conseils d'itinéraire. Et nous nous perdons. L'été précédent, j'étais à vélo. Il me manquait de penser que la circulation en voiture n'obéit pas aux même règles. Lorsque nous débouchons enfin sur le Ludwigstrasse, les chutes de neige nous  empêchent d'identifier les monuments qui marquent les extrémités de l'avenue, d'un côté la Ferdherrnhalle, de l'autre la porte de la Victoire. Nous les confondons. Demi-tour, donc. Mais cela n'est pas simple. De perpendiculaire en perpendiculaire, nous revenons sur le Ludwigstrasse  dans la même position. Je pratique alors un tourner mexicain: demi-tour en travers des six pistes. Mais arrivé à ce que nous prenions pour la porte de la Victoire, nous voyons qu'il s'agit de la Ferdherrnhalle, autrement dit, le début des rues passantes. Je m'y engage et roule au milieu des taxis devant l'Opéra que gagnent des couples en costumes et fourrures, les cols bien relevés et le nez bas. Nous atteignons enfin l'hôtel de la Leopoldstrasse. Une demi-heure plus tard, nous somme attablés à la brasserie Osterwaldgarten, avec des cannettes de Spaten et des Bretzels.

jeudi 25 décembre 2014

Noël

Magnifique journée de Noël. Je ne parle pas du temps. Un sapin aux branches fournies trône dans l'angle que forment le canapé et la porte-fenêtre du balcon. Les boules argentées et rouges reflètent la lumière naturelle. Sur la table brûlent des bougies, plus de vingt cadeaux entourent la crèche. Luv et moi préparons trois entrées, jambon de Galice et olives andalouses; barquettes d'endives au roquefort; noix de Saint-Jacques sur un lit de purée vitelotte (ces patates rouges étant introuvable, et d'ailleurs je ne les ai pas cherchées, j'ai teinté la purée à l'aide de jus de carotte rouge). Gala Cuit de l'aiguillette de bœuf dans un mélange d'herbes et de moutarde, Aplo prépare un crumble et de la glace. A l'heure de se mettre à table, Luv lit le menu dont nous avons chacun, écrit main, un exemplaire sur le bord de l'assiette. Plus tard, nous regardons les films des Noël anciens, à l'Aubépine, Gimbrède, Seyssel, Lhôpital et les enfants ravis de sentir si grands répétent:
- Petits, on était insupportables!

mardi 23 décembre 2014

Importation

On voit assez pourquoi nos élites d'argent font venir en masse des imbéciles de l'autre bout du monde: seuls des imbéciles peuvent prendre au sérieux la raison falsifiée de leur discours.

Désespoir des singes

L'usage de l'intelligence, le recours à l'inspiration et à l'architecture cérébrale, l'appel constant à l'élargissement de la conscience étant d'emblée condamnés par la société (chaque geste, chaque parole émanant de celle-ci, témoignent que l'humanité se réalise sans attention soutenue à l'intelligence), les intellectuels qui autrefois sublimaient leur intelligence dans le pouvoir, le subliment aujourd'hui dans la prétention et la pose.

Femmes

Monami, avec qui nous parlons des femmes, me confie:
- Vient ce jour, prochain, où tu t'apercevras que tu passes inaperçu. Le constat est douloureux et définitif: tu as perdu tout sex-appeal.

lundi 22 décembre 2014

Tatlin

Tatlin au repas de fin d'année du Krav Maga. Elle quitte la Suisse après Noël. Elle a réservé deux chaises. L'une pour Baptiste sur sa droite, l'autre pour moi, sur sa gauche. Elle est maquillée, ce qui ne lui va pas, mais de toute évidence, le physicien français qui lui fait face, par ailleurs bel homme, est sous le charme. Puis se tournant vers Giusseppe, qui malgré des traits sans beauté, a le charme du parleur et la verve de l'Italien, elle raconte ses exploits d'enfance et d'adolescence, lesquels forment une étrange litanie et, maintenant que je la connais mieux, me semblent tenir lieu de mythe familial, et même, de personnalité. Le jour où son père l'a jetée dans le Rhin à portée des turbines d'un barrage avec ordre de rejoindre l'autre rive, ses nuits sous tente avec "plein d'arabes", son amour des explosifs... Puis, à compter de cette soirée (lorsque se dispersent les quarante membres du club devant la pizzeria turque où nous avons partagé le repas et qu'elle renonce à poursuivre avec quelques uns dans un bar), plus une seule nouvelle. Dix jours plus tard, un message: "je serai chez toi dans dix minutes pour te déposer mes affaires, je rentre en Allemagne".    

Voyous musulmans

Dans toute l'Europe, attentats de voyous musulmans. Au club de sport, cet entraîneur avec qui j'ai eu maille à partir alors que je tançais l'une des ces femmes qui portent ostensiblement le voile dans les rues de nos villes à des fins de prosélytisme et, vraisemblablement, sur ordre de leur mari.
- Bientôt des violences en Suisse. Nous en reparlerons alors, n'est-ce pas?
- Je ne suis pas au courant.
- C'est dans tous les journaux.
- Je ne m'intéresse pas à l'actualité.
- Bien. Quoiqu'il en soit, tout le monde en parle.
- Je suis pour l'ouverture d'esprit.

dimanche 21 décembre 2014

Revue

Vernissage de la revue Hippocampe chez Albert-le-Grand. La fonction des revues aujourd'hui? Celle-ci est pourtant d'excellente tenue. Installé dans le salon, près du sapin, je la lis de bout en bout. Les articles de recherche et de critiques sont les plus convaincants. Un sujet, cerné par un spécialiste. Sont ainsi évitées les digressions, les poses, les prétentions. Mais les articles dits de création? Contre-productifs. On y voit à l’œuvre des écrivains qui s'excusent de ne pas écrire de livres tout en se comptant parmi les meilleurs.

samedi 20 décembre 2014

Cadeaux

Au centre commercial, deux dames emballent de papier cadeau les achats des clients sortis de boutiques réparties sur trois étages. Ceux-ci déposent devant elles des objets de toute forme: tablettes, nappes, bougies, bijoux.
J'ai fait l'exercice il y a vingt ans, à Verbanne, dans un magasin de luxe. Une clientèle fortunée achetait des objets coûteux. L'emballage devient alors un métier d'art. Pratiquer sans soin la pose du papier serait un signe de mépris. Les clients ont payé, le tiroir-caisse est rentré et ce service gratuit qui clôt la transaction, l'emballage, a valeur de symbole. Le client en a-t-il pour son argent? Lui seul est juge. Seulement voilà, la pratique de l'emballage cadeau exige une technique. Plus que cela, un talent de spontanéité proprement architectural. Lorsque le client pousse sur le comptoir une boîte de chocolats, tout va bien. Lorsqu'il y ajoute un briquet et un stylo, que faire?
Je lève les yeux:
- Séparé?
Le client explique que le destinataire est le même.
Dès lors commence un compte à rebours. Il s'agit de trouver la meilleure configuration avant même de prendre les objets en main car de celle-ci dépend la longueur du papier que l'on prélèvera sur le rouleau. Ensuite on dispose l'objet le plus rassurant en partie basse. Ici, la boîte de chocolats. A noter que celle-ci doit être déposée à l'envers pour que le destinataire du cadeau puisse la découvrir à l'endroit lorsqu'il déchirera la papier. Et c'est là que le cauchemar commence: théoriquement, il faudrait disposer sur le papier les deux objets plus petits l'un contre l'autre puis la boîte de chocolats par-dessus. De plus, dans ce moment, le client qui jouit consciemment de sa puissance (il a payé et chacun de vos gestes lui est dû) ne quitte pas votre activité du regard.
Fort de ces quelques souvenirs, je prends donc mon tour dans la file qui mène à la table où travaillent les deux dames de l'emballage. L'homme qui me précède tient sous le bras un ours en peluche de grande taille, la cliente dont c'est le tour dépose sur la table une théière. Une punition cette théière! Pourtant les employées demeurent impassible. Elles saisissent ce qu'on leur apporte, et calmement, le font disparaître sous une couche de papier. Qu'elles aient résolu le problème de l'emballage me paraît étonnant. je cherche le secret. Il y en a un puisque, de fait, telles que je les vois, elles ne craignent rien, ne s'affolent pas, ne suent pas. Ajoutons que leurs emballages sont parfaits.
Lorsqu'au bout de dix minutes d'attente, je décide d'abandonner mon tour, je comprends: elles prennent leur temps. Chaque objet est considéré comme un défi et elles résolvent les difficultés avec méthode. Mais cette solution ne m'aurait été d'aucune aide. Si elles peuvent agir ainsi, c'est parce qu'elles ne relèvent d'aucune boutique. Les client ont payé et se sont acheminés. Ici, à cette table, ce qui leur est fourni est un service gratuit: protester serait donc mal venu.  

vendredi 19 décembre 2014

Avent

Jours calmes et ensoleillés. Je lis, j'écris, je fais du sport. Depuis la fenêtre de mon bureau, je photographie, sans jamais varier le cadre, la maison d'en face. A condition de ne pas se rendre dans les rues marchandes (à cinq cent mètres en contrebas), on peut se donner l'impression de vivre dans une société saine.

jeudi 11 décembre 2014

Gala

Gala annonce qu'elle sera de retour à 17h30. J'attends de la voir descendre du train pour y croire. Voir sa femme deux fois en six mois et continuer de l'appeler sa femme tient de l'exploit..

mardi 9 décembre 2014

Avion

Dans l'avion du retour, étrange fille assise de l'autre côté du couloir. Les yeux bleus profonds, un minois de gamine, elle peu avoir vingt ou trente ans, peut-être plus. Le corps est sinueux et désirable, les cheveux d'un blond scandinave mais pouilleux. Elle les roule du bout des doigt des comme on voit faire dans les films d'asile. Avant la fermeture des portes, l'hôtesse l'a faite se déplacer et, dans un français impeccable, la fille a fait une remarque naïve sur les numéros de siège. Maintenant, elle lit un livre en anglais dont la couverture est déchirée et les pages jaunies. De plus, une partie des feuillets est imbibé d'encre bleue. Elle lit et, soudain sa main se crispe, elle la porte alors à sa bouche et mange ses doigts. Puis elle revient à ses cheveux qu'elle triture. Elle porte un pantalon bouffant de velours noir qui évoque celui des ramoneurs ramoneur. Plus tard, je vois que tous ses habits sont troués: écharpe, blouse, pull. Cependant, comme sa voisine manifeste le désir de se rendre aux toilettes, elle se lève, souriante, courtoise. Pendant ce temps, le passager avec qui je partage la rangée de trois sièges (Monfrère a renoncé au dernier moment à quitter Málaga pour rentrer en Suisse) lisse de façon maniaque des billets de banque. Peu après, il achète une paire de lunettes de soleil à cent cinquante francs.

lundi 8 décembre 2014

Promenade

Dimanche après-midi, le marathon terminé, je marchais sur des quilles, boitant de la jambe gauche, poussant des gémissements. Lundi, comme d'habitude, nous avons mangé au Tintero II avec maman , à dix kilomètres de l'hôtel et, si j'avais insisté pour que nous y allions en taxi, après six brocs de bière, n'y pensant plus, nous sommes rentrés à pied.

Déni

Le déni de réalité qui, de nos jours, affecte en Occident une partie grandissante des populations,  peut aussi s'énoncer, et de manière combien plus frappante, au moyen de cette formule: la crainte d'être confronté à l'horreur de la réalité.

dimanche 7 décembre 2014

Marathon de Málaga

Le départ du marathon de Málaga est donné à 8h30, sur la promenade, face au port de plaisance. Température fraîche - quelques douze degrés - et un vent de face. Les dix premiers kilomètres nous mènent en direction de Rincón de la Victoria. J'ai pris la précaution de recharger les batteries de ma montre de sport deux jours avant de prendre l'avion, mais au moment de la balancer dans la valise, le mécanisme s'est déclenché et ce matin elle est à plat de sorte que je ne peux mesurer la fréquence cardiaque, seule information que j'utilise habituellement pour tenir un rythme. J'adopte donc une autre méthode: je fixe un coureur, me place dans son sillage; je le dépasse s'il ralentit, j'en trouve un autre à suivre s'il accélère. Au terme de la première heure de course nous sommes de retour au centre-ville et courons les dix kilomètres suivants en direction de Torremolinos. Là, nous tournons autour du stade pour longer un moment la semi-autoroute de l'aéroport et revenons au centre. J'avale avec peine une barre de céréales (comment mâcher sans s'étouffer?) et dépasse le panneau des 25km. Ensuite, longue remontée sur une route qui mène aux montagnes (celles-là mêmes dont l'ascension à vélo, après 1000 kilomètres de route, en raison d'un vent contraire qui nous clouait sur place, avait été si pénible il y a trois ans), le dos à la mer. Certains coureurs lâchent et poursuivent à la marche, d'autres traînent la patte quand d'autres discutent et plaisantent, heureux et décontractés. Mon frère m'a mis en garde contre le "mur des 30 kilomètres". Rien de tel. En revanche, les trois derniers kilomètres, au milieu des passants qui font leurs emplettes de Noël, me font souffrir. Côté souffle aucun problème, mais les jambes! Je passe la ligne d'arrivée à 4h14 mn.

samedi 6 décembre 2014

Veille de marathon

Retrouvé Monfrère à Malaga, samedi soir, à la veille du marathon. Nous accompagnons maman à son hôtel (elle préfère résider près des rues passantes) puis mangeons des pâtes dans notre restaurant habituel. La nuit, je rêve que je me rends sur la ligne de départ en voiture, mais, ayant garé devant l'Usine de Genève, trouve la carrosserie défoncée. Aux badauds qui veulent me convaincre de porter plainte, j'oppose que, au vu de l'état de délabrement général de la société, les voitures sont le dernier de mes soucis. Je prends place derrière le volant, mais ne réussis pas à démarrer. Je pars à la course afin de rejoindre la promenade sur la mer où a lieu le départ du marathon. Pour ce faire, il me faut emprunter un sentier de montagne. Dans la descente, je me trouve face à une porte. Elle est gardée par des hommes. Je me bats. Mes coups de poing, coups de coude et coups de pieds sont techniquement irréprochables, mais je ne touche pas les adversaires. Ils parent, reculent et reprennent position. Ainsi le combat se prolonge et il devient évident que je vais manquer le départ de la course. Peu importe, me dis-je, l'essentiel est de courir les 42 kilomètres.

vendredi 5 décembre 2014

Essai court

J'accumule avec un plaisir constant des notes pour ce texte théorique, pour l'instant dépourvu de titre, que j'appelle par défaut Essai court (par opposition à celui que je prépare depuis des années et qui a enfin pris forme l'an dernier autour de la question de la critique du posthumanisme) dont j'envisage de la rédaction après Noël. Or, les notions principales, toutes de l'ordre de l'explication des conditions de vie à l'âge du capitalisme finissant viennent d'ouvrir, pour ma plus grande joie, sur des notions prospectives et même pratiques. Si cela se confirme, je pourrai donc passer, une fois le texte achevée, de la théorie au mode de vie.

Concurrence

Gala opérée une première fois lundi dernier. Je l'incite à me rejoindre à Fribourg avant de poursuivre le traitement. D'une petite voix, elle me fait savoir au téléphone qu'elle est triste, qu'elle ne veut pas se montrer dans cet état, que c'est impossible, qu'elle ne peut imaginer renouer avec une vie normale, puis, la semaine prochaine, retourner en clinique où le spécialiste l'opérera une seconde fois. Une heure plus tard, elle rappelle furieuse: elle vient de découvrir qu'il existe une machine qui permettrait d'éviter le traitement post-opératoire et s'insurge:
- Le médecin ne m'a rien dit, il a menti!
- Mais pourquoi, pourquoi mentirait-il?
- Parce que la machine appartient à une autre clinique et que ces gens-là sont tous en concurrence!

Corrections

Fini la relecture de Fordetroit. Un travail à deux: Gérard Berréby, le directeur d'Allia, est à Paris, une copie du manuscrit à la main: il questionne, annote, souligne, suggère. Je suis devant ma table de travail, à Fribourg j'accepte ou refuse les modifications. De fait, la plupart sont pertinentes et améliorent aussitôt le texte. Travail moins fastidieux que pour easyJet, comme si nous avions appris à nous connaître. En revanche,  ma maîtrise de la concordance des temps est qu'aléatoire. Dans la mesure où, parallèlement, je fais ce même travail de correcteur pour un jeune fille qui écrit son premier roman, je verrai si, occupant la position du critique, et donc dégagé du travail de création, mes connaissances sont plus sûres. 

Systèmes secondaires

Hier avec le prisonnier dans un café de la place. Son regard changeant et furtif, son port de tête nerveux, sont ceux d'un homme qui a perdu la tranquillité. Il remue, se dandine, se retourne. Lorsque la serveuse approche, il s'interrompt. Il attend qu'elle s'éloigne, avant de reprendre la parole. La conversation porte sur la vie des légionnaires, les zones-tampons en méditerranée, le trafic de matières premières. Il m'explique les filières, donne les sommes à payer pour corrompre les douaniers et les autorités aéroportuaires, dessine plusieurs organigrammes des pouvoirs politiques en place dans des états voyous d'Amérique centrale et de la corne de l'Afrique. Puis il me demande du travail. En attendant, précise-t-il.

Terrorisme

Au moyen de la terreur, l'Etat condamne les populations au terrorisme, puis, au nom de l'anti-terrorisme, renforce la terreur.

Echecs

Cette peintre m'invite au mois d'octobre au vernissage de son exposition qui aura lieu à Fribourg. Je l'assure de ma présence. Une semaine avant la date, je vois que le jour en question je serai en Espagne. Je m'excuse. L'accrochage est visible pendant quinze jours, précise-t-elle. Je confirme que j'irai durant cette période. Je reporte plusieurs fois et manque l'occasion. Avant-hier, nouvelle invitation. Je l'assure de ma présence sur le même ton enthousiaste que la fois précédente et j'informe Aplo que nous irons après la boxe. Nous sommes sur le point de partir lorsque je vérifie l'adresse de la galerie et constate que le vernissage a lieu à Lausanne.

Joie

Une de mes plus grandes joies reste de m'enfermer dans ma chambre afin d'y disparaître.

Hypocondriaque

Le monde est pour lui comme une antichambre de l'hôpital.

Papillon

La plage est en hauteur. Un volée de marches d'escalier y donne accès. Il fait nuit. Sur le sable, face à la mer, des centaines de gargotes tenues par des pouilleux qui vendent des fœtus, des élixirs, des armes, du pétrole, des bouillies. Au sol, il n'y a plus de sable, les badauds pataugent dans des couches de détritus. J'observe un essaim de paillons noirs. Les insectes sont de grande taille, velus et gras. Ils se déplacent en essaim. Applaudi par les curieux, un homme tente de les capturer à l'aide d'un filet. Il échoue plusieurs fois. Lorsqu'il a réussi son coup, il ramène le filet afin de prouver au marchand forain qu'il a mérité la coupe. Je crache une pâte sombre et visqueuse qui n'est autre que de la chair de papillon broyée.

Phoque-silure

Dans la cuisine, avec de l'eau jusqu'au ventre, je fais patienter un phoque-silure. La gueule ouverte, le pelage lustré, la bête a de grands yeux suppliants, elle a faim. Descendue au garde-manger en matinée, ma mère n'est toujours pas revenue. Faute de nourriture, une attaque est à craindre. Nous communiquons par le regard. Je témoigne ma compassion à la bête en lui caressant le dos. Enfin, n'y tenant plus, je pars à la recherche de ma mère. Montée sur une échelle, elle range des boîtes de conserve.
- Donne ce que tu as, où je vais y passer!

mercredi 3 décembre 2014

Le Chinois

A Genève, pour un rendez-vous avec Gala qui me vaut une immersion dans le passé proche. Le rendez-vous pris en matinée, nous sommes encore atour d'une table, le soir, à l'heure de l'apéritif, dans le quartier de Montbrillant où, de bar en bar, je tombe sur les copains de l'époque de l'Usine, mais aussi d'anciens squatters, camarades d'occupation, militants, employés afficheurs, rockers - un musée s.
- Tiens, tu étais où? Il y a longtemps que je ne t'ai pas vu, me dit Rada.
En vacances ou en week-end, pourrais-je lui dire, mais il devinerait que je me fiche de lui; pour autant, il semble incapable de dire pendant combien de temps j'ai été absent: en l'occurrence dix ans. Quant à moi, je souviens à l'instant de son prénom et de son existence: il se tient en effet ce soir au même endroit qu'il y a dix ans, au fond, à gauche, près de la porte de l'Ecurie, dans la salle à boire de la buvette des Cropettes. Jetant un oeil à la ronde, puis dans le miroir, je nous regarde tous, vieillis, comme si, de la scène principale, nous étions désormais en coulisse, avec un décor inchangé, si ce n'est qu'il n'y a plus de public, l'actualité s'étant déplacée. C'est alors que je découvre au comptoir de la Buvette (dont le service est assuré par l'indétrônable Luis-Miguel) Michel le Chinois. Portant une chemise blanche et une veste de costume noire, coiffé, le teint frais, il me serre dans ses bras. Je lui désigne Gala. Il s'avance, l'embrasse, insiste pour payer la tournée, abandonne sur notre table son verre de Chartreuse, revient avec trois bières, écluse la sienne, repart au bar, revient. La conversation peut enfin commencer. Gala est volubile. Je ne suis pas en reste. J'interroge Michel. Sur un ton parfaitement maîtrisé, dans un français irréprochable, il parle pendant cinq minutes. Nous le fixons désemparés: rien de ce qu'il dit n'est compréhensible. Peut-être a-t-il deviné notre gêne car il s'interrompt. Pour sauver les apparences, je lui donne la répartie. Il nous considère, ouvre la bouche, vois que c'est à son tour de parler et repart sur les mêmes inepties mêlées de références à la philosophie, aux mathématiques et à la poésie avec citations latines et tout un lexique d'invention propre (le lendemain, ayant dormi au bureau, j'arrive à la Buvette avant Gala et trouve Michel sur le même tabouret, dans le même état).  

jeudi 20 novembre 2014

Etat

Ceux qui défendent aveuglément l'Etat, ont la foi du charbonnier: ils croient que l'Etat les défendra.

Paramètres

Espace, nombre, temps, conditions de la liberté. Un nombre suffisant d'individus sur un grand espace pendant un temps assez long pour permettre l'essor des relations, voici la liberté. Situation actuelle: un nombre trop grand d'individus dans un espace insuffisant sur une période de temps accélérée qui bloque tout essor des relations.

Masque

L'homme politique est à l'homme de pouvoir ce que le masque est à la personne.

mercredi 19 novembre 2014

Espace

J'admets tirer orgueil de l'idée que je peux inquiéter autrui par la simple annonce d'un acte de pensée. Je dis par exemple, expérience faite ce jour: "je vais écrire cela." Les récriminations, les mises en garde dont je fais l'objet établissent, à défaut d'autre chose, que j'ai à ma disposition un espace où jouer librement des coudes alors que de façon générale l'espace est adapté aux mouvements d'individus qui sont pieds et poings liés (l'espace étant donc devenu relativement inaccessible).

Vivre

Vivre, est-ce cela? Une question que je me pose quelque fois chaque jour et plusieurs fois chaque nuit. J'y réponds en posant la question encore et encore. L'exercice est immanquablement suivi d'un malaise. Celui-ci me laisse entendre que je suis un lâche. Vivre comme je vis, c'est dormir. 

Etre lu

Ne pas être lu est certes ennuyeux (encore faudrait-il dire en quoi; que signifierait en effet un sportif qui exigerait d'être vu pour trouver un intérêt dans la pratique de son sport?), mais aucunement rédhibitoire. Ce n'est qu'une anticipation de cette réalité: nous ne seront pas lus. De sorte que celui qui s'insurge contre l'indifférence que lui témoignent les lecteurs justifie son acte d'écriture par la réception. Une folie. Ceci revient à dire que si l'on pense, c'est pour être reconnu porteur de vérité.

Energie

L'électricité est une force canalisée. La force libre est du domaine de la nature. Les hommes l'appellent Dieu. L'homme auquel on soustrait sa force est exclut de la vie, il survit dans la durée animale. Ses énergies sont capturées par un système de combustion et brûlées en vue d'atteindre un but supra additif où, en tant qu'individu, il ne compte pas: sur le versant théorique, ceci a pour nom idéologie; sur le versant pratique, ceci a pour nom totalité. Ce régime d'emploi des énergies de l'individu est historiquement cyclique.

Fenêtres

Combien de fenêtres faut-il ouvrir pour voir le jour? Combien faut-il en fermer pour faire la nuit?

Compliments

Quand on vous dit "c'est bien!", alors seulement vous le croyez. Aussi faut-il se méfier des compliments: ils transforment parfois le médiocre en bien.

Extra-terrestres

Si nous bâtissons une planète artificielle, il nous faudra recréer le champ de gravité sous peine de voir nos corps changer de forme d'où le peu de fondement de la représentation anthropomorphique des éventuels extra-terrestres.

Femme

Ma femme ne dit jamais ni "oui" ni "non".

mardi 11 novembre 2014

Projet

En rêve, je tentais de répondre à la question "qu'est-ce qu'un projet?" Ce travail m'enthousiasmait. Aucun livre plus beau ne pouvait être écrit. Le projet, me disais-je, est l'annonce que ce qui est sera. Puis je cherchais à remplacer le mot "annonce" et tentais d'éviter l'allitération.

Kathrina

Quelques semaines après Kathrina, les employés de la banque centrale américaine ont détruit pour 180 millions de billets souillés par l'ouragan.

Diatribe

Lorsque je me mets à parler abondamment emporté par le goût de la spéculation, j'admire l'interlocuteur qui écoute.

Porte

Trois ouvriers casqués entourent le cadre de porte que le bras de grue vient de déposer sur la dalle.  Pour l'instant, du premier étage de cet immeuble en construction, il n'y a que cette porte sans battant.

Retour

Ce point de la vie à partir duquel il convient de se méfier de ses velléités, de ses concupiscences, de ses travers, de ses manies, symptômes avant-coureurs du retour à la glaise.

Générosité

Une façon mystique de faire face à la peur: témoigner à autrui une générosité sans limite - surtout si la personne manifeste de l'animosité - espérant que cette bonté, en se diffusant d'une conscience à l'autre, découragera les menées contraires.

Adaptation

Au bout d'une heure, ils reconnurent qu'ils sentaient moins le froid. Or, il faisait chaud. Preuve qu'ils ne tarderaient pas à mourir.

isolation

Et pour m'isoler tout-à-fait, je ne manque jamais d'enfoncer des tampons dans mes oreilles.

Sommeil

Quand ils disent la nuit encore peu avancée, "bon, je vais aller me coucher!", serait-ce qu'ils ont découvert quelque chose à propos du sommeil qu'un jeune ne peut comprendre?

Vieillards

Sympathie pour ces vieillards qui assis arrêtent de fonctionner. Jusque là, ils étaient dans le flux, bousculés. Voilà qu'ils rentrent en eux-mêmes, s'enfouissent, sont là et n'y sont pas.

Craintes

Sollicitant un ami, s'il tarde à répondre, j'en déduis aussitôt qu'il m'en veut. Cette crainte est peut-être imputable aux contradictions manifestes poussées devant soi afin d'éprouver le poids du monde: elles placent l'imaginaire en attente de ripostes.

Cabanes

Deleuze parle semble-t-il d'une devenir-animal des hommes qui s'installent dans les cabanes ou rêvent de le faire. C'est le contraire. Devenir-homme. La vie au sens nietzschéen. Deleuze sur les cabanes, une projection de citadin.

Fribourg

Je me réveille dans mon immeuble, ma chambre, mon lit. Oui, me dis-je avec angoisse, mais dans quelle ville? Je cherche son nom. A Fribourg, tu es à Fribourg. Or, cela ne me paraît pas évident. Y a-t-il des preuves que je suis bien à Fribourg? Après tout, me dis-je, ce n'est marqué nulle part.

samedi 8 novembre 2014

Box

Sur le bord de l'autoroute à la hauteur de Châtel-Saint-Denis, au milieu d'un pré à vaches, pose de témoins de construction à Pâques. Dès lors, à chaque passage, j'observe les progrès du chantier. Fin juin, le bâtiment est achevé. Le gabarit est important, l'effet désastreux. Je cherche quelle usine  justifiait le déclassement de ce site.La semaine suivante, un calicot annonce: louez un box pour remisez vos choses.

vendredi 7 novembre 2014

Pharmacie générale

En pharmacie, la vendeuse à qui je demande de l'aspirine en poudre:
- Vous connaissez?
- Oui.
- Je vous mets tout de même en garde: pas plus de trois sachets par jour, ce produit fluidifie le sang.
Puis apercevant mon parapluie.
- N'allez pas vous blesser!
Et comme je sors:
- Attention à la porte!
Le jardin d'enfant pour tous: vous traversez hors du passage piéton, on vous mets en garde, vous buvez une bière de trop, on vous sermonne, vous sortez votre fils de l'école, on vous rappelle le règlement, vous n'avez pas la télévision, on vous rappelle que c'est obligatoire, qu'il faut donc payer quand bien même vous ne l'auriez pas...

jeudi 6 novembre 2014

Séparation

Il y a vingt-cinq ans, j'étais au buffet de la gare de Genève, infiniment triste. Mara était face à moi. Elle me quittait. Des buveurs aux faciès cramoisis s'aidaient de leur cravate pour amener à leurs lèvres le premier verre de vin de la journée. Il était 5h30. Lorsqu'une femme vous quitte, les conséquences sont tragiques, douloureuses. Mais lorsqu'on a vécu, profité, blessé, commis des erreurs, elles le sont moins. A l'âge mûr, la séparation est moins torturante. A vingt-cinq ans, parce qu'on ne voit pas le monde, on tombe dans le vide; à cinquante, on tombe dans le plein.

Signes

Dans le théâtre baroque, et typiquement dans une pièce telle que La vie est un songe de Calderón de la Barca, les préoccupations majeures sont théologiques et métaphysiques, avec un traitement privilégié du couple être-apparence sous l'angle du questionnement ontologique: "suis-je quelque chose ou ne suis-je rien? suis-je vivant ou suis-je mort?" Lorsque ce questionnement autour du statut  se déplace sur le terrain de la société, il s'adresse à la fortune (l'argent, pas le destin) et au pouvoir: les signes que j'affecte sont-ils réels ou trompeurs? La dimension psychique du problème n'est pas abordée. Elle mériterait de l'être aujourd'hui, dans une société où la plupart des individus croient être le personnage qu'ils jouent. Consciemment ou non, nous travaillons en effet notre personnage sur le plan de l'apparence, finissant, à force d'y investir nos énergies, par devenir ce que nous croyons être (ou pour le dire autrement, par cesser d'être ce que nous sommes.) Vient à l'esprit l'habit, parangon de cette perversion: au XVIIème déjà son règne est complet, une grande partie des subterfuges narrés par Balthazar Gracián dans El Criticon (une histoire des faux-semblants) dépendant par exemple de l'habit comme moyen suffisant de tromperie. Aujourd'hui cela va plus loin: l'individu triomphe de la conscience de sa médiocrité en alignant ses pensées et ses gestes sur un personnage fantasmé. Et ce personnage, comme dans une pièce de théâtre qui durerait toute une vie, il met toute son énergie à l'incarner de son mieux. Surgit alors une problème évident. La rencontre - intellectuelle, amicale, amoureuse - étant tributaire des signes, c'est-à-dire de l'apparence, et celle-ci ne renvoyant qu'à elle-même, l'accès à l'être est coupé. Nous vivons ainsi sur un plan secondaire, dans le même état que ces anormaux que la norme stigmatise: drogués, alcooliques, fous.

mercredi 5 novembre 2014

Autodidacte

Dan le val de Conches, sur les berges du Rhône, assommés d'alcool, nous avions d'agréables discussions. Je défendais l'autodidacte. Ce bâtisseur d'idées. Il noue son filet sans considération pour la technique classique. Dès lors, il attrape d'autres poissons. Hier, je me remémorais cette défense de l'autodidacte comme je lisais ceci: la bibliothèque n'existe que dans l'esprit du lecteur.

Equilibre

Le désordre est mon élément. Le désordre seul permet de trouver son équilibre. Le désordre rassure. Dans le désordre, je ne doute jamais de pouvoir trouver mon équilibre. L'inverse m'effraie. Ce présent spectaculaire, faussement mouvant. Ce présent destiné à enfumer les esprits naïfs. Ce présent dont la superstructure est indestructible (pour quelques décennies encore). Ces jours qui acheminent vers une progrès illusoire. Ce présent ordonné. Cet ordre qui n'est qu'une gestion en batterie.

mardi 4 novembre 2014

Lit

Acheter un lit, la belle affaire! Le marchand de meubles a installé le cadre et le sommier en septembre. Pour le matelas, je choisi de faire appel à un marchand de matelas. J'essaie en magasin, je jette mon dévolu sur un modèle haut de gamme. La vendeuse interroge son ordinateur:
- Je suis désolé, il n'est pas en stock. Vous pourrez l'acheter en ligne.
Je passe commande, je paie. Une semaine, deux semaines, un mois. Je réclame. Réponse: notre fabricant, ne nous a pas livré. Encore quinze jours. Nouvelle réclamation. Réponse: nous ne trouvons pas l'article, nous allons vous rembourser. Le soir, je regarde mon cadre de lit et je songe: il faut que je m'en occupe.
Hier enfin je descends en vielle-ville de Fribourg. La vendeuse de cet autre magasin de matelas:
- Je suis désolé, nous fermons dans quinze jours. Je ne peux rien vous vendre.
Je remarque alors un modèle grande taille appuyé contre un mur. Je le tâte. Trop dur. J'essaie de me persuader que c'est possible et fais un calcul de poids à voix haute. Comme je lui explique que ma femme ne pèse guère plus que moi, la vendeuse a cette remarque étonnante:
- Nonante-huit pour cent du temps, je dors seule.

Wittgenstein

Remarques postérieures de Wittgenstein. Fragments au sens indécidable. L'air génial de ce qui n'a pas de sens, l'air génial de ce qui agite indéfiniment l'esprit. Il est caractéristique qu'ayant débuté avec une œuvre absolument fermée, le Tractatus logico-philosophicus, il se soit ouvert absolument. Sachant qu'il ne savait pas ce qu'il écrivait, comptant sur autrui pour le découvrir.

Révélation

L'artiste est un homme seul, je veux dire sans amis, sans femme. Seul et mal. Le mal est fondateur. Le mal confronte l'artiste à la réalité. S'il ne succombe pas au mal, l'artiste touche à la révélation. Peu importe les voies du style, le sujet unique de l'art est la révélation.

lundi 3 novembre 2014

Autour

Autour de moi, ces jours: un appartement, un vaste jardin, une vue, la ville, un ciel, des oiseaux, des locaux ici et là, sous les pieds une grosse voiture. La liste pourrait être allongée, mais cela impliquerait un discours plus compliqué et délicat impliquant la famille, les enfants, les amours. Je préfère m'en tenir à la formule qui commence la phrase, "autour de moi, aujourd'hui", pour constater que j'ai déjà réduit mon domaine: je ne vis plus dans une maison, je ne suis plus propriétaire, je ne tire plus mon eau d'une source mienne, le bois que j'allume ne vient plus de ma forêt. Mais cette évocation des temps successifs a un autre propos. Je songe à ce que j'ai autour de moi, aujourd'hui et voici dans quels termes j'y songe: mon dieu! Tout cela autour de moi! Si dans le passé j'ai théorisé de façon superfétatoire la dépossession sans la mettre en pratique, la situation est changé. Ce qui m'entoure me semble à la fois confortable et propre à favoriser le travail de l'esprit et néfaste, contraire à la force vraie, négateur des énergies; me possédant et possédant le poids d'un tombeau.

dimanche 2 novembre 2014

Photos

Ma mère me met dans les bras les albums de photos que j'ai compilé adolescent.
- Oh, s'exclame Aplo, mais tu as eu de belles femmes!

samedi 1 novembre 2014

Usage des lieux

Où demeurer? Nulle part. Un lieu n'est pas une demeure. Il est fait pour être traversé. L'installation n'a de sens que dans un espace vierge. L'homme peut alors faire histoire. Un lieu dont les déterminations pèsent sur le destin individuel, quel intérêt? Marqué par un mysticisme sans doctrine, j'ai beau me défendre, je crois à la posture démiurgique: un libéralisme forcené, originel, biblique. Aux prises avec le chaos, l'homme-dieu suscite un monde. 

jeudi 30 octobre 2014

Accord

Les violons accordés, ils rentrèrent chez eux; à ce jour, le public ignore toujours ce qu'est une symphonie.

Histoire

Ce livre à plat dans ma bibliothèque faute de place. Pour la troisième fois en un mois, mon regard accroche son titre. Je lis Histoire de l'idée. L'enthousiasme me saisit. Comme je m'approche, je lis la deuxième partie du titre, en rouge, indéchiffrable à distance: Histoire de l'idée de... nature.

Options

Ceux qui font du zèle. Ceux qui jouent le jeu. Ceux qui sous-jouent. Ceux qui refusent, se dégagent, violentent et sont emprisonnés. Ceux qui y croient. Ceux qui décident des règles du jeu. Ceux qui ne comprennent pas les règles et se morfondent. Ceux qui pour qui le jeu est immédiatement clair et qui entrent en silence.

mercredi 29 octobre 2014

Bon sens

Gala à Genève, tantôt joyeuse tantôt abattue, œuvrant dans le quartier de la gare. Impossible de savoir ce qu'elle fait. Trois mois que je ne l'ai vue. Elle a emporté ses affaires et quitté l'appartement de Fribourg sans autre explication le 27 juillet. "Mais pas du tout, a-t-elle fait valoir au téléphone début septembre, j'étais à Genève, tu aurais pu m'appeler!" Aujourd'hui, je la joins. Elle est sur une terrasse, elle boit de la bière, elle attend un résultat médical, ne dit rien sur notre rencontre de demain. "Et n'oublie pas mes chaussures!"

Excuse 2

A mon retour d'Espagne je trouve une lettre du Cycle de Jolimont de Fribourg où Aplo est scolarisé. Celui-ci manquait un jour d'école, le dernier, veille des vacances d'automne. Olfoso a insisté: "triche, dit qu'il est malade!" J'ai remis au directeur une demande de congé. "Il faut justifier", a expliqué celui-ci à mon fils. "Il n'en est pas question", ais-je dit à Aplo. Le directeur du Cycle m'a alors envoyé une formulaire, que dis-je: le formulaire, celui qui encadre les demandes de congé. En quelque phrases, (comme je l'ai fait auprès de mon interlocutrice de Genève pour demander le même congé pour Luv, à l'oral dans ce cas, expliquant que je ne justifierai rien du tout, qu'il s'agissait de la vie privée et que ce serait donnant-donnant: si elle me disait la couleur de ses sous-vêtements, je lui dirai la raison de ma demande de congé), j'annonce au directeur du Cycle de Jolimont qu'il est hors de question que je me justifie. Et donc ce matin, retour de vacances, j'ouvre son courrier. Le congé que j'ai demandé et pris est refusé. En conséquence, écrit-il, "je vous dénonce au préfet qui donnera suite à l'affaire." Bref: en Suisse, les citoyens sont au service de l'Etat.

Mondialisation

La mondialisation des services. Cela signifie que les services vont disparaître. Les multinationales s'accaparent les marchés, éliminent les concurrents et dégraissent pour augmenter la marge de profit. Le chômage augmente, dans la classe ouvrière la dépression se généralise, et l'alcoolisme et les maladies. Les familles se divisent, la paupérisation grandit, le savoir est perdu. La semaine dernière, nous roulions à travers la région du Bierzo, province de Castille et Léon. Des villages déshérités ont gardé leurs stations-services car la distribution de l'essence dans ces lieux reculés est encore aux mains d'entreprises nationales. Un ou deux ouvriers tiennent la station, remplissent les réservoirs, facturent, alimentent les frigorifiques, font vivre leur famille. De même pour l'épicerie (parfois franchisée), le bar, le marchand de tabac, la mercerie, le boucher... La mondialisation des services, discutée ces jours à Genève avec l'aval de la municipalité socialiste dans cet antre du diable qu'est l'OMC annonce la fin de ce régime humain.

Course

Monfrère me disait: "au bout de quelques kilomètres, j'oublie que je cours". Moi, c'est le contraire. Je me souviens que je cours et je m'étonne. "Tiens, je suis sur un chemin et je cours! N'étais-je pas assis à ma table de travail il y a un instant encore?" Que s'est-il passé? Saisi d'une envie soudaine, je me suis équipé et je suis parti à la course. Alors se produit cette sensation étrange: "j'aimerais m'arrêter". Non, ce n'est pas cela, mais: "il faut que je m'arrête." Et dans le même temps: "c'est impossible, il est hors de question que je m'arrête! "

mardi 28 octobre 2014

Premier état

Le premier souvenir. Quel est ton premier souvenir? Les écrivains dont la conscience est dilatée se vantent de savoir. Les légendes sont trop grosses pour être avalées, mais quand bien même on mettrait le holà, il nous rapportent sinon leurs paroles et actes de trois ans, ceux de quatre et cinq ans. Bien entendu, dans le détail. J'y pensais hier. Mon souvenir le plus ancien date de ma sixième année: je marche sur un trottoir de Préverenges, je vais à l'école, j'évite les limaces. Rien de bien extraordinaire. Et on voit aujourd'hui ces parents, des parents meilleurs, lire des Encyclopédie à un nourrisson qui bave dans le panier...

Profondeurs

Le mythe de la discothèque ouverte en plein jour dans un quartier industriel. Grand soleil, les hommes sont au travail, la ville à son rythme, mais les milieux interlopes ont des domaines réservés où sévit la débauche: on voit cela dans les films américains. La porte poussée, la nuit se fait que seuls divisent les stroboscopes. Dans des canapés avachis des maffieux titillent de putes ivres en se gorgeant de wyskie. Sauf qu'il y dix ans, arrivé à Marseille par le route Napoléon, imbibé et fourbu, j'ai atterri avec Lejuif dans la cuisine d'une pizzeria, nous avons mangé avec le personnel de cuisine et après avoir fini un bouteille rangée dans le coffre, nous avons pénétré en milieu de matinée dans un local souterrain où un orchestre nègre jouait du jazz et là, cinquante personnes indifférentes à l'heure festoyaient  nues sans intention visible de regagner les surfaces.

Retenue

Les faits sont établis, la semaine dernière un Musulman cagoulé brandit une hache dans une rue de New-York et tranche la tête d'un policier avant d'attaquer ses collègues, mais: "ne jugeons pas trop vite".

Gala

Gala ne répond jamais aux questions. Si je me tenais devant une porte et que je lui demande, "est-elle ouverte?", elle n'hésiterait as à dire:
- Là, n'est pas la question.
Avant d'emmancher un discours longitudinale et infini. Pour un rationaliste, un angoissé, un maniaque, pour l'homme que je suis, c'est un cauchemar, mais les hommes vivent - c'est bien connu -  aux dépends des cauchemars qu'imaginent les femmes dont ils sont les amoureux. Et à l'avenir - lequel dure et brusquement s'interrompt - elle n'hésitera pas à m'objecter, morte:
- Enfin, que veux-tu dire? Tu vois bien que je suis là!

Second couteau

Ce banquier avec qui je fais des exercices en soirée. Deux ans de fréquentation en vestiaire. Et les douches après l'effort: censées rapprocher les hommes. Ce soir nous bandions nos poignets et nos phalanges dans le souterrain avant de cogner. Il est fuyant. A la limite de l'inquiétude. Ma courtoisie comme ma familiarité nient ses repères. J'ignore quels sont les siens - je les devine. Imaginons qu'il soit peintre. Imaginons qu'il soit démiurge, que le monde un instant lui soit à charge - et il est jeune, beau, solide, sérieux - nous procéderions tous, en litanies, vers un horizon figé (mais peut-être est-il au meilleur de son expression dans ce rôle de second couteau...) 

Pathos

Cet échafaudage que forme la société tient du miracle et de la médiocrité. Mais les parts sont inégales. Le miracle est de l'ordre du rachat, de la dignité volontaire, une sorte de honte noble:  les plus braves d'entre nous s'occupent de sauver les apparences... Quant à la médiocrité, elle est réelle, terrestre, humaine, elle a un nom: inféodation. Ce qui est dit vrai est vrai et s'y conformer c'est embrancher pour la vie un chemin vertueux.

Prospective

Quand je ne pourrai plus rapporter ce que je fais ni dire ce que je pense, ce sera le signe que ma liberté augmente. Elle augmente. Après quoi, écrire deviendra un devoir.

Régles et tricherie

Supprimé.

lundi 27 octobre 2014

Outils

Chaque matin et chaque soir, à la même heure, passe un camion d'ouvriers. Les outils posés sur le pont sautent au passage du gendarme couché. Même son, même vitesse, heures identiques. Inquiétant.

vendredi 24 octobre 2014

Verracos miniatures

Je marche dans Salamanque à la recherche d'un coiffeur. Un salon pour hommes du périphérique pourrait convenir, mais deux clients attendent leur tour. J'en cherche un autre. N'en trouve pas. Je reviens sur mes pas. Si j'ai de la chance les deux clients ont été servis et le coiffeur m'attend. Je ne  retrouve plus le salon. Or, nous devons rejoindre Madrid où l'avion pour la Suisse décolle en soirée. Après le repas, halte à Ávila. Les enfants parcourent la muraille avec ma mère, nous allons à la boutique des touristes. Depuis mon dernier passage, il n'y a que deux nouveaux verracos miniatures à l'étalage. Je fais remarquer à Monfrère que quand le vieux sculpteur qui crée ces figurines mourra, nous n'en trouverons plus. Qui voudrait tailler dans le granit des répliques d'une animal dont les gens ignorent tout?  Monfrère achète un verraco cochon. De nuit, dans les halles du terminal 1 de Barajas, les écrans télévision diffusent les images de manifestations en Ukraine: des émeutiers saisissent par le collet des hommes d'affaire en costume et cravate et les balancent dans des bennes.
- Ils jettent des gens importants, dit Aplo.

jeudi 23 octobre 2014

Castillo de Buen Amor 2

Contre un mur du château, entre la réception de l'hôtel et la salle des tableaux, une ceinture de chasteté. Triangle avant et arrière en métal dédoré, jeu de clefs, ouverture pour les besoins naturels, doublure intérieur de feutre rouge. 

Castillo de Buen Amor

Castillo de Buen Amor, aux portes de Salamanque. Monfrère et moi y avons passé la nuit il y a trois ans au mois de juin alors que nous roulions à vélo d'Oviedo à Malaga. Château fortifié du XVème qui tient son nom de deux couples d'amants, l'archevêque de Santiago et sa maîtresse Doña María de Ulloa et plus tard l'évêque de Cuenca et sa maîtresse Doña Teresa de las Cuevas. Ironie de l'histoire, l'archevêque et l'évêque portaient le même nom: Don Alonso de Fonseca Quijada. En grande partie intacte, on y accède par un pont tendu sur les douves et les salles comme les chambres, dont certaines dans les tourelles de guet, ont été conservées dans leur état original: blocs de pierre jaunes, plafonds-voûtes, marches d'un tenant. Nous partons courir une douzaine de kilomètres sur la route de terre qui mène au proche village de Topas où les vieillards nous considèrent effarés. Sur une petite place, un vieillard  en jaquette de laine et bleu de travail, canne en main, béret sur la tête fait les cent pas. Il va et vient entre un pré où paissent des moutons et le porche de sa maison où sa femme tricote. Plus loin, il y a une discothèque. Bâtiment imposant, néon brisé, peinture effacée. Au sol, de la bouse. Ce village invisible depuis la N630, la route qui relie les Asturies à l'Andalousie. , est marqué par une telle solitude qu'on en vient à se demander si ses habitants savent que Franco est mort. Nous filons dans les champs, puis sur le chemin de retour passons une nouvelle fois par le centre de Topas. Une dame nous crie des mots que nous ne comprenons pas. Nous répondons amicalement avec des mots qu'ellene peut comprendre. Ce qui me rappelle cette scène, en 1991, un matin, alors que nous prenions le départ de notre étape du jour le long du chemin de Saint-jacques, quelque part sur la place d'un village de la Rioja: Monfrère et moi, les mains appuyées contre un mur, faisons des étirements. Une paysanne se place dans notre dos, observe et s'inquiète. Elle appelle un voisin. Celui-ci pour la rassurer explique que nous ne sommes pas des fous en liberté: nous faisons du stretching. 

mardi 21 octobre 2014

Economie

Au petit-déjeuner, dans la salle de l'Hôtel Corazón de Arribes, sous l'écran de télévision qui diffuse les chiffres du chômage (en hausse) et l'état de la corruption des milieux dirigeants (constant), cet homme de soixante ans qui déclare à ses amis:
- Pour durer, il faut manger correctement. Moi, ma maman me prépare un en-cas sur le coup des onze heures. Et puis, c'est le plus important, il faut travailler le moins possible.

Aldeadávila

Paysage désertique de pierres, de ronces, de prés, de cactus. J'admire les murs de pierre sèche. Des années, des dizaines d'années, des siècles de travail pastoral, de tradition, de patience pour disposer ces pierres plates. Notre camionnette emprunte des routes sinueuses, montantes et descendantes. Les villages sont rares, le kilométrage qui nous sépare de la frontière portugaise diminue. En fin d'après-midi, nous atteignons Aldeadávila, et par ma faute, faisons fausse route. Monfrère plonge dans les gorges. Virages en épingle, long déclin et enfin, amarré sur l'eau plate d'un canyon, un bateau-mouche. Quatre madrilènes nous ont précédé. Sur l'ardoise, un départ est annoncé pour 12 heures.
- Il n'a pas eut lieu, m'expliquent-ils, il n'y avait personne.
Nous croyions trouvé l'hôtel, nous aurons vu le bateau. Demi-tour. Nous voici au village. Immeuble de pierre avec sa façade galicienne: chaux blanches, pierres rustiques. La patronne indique une bar-restaurant, le Paraíso. Saut qu'il n'y a pas de service. Installés sur la terrasse, nous attendons. Les tables sont sur la route. Aucune voiture ne passe. Quand il en vient une, je dis à l'homme qui pénètre dans le bar:
- Il n'y a personne!
Peu après, une gamine s'excuse:
- J'étais ailleurs.
Mais à dix-neuf heures, alors que maman et les enfants nous rejoignent, que la nuit tombe, que nous prenons place autour d'une table ronde, la salle se remplit brusquement. Dix, vingt, vingt-cinq hommes. La gamine saisit une télécommande, un écran descend, les buveurs tournent leur chaises. Tous regardent dans notre direction. Notre table est sous l'écran. Le match commence, nous sortons. Et merveille de l'Espagne, dans ce village endormi, sans travail, sans touristes, du moins en hiver, dans ce village de nuit, il y a un autre bar, celui de la piscine et une autre gamine, pas plus haute que Luv , fine comme un cure-dent, qui nous sert de la salade, du fromage de chèvre, du jambon, de la boisson, des glaces en riant et virevoltant.

lundi 20 octobre 2014

Faux-monnayeurs

La dureté des sanctions dont l'Etat frappe les faux-monnayeurs ma toujours laissé interdit: je comprends aujourd'hui seulement que le crime porte sur la possible décrédibilisation de la monnaie.

Fordetroit

Allia va publier Fordetroit. L'heureuse nouvelle! EasyJet, c'est une chose: un livre programme. Le second volume de la trilogie commencé avec Ogrorog, c'est ce que je sais faire en littérature. Et, satisfaction supplémentaire, la critique que m'adresse Gérard Berréby après la première lecture énumère une à une les idées que véhicule le texte telles que j'ai souhaité les communiquer. Excellent, excellent!

Rêve

Climat de compétition, mêlée, chacun pousse sa proposition. Lorsqu'une voix domine, les autres laissent dire. Si la proposition ne fait pas accord, la mêlée reprend. Dans les premières minutes personne ne l'emporte, puis un homme lâche:
- Un voyage en avion en Amérique.
Consternation: les autres trouvent cela d'uen banalité.
- Nu.
Et il les coiffe au poteau:
- Embarquement immédiat!

Las Medulas

Las Medulas, dans la région de Ponferrada, une des plus importantes mines d'or à l'époque de Pline l'ancien. Nous dormons à l'abri d'une forêt de châtaigniers, dans une auberge construite en bois, en pierre et en ardoises. Avant que la nuit ne tombe, nous courons avec les enfants sur le sentier qui mènes aux grands effondrements, nommés cuevas, puis commandons de la bière en terrasse. Six motards hirsutes commentent la route de la journée, les kilomètre, les boucles et les cols tandis que le propriétaire grille les châtaignes dans un cylindre qu'il tourne à la manivelle au-dessus d'un feu. Dans une série de jardinets jonchés de pierre sèche, des oies, des palombes, des chiens, des dindons. Plus loin, dans le creux du talus, une cave naturelle où le paysan fait son vin, un liquide noir, passé, dans lequel maman trempe les lèvres.  Béret sur le tête, flanqué de leur femme qui porte la jupe, des paysans passent sur des tracteurs miniatures. Ils montent dans les collines avec des seaux et récolent les châtaignes. Entre deux services de bière, la maîtresse de maison lave les vitres de la véranda. Puis elle propose de faire notre linge, grille de la viande, apporte des lamelles de jambon, une soupe à l'ail, siffle les chiens, les nourris, renseigne les motards et met la table pour les douze hôtes du soir. Face au téléviseur, dans l'entrée du bar, la grand-mère de 86 ans. Rencognée, une bouteille de vin rouge et un bol de pain sur la table, elle regarde des dessins animés. Sentiment d'avoir atteint un lieu vierge. Le comportement est changé. Plus de paroles oiseuses, plus de pose. Des silences, et l'aboiement des chiens, le bruits des animaux, les craquements du feu, les chutes de marrons. Comme la veille à la churasqueria, la patronne apporte alors un plateau de viande qui nourrirait une armée. Et le lendemain, au petit-déjeuner, même profusion. Le ventre plein, nous partons pour la marche. Une petite heure pour atteindre le mirador de Orellan qui offre une vue complète de la vallée et ses pics de terre rouge émergés des bois. L'entrée des mines en revanche est fermée. Les enfants regrettent. Nous rebroussons chemin et pénétrons au pied de la cordillère dans les effondrements: la voûte des cuevas est à 30 mètres, la terre éclairée par le soleil de midi flamboie, l'air embaume. J'essaie de me représenter la ville, la vie, l'extérieur. Impossible. Il semble qu'il n'y ait rien d'autre que ce lieu, Las Médulas, coupé du temps.

dimanche 19 octobre 2014

Machines

Et si le projet machiavélique consistait à multiplier les entraves à l'expression de l'énergie vitale afin de mettre à terme l'individu en situation de communiquer avec les machines? Si on prouvait les théories par les exceptions, on établirait facilement que l'individu nommé "terroriste" ou "tueur", peut importe ici le lexique, est d'abord utile au système. Sa violence est captée par la propagande et sert le discours et l'imagerie de la répression. Sa violence, c'est-à-dire un phénomène d'expression unique porté à l'extrême du fait même de sa frustration continue, est immédiatement profitable si elle est mise au service de cette didactique de la contrainte qu'exerce le groupe social sur lui-même. Mais abattage de celui qui s'exprime dans un passage à l'acte ou sevrage méthodique de l'individu de modèle moyen, l'effet recherché, de théorique devient réel: la force qui dans l'individue individualise et produit de l'existence est niée puis réinscrite dans un projet où celui-ci s'entend exclusivement comme partie d'un tout; ce tout qui a pour vocation d'être géré par une rationalité aboutie, schéma que seules peuvent orchestrer sans erreur des machines.

Zoo

Au centre de Hambourg, huit cent manifestants musulmans armés de pics à kepab et de machettes se battent au nom d'idéologies primitives. 

Mygale

Monfrère me raconte qu'au début de sa relation avec Anaelle Jarbo emmenait toujours ses mygales. Il les emportait dans une caisse pour aller au restaurant, puis quand ils prenaient un hôtel pour la nuit il les plaçait sur son épaule. Au moment de dormir, il les laissait se promener dans la chambre. Jusqu'au jour où l'une d'entre elles a disparu. Un spécimen velu de dix centimètres.

Cours de nuit

Cours de Bernard Stiegler. La feuille devant moi, sur laquelle je prends mes notes, lui sert également d'aide-mémoire. Il parle, je note. Il tire, je tire. Je note. Et voici ce qu'il professe: je vais vous expliquer le principe d'inversion. Et Stiegler de dessiner à sa manière malhabile de philosophe pour qui les choses sont une facteur de handicap un sablier. Bien entendu, dit-il, seuls valent les concepts, mais afin de vous faciliter la tâche, je recours à l'illustration.
- Donc, un sablier. Ici en haut, la nuit; en bas, en miroir, le jour. Vous remarquerez que la nuit et le jour, nuit-jour, donnent le minou. Et de la même façon que la France, l'hexagone, légèrement esthétisé, évoque le flambeau de l'Action française, si vous placez notre pays face à un miroir (comme on dit que le point consiste sur le plan), vous aurez la France pleine ici, dans la réalité et la France vide en face, dans le miroir, la France riche ici, dans la réalité, qui est une illusion, et la France pauvre en face, dans le miroir, et ainsi de suite. Ce qu'il conviendrait de nommer, sans jeu de mots, un camp de contestation.
Ainsi entendais-je Bernard Stiegler discourir en rêve cette nuit et marchant vers les toilettes, je pensais: idées géniales d'un alcoolique de la lignée des Deleuze.

Monforte 2

Château médiéval de Monforte. La route d'accès s'enroule sur le mont, la forteresse est protégée par une tour de plan carré de quelque trente mètre. Ce soir, je partage la chambre avec Luv. Au crépuscule nous fixons la cordillère qui ferme l'horizon en direction de Saint-Jacques. La ville glisse dans le noir, les derniers papillons d'automne se brûlent sous les réverbères, un brouillard monte. Dans les souterrains, face à la salle du chapitre - le bâtiment faisait aussi monastère - coule une fontaine au bec de cuivre. En face, la direction du Parador a creusé les blocs de pierre hiératique pour inscrire dans la masse un jacuzzi de la taille d'un baignoire que les enfants font déborder pendant des heures. Monfrère et mois sommes à l'étage: seuls, nous tenons le bar. Dans le déambulatoire, parmi les gravures, celle qui montre en partie inférieure trois médaillons allégoriques. L'un d'entre eux est le Silence. Il est inscrit entre l' Economie et la Divinité. Il montre: un poisson échoué sur un banc de sable portant dans la bouche un bague. Le poisson porte un cœur dans lequel une clef d'armoire ferme des lèvres.

Monforte

Marché aux puces de Monforte. Vient y vendre qui veut, et gratuitement. Ainsi, à côté des gitans et des marchands de bibelots, des paysans vendent la production de leurs jardins: ails, carottes, choux, patates. Et pas n'importe lesquels: des légumes authentiques! Les carottes sont difformes, elles ressemblent à des coloquintes; les patates sont difformes, elles cloquent et pèlent, elles sont raides de boue; les salades pleurent, les choux bourgeonnent. Ah, qu'a-t-on fait à nos légumes? Pourquoi tout se tient-il si droit, tout brille-il tant? Pourquoi tout est-il insipide et mauvais? Je voudrais tout acheter de la production de ces paysans de Monforte: mais comment faire rentrer ces merveilles dans les valises et les valises en cabine?

samedi 18 octobre 2014

Via Argentum

En route pour Silleda. Pourquoi Silleda? Parce qu'il y a un hôtel. Quoi d'autre? A première vue, des monts, une industrie agonisante, des villages tassés. Nous avons procédé ainsi: la camionnette doit être rendue à Madrid dans huit jours et il s'agit de rouler moins de deux heures par jour. Pourquoi Silleda plutôt qu'une autre bourg? Parce que renseignements pris, ce bourg offre un cinq étoiles. Pour l'instant, il est quinze heures et nous avons faim. Les enfants jouent à l'arrière, maman est assise seule sur la seconde banquette, Monfrère conduit, je guette les restaurants. En voilà un. Sur le bord de la route, flanqué d'une trentaine de voitures. En terrasse, sept gamins chinois et un blanc. La déduction est évidente: c'est un mariage. D'autant plus que nous sommes samedi. J'entre, je demande une table pour six. Erreur, c'est un restaurant, nous sommes samedi, les Galiciens déjeunent. Nous voici dans une vaste salle à manger. Plat unique, de la viande. Mouton, porc, boeuf, chorizo cuits au feu. La parrillada.  Plus d'un kilo de viande par personne. Et nous avons les trois enfants. Le serveur apporte des frites et des plateaux de salade verte. Aux tables les gens parlent, s'embrassent, rient et mangent. Ils mangent avec un plaisir contagieux. Et ne cessent de commander. De nouveaux plats de viandes paraissent. Levez le petit doigt, le serveur rapporte aussitôt de la viande, des frites ou de la salade. Je m'approche des cuisines.  Une toque sur la tête, un pic à la main, le maître des viandes grille ses morceaux sur une plaque de deux mètres tandis que son collègue jette du bois dans les flammes. Puis nous repartons en campagne et nous nous perdons. La route devient chemin, le chemin s'efface. Nous jurerions pourtant avoir vu un panneau indiquant notre hôtel. Le constat s'impose:
- Un cinq étoiles dans un endroit pareil, c'est impensable!
Soudain la route s'interrompt. Je saute à terre. Devant moi, un portique de pierre surmonté d'une croix, dans la cour, un coffre de pierre sur jambages qui ressemble à un tombeau romain: peut-être une ancienne remise à grains. Nous sommes en Espagne, nous sommes au bout du monde. Un chien aboie. Une seconde plus tard, il est sur mes talons. Monfrère donne le tour, nous regagnons la route nationale par les forêts.  Une heure plus tard nous découvrons l'hôtel: le Via Argentum. Juché sur une colline, c'est un bâtiment neuf en marbre. Alentour, le village est encore traversé par les ânes et les coqs; dans les étages de l'établissement, tout n'est que design, matériaux et cuir noble. Après un entraînement de Krav Maga, nous laissons les enfants à la piscine et partons courir. Nous voyons ce que c'est: à quelques mètres, derrière des monticules de terre formés à l''occasion du chantier (un vieillard solitaire muni d'un fouet promène son chien), voici les pavillons de la Foire internationale de Galice. Un kilomètre de long, cinq cent de larges. Clôtures, toits, halles, coursives, guichets, escaliers mussoliniens donnant sur des esplanades et des rues. Le tout, abandonné.

Tout le monde

Bureau de Fribourg. Distraitement, je fixe le jardin. Image habituelle. L'étrange villa au toit pointu de l'autre côté de la rue avec au premier étage son chandelier de verre éclairé à toute heure, l'aplat de gazon au-dessus du parking souterrain, l'abri à vélo où je range mes sacs d'affiches, la colline du Schönberg au loin. Soudain j'aperçois un homme près de l'abri. Il tient dans les mains deux objets jaunes. Je cherche ce que ça peut être. D'un pas pressé, il dévale l'escalier, rejoint la rue. J'oublie. Le lendemain, comme je rentre par le jardin, je le croise. Je salue, Gêné, il s'efface. Il ramassait les coings tombés sous l'arbre selon la règle qui veut qu'un fruit tombé appartient à tout le monde.

Marx

Le principe de "logique inhérente" chez Marx, inspiré de la philosophie de l'histoire de Hegel, postule que les rapports entre les forces productives sont l'unique moteur des changements sociaux. En ce sens, et en toute ironie, l'Union soviétique  n'a jamais été aussi marxienne qu'en 1991 (et bien plus qu'en octobre 1917, à l'occasion d'une révolution imposée aux masses) au moment de l'effondrement de l'empire survenu, pour partie au moins, en raison de l'incapacité du gouvernement russe à opérer sur le marché financier international.

vendredi 17 octobre 2014

Anniversaire

A Saint-Jacques avec Monfrère et les trois petits-enfants pour l'anniversaire des 70 ans de maman. Nous avons loué une camionnette neuf places et tournons sur le périphérique. Une averse tombe, les passants s'abritent. En 1991, lorsque nous arrivions dans la ville après avoir parcouru le chemin à vélo depuis Bayonne, il faisait le même temps. Nous étions sales, fatigués et contents. A la cathédrale le bedeau a inscrit nos noms dans le registre des arrivants, puis le curé nous a emmené dans la sacristie pour apposer dans notre livret du pèlerin le dernier tampon d'étape. Un couple de Français venait lui aussi d'atteindre Saint-Jacques. La femme ne cessait de répéter "que c'était dur, si dur, qu'elle avait failli abandonner". Le curé se désintéressait. Nous ne disions rien, ne pensions rien. Nous n'avions qu'une hâte, entrer dans un bar et rire. Nous avons traversé par la cathédrale pour gagner les quartiers bas. L'officiant annonçait devant les fidèles notre arrivée: Fabien Friederich, de Suiza; Alexandre Friederich, tambien de Suiza. Ce jour-là, cinq autres pèlerins étaient arrivés. Aujourd'hui nous sortons d'un hôtel de luxe et la ville me paraît plus agréable que dans mon souvenir. D'ailleurs la pluie a cessé. Les enfants vont devant: ils jouent, n'ont pas conscience d'être en Galice, en Espagne, ailleurs. Nous leurs désignons les façades, les chapelles, les colombages, les fontaines. J'explique la barque échouée de l'apôtre et le sens du pèlerinage. Il y a deux ans Monfrère l'a entrepris dans l'autre sens, à pied, sur sa partie centrale: il en est revenu dégoûté. Un chemin pris d'assaut, une hostellerie comble, une compétition entre marcheurs pour obtenir les meilleures tables dans les restaurants d'étape. En 1991, nous dormions seuls dans les auberges et une fois au moins, faute de ravitaillement, une voisine nous a fait asseoir chez elle avant de confectionner une omelette.
Après l'installation à l'hôtel, nous allons à la cathédrale. Elle est pleine. Des échafaudages cachent une partie du transept. Assis sur les bancs, les marcheurs remuent les pieds. Ils tiennent leur cannes, gardent sur les épaules leurs gabardines de pasteur. Devant le cloître d'un chœur illuminé, un Asiatique chante et prie. A l'intérieur, une femme de ménage dépoussière l'hôtel, indifférente. Un son aigu retentit dans l'église que j'attribue à un haut-parleur défaillant. Ce sont des notes d'orgue. Les fidèles attendent la messe. Elle ne vient pas. Nous restons dix minutes, descendons dans la crypte, circulons dans la foule. Plus tard, habillés pour cette soirée d'anniversaire, nous sautons dans un taxi afin de rejoindre le no 16 de la rúa de San Pedro. Je donne l'adresse au chauffeur et lui indique le nom du restaurant: O dezaseis.
- Vous connaissez?
- Oui, c'est au numéro 16. O Dezaseis veut dire: "au numéro seize".

Usure

Dans ses caves, la Réserve Fédérale procède à la vérification des billets de dollar usés. Ceux qui sont rejetés sont broyés et deviennent du matériau isolant destiné à la construction.

Avion

Fortes turbulences sur Saint-Jacques de Compostelle. L'avion secoue et tangue. Les passagers s'exclament. Ils rient. Cela n'a rien d'amusant.  Mais la notion de réalité a perdu son sens. Notre époque est au jeu. Mêmes accidents, même morts, mais auparavant, la vie est un jeu. Les mains crispées sur les accoudoirs, Monfrère demande si on voit le sol. Je me penche. Les lumières de la ville viennent d'apparaître.
- L'avion descend.
Le capitaine a  donné la température. Douze degrés. Bien que nous soyons sortis des nuages les trous d'air se multiplient.  Des nuées filent contre le hublot bientôt remplacées par de la pluie. Nous continuons de descendre; l'appareil est toujours aussi instable. Lorsque le capitaine coupe les réacteurs pour poser l'avion, celui-ci est de travers. Chacun le sent. Les passagers qui riaient se taisent. J'ai en mémoire cette image d'un film amateur mis en ligne l'an dernier: un gros porteur va toucher le sol quand il est balayé par un rafale de vent. Le pneu droite touche, lâche une fumée, l'aile bascule, le capitaine relance les moteurs, évite de justesse l'écrasement. C'est donc notre tour. A quelques mètres du tarmac notre appareil continue de tirer à hue et à dia. Il se pose, semble battre des ailes, freine brusquement. Silence, puis la voix du garçon de cabine, posée et rassurante. Impossible de dire s'il a eu peur. On connaît les consignes: tricher, sourire jusqu'à la mort.

jeudi 16 octobre 2014

Jaune

Passage de la ceinture jaune de Krav Maga. Dans la salle, les habitués, des membres d'autres clubs et quelques curieux. Je me demande ce que je fais là. Echauffement intense, puis appel des prétendants. Accoudé sur un arçon, le juré fait disposer des tatamis au sol. Un premier candidat s'élance pour un roulade. N'ayant pas pris garde, je suis second dans la file. Trente personnes regardent. Les roulades et les chutes sont la partie la plus difficile: je les ai répétées avec Vaako puis avec Tatlin et j'ai encore de la peine. Je décide de faire ça à l'audace, sans réfléchir à la position de mains, de la tête, de l'épaule. Je m'élance. Cela marche! Reçu à la première tentative. Même approche pour la roulade arrière... et cela ne marche pas. Je me coince, je bascule, je dévie. Recalé. Heureusement, je ne suis pas le seul. A la troisième tentative, je passe par tolérance. Ensuite, une heure de parades réussies: contre couteau, contre étranglement, contre directs. A la fin, lecombat. L'entraîneur choisit les adversaires. Il appelle un élève de St-Maurice, l'avertit que j'ai plus de quarante ans... L'autre fait signe qu'il en tiendra compte. Les premiers coups partent , je le touche au ventre, aux épaules, je pare. Il avance, mais ne me touche pas. Et puis je prends un direct au visage. L'entraîneur le sermonne. Pour moi, je n'ai même pas tenter de le frapper au visage et d'ailleurs je frappe léger. Tout le problème de ces combats dits "souples": qu'a-t-on le droit de faire exactement? 

lundi 13 octobre 2014

Tatlin

Tatlin superbe ce soir. Longue chevelure rouge dénouée, les yeux qu'elle a grands agrandis par la fièvre. Le teint frais et pâle.
- J'ai été admise à Paris!
Ce qui veut dire qu'elle partira après Noël.
- Et le Mexique?
- Oh, ça, c'est après! D'ailleurs, j'ai une meilleure offre en Egypte.
- Au Caire?
- Je crois.
Gael nous regarde de biais. Pour ma part j'ai abandonné. Après toutes ces années ma capacité à abandonner est sans limites. Nul ne peut me concurrencer sur cette capacité d'abandon. D'ailleurs, elle était déjà là à l'adolescence,. Un forme d'orgueil. Quand la liberté de l'autre est insondable, le désir ne doit pas être confondu avec la volonté: je me retire et confie au destin la suite des événements. Pour avoir ignoré cette loi universelle j'ai souffert plus qu'il ne le faut. Ainsi c'est mon tour d'observer Gael. Lui n'abandonne pas. Il se rapproche, et m'ayant serré la main, occupe ma place.

Abri

Absolument démotivé. Vous êtes là, vous mettez les formes, parlez et souriez. Du théâtre. L'habitude. L'adhésion est réelle mais instantanée. Quand l'interlocuteur tourne le dos, le jeu s'arrête et un sentiment s'impose: pas intéressant. Étrangement une force demeure, elle est sous-jacente. L'homme n'est pas vaincu. Au fond ce sont les réussites qui sont le plus désespérantes, car au-delà du coup d'adrénaline elles prouvent que nous avons cédé aux sirènes de la compétition. Le jour où j'ai obtenu ma licence d'Université, je me suis, je ne sais trop comment, retrouvé seul tôt dans la soirée. La semaine précédente j'avais cédé sans contrepartie le cinq pièces que j'habitais rue du Puits-St-Pierre à des demi-inconnus. J'ai sonné à l'interphone, ils ont déclenché l'ouverture de la porte, mais je ne suis jamais arrivé au sommet de l'immeuble: enroulé dans ma veste, je me suis calé dans l'abri anti-atomique où j'ai passé deux jours à ne rien faire, convaincu que c'était la seule position à occuper une fois que l'on a réussi un devoir imposé par la société.

Bon sens

Bon sens d'Henry Miller: "La condition sociale est mauvaise, mais la vie elle-même est toujours bonne. C'est l'homme qui gâche tout. La vie est tout ce que nous avons, tout ce que nous connaissons. Elle est tout, bonne ou mauvaise, c'est la vie et on ne peut pas en dire plus. Nous devons la mettre en contraste avec cette vie sociale qui n'en est pas une - sauf dans les petites communautés où il y a une idée de base [ ]"

Gormiti

L'an dernier je me donnais pour tâche de parler dans un livre prochain du gormiti. Dans les dernières phrases de Fordetroit, j'annonce ce texte, ou plutôt, l'analyse de cette maladie. J'en discutais avec Aplo. Rien de tel pour fixer l'idée. Je fais du skate depuis plus de trente ans, lui disais-je, et je ne me souviens pas avoir heurté un passant. Or, depuis peu, se faufiler est devenu difficile. Les passants n'ont plus le sens de l'équilibre. Ils ne marchent plus, ils flottent. Le skateur est à la merci d'un mouvement soudain et imprévisible. Et cette perte de consistance des corps à son équivalent dans la langue: l'interlocuteur ne se situe plus. Dans ces entretiens de Pacific Palisades réalisés par Christian de Bartillat en 1972, Henry Miller dit: "En fait, nous sommes arrivés à un état de neutralité. Nous sommes neutres, nous ne sommes plus hommes ou femmes, furieux ou tendres. Tout est égal, dégonflé. C'est le plus grand danger auquel nous sommes confrontés, et, en ce sens, nous perdons notre humanité".

Tapis

Tatlin, grande, belle, rieuse. J'ai oublié mon pantalon, ma coquille, nous répétons des défenses de Krav Maga, nous combattons. C'est dimanche après-midi, la salle de boxe est vide. Face aux miroirs nous entraînons les coups de pied, les étranglements, les parades contre couteau. Nous gardons le plus difficile pour la fin, les chutes, les roulades. Je viens de disposer le matelas au sol quand la porte s'ouvre. Survient Mohammed, l'entraîneur de boxe. Surpris, plus que cela, gêné. Il appelle derrière lui. Trottinnent deux femmes âgées en tchador. Il voulait montrer sa salle de travail. Pour être discret, il a choisi le dimanche et nous voici. Tatlin et moi sommes tous deux ses élèves. Lui est un excellent maître de boxe. Nous saluons, puis continuons nos exercices. Du coin de l’œil, j'observe Mohammed. Et je vois ce que c'est: il lève le rideau qui ferme la pièce latérale, montre à ces grand-mères débarquées du bled le tapis. Il n'a pas oublié, il est un bon musulman. Il prie. Les discours lénifiants n'y peuvent rien: ni intégration ni inclusion, le sens de la culture démocratique leur échappe, l'échec est programmé.

Lieux de départ

Je ne cesse de me dire, ce n'est pas là qu'il faut être, ce n'est pas cela qu'il faut faire (hormis l'écriture, qui est inséparable). Où faut-il être? Nulle part. Il ne faut pas demeurer, il faut traverser. Passer d'un lieu dans un autre. L'installation n'a de sens que dans un lieu sans histoire (ou du moins dont on ignore l'histoire). Il apparaît à mesure, selon les efforts engagés. Une fois constitué, il est temps de partir. Un lieu achevé, un lieu qui impose ses déterminations, quel intérêt? Dans la vieillesse, oui, mais auparavant? Marqué par un mysticisme sans doctrine, je plaide pour le démiurge: aux prises avec le néant, l'homme devient dieu en suscitant le monde. Aucune connaissance n'est requise, pas de talent spécial: échecs et réussites ont ici le même pouvoir créateur.

FED

Le pare-feu de la Banque centrale américaine (FED) bloque 3 millions de cyberattaques par jour.

Journaliste

Phrase de journaliste: "Désormais elle se consacre entièrement à l'écriture."

dimanche 12 octobre 2014

Ambon

Hier je prends contact avec des gens qui vivent aux Moluques. Les images d'Ambon, la capitale, montrent une épicerie, un marché, une mosquée. Aucun aperçu du pays. La carte ne me renseigne pas: combien d'autre localités, de quelle taille? Je ne vois pas de routes. Volcans, collines, forêts. L'archipel est trois fois plus étendu que la Suisse. Voici donc ma représentation des Moluques: un ville-porte, Ambon, puis un territoire inconnu. Mon rêve de cette nuit caricature ce sentiment. Je grimpe les barreaux d'une échelle. En haut et en bas, il n'y a rien: ni sol ni ciel. Un de mes contacts m'encourage à poursuivre l'ascension. Si je panique, je lâche, si je lâche je meurs. Il suffit de paniquer et je suis mort. Cette idée me fait paniquer.

Pommes 2

- Ah les pommes, me dit Crausaz, chaque pomme que tu manges, tu gagnes un jour de vie! Moi je ronge toujours une pomme quand je vais aux champs. Mais l'année passée, on en avait plus. Françoise en a pris au supermarché. Hé bien six mois après elles avaient pas pourri! Dès qu'elle les a déballées, je lui ai dit: "elles sentent le vieux!"

Audace

Quand tu cries plus fort que les autres, la foule se retourne. Elle bavarde et se renseigne. Elle enregistre ton nom. Quoique tu fasses ou dise par après, elle se souviendra de toi et conservera une forme d'admiration.

Faire

Aussitôt couché, je me demande ce que je pourrais faire.

Coup

Peu après mon arrivée en Finlande, à Helsinki, dans le préau de l'école, un camarade m'a donné une gifle. J'avais sept ans. Je suis rentré en classe, j'ai réfléchi.A la récréation suivante, la cloche sonne,  la maîtresse nous regroupe sous le couvert. Je sors du rang, je me place devant le camarade, je lui  rend sa gifle. Maîtresse comme élèves me fixent estomaqués. J'y pensais ce vendredi comme Aplo me disait: j'ai pris un coup. La prochaine fois, je le rendrai.

Imagination

Le plus triste est notre manque d'imagination. Une fois que l'on a mangé, qu'y a-t-il d'autre pour rehausser la vie que l'imagination? Or, nous croyons qu'il existe des obligations. Cette croyance est infernale. Elle brûle l'imagination. Si je vois bien l'état de notre société occidentale, je suis tenté de dire que l'un des seuls domaines où l'imagination demeure une valeur conquérante est la science: les savants ont certes hypothéqué leur quotidien au point de le réduire à la routine, mais c'est armés d'imagination que les meilleurs d'entre eux s'attaquent à l'obscurité du monde.

Aimer

C'est une expérience regrettable d'aimer par pitié.

Week-end

Week-end passé seul. Gala, toujours silencieuse, Aplo rentré à Genève, Tatlin à ses études. Le temps se dilate. J'ouvre la fenêtre puis la referme. Mieux comme ça. D'ailleurs il pleut. J'hésite à aller courir. Deux fois le circuit du Bourguillon et des Gorges. Trente kilomètres. Je fais une exception: je renonce. Et si j'allais au club répéter du Krav Maga? Je reste à la maison. Assis à ma table de travail, voici le programme. Décision payante: après avoir traîné les pieds tous ces mois, je reprends enfin Roman D.C. Les chapitres sur Derborence me font rire, de même que les dialogues dans le chalet de Corteza. Mais la fin est abrupte. La réécriture achevée, je retourne au premier chapitre: l'accroche est faible. A travailler. Mais il y a plus ennuyeux: je suis incapable de mettre la main sur les notes prises pour le dialogue final, cette rencontre du personnage principal, Bertrand, avec une petite fille, devant l'horloge fleurie de Genève. Un dialogue désespéré, absurde, asymétrique entre une gamine abandonnée et qui juge sa situation sans complaisance et un adulte à la dérive qui progressivement, à l'écoute des malheurs de la gamine, se juge bienheureux. Je me vois encore rue Derech Shchem, sur la terrasse du Legacy Hotel, à Jerusalem, écrivant à toute vitesse dans mon cahier. Ou dans un carnet? Tout ce que je trouve en feuilletant les brouillons est: "Bertrand vole un pot de fleur  et cela fait comme une verrue sur l'horloge. A la fin, la petite fille replace le pot de fleurs." Mon inspiration est dans Franny and Zoey de Salinger, c'est ce ton-là que je cherche, celui du premier dialogue, au café, ou encore celui du monologue devant le miroir. Grande conversation avec la petite fille, tel était le titre du livre avant qu'il ne devienne Roman D.C. Donc, grand dialogue.

Gauche

La lutte contre le communautarisme et l'ethnicisation de la société est inséparable de la lutte contre le capitalisme. L'oblitération de toute construction morale des rapports par l'imposition de deux valeurs,  l'argent et le droit, est à l'origine du retour du religieux et de l'identitaire. En prenant la défense de ces minorités caricaturales, la gauche participe à la destruction de la nation et se met au service de l'élite financière.

Mimizan

L'été 2003 dans les Landes. Enfin le sentiment de tenir les rênes. Une maison de vacances contre la dune, deux enfants, Olofso et cette excellente BMW grise où je faisais résonner l'album de Blue Öyster Cult, Heaven Forbid. Comme j'allais bientôt quitter Olofso, je ne protestai plus, je me mettais à son service. De l'aéroport de Bordeaux, je ramenais sa maman venue en visite. Une fois quittée l'autoroute du littoral, j'empruntais la perpendiculaire pour Escource. L'air puait le papier. Les fûts de pin défilaient. Plantation géométriques et raisonnées qui correspondaient bien à mon état d'esprit. Il ne restait qu'à basculer.

Vigilance

Dix heures du soir, fin de l'entraînement de Krav Maga. Réunis sur une terrasse de Kebap, en pull, en veste, nous sommes quelques uns à manger et boire. La rue de l'Hôpital est déserte, passent des voitures. Je discute avec B. Or, au moindre bruit, au plus petit mouvement, il se retourne, scrute, analyse, ne reprend l'écoute que rassuré.

Pommes

Jour d'automne à Chapelle. Lumière pure, feuilles tombées. Deux veaux nous regardent cueillir les pommes. Monté sur l'échelle, je n'atteins que les branches basses. Le tronc tortueux exclu de grimper plus haut, et les plus belles pommes sont sur la frondaison. Le paysan a conseillé de ne pas les faire tomber: elles s'abîment. Pour finir, je saisis l'échelle, l'appuie contre les branches maîtresse et fais levier. Nous remplissons plusieurs cartons. Il y a quelques années, Aplo assis dans un cageot jouait au bolide. Cette photo de lui enfant est l'une de celles que j'ai vu le plus souvent. Même automne jaune et vert, un temps doux, une herbe lourde de rosée.  

Tristeza

Dans Tristeza, Kerouac retranché dans une cuisine de Mexico voit sur le frigidaire un chat qui la plupart du temps n'est pas là, ce qui lui permet de porter au plus haut degré son art de la spéculation narrative (il ne pourrait le faire sans croire que le chat est là).

Craies

Craie carrée, craie ronde. Friable ou dure. Poudreuse ou sèche. Large ou précise. Dos à la classe, c'est ce qui me traversait l'esprit devant le tableau noir, façon comme une autre de lutter contre l'anxiété qui précède la question. 

samedi 11 octobre 2014

Fin

Cinq cent personnes cet après-midi à Genève pour protester contre l'accord TISA sur la libéralisation du commerce des services. La guerre est finie. Les multinationales ont gagné.

Excuse 2

L'Etat confisque les prérogatives du citoyen. Lui prendre sa liberté ne suffit pas: il le veut irresponsable. Les corps intermédiaires feront le boulot:  administrations, pour les récalcitrants, police et justice. Bien. Ce qui implique que l'Etat se responsabilise. Or, que fait-il? Il alerte sur le virus de l'Ebola et accueille en Méditerranée des immigrés porteurs du virus, produit de grandes messes autour des missionnaires infectés et les rapatrie dans nos capitales.    

Excuse

Ma mère fête ses 70 ans vendredi prochain. Nous embarquons les enfants dans un avion, nous dînons à Saint-Jacques de Compostelle. De là nous traversons l'Espagne en voiture. Hier je rédige une lettre d'excuse pour Aplo. Le dernier jour d'école avant les vacances, il sera absent. Il me la rapporte.
- La professeur dit qu'il faut la remettre au directeur.
- Eh bien, tu la lui donnes!
- Elle dit aussi que cela ne suffit pas, qu'il faut justifier.
- Donne-la au directeur!
L'ayant lue, celui-ci appelle.
- Je suis désolé, mais cela ne suffit pas. Conformément au règlement, une demande de congé doit être argumentée.
- Monsieur, quel âge avez-vous?
- Je ne comprends pas.
- Votre âge.
- 46 ans.
- J'en ai trois de plus que vous et je n'ai aucune intention de me justifier.
- Mais ça n'a rien à voir, c'est la procédure!
- D'accord! De quel couleur est votre slip!
- Vous ne pouvez pas faire ça!
- Quelle couleur? Chacun sa procédure!

jeudi 9 octobre 2014

Aigu

Avec les températures élevées et la pluie des derniers jours, j'ai des moustiques dans l'appartement.  Cette nuit, le duvet jusqu'au menton pour ne présenter qu'une joue, j'attendais le moustique entré dans ma chambre. Or, un avion volait bas au-dessus de Fribourg et les deux font le même bruit. L'un s'arrête, l'autre continue.

Envahisseurs

- Les sorcières, les sorcières! crie les enfants dans le préau.
- Mais non, rectifie un camarade, c'est la police!

mercredi 8 octobre 2014

Age

Quand on cherche à savoir si les autres ont l'air plus jeunes ou plus vieux que soi, c'est qu'on a cessé d'être jeune.

Ionesco 2

Ionesco: "Je crois que l'histoire des hommes est divinisable [] Et si Dieu, comme on l'a déjà dit, était un homme?"

Bloc

Après deux heures d'endormissement, réveil brutal, une évidence me frappe: Gala vit avec un autre homme. Mon rêve est sans appel. Les mains sur les hanches, devant une maisonnette, Gala me défie. A ses côtés l'amant. Et bien entendu, il ne s'agit pas de n'importe quel autre:
- Lui? Comment est-ce possible! Pas lui!
Assis dans le lit, j'essaie de me défaire de ce rêve. Trop tard, la raison s'emballe, furète, trouve des indices, échafaude. En parallèle , je me sermonne comme on fait d'un gosse: "tu es ridicule! arrête!  d'ailleurs, quelle importance?" Quelle importance? Jamais il y a encore six moi , je n'aurais pu sans tricherie poser cette question. Je le peux. Signe d'un épuisement. Mais le rêve est là, il pèse: impossible de s'en débarrasser sur le coup. De plus, la dernière fois que j'ai fait un tel rêve - contenu identique, même lucidité - je suis parti dans la campagne, j'ai découvert une maison et dans cette maison Gala, chez un homme.

Atomisme

Le professeur S., pour illustrer l'aspect réducteur du mécanisme cartésien, dit: "l'homme a besoin de manger, de boire et de temps à autre de sexe". Va pour la métaphore, mais quant au sexe, ce n'est pas mon avis. Pas "de temps à autre". Parce que cette société épouvantable, la notre, rentrée et masochiste, ne recherche ni le sang ni le sexe ne veut pas dire que l'homme est généralement asexué et occasionnellement en demande de sexe, généralement inerte et occasionnellement en demande de combat. Que le schéma coercitif, en sacrifiant au confort, condamne l'intime aussi bien que l'expansif, est vérifiable. Mais ces traits sont constitutifs:  ils sont et font l'homme.

Vendre

Chaque fois qu'il ouvrait la bouche, il semblait vous vendre quelque chose.

mardi 7 octobre 2014

Pont du Mont-Blanc

Et à Genève sur le pont du Mont-Blanc flotte cette semaine le drapeau de cette machine de guerre anti-libérale qu'est l'OMC.

Masses importées

Musulmans d'Europe: inféodés à des valeurs rétrogrades et fondamentalement antirévolutionnaires. Celles-là même qui les ont amené à fuir les économies défaillantes et des mœurs coercitives de leurs pays. Et nous autres, héritiers de la grande critique, nous croyons donner dans la tolérance alors que nous contribuons à saper les acquis de l'histoire occidentale.

Géographie

Quand on a ni femme ni métier, le temps est disponible pour l'effort réel qui chez l'homme consiste à se pencher sur soi pour établir une géographie de l'existence. Ce n'est pas ce que je me souhaite mais c'est ce que je fais. Je m'achemine à travers sens et signes tout en reconnaissant que c'est un grand malheur puisque je ne fais que répéter le geste dérisoire de ceux qui ne se contentent pas du quotidien et, à la fin, ne trouveront rien de mieux.

Progrès

Imaginons que l'angoisse face à la mort soit un problème de conservatisme. Je refuse de me séparer de mon état présent, la vie. Je cherche à le conserver, alors que la mort est à la vie ce que la vie est aux limbes: une étape, une progrès. Intuition qui a inspiré  une partie des religions orientales et que le rationalisme grec dans son information de la doctrine chrétienne a battu en brèche.

Asile dans les arbres

A Belle-Idée, l'asile d'aliénés de Genève, pour le travail. Devant l'un des bâtiments du parc, un jeune homme assis dans une chaise fume. Par moments, il annonce des arrêts de tram. On croirait entendre la bande-enregistrée bien connue des genevois: Place du Cirque - Rue de la Terrassière - Cornavin... Dess phrases venues d'ailleurs le traversent, qu'il répète, hébété.

Routines

Quand Tatlin me quittait à minuit, je pensais qu'elle feignait. Il n'en est rien. "Ses routines", comme elle dit, ne sont pas fictives. Levée à 5h45, elle fait une heure d'astronomie, puis se rend au réfectoire et mange son petit-déjeuner à l'écart afin que personne ne lui parle. Elle se rend ensuite en bibliothèque et passe la journée à étudier l'histoire et la littérature. En fin d'après-midi, elle fait trois heures de combat, Kick-boxing puis Krav Maga.

Fantômes

La rue est jonchée d'immondices, un cloaque, les murs des bâtiments sont poisseux, le ciel nocturne. Errant dans Genève, je cherche un dispositif fabriqué à l'aide de bouteilles de plastique et de ruban adhésif, une grande pipe à eau, mais je suis attaqué par des hommes-singes qui ont le physique du fantôme dans ce film thaïlandais ridicule primé à Cannes, Mon oncle Boonmee, de Apichatpong Weerasethakul. Lorsque je croise d'autres passants, je les reconnais, mais ne peux les identifier par leurs noms. Des amis appartenant à un temps révolu. Au réveil, ce constat: il y a quinze ans, je connaissais à Genève, de par mes sorties quotidiennes dans les lieux rock et les milieux squat, une centaine de personne, dont j'étais plus ou moins proche, avec qui je parlais en soirée, les reconnaissant dans la rue, sachant leurs prénoms, parfois leurs noms. Aujourd'hui il ne me reste que la certitude que cela a bien eut lieu. Que ces cent personnes ont existé. Je suis incapable d'évoquer un seul de leurs traits.

Morat-Fribourg

La course. Au septième kilomètre, alors que je me demande si mon rythme n'est pas trop élevé, si je ne risque pas de caler, j'aperçois Jena-François Haas sur le bord de la route, en famille, muni de ses attributs grisonnants, barbe et moustache à la Bakounine, épaules rondes et taille ramassée. Son nouveau roman est en vitrine depuis la veille. Je l'appelle par son prénom. Il fait de grands signes, comme si nous parlions littérature.

Main 3

Course Morat-Fribourg, dans la montée après Courtepin j'aperçois sur le bord de la route le paysan avec sa main. Ou plutôt, j'aperçois la main puis le paysan.

Talons

Sorti des sous-sol de l'hôpital de Genève, nous voici arrêtés dans un carrefour. S. passe la tête par la fenêtre de la camionnette pour admirer une fille.
- Oui, lui dis-je, mais elle marche mal.
- C'est à cause de ses talons.
- Précisément. Or, elle ne sait pas marcher avec des talons.
- Quand elle savent marcher avec des talons, elles sont inabordables.

Quignard

Magnifique trouvaille de Pascal Quignard dans Terrasse à Rome, "Ses yeux scintillent d'angoisse".

Vendredi

L'idée que c'est vendredi. Cette idée épidermique, lisible sur les visages. Un excitation à fleur de peau. Sentiment longtemps éprouvé, aujourd'hui révolu, signe que je me suis libéré de cette contrainte qu'exerce le temps de la production. Ce sentiment, je le vois dans la manière de marcher, de parler, de guetter les heures, de monter le volume sonore dans les voitures, de se faire signe entre amis à l'approche de la nuit. Cette idée que vendredi quelque chose finit et quelque chose recommence. Que ce sera différent. Peut-être. Ordre de la croyance. De la soupape.

Gare

Bienne ce vendredi où je remonterai le cours de La Suze à pied pour écrire le texte que demande l'un de mes éditeurs. Le train passe par Berne. Je change de quai, brasse dans la foule, circule dans les sous-terrains, lève les yeux et regarde longuement ce triste toit de poutrelles.
- Il faut que tu t'imprègnes du lieu, a conseillé l'éditeur.
Mais pour l'instant je suis dans une gare, dans le bruit, dans Berne, en attente. Tout-à-l'heure que vais-je faire? Me placer dos au lac, me déclarer disponible à la poésie, marcher, faire des phrases, puis clore la séance, remonter en train, retraverser notre société pour être déposé à Fribourg. Là, je taperai le texte. Il montrera un monde idéal. Le monde du canal de La Suze un jour d'automne. Ce monde n'existe pas, mais je viens de le créer. Et je place cette création en regard d'une autre création, celle-ci collective, la gare de Berne.

Main 2

Le professeur centre sa feuille de notes sur le rétroprojecteur. Apparaît à l'écran sa main. Veinée, rouge, les phalanges cornées.
- Oh, c'est affreux cette main!
Et en effet, agrandie, sa main, nos mains, sont monstrueuses.

Instant

Jouir de l'instant quel qu'il soit. Sans tricher.  En repliant toute chose sur elle-même. En l'instant sur l'instant. Pas de faux-fuyant. Ni transcendance ni schéma d'accroche. Cinq sens et l'esprit. Tout cela su depuis toujours et surhumain. D'où un malheur lancinant.

Main

Au marché, parmi les raves, les potirons les salades, la main gonflée, violette, du paysan. Depuis la dernière fois, les doigts sont tombés. Les moignons sont bulbeux, le plat enfle, la paume énorme. L'homme ouvre ses sachets en les appuyant sur ce morceau de chair de la taille d'un chou et y fourre sa marchandise.

Rencontre

La rencontre amoureuse est inédite, indépendante de la volonté, compulsive, inscrite. Nécessaire dès lors que les personnes coïncident. La coïncidence n'est pas nécessaire.

Préau

La bâtiment voisin est une école primaire. Or, nous sommes sur la colline du Guintzet, les constructions sont étagées. La cours de récréation se trouve donc au niveau de ma salle de bains. Une centaine d'enfants y joue. Je ferme la porte, ils disparaissent. Je l'ouvre, ils sont là, les cent, dans ma salle de bains.

Ionesco

Dans "La quête intermittente", Ionesco parle de "gens destinés à ne pas savoir".

Anglo-saxons

Recherche d'un éditeur anglais pour easyJet. Penguin, Bloomsbury, Oxford University Press, aucune de ces maisons ne communique son adresse postale. Elles renvoient les auteurs à des pages de conseils bêtifiants: "ne perdez pas de vue votre sujet", "parlez de ce que vous connaissez". Puis affichent les coût d'une publication à compte d'auteur. Epicerie littéraire qui transforme l'écrivain en client. Tout de même, voici une adresse d'un responsable de collection. Je compose une message. Réponse: sont seuls lus les manuscrits transmis par un agent littéraire. C'est votre tâche de le convaincre. Ainsi, non seulement l'écrivain doit devenir le client d'un individu dont le rapport à la littérature est mercantile, mais le convaincre le prendre comme client. Singuliers anglo-saxons!

Prénom

Mon amour d'une nuit a les cheveux courts et embrasse mal. Son prénom est Marxine: comment ses parents ont-ils pu faire pareil choix?

jeudi 2 octobre 2014

Lire ses textes

Des textes que j'écris, je n'ai aucune vision générale. Ni avant ni pendant. Quand je relis, je suis étonné d'y trouver filées tant de petites choses. J'y pensais au sujet de Fordetroit. Je sais comment débute le texte et je sais comment il finit. A part ça, j'ai deux ou trois paragraphes en mémoire, mais ne saurait les situer dans l'ensemble du texte. Quant à dire si c'est positif. Cela prouve au moins que l'idée ne précède pas l'écriture, Que si idée il y a, elle est fondamentalement littéraire, c'est-à-dire produit par l'agencement des phrases.

Vins

Dégustation de vins rouges chez Monami. Délicieux. Mais je n'aime pas. Pourquoi? Parce que lorsqu'on déguste, on ne parle pas et sans la parole, que partager? L'amour du vin? Amour trop spécial. Trop chapelle. Enfin, je n'ai pas le choix. Je goûte un, deux, six, huit vins. Et un dernier, qui a de la robe, de la cuisse, qui est doux, capiteux, terreux, ombré - je me moque: ce sont là quelques uns des adjectifs que font entendre mes voisins qui contrairement à moi ont de la culture. S'agissant des alcools, je suis barbare. La scène d'enivrement en taverne dans Le Septième sceau de Bergman illustre au plus près mon idéal de la boisson: boire beaucoup, longtemps, un alcool sain et médiocre pour que l'esprit s'épanouisse sans que le corps sombre.

Deux-roues

Enchantement du vélo qu'ont bien perçu des Jarry, des Cingria, des Blondin. Tradition du rapport grandiloquent au minuscule. Le décor, ville ou campagne, se déploie. La roue tourne, le monde est volubile. Enchantement européen car les terrains d'expérience des pays neufs sont vastes et rétifs. Sans doute y a-t-il un rapport entre le texte du monde et la circulation sur deux-roues.