vendredi 3 janvier 2014

Magazines

Dans les kiosques à l'ancienne, maisonnettes de fer aux battants garnis de magazines, un vendeur ou une vendeuse, parfois les deux, vêtus de noir, tassés sur des tabourets, attendent pendant des heures. Rares commerces à ne pas tenir l'horaire en deux fois, qui veut que dans toute l'Espagne, entre quatorze et dix-sept heures, la sieste impose la fermeture. Je regardais ces magazines de toutes sortes, au nombre de plusieurs centaines, et cherchais à me souvenir des chiffres entendus l'an dernier: 7000 titres différents? Rien de plus vain qu'un magazine. Le contenu est répétitif, le texte relâché, la part de la publicité considérable, et cependant, au moment de comprendre leur succès, je me remémorais mes intérêts successifs, chacun ayant justifié l'achat d'un magazine, et parfois l'abonnement: bande-dessinée, philatélie, mode, skateboard, stars, rock, vélo, décoration, maçonnerie, écologie, surf, course, armement...

Visites

Dans les hôtels de luxe, les clients visitent les installations en couple afin de vérifier que les services promis existent. En général, lorsqu'ils poussent la porte du gymnase, ils me trouvent pédalant, boxant mon reflet ou assis dans le hammam et se retirent gênés, comme s'ils avaient pénétré dans ma chambre.

Règles bénédictines

Les moines bénédictins de San Esteban forment un cercle. Le milieu doit rester vide. Il est occupé par Dieu et la discussion. Etrange et merveilleuse conception. La philosophie est au même endroit que Dieu, la géométrie, que ce soit par la prière ou l'ascèse intellectuelle, est une promesse de sacré.

jeudi 2 janvier 2014

Magasin de sport

Nous sommes arrivés à Salamanque par la banlieue. Alors que le bus traversait une zone commerciale, j'ai repéré un magasin de sport. A la réception de l'hôtel, je demande comment s'y rendre. Et d'abord, est-ce loin?
- Très loin.
- Une demi-heure?
- Je ne sais pas, c'est un de ces endroits où l'on ne peut aller qu'en voiture.
- Indiquer moi la direction.
J'attrape une parapluie et sors. Je travers un pont neuf sur le Tormes et m'engage sur la demi-autoroute. Le parapluie est inutilisable, les rafales de vent le briseraient. L'ambiance est triste. Ceux qui ont fêté la nouvelle année se reposent, ceux qui travaillent aimeraient se reposer, les autres attendent le jour des Rois mages. Les immeubles le cèdent aux terrains vagues. Puis apparaissent d'autres immeubles, la plupart de construction récente, vitres brisées, à l'abandon. Se vende. Urge vender. Licencia inmediata. Au bout d'une heure, j'atteins un premier centre commercial, le Capuchino. Il se met à neiger, De gros flocons, qui voltigent et plaquent le visage. J'ai perdu de vue l'enseigne du magasin de sport qui perçait à trente mètres, façon Las Vegas, dans le ciel gris de Salamanque. Je suis dans la bonne direction, mais il n'y a plus de trottoir. Il me faut rebrousser chemin. J'emprunte une passerelle pour traverser l'autoroute. Elle conduit à un second centre commercial, le Tormes. Au quatrième étage des centaines de familles avec enfants mangent sur  plateaux, boivent dans des verres en carton. J'emprunte les escaliers roulants, ressors dans la neige. L'enseigne géante réapparaît. Je marche sur des routes propres et lisses, et noires et glacées, les routes en attente d'un quartier, celui de la Fontana. Panneaux des promoteurs brisés, machines à l'abandon. Aqui construimos vuestro sueno. Quand j'atteins enfin le magasin, je ne suis pas déçu. Je parcours les rayonnages tirant derrière moi un panier que je remplis, et je fais le voyou, je paie avec une carte de banque française, à partir d'un compte saisi par l'Etat.

mardi 31 décembre 2013

Littérature sans conscience

Le travail d'écriture est en partie inconscient. Soit. Mais tout de même, il s'agit d'un essai! Et encore, voilà un titre bien prétentieux. easyJet n'est guère qu'un tissu d'anecdotes accompagné de quelques notes de bon aloi. Au terme des sept, huit, dix lectures demandées, d'inconscient, il ne saurait plus être question. Mais non, voici ce que je lis, en quatrième de couverture, phrase prise dans le texte et qui ne m'a pas été soumise: Au final et en somme, c'est une affaire de style. Que peut bien signifier pareille phrase?

Tejares

L'hôtel occupe une annexe du monastère de San Esteban, sur les rives du Tormes. Il pleut, les rues sont lisses, en cet après-midi de la fête de l'an, les passants sont rares: en Espagne on s'habille avec soin. Dans l'épicerie où je prends de l'eau, un jeune homme inquiet demande à la vendeuse s'il lui reste des raisins. Sur le coup des minuit, chaque Espagnol prononcera douze voeux en avalant douze grains de raisin. Le monument le plus ancien de la ville est un verraco sans tête monté sur piédestal à l'entrée du pont romain. Je le double, traverse la rivière, rejoins un sentier entre les arbres et cours vers Tejares, une banlieue. Ici, plus personne. Des maisons mitoyennes par paquets de quinze et vingt, des parcs à jeux vides, des terrains en friche. Au sommet de la colline, un cimetière. Je tourne sur le parking, attaque la descente. En face, Salamanque, ses deux cathédrales, l'université pontificale et, posés sur les champs, en direction du Portugal, des morceaux de route encadrés de réverbères qui évoquent les aires d'atterrissage du continent Mu. Autant de projets abandonnés. Au lieu de passer sous la voie de chemin de fer et sa gare désaffectée, j'emprunte un vieux pont qui débouche sur une église. Elle surplombe la nationale. Afin de me tenir loin du trafic, je plonge dans une venelle, la calle de la Iglesia. Des enfants jouent sous la pluie, une poussette contient du bois de chauffe, les gouttières remplissent un tonneau. Des gitans vivent là, dans un appentis qui devait servir de remise à outils au bedeau. La rue sert salon. Emballée dans un sachet de supermarché, une radio diffuse de la musique. Je rebrousse chemin, descend vers la nationale. En contrebas, l'appentis paraît plus misérable encore: murs gonflés, végétation grimpante, toit rapiéçé de sacs. J'ai bien fait de ne pas continuer, la ruelle est murée. Pour cause, le terrain limitrophe a été excavé par son propriétaire, la famille donne sur le vide. Au bout d'une heure trente, je reviens au monastére de San Esteban. Des clients arrivent du Portugal et de France. Depuis le matin, j'ai croisé deux fois le bus marqué Cementerio, suis passé devant un tanatorium, les pompes funèbres La Dolorosa, et je viens de gagner sur la colline le cimetière de Tejares.

lundi 30 décembre 2013

Barajas-Salamanca

De Madrid Barajas, un bus nous emmène à Salamanque. Je suis passé dans la ville l'an dernier, à vélo, comme je me rendais avec mon frère de Porto à Alicante, mais le temps de déjeuner en périphérie, de croiser un vieillard mal luné qui prétendit me bouter hors du trottoir où je m'étais garé un instant pour consulter la carte et un crieur aveugle de la Once qui vendait son tirage du gros lot d'une voix rauque que nous imitons depuis pour rire, nous n'avons rien vu de la ville, pressés de nous remettre en selle et d'avaler nos cent kilomètres de l'après-midi. En fait, je n'ai réellement séjourné dans Salamanque qu'une fois, en 1992, lorsque nous avions, avec mon frère, le projet d'ouvrir un bar. Pendant trois jours, notre activité consista à visiter méthodiquement les bars, comparer le prix des boissons, les décors, les marques, la tenue des serveurs, la clientèle, les horaires, les quartiers, tout cela de la façon la plus fantaisiste, par exemple en prenant des notes sur des morceaux de serviette que nous jetions à la poubelle le lendemain. Une vieille dame née au dix-neuvième tenait pension sur la Plaza mayor, réputée la plus belle d'Espagne et à dix-sept heures, debout sur le balcon, où la température de ce mois de novembre était à peu près la même qu'à l'intérieur de la chambre, nous tentions d'apercevoir sous une couche de brouillard stagnant à trois mètres les étudiants dont les hurlements joyeux montaient contre les façades des bâtiments renaissance.
Ce matins, dans le bus, nous sommes assis entre une sud-américaine chétive et décalée qui ronfle et une vielle dame qui après avoir annoncé à sa voisine qu'elle est âgée de quatre-vingt-cinq ans parle pendant les 2h30 que dure le voyage.

dimanche 29 décembre 2013

Puces

Dernière tournée d'affichage de l'année en ville de Fribourg, le corps chaviré par l'excès d'alcool, la motivation en berne que la vue des rues remplies de consommateurs étrangers (ceux qui faute de moyens demeurent prisonniers des murs) ne peut que dégoûter. Puis nous partons pour le bureau de Genève que nous trouvons dans un état de désordre et de saleté sans précédent. Bien que le kiosque de la rue Tronchin ait subi une attaque à main armée la veille et en dépit du dépassement de l'heure de police, Gala obtient de la bière. A l'attention des amis, je mets sous plis quelques Triptyques, puis nous éteignons: il est vingt-trois heures. Couché à même le sol, sur un matelas sans drap mangé des puces, je ne m'endors que vers quatre heures. Une demi-heure plus tard, le réveil sonne, nous partons pour l'aéroport.