jeudi 26 décembre 2013

Ski

Levé à l'aube en ce lendemain de Noël, j'emmène les enfants à Villeneuve rejoindre leurs camarades de colonie de vacances. A Fribourg, il pleut. Nous quittons La ville par une nuit épaisse. Très vite les choses se gâtent. Sur l'autoroute, il neige à gros flocons. Plus surprenant, alors que nous étions seuls, le trafic est intense. Les voitures roulent à distance, la neige s'accumule. Puis un ballet de gyrophares tournoie à l'horizon. Deux chasse-neiges ont pris place en tête de colonne, ils ouvrent la voie. Nous roulons au pas jusqu'à Bulle, quand soudain tout le monde quitte l'autoroute. Il est sept heures, les usines, les bureaux ont fait le plein de travailleurs. Nous amorçons la descente sur Vevey dans une neige solide. Je ralentis, crains de freiner, laisse la voiture glisser à son rythme vers le lac, dis aux enfants de protéger leur tête si je devais perdre le contrôle. Sensation étrange: j'ai deux tonnes de ferraille entre les mains, et ne suis plus maître.

mardi 24 décembre 2013

Noël à Chapelle

Parti courir sur la route de Mossel depuis la ferme familiale, je me suis souvenu de ce jour, il y a vingt ans, où, courant de même, à force de lire les Méditations de Descartes, j'avais soudain fait, sans effort, l'expérience du Cogito, validant en quelque sorte par l'acte, ainsi que le voulait le philosophe, les fondements de sa théorie.
Si m'est revenue en mémoire cette anecdote, c'est surtout parce que la veille, lisant un texte sur le projet de convergence des nanotechnologies, tout l'édifice de la métaphysique classique, et avec lui le mécanisme, venait bas devant mes yeux.
Plus loin, en direction de Prez-vers-Siviriez, je constatais avec tristesse la disparition du bureau de poste, ce qui semble correspondre à une nouvelle étape de concentration des services. Jusque dans les années 1990, chaque village possédait son guichet. Ensuite, des regroupements ont été décidés. Aujourd'hui, il faut se rendre à la ville. Politique économique conçue par les bons élèves du marketing pour augmenter les marges de bénéfice des administrations, elle est tolérée (avec quelques heurts) puisque la vie sans déplacement quotidien est devenue impensable, mais elle y contribue aussi, enrichissant tous les secteurs qui tirent profit du déplacement, à commencer par l'Etat. Par ailleurs, étant appliquées à l'ensemble des services, ces politiques suscitent une habitude intempestive du déplacement qui réduit la part du temps non-commercialisée. Ce modèle, justifiable aux Etats-Unis, où il a été pensé à l'époque du pétrole bon marché, ne répond à aucune nécessité naturelle sur un territoire tel que celui de la Suisse.
Retour avec un vent contraire qui souffle en rafale et rend les derniers kilomètres de course pénibles, je m'assieds bientôt entre la cheminée et le sapin avec mon frère et ma mère pour prendre l'apéritif. Lorsque nous passons à table, nous avons déjà bu abondamment. Les entrées et la fondue de boeuf bourguignon nous requinquent. Or, à l'approche du dessert, ma mère suggère une promenade en forêt. - En forêt?
Je fais valoir le temps: le vent hurle, les arbres tremblent, la nuit est sans lune. Nous voilà partis torches en main sous la frondaison des pins. Vingt minutes plus tard nous débouchons face à la Chapelle Saint-Joseph. Mon frère fait demi tour.
- Comment, vous voulez déjà rentrer!
- Maman, je viens de courir 17 kilomètres...
- Vous ne voulez pas pousser jusqu'à Mossel?
Mon frère a gain de cause, nous retournons à la ferme, nous revenons à nos bières. Le lendemain, décompte: une palette de 12 litres entre les deux.

Notes

Un homme qui écrit des notes, un écrivain, et les publie et qui sait devoir une partie de son existence, du moins de son soutien, à ces notes et à leur publicité, tombe sur un journal d'un autre écrivain regroupant des notes similaires et si proches des siennes qu'il se sent dépossédé. Il avance dans la lecture et constate que les sources citées sont parfois identiques. Son existence vacille, il cherche une issue et décide alors de prendre une note faisant état de cette pénible rencontre avec son alter ego et plus avant, d'en tirer peut-être un livre, afin de refonder son existence.

Valéry

Le grand malheur de ne pas comprendre. Paul Valéry, Cahiers II, Littérature.

Engagé

Encagé.

Mémoire

La mémoire est sans mesure, elle retient tout. Son poids ascendant nous épuise. (Et si l'on mourrait bientôt parce que son poids épuise nos élans?) Lorsque je scrute son contenu, je dévoile des figures oubliées, mais c'est surtout par incidence que le passé revient devant mes yeux me persuadant de son infinie capacité. Dans les moments calmes et la nuit plus encore, surgissent des images et des sons, enregistrements de situations et de sentiments anciens et fugaces, avec lesquels il m'est loisible de renouer pleinement. Cette expérience montre une mémoire gorgée de réel qui saurait, pour peu que nous la sollicitions avec efficace, nous restituer du premier au dernier instant toute notre vie.

Voir son corps

Se voir. Voir son corps. Il ne nous devient visible qu'à l'occasion de la production en société de photographies, lorsqu'un interlocuteur nous enjoint de nous regarder. (Le coup d’œil dans le miroir ne peut pas être considéré comme un regard sur soi: le geste, répété, machinal, permet rarement à la conscience d'émerger complètement, l'attention allant surtout aux détails.) Ce que nous ne faisons pas volontiers, à preuve cette réaction courante: toi, tu es très bien, mais moi... Manœuvre qui équivaut à un refus de se voir. La violence provoquée par cette prise de conscience brusque du corps est surtout ressentie à l'occasion des comparaisons. Un personne vous en montre une autre et s'exclame:
- C'est fou ce que tu lui ressembles!
Ce qu'il nous faut alors, par devers soi, nier, sauf à tenir pour fausse la représentation que nous avons de nous-même (dont nous jugeons qu'elle est physique alors qu'elle est mentale)

Koh

A Koh Tarutao, île du sud de la Thaïlande classée parc national, une dizaine de personnes étaient réunies chaque soir à l'heure du repas sur une terrasse en dur devant la mer. Des Russes pêcheurs en eaux profondes, une famille Thaï de Bangkok, un tennisman de Varsovie et, voyageant séparément, deux couples de Français. L'un vivant dans Paris, les études finies, représentait cette bourgeoisie moyenne, fort consciente, qui prend sa part des responsabilités du pays, et sans être politisée, encore moins audacieuse, garde en réserve, quelque soit le sujet, un avis arrêté. Vingt-cinq ans, un peu d'argent, une liberté diminuée, la certitude de faire partie des privilégiés et de le mériter avec, déjà, un début de frustration. Ce couple louait, comme je le faisais avec Gala, un bungalow possédant sa douche, son lit avec draps et matelas. L'autre couple, du même âge, dormait sous tente, en bordure de plage, marchait pieds nus, fumait abondamment et se contentait de partager une assiette de riz et une bouteille de bière quand les autres résidents commandaient du poisson, du poulet, des crevettes et de grosses quantités d'alcool. Ces deux-là, partis pour six mois, n'avaient aucune situation en France. Au retour, ils prévoyaient d'aller travailler la vigne, en Valais, où le salaire horaire - disaient-ils - peut atteindre le 6 Euros. Pendant les trois jours que nous passâmes à Koh Tarutao, j'eus l'occasion de parler avec tous les résidents (exception faite des Russes qui semblent tirer une orgueil tout spécial à se montrer antipathiques), et bien entendu, avec les deux couples. Or, quand bien même l'échange devenait général, jamais la Française bourgeoise n'adressa la parole à sa compatriote. Et je crois comprendre ce blocage, dont elle me dit un mot quelques jours plus tard, alors que nous naviguions ensemble en direction de la côte ("Oui, enfin, vivre comme ça, ce n'est pas une solution"): cette liberté, cette insouciance, l'offusquaient. D'une part, le temps dont elle et son ami disposaient pour visiter la Thaïlande, dix jours, ne pouvait plus être considéré comme exceptionnel, ensuite, elle se demandait comment un couple qui travaille irrégulièrement peut bénéficier des mêmes vacances exotiques qu'elle-même, enfin, et sur ce point nous étions tous fascinés, et la bourgeoise française ne pouvait manquer de le prendre contre elle, la femme aux pieds nus était d'une beauté extraordinaire.

Film d'horeur

En tant que genre, le film d'horreur s'adresse à notre part enfantine. Il réveille ce sentiment d'insécurité vécu dans la phase d'apprentissage du monde. Etre adulte, c'est en toutes situations ramener l'inconnu au connu; l'efficace du procédé étant relative, elle implique, si l'on veut garder son assurance, un système de pari, donc de la confiance en soi. Pour cette raison , les films d'horreur ne peuvent être montrés aux enfants (trop insécures) ni à une certain catégorie d'adultes (trop sécures).

Boire

On boit parce qu'on est heureux, puis on boit parce qu'on est malheureux, enfin, on boit sans se poser de questions.

Intellectuel

Etre intellectuel signifie : opposer à l'ntuition et aux siennes d'abord, l'analyse; postuler en toutes situations la complexité et reculer le temps de la synthèse.