vendredi 20 décembre 2013

Marfil

Pluie sur Fribourg. Décidé de ne rien faire d'inutile. Donc pas de travail. Café, chocolat, littérature, musique. Suivi d'une résolution: réécrire Marfil en trois jours, lui donner sa forme finale. A l'époque Zoé avait refusé ce manuscrit par lettre. Le refus, bien sûr; mais les arguments qui le justifiaient? Alambiqués, craintifs. Eu égard à ce manuscrit, aucune prétention. Peut-être est-il ennuyeux, illisible, ou, comme me le faisait savoir un ami écrivain à Paris travaillant de la littérature sur rail, au sujet d'un autre manuscrit, "sans réel enjeu". Tout de même je le reprends. Le mois passé dans les montagnes au Nord du Mexique pour l'écrire créent autour de ce manuscrit une attente (il faudrait ajouter: rien de pire que mêler des sentiments personnels au jugement que l'on tente de formuler envers son propre travail) qui demandent de le confronter à l'avis d'un lecteur - au moins un.

Continuité

Attaque à main armée d'un centre commercial en France voisine. Commentaire dans la presse: l'activité de vente n'a pas été interrompue.

Parents

La maman de Monami est morte ce matin. Gala me dit, nous assistons à notre propre mort. Cette nuit je pensais, jamais mes parents ne parlent de leurs parents.

jeudi 19 décembre 2013

Rap

Dans les films américains de l'ère Bush, l'une des tortures infligée aux enfermés musulmans de Guantanamo consiste à leur passer en boucle des titres de dark metal scandinave, œuvres de groupes que j'écoute pour le plaisir, Mayhem, Marduk ou Gorgoroth. Est-ce un message à l'intention du spectateur occidental à qui l'on veut persuader que la revendication de satanisme de cette mouvance musicale n'est pas qu'une plaisante imagerie (selon une formule proche de la duperie en quoi a consisté l'affirmation de l'existence d'armes nucléaires en Irak)? Ou s'agit-il de mettre en évidence la difficulté pour un musulman auquel l’administration républicaine impute un degré de civilisation inférieur d'entendre des sonorités qu'il est incapables d'analyser et qui relèvent donc de la torture sonore? Il est vrai qu'à mon tour je trouve insupportable cette musique de repris de justice et d'esclave économiques en quoi consiste le rap des immigrés...

Nus

Cent fois par jour j'entre dans la salle à manger et cent fois par jour je marque le pas la vue arrêtée par l'araignée au plafond, en fait trois fils électriques nus.

Fuir

Combat. Lorsqu'on manque d'expérience, on se porte au devant des coups dans l'espoir d'en donner. Plus tard, on recule, on évite. Celui qui maîtrise son art commence par fuir.

easyJet

Un journaliste appelle de Paris. Voix jeune mais chevrotante, mal assurée.
- C'est au sujet d'easyJet, qu'avez-vous à dire contre la compagnie?
- Vous vous trompez, il ne s'agit pas d'un livre polémique. Vous l'avez lu?
- Non.
- Il s'agit de littérature.
- Alors vous n'avez pas envie de critiquer la compagnie?
- Non.
-...ah! Bien, je vous remercie de m'avoir répondu. Bonsoir Monsieur, et excusez-moi!

Congélateur

Gala propose l'achat d'un congélateur. Je sors la voiture, nous visitons une galerie marchande, nous choisissons un modèle, je paie. Peuvent-ils le garder, nous avons affaire à Genève? Le surlendemain, Gala sort la voiture, part chercher le congélateur, revient bredouille: trop gros, dit-elle, il n'entre pas dans le coffre. Et sur la banquette arrière? Impossible, dit-elle? J'insiste. Tu te trompes, assure-t-elle, le vendeur a tout essayé. Bien. J'irai le chercher à pied, je le monterai sur un diable je le roulerai jusqu'à l'appartement. Trois kilomètres, ce n'est rien. Elle hésite? Je fais valoir qu'autrefois, à Genève, je faisais mes déménagements en tram. Soit. Gala appelle, de mande qu'on me prête un diable. Je sors la voiture, me présente au magasin. C'est vous qui avez cette petite voiture? me dit le vendeur. J'ai la plus grosse voiture du canton. Le vendeur rectifie: le coffre est petit. Je demande le diable. Il traîne les pieds. J'habite juste à côté. Malin, le vendeur me demande le nom de la rue. Je le lui dis. Cela l'amuse. Il me regarde partir avec le diable, curieux de savoir si je vais y arriver. Je roule le congélateur jusqu'à la voiture, m'arrête, la regarde. Je me répète, c'est la plus grosse voiture du canton, et décide: que cela soit vrai ou non, je vais entrer le congélateur dans la voiture. Trois minutes plus tard je rapport le diable au vendeur.
- J'avais décidé que ça entrerait!
Il sourit jaune. (J'enfonce le clou.)
- Je le savais.
- Oui, mais je ne voulais pas risquer de griffer le cuir de vos sièges, c'est une voiture de luxe.
Un peu plus tard, comme je dépose devant Gala le congélateur que j'ai porté sur le dos depuis la rue.
- J'étais sûre que c'était possible, me dit-elle.

Camps

Manifestations à Bruxelles suite au vote technocrate d'une loi de sauvetage des banques. Parmi les slogans, ce constat: le peuple n'a pas été consulté. Première remarque, le terme peuple. Il pourrait relever du registre marxiste, mais établit plutôt la difficulté à se penser comme citoyen. Peuple renvoie à pouvoir qui, dans un contexte supranational, renvoie à empire. Jusqu'ici, seul le pouvoir était une force consciente. L'accélération de son programme de liquidation de la démocratie provoque un prise de conscience dans le peuple. Conséquence manifeste, les camps commencent à s'organiser.

Ukraine

Dîner avec un archéologue qui dans l'après-midi venait de mettre à jour l'entrée d'un des grottes les plus importantes et prometteuses de Fribourg en termes de fouilles romaines et dans le cours de l'échange, le voici qui fait part d'un rêve: prendre part avec un véhicule militaire à un célèbre rallye tout-terrain en Ukraine.

Restaurants suisses

La médiocrité de la cuisine dans les restaurants suisses. Assis parmi trente convives, je les regarde ébahi: ils se jettent sur des plats qui n'ont ni goût ni originalité. Quel scandale je ferais si j'allais leur dire que ce lieu avec ses serveurs endimanchés et gauches, ces nappes de papier et ces carafes de vin aigre, ces bouteilles d'eau minérale hors de prix et ces mets fabriqués à base de conserves n'a rien d'un restaurant! Ils me traiteraient de prétentieux, d'enfant gâté. En fait d'inversion, voilà qui est parfait: eux sont gâtés, qui déboursent trente, quarante et même cinquante francs pour se nourrir (et non pas manger); mais il est vrai que personne n'a faim et que l'argent ne manque pas, d'où la multiplication de ces restaurants-usines.

Appartenance

La différence essentielle, quelque soit le milieu, est que je suis sans appartenance. Rien ne me situe, ne pointe sur moi, ne me comprend. Ni métier, ni aspiration matérielle ni groupe identitaire (sportif, social, religieux, communautaire, peu importe, mais homogène). De sorte que je pense sans cesse et la position et la contre-position, privilégiant selon des critères versatiles, tantôt l'une tantôt l'autre.

QCM

Effet des Questions à Choix Multiples sur les mentalités. Mieux vaudrait dire, dommages. Cela m'a frappé hier, à l'occasion d'un dialogue avec un étudiant achevant son cursus. Manque d'inventivité et de fantaisie, méfiance envers la spéculation. Il expose les possibilités, nomme celle qu'il retient, explique le pourquoi. S'il vous vient l'envie de contester la formulation de la question, il croit que vous n'avez pas compris, justifie son option, condamne celles qu'il a exclues.

Milieu

Dans ce milieu, voici ce qu'il se dit.
- De retour? Comment ça va? Tu as pris des vacances?
- Non.
- Ah, tu travaillais?
- ...disons que j'étais ailleurs.

mercredi 18 décembre 2013

Bombes

Que l'argent soit l'outil privilégié des grands fossoyeurs, nul doute, mais que cet argent, au terme d'un processus long de pourrissement des relations humaines soit aujourd'hui, en tout impunité, imprimé par certains pour exploiter le commun des hommes et fabriquer une pauvreté nécessaire au maintien de leur statut, voilà qui donne envie de jeter des bombes.

Chute

En Suisse, de plus en plus de passagers des trains, chutant des quais, tombent et meurent sur la voie, signal qui devrait nous alerter sur le risque que comporte l'accroissement volontariste de la population à des fins économiques.

Soin

S'intéresser aux œuvres, les lire, les contempler, les écouter, c'est maintenir vivant leurs effets sur la société laquelle, faute de ce soin, sombrerait dans le régime pauvre des matières.

Violence

Effroi des femmes (celles qui ont conservé leur féminité, dont le nombre se réduit) devant la représentation de la violence. Savoir secret, enfoui, sur la personnalité, elle-même enfouie, du mâle. Il est de fait que la représentation de l'affrontement corps à corps, non pas contingent, par exemple dans une bagarre de rue, mais nécessaire, dans un contexte guerrier, représente également pour nous, les hommes, une possibilité entre toutes négative. Apparaît alors le jeu sous contrainte de l'existence contre la mort qui implique la suspension immédiate de la liberté. Hélas, l'élément viril, disons bête, nous représente en parallèle l'idée de l'emporter et c'est cela qui effraie la femme: ce piège.

Triste théâtre

Apprenant qu'on emmène mon fils voir deux spectacles de théâtre, je prends aussitôt le téléphone et persuade sa mère de le retenir à la maison, promettant de rédiger à l'intention du professeur une dispense. Car enfin, apprendre qu'on mène son enfant écouter et voir du Shakespeare et du Rousseau (soit dit en passant, comme s'il s'agissait d'un dramaturge) est compréhensible, mais entendre que dans le premier cas, la pièce est mise en scène par Omar Porras (personnage dont la place est dans un cirque) dans une version chinoise surtitrée, et que pour le second cas, la présentation est le fait de Dominique Ziegler, écrivain au talent pataud, a de quoi fâcher. La liberté atteint ici son degré le plus bas: l'inertie est facteur du choix. Sont présents dans le milieu théâtral (huile de coude), Omar Porras et Dominique Ziegler, c'est donc eux qu'on va solliciter pour introduire les élèves à la grande littérature. Et puis, rien de tel - croit-on - que de faire appel à de grands enfants pour parler aux enfants. Triste démarche.

Obèses

Sentence néfaste, truculente, exagérée, sensée et insensée de Millet dans L'Etre-boeuf: "(...) l'obèse qui est une figuration anti-mythologique et, par extrapolation, la revanche de l'animal d'élevage sur le consommateur s'engraissant lui-même au cœur de la clôture humaine."

Don

Ce défaut de reconnaissance chez les enfants, qui n'est pas de l'ingratitude, laquelle suppose la reconnaissance. Ils savent cette aide, ces bienfaits, cet amour qui leur sont portés et les grandit, mais ne peuvent les reconnaître, c'est à dire y revenir et les rendre conscients qu'au moment où ils deviennent à leur tour aptes à aider, bien faire, aimer, de sorte que ceux qui ont donné, le plus souvent, ne peuvent constater le bénéfice de leur don.

Réveil des enfants

Ce matin un enfant chargé de sacs traverse courbé le préau encore plongé dans le noir. En 1979, mes parents en visite en Suisse, je dormais chez une amie espagnole, près de Madrid, dans un salon souterrain encombré de tableaux dignes d'être accrochés aux cimaises du Prado. L'école se trouvait à trente kilomètres, près de la Castellana, une bus m'y emmenait. Il passait sur la nationale à heure fixe et je priais donc notre amie de me réveiller à temps. Chaque soir, elle promettait de le faire et chaque matin, le jour levé, le bus parti, elle s'excusait:
- Mais on ne peut pas réveiller des enfants et les envoyer ainsi dans la nuit!

Intranquillité

Ce mot d'intranquillité, assez laid, mais bien utile au moment de qualifier notre état de rejetons du modernisme. L'accumulation d'intelligences diverses, la contradiction native résolue par toutes sortes de religions et de philosophies désormais elles-mêmes mises en contradictions nous condamnent à nous fuir sans cesse. La sympathie de l'agriculteur pour ses champs et ses vaches offre un contrepoint évident. Je ne veux pas faire de romantisme, cette sympathie est aussi une pesanteur, une liberté engluée, mais tout de même, que ce soit dans le domaine des idées ou dans le jeu banal des jours, comment en est-on arrivé à incarner des positions aussi instables? Il se pourrait même, que l'intranquillité opère comme une maladie dégénérative. L'agitation nietzschéenne (pour prendre une figure intellectuelle) bientôt incarnée, c'est à dire, faite chair, sans plus de motifs, de mots, d'opérations mentales. En début de semaine par exemple, ce garçon d'une vingtaine d'années assis à mon côté lors d'un voyage en train: en trois quart d'heure, jamais il n'est parvenu à rentrer en lui-même, se débattant avec son sac, puis sa chemise, son abonnement, laçant ses chaussures, retournant à sa chemise qu'il boutonne, se coiffant, cherchant son reflet dans la vitre, vérifiant le contenu de son sac, s'installant enfin pour écouter de la musique, mais bientôt relevé et recommençant toute la série des actes destinés à anticiper la sortie du train.

Etats-Unis

La coupure historique. Les colons Irlandais qui s'embarquent en pionnier pour l'Amérique sont les parias du royaume. Illettrés, ils sont sans histoire. Quittant l'Europe, ses guerres, son régime de propriété, ils se tournent ver l'avenir et vers l'invention. A cette fin établissent avec la nature un rapport d'utilité dont la démocratie à l'américaine est l'émanation. Trois siècles plus tard, l'Empire. Aujourd'hui finissant. Motif qui exacerbe les tensions, et accélère le programme d’acculturation que tente de faire passer par le force les Etats-Unis et à un moindre niveau ses alliés anglo-saxons (rôle éclairant dans cette hypothèse de l'Australie). Quoiqu'il en soit, fouillé avec intelligence, je prends le pari que ce problème de coupure historique expliquerait en partie la tentation diabolique de simplifier l'homme, de le réduire, bref, de le priver de son humanité.

Mépris

Reçu hier par courrier électronique un message d'invitation à contribuer par le don d'un texte à une journée de l'art dont le déroulement est prévu en janvier dans une musée de Genève. Quelques phrases explicatives signées d'une inconnue, responsable à la radio ou à la télévision - cela-même n'est pas claire - définissant les conditions de la demande: texte de trois à six minutes respectant des thèmes - suit une série de mots dont le sentiment est qu'ils sont choisis au hasard du dictionnaire. De plus, la barre des adresses indique que l'invitation a été envoyée à deux autres écrivains, elle n'a donc rien de personnel. Enfin, en attaché, une reproduction de l'affiche qui assurera la promotion de la manifestation: elle contient des fautes d'orthographe. Gens hors d'eaux-mêmes qui a force de mécanisation servent de relais au mépris.

mardi 17 décembre 2013

Art

Au-dessus de tout, l'art. Le mot aussitôt prononcé, une image se forme et plane, que je considère et qui me contente. Une promesse, un appel à l'effort. Le propre de l'homme. Cette approche mystique et infantile explique peut-être, par un explicable transfert, ma fascination pour la pratique religieuse. Quand bien même l'objet de la croyance me paraît fabriqué, l'intériorité, le recueillement, la visée, l'ordre, la répétition m'appellent.

Détartrant

Le flacon de détartrant posé sur l'étagère de la salle de bains annonce: tue 99,99% des bactéries. Nous voilà rassurés.

Detroit

Dans Detroit en faillite des archéologues pratiquent des carottages sur les terrains en friche pour étudier le passé ouvrier de la ville.

Taches

Les poids que prend l'administration dans nos sociétés: oui, sans doute! Mais l'on devrait surtout s'inquiéter de la transformation de nos lieux de vie en bureau de traitement de l'information. Aujourd'hui, un père de famille passe chaque semaine des heures à remplir, parapher, argumenter, acquitter, justifier, procurer. Les réseaux devraient permettre de créer une solidarité électronique éphémère engageant tous les participants à jeter à la poubelle l'ensemble des documents que leur ont fait parvenir pour l'année les administration publiques et privées.

Anticipation

La boisson aidant, dès qu'elle se sent en confiance, Gala fait mon procès. Elle énumère ce que je suis. Ce n'est pas beau à entendre. Elle rend public, sans égards pour le sens et le rythme de la conversation, des propos tenus dans l'intimité. Il y a longtemps que j'ai cessé de m'en offusqué. D'abord parce que, si je marque en effet, comme tout un chacun, dans l'expression de mes opinions, des degrés, c'est pour respecter un décorum sans lequel aucune société ne serait possible et non pour tricher, ensuite parce que, fidèle à moi-même, je ne craindrai pas de me défendre et de me justifier si injonction m'en était faite et peut-être le veux. Mais ce qui m'amuse dans ce lynchage, c'est ce que je crois en comprendre:  Gala se démarque avec force déclarations de ma position afin de parer l'éventualité où celle-ci devait un jour me valoir des conséquences néfastes.

Séparation

Que nous sommes bien sur cette colline du Guintzet! Et pourquoi y est-on bien? Parce que la vie bête et saccadée que produit le marché, les stigmates que portent au visage les individus que charrient les flux électriques, n'empoisonnent pas l'atmosphère. Il n'y a pas de magasin, pas de loisir, pas de raison de se tenir sur cette colline sinon de retrouver la raison. Constat qui vérifie les bienfaits du ghetto. La paix est à ce prix: la séparation. Ce qui en dit long sur la solidarité chère au cœur des bienfaisants. Ils aident, sauvent, réparent les individus ballotés, brisés, perdus, pour autant qu'ils puissent s'appuyer sur une logique du ghetto. Ils sauvent à partir de leur position éminente ceux qui se trouvent rejetés à la périphérie; ou pour mieux dire, afin de racheter leur pêché, sauvent quelques individus. C'est une forme d'exorcisme. (Les autres, ceux qui sauvent en mêlant leur existence à la foule des égarés sont des saints) En ce qui me concerne je n'ai envie de sauver personne et préférerai ne pas être séparé.

France

Un ami me raconte son installation dans un hameau de France. Des sentiments contradictoires me traversent. La France, cette société lâche, paresseuse, aux institutions bancales, aux caractères corrompus. Un village, sa fumée sur la neige, le bon sens des habitants, leur gentillesse, la montagne, la modestie des rapports. Mais le sentiment négatif l'emporte. Lorsque des situations vous enferment, des propos imbéciles sont tenus, des jugements arbitraires prononcés, cela à répétition, minant votre position, l'image qu'offre pareille société vous empêche de voir le monde serait-il fait de villages, de montagnes et d'habitants amicaux. Voici ce qu'est devenue pour moi la France depuis trois ans, un pays malade de sa société.

Resolution

Réveillé en pleine nuit je me demandais comment qualifier la capacité maligne qui consiste à proposer pour un problème résolu une solution qui, lorsque se posait le problème, n'a pas été proposée. Je ne parle pas de logique mais d'Histoire. Employons une métaphore. Soit quatre adolescents élevés par un père tyrannique. Chacun comprend qu'il faudrait l'empêcher de nuire mais personne n'a le courage de s'opposer. La tyrannie augmente jusqu'au moment où les adolescents, enfin adultes, quittent leur père. Alors chacun admet comme évident qu'en cas de tyrannie il faut s'opposer au père. L'évidence de la solution leur permet de se prévaloir contre tout retour de la menace, ce qui s'exprime ainsi: plus jamais notre père (et aucun père) n'agira en tyran. La solution qui consistait à s'opposer n'a pas été retenue lorsque se posait le problème. Appellera-t-on resolution, l'apport de la bonne solution , alors que le problème n'a plus d'actualité? Et dans ce cas, que signifie la résolution? Fermeté, courage, décision (selon Littré). Mais aussi: projet que l'on arrête, dessein que l'on prend. L'Histoire, telle que la conçoivent aujourd'hui ces spécialistes qui la considèrent comme une morale reconstructive (comme on dirait une chirurgie reconstructive), mériterait d'être envisagée à travers ce faisceau de définitions qui sépare la resolution de la résolution.

Discussions

Drôles de conversations. Je n'en retiens rien. Elles sont agréables, utiles. Quand elles ne sont que cela, j'y prend part sans m'en rendre compte. Par moments, je m'aperçois que j'y participe, que c'est moi qui parle, répond ou pire, pose des questions. Lorsque je m'en aperçois m'emplit un sentiment d'inquiétude. Cette mécanisation involontaire de la parole me coupe de moi-même. Il serait intéressant de vérifier si l'interlocuteur procède de la même façon. Nous aurions alors un dédoublement: en lieu et place de deux amis de rencontre deux flux de paroles interagissent. D'ailleurs, si au bout de quelques minutes je sonde ma mémoire, rien ne demeure de ce qui fut dit. Tout autrement en va-t-il des discussions serrées, de celles où chaque mot engage votre pensée. Non seulement l'exercice d'écoute implique l'être entier et le concentre, mais aussitôt que se présente son tour de parler, une fabrique se met en marche qui sollicite les ressorts conjoints de la mémoire, de l'expérience et du savoir. De plus, si l'essai aboutit à une parole qui n'est pas trop en défaut d'expression, la satisfaction sera immense d'avoir franchi la clôture de son être et figuré par projection un lieu nouveau qui, pour autant qu'adhésion y soit donnée, sera occupé avec profit. De fait, lorsque de telles discussions, entre toutes enrichissantes, se produisent, il m'en reste trace pendant des mois voire des années.

Litote

L'horreur démocratique.

Mioches

Quel plaisir de voir débouler les enfants dans le préau que surplombe la salle de bains! C'est à l'heure où j'ai le visage tartiné de mousse et l’œil fripé. La cloche sonne, les portes battent, une vague de cris précède leur apparition. Ils ont petits, enveloppés, ronds. Certains, pour atteindre les jeux, courent le long du chemin en crémaillère d'autres se jettent dans tuyau orange et atterrissent sur les fesses dix mètres plus bas. Et comme le gel saisit la colline depuis une quinzaine, tous patinent. 

Théâtre capitaliste

Afin de rendre tangible la menace que représentait le communisme à l'époque du procès des époux Rosenberg, un maire d'une petite ville américaine rassembla ses administrés et énuméra les changements que ne manquerait pas d'imposer l'avènement d'un tel système; la nourriture riche et variée remplacée par une brouet de patates et de navet, le cinéma local ne diffusant des films de propagande à la gloire de Staline, les voitures remplacées par des mulets, les habits découpés dans la toile de jute. Après adaptation, cette représentation théâtrale serait aujourd'hui de la plus grande utilité pour figurer à l'attention des Européens l'avenir qui les attend. Mais lorsqu'on se penche avec sérieux sur la possibilité de recourir à pareille méthode, il faut déchanter. De fait, comment obtiendrait-on une représentation d'une société capitaliste qui est elle-même une parodie de la vie? Tout au plus pourrait-on forcer le trait, ce qui reviendrait à accélérer le processus de déréalisation, autrement dit, à travailler pour le capitalisme.

lundi 16 décembre 2013

Chambre

Chambre d'adolescent au bord de l'autoroute avec trois trophées sportifs sur une armoire rustique.