samedi 14 décembre 2013

Histoire

Un jour on demandera : mais comment les gens ont-ils pu supporter ça, ne se rendaient-ils pas compte?

Equilibre

Séance d'entraînement exigeante. La côte semble remise. Certains exercices sont encore douloureux, mais je vais pouvoir, dès lundi, reprendre le programme. Rassurant. Paranoïaque ou non, les nouvelles indiquent assez une accélération générale du pillage des peuples, lesquels, tout habitués à la traite, pourraient finir par relever la tête - du moins tenter de le faire, ce qui suffirait pour mettre bas le fragile équilibre de nos absurdes sociétés.

easyJet

Reçu d'Allia les premiers volumes d'easyJet sortis de presse. Le livre est petit, orange, le titre composé dans les caractères originaux de la compagnie. Il est court (96 pages) et discret. Si mince, qu'on se demande s'il offre quelque chose à lire. Est-ce que, lors d'un prochain voyage, j'aurai le plaisir de voir l'un des passagers le lire?

Russe

Dans le train pour Genève, je prends place en face d'une russe diaphane qui lit avec concentration.  Son immobilité est à la fois curieuse et intimidante. J'aurai pu choisir une autre place, mais je m'en tiens à ma décision récente: se rapprocher de la beauté. Pour donner le change, je la salue. Elle marque un temps avant de réagir. C'est alors que je m'aperçois que son attitude n'est pas composée. Elle lève brièvement les yeux, me rend mon salut du bout des lèvres. Le train roule trois quart d'heures. Sa concentration favorise la mienne, je lis de la philosophie, exercice difficile dans un lieu public. Lorsque Lausanne est en vue, elle se prépare avec flegme et méthode. Puis me salue d'une phrase complète:
- Au revoir Monsieur, bon voyage.
L'idée me vient que de telles personnalités doivent être effrayées par les mœurs barbares que notre système développe et entretient.  

Haldas

Niaiserie de Georges Haldas dans L'Intermède marocain. Passager en attente stocké dans l'un des champignons de l'aéroport de Cointrin, il lui faut deux pages pour nous raconter la vision prémonitoire de cet Orient des Mille et une nuits que lui fait entrevoir les plis flottants de la djellabah d'une passagère à la "noblesse native" (expression prise chez Baudelaire). Travers ridicule hélas répandu chez nos intellectuels; il consiste à se démarquer à bon compte de la petitesse attribuée à tort à nos mœurs locales en valorisant à grands renforts de fantasmes les figure de l'étranger.

Nihilisme

Détruire la langue commune est sans doute le moyen le plus efficace de mettre les corps et les esprits à la disposition du capitalisme financier. L'immigration organisée en est le moyen le plus sûr. Parallèlement les pouvoirs séparent au nom de la loi (définition de nouvelles tolérances en faveur de minorités qui revendiquent un statut hors tradition - lesbiennes, homosexuels, polygames, adoption, etc.) les familles.

TPF

Un bus des Transports Publics Fribourgeois bondé remonte la colline du Guintzet dans la nuit et le brouillard. Au-dessus du pare-brise l'enseigne lumineuse annonce: Renfort.

Discothèque

Apéritif dans une discothèque à l'heure de sortie des bureaux. Une dizaine de personnes accoudées au comptoir sirotent leurs verres, la piste de danse est vide, les lumières arrêtées, la musique en sourdine. Le patron et sa femme (travailler en couple, releève de l'héroïsme) circulent avec énergie, parlent à la volée, rangent des bouteilles, confectionnent des canapés. Les clients, des habitués, les hèlent, mais ce n'est pas pour parler: ils tendent à bout de bras leurs téléphones, déroulent un film ou montrent des photos. Ainsi se forment le temps d'un regard commun de petit groupes, puis chacun reprend place sur les tabourets. Je vide mon verre à l'écart, ne sachant si je suis le spectateur unique d'une pièce de théâtre improvisée ou s'il faut considérer que tous les clients sont dupes et que le couple qui possède la discothèque met la situation en scène pour vendre quelques boissons à un moment de la journée où les discothèques, normalement vides, ne rapportent pas un sou.

Principe de la mode

Ecole Lémania, à Lausanne, dans les années 1980, comme je cherchais péniblement à me créer une identité en choisissant mes habits (le plus souvent à Londres, en tenant compte des mouvements underground, punks, new-wave puis pirates), un des élèves de dernière année tournait en dérision le principe de la mode en venant chaque jour de la semaine vêtu dans un style différent, mais avec un tel soin du détail, que le costume évoquait plus le bal masqué ou les plateaux de cinéma que le goût personnel. Par exemple, accoutré d'un Loden bleu, d'une chemise à col dur et d'un pantalon velours côtelé, il jouait le bourgeois le lundi et le lendemain paraissait en fusilier américain de la seconde guerre, casque à treillis sous le bras.

Fonctionnaire

Rendez-vous à Lausanne, loin de ses bureaux, avec un fonctionnaire. Nous commandons à boire, la discussion va son train, il est onze heures, onze heure un quart, onze heures et demie. Il expose, je formule mes remarques. J'expose, il prend note, critique et suggère. Soudain son ton change. Il résume nos propos, me place devant un choix, résumé et choix qui auraient pu intervenir il y a une demi-heure. Alors je comprends: il est midi moins cinq. Et en effet, à midi précise, les boissons payées, sans que le fonctionnaire ait jamais consulté sa montre, nous sommes sur le trottoir, il me serre la main, il s'en va.

vendredi 13 décembre 2013

Gambach

La colline aux vingt écoles. Et au milieu, mon bureau. Au garage, les affiches. Plusieurs fois par jour, je  descends, traverse le jardin, empile et trie, remonte. En hauteur, derrière les baies vitrées du collège Gambach, les élèves, dont je vois les bustes, les têtes immobiles. Et au pied de leur immeuble, des pelles à la main, les concierges. Je me souviens alors de l'impression que me faisaient ces mêmes concierges, il y a trente ans, lorsque j'étais immobile, sur ma chaise, devant mon pupitre, à Lausanne, au collège du Belvédère, et que je regardais par la fenêtre. Leur liberté de se mouvoir me semblait extraordinaire. Et en même temps, je mesurais leur rapport à la clôture, la répétition de leur vie, le poids de leurs machines, de leurs pelles. Ce que j'enviais dans l'instant, je le voyais là-bas, derrière la clôture et il me semblait qu'eux n'y avaient pas accès.

Honte

A mes enfants je dirai, tu sauras pourquoi je n'ai rien fait quand ton tour viendra de constater que tu ne peux rien faire, et j'aurai honte. Sauf, évidemment, si allant au sacrifice pour ne pas avoir à me confronter à cette honte, je ne suis plus là pour répondre.

Flûte

Sons de flûte dans la forêt. Installé sur une butte, un homme joue. Sentiment que cette musique est merveilleusement adaptée au lieu, qu'elle l'agrandit, l'enchante. C'est l'hiver, les pistes sont gelées, il n'y a pas de promeneurs, mais ces sons grêles qui circulent entre les arbres ont pour effet de rendre la nature familière.

Obertone

Depuis plusieurs centaines de générations, les sociétés occidentales et asiatiques font peser sur leurs citoyens une pression énorme. Temps de travail, implication sociale, obligations morales, mode de vie axé sur la compétition et la production, complexité organisationnelle et administrative, surinformation, pression sociale de la consommation et de la culture, forte exigence intellectuelle et sociale... Cet environnement qui nous paraît banal a de quoi bouleverser l'étranger. (Laurent Obertone)

Souche

Forêt de la Croix, où je cours, une femme tient en laisse une souche. Je sol est glacé, les arbres blancs. Du sous-bois je remonte dans sa direction. Elle tire sur la laisse, la souche glisse. Elle marque une pause, reprend son souffle. Arrivé à sa hauteur j'entends la femme qui dit à la souche: - Tu vois, maintenant c'est comme ça, tu ne peux même plus marcher...

Adjectif

Au moment de définir un caractère, l'écrivain cherche parmi les adjectifs, retient celui qui exprime au mieux son idée. Si l'adjectif manque de nuance ou force l'expression, il  adopte cette solution inélégante mais efficace qui consiste à placer un second adjectif en regard du premier. Leur tension proposée à l'intelligence du lecteur est alors censée traduire avec justesse le caractère que l'écrivain tente d'exprimer. Or, dans la réalité, il arrive parfois qu'un adjectif suffise à décrire un caractère, comme j'ai eu l'occasion de le vérifier hier: confronté à cet homme massif et grand, au cou musclé, aux épaules larges, le visage épais, les cheveux drus, qui se meut lentement, parle avec mesure, a le regard rieur et ennuyé, et qui sans cesse soupire, j'ai pensé "débonnaire". L'adjectif décrivait parfaitement l'homme. Et même plus que cela: en sa présence, tout appel à la définition du mot "débonnaire" devenait inutile. Cet homme dévoilait pour la première fois à mes yeux, de façon aussi complète, le sens réel de l'adjectif.

mardi 10 décembre 2013

Libraire

En 1950, on avait son libraire comme on avait son notaire ou son médecin.

lundi 9 décembre 2013

Disciple

L'autorité grandit celui qui obéit et celui qui est obéi. Elle implique également, dans le principe, le remplacement du maître par le disciple en vue de la conservation des forces dans l'ensemble du corps de la société.

Egalitarisme

Le transfert de pouvoir des individus éduqués vers les individus sans éducation réclamé par les socialistes est une aberration. Il ne peut s'exercer que dans la violence. Le détenteur des compétences, refuse de devenir prescripteur de l'action et renonce à faire modèle. Au nom de l'égalitarisme (qui par opposition à l'égalité est une idéologie), il nie sa supériorité et fait effort pour redistribuer ses compétences à celui qui en est dépourvu. Ce faisant il croit pourvoir amender la nature (qui a pourvu à la répartition des compétences sur une base réelle). Cet échec de son programme conduit le socialiste à pratiquer le masochisme: il nie la valeur de ses compétences et plus que tout, tient en horreur l'intellectualisme, signe manifeste de différence. Entre ne pas dire ce qu'on est et dire ce qu'on est pas, la marge est faible et vite franchie. Ayant nier ses compétences sans succès, le socialiste revendique au titre de modèle l'absence de compétences. L'individu qu'il sait ne pas pourvoir élever jusqu'à lui est présenté, selon un procédé relevant de la mystique, comme un modèle. S'ensuit un alignement des capables sur les incapables, d'abord dans le discours, puis dans la réalité. Comme cela ne suffit toujours pas (la nature est conservatrice) le recours à la violence pourvoit. En Chine pendant la Révolution culturelle - pour prendre l'exemple le plus criant -  les gardes rouges détruisent les compétences en massacrant leurs détenteurs.

Kojève

Le chef, c'est celui qui dans le cour de récréation décide des jeux. Alexandre Kojève.

Gouverner

Ni gouverner ni être gouverné. Se gouverner. L'anarchie est une discipline. L'ordre, tout intérieur, confronte moyens et projet à des valeurs pour conformer ses actes sur un plan moral.