mercredi 4 décembre 2013

Agenda

L'année dernière j'ai cru avoir enfin réglé mon problème d'agenda: je cessais de me fier à la seule mémoire et concentrais mes notes dans mon téléphone portable. Or, sans même que je m'en aperçoive, j'ai doublé puis triplé mes moyens, recourant à la mémoire, à un agenda papier, à un agenda mural, quand je ne prends pas des notes dans le téléphone portable. Quant à consulter ces moyens, je n'en fais rien, convaincu de me souvenir de tout. Ainsi, la semaine dernière, j'ai noté un rendez-vous littéraire lié à un concours, appris quelques jours plus tard que j'étais le lauréat, confirmé ma venue et quelques heures plus tard j'achetais un billet pour Bangkok qui me fait partir la veille de mon rendez-vous.

Régisseur

La régisseur de notre précédent logement, rue du Criblet. Etre petit, ridé, trottant. Mariée à un propriétaire d'immeuble qu'on imagine retranché dans un bureau avec téléphones, ordinateurs et machine à café. Elle, qui n'apporte rien dans le couple, hérite du travail de terrain et y gagne un sentiment de puissance. La voix cassée et les paupières jaunes, le buste penché, elle griffonne et condamne et à voix basse jouit de sa position. Tout son office consiste à valoriser les biens du mari et lui rapporter de l'argent. En avare rusée, elle encaisse auprès des locataires et se garde de rembourser ce qu'elle doit. Elle les collectionne comme autant d'insectes, et le moment venu, lorsque ces locataires remettent leur logement, elle les cloue. D'une telle femme dont l’attitude malfaisante corrompt le physique, on dirait: elle s'en tire de cette façon.

Citoyens bruts

Pyramide de la censure que décrit Julian Assange. Seule la pointe émerge. Elle représente les assassinats politiques, les emprisonnements pour délit d'opinion, les journalistes et militants empêchés de parler. Les autres niveaux sont souterrains. Et d'abord, cette foule de citoyens qui pratique l'autocensure de crainte d'apparaître parmi les victimes de la pointe. Puis, au niveau inférieur, les individus que l'argent, les avantages, les réseaux corrompent. Un niveau plus bas, ceux qui parlent des sujets que le consensus leur propose comme unique régime de vérité. Enfin, les individus sans éducation, qui faute de comprendre, ne s'expriment pas et les individus qui n'ont pas accès à l'information. Dans cette hiérarchie du silence organisé m'intéressent d'abord l'autocensure (phénomène généralisé dans nos sociétés occidentales depuis la mise en place du programme multiculturel) et la figure du citoyen brut, celui qui ne comprend pas (dont les gouvernements, accédant naïvement aux pressions des lobbies, favorisent la multiplication).

Discussion extraordinaire

Tout-à-l'heure, condamné à prendre quelque repos suite au coup reçu au Krav maga et cherchant un effort de rechange, je m'imaginais sur un vélo statique, pédalant à côté de mon frère, avec qui j'avais une conversation extraordinaire. Je me demandais alors s'il était souhaitable que les autres clients du club l'entendissent. Mais oui, certainement! N'est-elle pas extraordinaire? Ce qui aussitôt heurtait mon goût de la discrétion. Ou peut-être s'agissait-il, par anticipation, d'éviter tout problème éventuel lié à la présence de mouchards. Puis je revenais sur le caractère extraordinaire de la discussion. En garder pour soi les bénéfices était une forme de vanité. Ce n'est pas ce que je visais. Fut-ce au prix d'un certain orgueil,  je désirais que chaque client du club, après avoir entendu nos propos, se représente le mensonge que constitue ce deuxième monde, ce monde d'après la mort que font miroiter la religion ou encore la philosophie et admette qu'en devisant comme nous le faisions mon frère et moi, il était possible de faire advenir l'extraordinaire dans ce monde, le nôtre, en recombinant ses éléments. Au lieu de quoi, j'irai tout-à-l'heure au club m'installer seul sur un vélo et planterai dans mes oreilles des écouteurs pour suivre sur internet une conférence de Bernard Stiegler.

Appartement

Si vaste l'appartement qu'aussitôt ouverte la porte de ma chambre j'arpentais les couloirs répétant dans l'espoir que Gala m'entendît:
- Tu es où? Où es-tu?

Hypostase

Conscience du lien de toutes choses. Elle se produit de deux manières distinguées. Un raisonnement sur un objet de pensée, par exemple le fondement des décisions d'Isabelle la Catholique sur le statut des financiers juifs convertis, amène à concevoir un réseau de significations - rapport à la communauté mozarabe, croisades, Jérusalem, histoire biblique, création d'Israël, Fuite hors d'Egypte, Hittites, empires grecs, etc. D'autre part: rôle de la finance dans la colonisation de l'Amérique, Jésuites, traité de partage avec le Portugal, luttes d'indépendance, castrisme, Guantanamo; et encore: peintures d'El Greco, mécènes, athéisme, commerce tout puissant, marché de l'art, globalisation, rivalité avec la Chine etc. Et ainsi de suite, selon des chemins logiques, subjectifs ou aléatoires -  réseau de significations dont la richesse, la variété et l'extension représente à la conscience ce qu'elle est lorsqu'elle s'applique au tout et parcourt sans cesse chacune des parties de ce tout. La seconde manière est brève ou procède de la première manière, soit: je prends conscience du tout et l'exprime à travers cette formule "tout est lié". Dans le cas où la conscience est brève, elle est sans origine, incontrôlable et son champ est vide: aucune signification n'apparaît. Pas de Jérusalem, de globalisation ou d'Hittites. En revanche, si elle procède de la première manière, elle indique que j'ai cessé de parcourir les significations pour les saisir toutes à la fois; je saisis alors une ensemble de significations innommables dont je ne peux rien dire sinon que "tout est lié". D'une manière ou d'une autre, la question est posée de savoir si affirmer Dieu comme être réel ne revient pas à hypostasier ce sentiment du lien de toutes les significations.

Histoire

Superposées, modifiées, truquées, la plupart des photographies aujourd'hui produites représentent des situations, des personnes, des choses qui n'existent pas, de sorte que le travail sur archives des historiens - sauf à retracer les manipulations logicielles, ce qui impliquerait que la genèse des images a été mise en mémoire - aboutira à la fabrique d'un roman international.

mardi 3 décembre 2013

Malaga

Au Tintero, sur le bord de mer, avec quelques quarante personnes, une fréquentation modeste pour cet établissement réputé où les garçons promènent les plats sous vos yeux et hurlent leurs noms. Si une brochette de langouste, une salade mixte ou des anchois frits vous intéressent, vous levez la main et le plat aboutit sur votre table. L'année dernières, aux même dates, Gala avait disparu sur la plage, le cuisinier était parti à sa recherche muni de torche.
A dix-sept heures, nous faisons connaissance d'un Français retraité, marchand de chaussures de ski, d'armes et de bons mots, qui nous présente la femme dont il est amoureux: une Andalouse qu'il a connue à l'âge de dix-sept ans. Il vient de la retrouver.
- Et c'est le même amour!
Nous terminons les bières, le pastis, le vin et regagnons l'hôtel Atarazanas à bord d'une camionnette de location. A vingt et une heures, nous sommes sur le port: le restaurant où j'ai réservé pour mon anniversaire est fermé - trop tôt. Plus tard, seuls clients, nous mangeons de l'agneau de lait. A deux heures et demie du matin, nous rentrons par le quartier de la cathédrale. Éclairées pour Noël, les ruelles de la vieille-ville sont en effervescence, les gens chantent, dansent et boivent, les terrasses sont chauffées et bondées, qui veut accéder au comptoir des bars doit se battre.

Stasi

Jacob Appelbaum, membre du Chaos Computer Club, raconte que l'entreprise qui a remporté l'appel d'offres pour l'entretien du bâtiment où sont conservées les archives de la Stasi a été choisie parce qu'elle proposait le meilleur prix et qu'il a fallu six ans à l'organisme chargé de la conservation des archives pour découvrir que cette société avait été créée par des anciens de la Stasi pour nettoyer leurs propres archives.

Krav Maga

Au Krav Maga, exercice de défense les coudes devant. Après plusieurs changements d'adversaire, me voici confronté à un jeune de grande taille au crâne ras. Il assène un coup. Je reprends mon souffle, bande les muscles. Second coup. Il hésite. Je l'encourage à taper fort. Il prend de l'élan, du plat du coude frappe à la hauteur du plexus. Naïf, je lui fais signe de continuer. Alors il tape pour tuer. Je perds un mètre de terrain, rétablis mon équilibre, me tâte, constate que je n'ai pas le sifflet coupé, ressens une douleur puissante, dis que ça va, et en effet, comme nous entrons dans la deuxième heure d'entraînement, que le corps est chaud, ça va. Mais à vingt-deux heures, de retour à la maison, et le lendemain, dans l'avion pour Malaga, j'ai l'impression à chaque pas, geste, souffle, que je soulève un sac de toile qui contiendrait un vase brisé. Des bruits de trousseau de clefs résonnent derrière la poitrine. Je tousse, respire, m'étends, m'étire, lis et relis des notices trouvées au hasard sur internet pour déterminer si les côtes sont cassées, fêlées, ou s'il s'agit seulement de la mémoire du corps occupé à digérer le choc - sans que le mal ait cessé, une semaine plus tard, je ne sais toujours pas.