jeudi 21 novembre 2013

Inutilité

Les deux tâches les plus pénibles qui m'aient été confiées ne devaient pas ce caractère à l'effort physique requis pour leur exécution mais au sentiment de leur inutilité. Dans les deux cas, étant rémunéré à l'heure et payé au mois, les employeurs estimèrent juste de rentabiliser leur investissement en inventant du travail lorsque, pour différentes raisons, le train régulier de l'entreprise n'en offrait plus.
Ainsi, à la ferme, la patronne m'envoya ramasser des cailloux. Je marchais sur le champ, un seau à la main que j'allais ensuite vider dans la remorque d'un tracteur. Que ces cailloux puissent endommager les socs de charrue, j'en convenais, mais il m'apparut très vite que des cailloux, il y en avait tant, qu'à les ramasser tous, on finirait par ramasser le champ. D'autre part, force était d'admettre que jusqu'ici personne ne s'était trouvé assez désoeuvré pour se consacrer à cette tâche nécessaire. Enfin, l'absurdité, plus que cela, la vexation, tenait au fait que des étudiants archéologues, à quelque distance de mon champ, au prix de manoeuvres savantes, déterraient les pierres éboulées d'une construction romaine, reléguant mon exercice dans la catégorie des travaux de forçat.
Dans le second cas, il me fut ordonné de classer des tiges de métal servant à l'armature des bétons par longueur, taille et poids. Le contremaitre de l'entreprise de maçonnerie ayant dirigé ses équipes sur les différents chantiers, s'aperçut qu'il m'avait oublié et, affectant un air décidé qui ne me laissa pas dupe, me promena à travers les hangars jusqu'à découvrir cette tâche à laquelle, un instant auparavant, jamais il n'avait songé. Pendant des heures, je soulevais des tiges de cinq à six mètres dont l'abandon, la rouille et les herbes folles disaient bien qu'elles ne seraient pas recyclées.

Dialogue

Personnes qui insistent pour vous rencontrer, se mêlent de vous comprendre, vous écoutent, à qui vous donner votre attention, votre temps et des signes indiquant votre désir de poursuivre le dialogue et qui, au terme de cette première rencontre, jamais plus ne se manifestent, comme si elles avaient vérifier une hypothèse ayant trait à votre caractère ou encore épuiser toute leur puissance d'amitié dans cet échange inaugural.

Librairie

A Neuchâtel, à la fois ravi de découvrir coup sur coup trois libraires d'ancien et déçu lorsque je comprends qu'à l'heure où je quitterai le bureau de fiduciaire ils seront fermés pour la pause de midi. Or, après mon rendez-vous, l'une des ces boutiques, à en juger par la lumière qui sourd de l'intérieur, est ouverte. La pancarte le confirme: l'horaire du matin s'achève à 12h30. Je pousse la porte, salue, consulte ma montre, constate qu'il est 12h39 et mes espoirs à nouveau s'envolent; mais le libraire me rassure, je dispose de mon temps.
Les étagères encombrées offrent des volumes sur deux rangées, de sorte qu'il faut retirer les livres placés à l'avant pour lire les tranches de ceux qui sont placés à l'arrière. Plusieurs livres me retiennent, des Interviews imaginaires de Gide, dont je n'arrive pas à déterminer s'ils sont de la plume de l'auteur des Paludes et un Masse et puissance de Canetti dont je lis le début du chapitre sur le devenir des religions d'Etat, mais dans un cas comme dans l'autre, ces livres qui appartiennent à des collections rares sont chers. J'hésite tout de même à les acquérir, ne serait-ce que pour éviter que cette librairie, faute de clients, ne ferme (comme il vient d'advenir à celle de Fribourg), puis annonce sans hypocrisie que je compte revenir bientôt tout en m'informant de l'horaire complet.
- Oh, ne vous inquiétez pas, je ne ferme jamais! Vous voyez ces enveloppes? En mon absence, il vous suffira d'y glisser l'argent.

Enfant

Neige douce et légère sur les toits, dans les arbres et au loin, vers le Schönberg, sur les collines, les fermes. Les journées sont courtes, la nuit tombe vite; l'appartement encore vide, résonne. Gala et moi partageons la seul lampe disponible. J'écris en regardant, de l'autre côté de la rue, la façade éclairée de la maison Jugend Stil, Gala trie des documents sur la table rabaissée de la cuisine dont je n'ai pas réussi à remonter les pieds après le transport de déménagement. Plus tard je descends acheter de la bière et une plante rue du Jura tandis que des centaines de voitures avancent au pas. Un enfant me dit bonjour.

Etat

De Fribourg à Neuchâtel en train pour aller signer chez le fiduciaire le dossier de 47 pages qui lui permettra d'attaquer l'Etat de Genève pour sa gestion abusive de mon dossier fiscal. Une demi journée de plus à travailler pour des fonctionnaires dont toute l'activité consiste à détruire du temps.

Attentat

Chaque fois qu'un individu solitaire revendique un attentat politique, la police annonce : "les inspecteurs étudient les motifs confus du prévenu".

Lecture commune

Dès que l'on échange sur une lecture commune, les éléments de connaissance que nous en avons retiré semblent se mettre en place et, alors qu'ils apparaissaient jusqu'ici flottants, s'inscrire sous une forme stable dans notre mémoire. Plutôt que le signe d'un processus de connaissance qui aboutit, il y faut y voir la production collaborative, par deux interlocuteurs, d'un énoncé original, fondé sur la compréhension incertaine que ceux-ci avaient du contenu du texte.

Faux internationalisme

Utilisé dans le domaine politique le concept girardien du bouc émissaire permet à la gauche de stigmatiser la rhétorique des nationalistes lorsqu'elle désigne l'immigration comme une des causes de la crise de nos sociétés occidentales. Ce faisant, la gauche nie l'histoire propre et le fondement traditionnel de nos démocraties au profit d'un internationalisme fondé sur le repentir (colonisation, traite, nazisme, etc.). Or, c'est précisément sur l'instrumentalisation de ce repentir que le plus agressif des tous les mouvements de droite, le néolibéralisme, compte pour rallier la gauche à son entreprise de destruction des démocraties via l'immigration et la réduction de la personne à un producteur-consommateur désorienté.

Dictionnaire

A la salle de bains, je trouve l'ancien dictionnaire de Grec que j'ai donné la veille à Gala.
- Il faut d'abord le laver, me dit-elle.

Colle

Rentré de Bristol en soirée, je commence la tournée de colle à 3h30, par une nuit agréable. Jusque vers 4 heures, rues foncées que le brouillard anime, voitures rares d'où s'échappe de la musique. La torche frontale que je porte sur la casquette me permet de tirer à souhait des objets du vide, pans de clôtures, poteaux, bords de trottoirs. Le silence, que je n'avais pas imaginé aussi entier (mes dix ans de tournées nocturnes se passaient dans Genève) me gêne: à la fermeture, les cadres d'affichage claquent avec violence émettant un écho dont je crains qu'ils ne réveillent les dormeurs parfois installés, dans les quartiers résidentiels, à moins de trois mètres de mon travail. Dès 5 heures, le trafic s'intensifie et je m'étonne de croiser les premiers piétons, lavés et coiffés, qui se dirigent, le port droit, le visage éteint, vers les transports. Mais ce qui retient mon attention, c'est, dans le quartier de Beaumont, avant six heures, cette femme qui porte dans les bras sa fille endormie, un cartable sur le dos. Probablement la mère prend-t-elle son tour de travail à l'aube et dépose-t-elle sur son chemin la gamine qui aura à attendre une bonne heure avant que la cloche du préau ne sonne la rentrée des classes. En son nom, je prend plaisir à vitupérer contre la dureté du système qui protège certains des souffrances qu'il inflige à d'autres. Et comme mère et fille s'en vont, je songe aux deux années que j'ai passé à Lhôpital, partant de nuit, autour de 5h00, sur une route de demi-montagne, sinueuse et inégale, pour déposer à leur école de Genève les enfants, revenant de nuit pour cuisiner, faire les devoirs, mettre au lit et dormir seul dans la maison avant de repartir, avant le matin, dans l'autre sens. Cependant, à 7h15, comme s'achève ma tournée, dans le noir toujours, je regagne l'appartement rue Jean-Gambach, mon pain dans le sac d'affiches, me douche, coule du café, allume la radio, m'installe, prépare des tartines et mange longtemps, avec satisfaction. Ce n'est qu'ensuite, en pianotant sur le clavier pour trier les mails que je m'aperçois - ce qui aussitôt met de la sueur à mes temps - que j'ai oublié un client: je renfile mon pantalon d'ouvrier, remplis les poches avec la spatule, les clefs à cadres, le scotch, le couteau, les chiffons, charge les affiches oubliées dans le sac à dos et recommence la tournée.

mercredi 20 novembre 2013

Traction verticale

Aux arbres l'hiver mit des feuilles si longues que les voisins commandèrent une équipe d'arboriculteurs. Mais aussitôt les feuilles coupées et empilées, de nouveaux arbres poussèrent.  Effrayés les voisins mandatèrent une entreprise de construction générale. Celle-ci réalisa un silo de béton autour de la demeure. Une semaine plus tard, une feuille vorace, à l'aspect métallique, s'introduisit par la porte et remua parmi les meubles; les voisins firent murer les issues. Désormais, ils quittaient leur demeure par le toit, à bord d'un hélicoptère. Dès février, une chaleur étrange envahit les sous-sols. Au printemps, elle monta dans les étages. Peu après les racines percèrent les dalles et les arbres crûrent à travers les étages et le toit. Les voisins firent étudier un projet de station aérienne. Faute de carburant, les ingénieurs proposèrent d'installer le prototype sur les branches faîtières du plus grand des arbres. Aussitôt installés dans leur nouvelle demeure, les voisins eurent à se défendre contre la poussée des feuilles dont la volubilité au mois de mai était extraordinaire.

Argent

Match éliminatoire pour l'accès à la coupe du monde de football. La France perd contre l'Ukraine à Kiev. Elle doit gagner la seconde rencontre, et cela avec trois point d'écart, sous peine d'être disqualifiée. Le match est disputé à Paris. La France gagne avec trois points d'écart. Troisième but, un autogoal. Personne n'est dupe.

Chantiers

Salle d'entraînement de la rue du Jura. Adossé à des machines, les membres du club actionnent des poulies, lèvent des poids, poussent des leviers. En face, dans un immeuble ouvert à tous vents, les ouvriers de chantier actionnent les mêmes machines, soulèvent des sac de ciment, poussent des brouettes, guide le filin des grues.

Naturel

Une des difficultés de la raison c'est qu'elle sépare intelligence et instinct. Mes instincts les plus primitifs, de survie, sont intacts, mais les instincts naturels, qui composent un éventail utile de recours et permettent toutes sortes d'actes, à commencer par ceux qui sont commandés, me font gravement défaut. Au fond, je n'ai aucune facilité et regarde avec surprise et quelque vexation l'habileté que développent la plupart des personnes dans mon entourage lorsqu'il s'agit de réaliser une série d'actes simples, qu'ils soient spontanés ou ordonnés. Pour comprendre ce que je me veux, ou ce qui est exigé, je recours à la raison, puis cherche les moyens à organiser, les rassemble, les organise; alors seulement, je passe à l'acte. C'est dire le retard que je prends. Les autres ont depuis longtemps fait et bien fait.

Réglementarisme

Sur le vol easyJet Bristol-Genève, l'hôtesse annonce dans le haut-parleur: "en raison d'une allergie aux cacahouètes dont souffre l'une de nos passagères, nous ne vendrons pas de cacahouètes et nous vous prions de ne pas en consommer".

Incidents

Au centre de Bristol, dans le quartier commerçant, en quelques minutes, scènes de rues qui soulignent l'équilibre précaire du monde: une dame chute de tout son long. Elle se relève hébétée, elle est à genoux, les piétons s'approchent. Mais il y a un problème. Aucun n'a assisté à la chute et donc nul ne sait s'il s'agit de cela. Du coup les piétons hésitent. Preuve s'il en faut que les gens se méfient: est-ce une clocharde, s'agit-il d'un canular? Est-il normal que la dame se relève si lentement? Et sans rien dire?
Plus loin, comme j'attends devant un supermarché "Alla for One Pound", un goéland se pose sur le toit d'une voiture rouge. Une bête blanche, énorme, pourvue d'un bec aigu. Sur le toit du véhicule, elle se balade la tête haute, l' œil rond et attentif. Jamais je n'ai vu pareil volatil si proche. Mais ce qui me gêne, c'est que personne ne semble remarquer le goéland. Tout à leurs achats de Noël, les piétons défilent, font les vitrines, entrent et sortent des magasins. Or voilà que la jeune fille assise au volant de la voiture baisse sa vitre pour m'interpeller.
- Is there a bird on my car?
- A huge one, you should come out and take a look, it's interesting!
Puis je m'aperçois de mon ridicule: il doit s'agir à Bristol, ville portuaire, d'un incident courant, tout au plus ennuyeux, et je l'engage à s'y intéresser. 
Lorsque la jeune femme sort, il est trop tard, le Goéland s'est envolé pour aller se jucher sur un réverbère. Alors plusieurs piétons le signalent, comme si auparavant, trop proche, il était improbable qu'il fut réel.
Au même moment, une place de stationnement se libère derrière le véhicule de la jeune fille et une voiture de sport conduite par des Turques en bonnet se positionne pour la prendre. Or une femme âgée passe, à quelques centimètres du pare-choc. Le Turc donne un coup de volant, oriente sa voiture. La femme esquive. Il braque, la femme fait un entrechat. Il enfonce la marche-arrière et roule. La femme, fuit. Il accélère, la femme accélère, le pare-chocs la menace, elle trotte dans le pare-chocs, en rythme, à la façon d'un péon de corrida et saute sur le trottoir, essoufflée, abasourdie. Le Turc, qui n'a rien vu, renonce à la place et s'en va en trombe.

Consciences

Comment savoir ce que représente pour une personne à la conscience peu éclairée le monde dans lequel elle se meut. Mais aussi, comment poser en principe qu'une telle question est fondée, dans la mesure où elle implique que celui qui la pose se range parmi les consciences éclairées? Du moins faut-il avouer, sans fausse modestie, qu'il existe, dans l'entourage de chacun, des personnes dont le commerce avec le réel, se réduit à des actes de commande, composant une existence qui s'exprime tout entière sur un plan extérieur. A n'en pas douter, de tels individus, au sens de parties du tout, sont idéalement visés par les politiques totalitaires dont toute l'œuvre consiste à détruire la vie.

mardi 19 novembre 2013

The Cockney Rejects

The Cockney Rejects, groupe oï! dont j'écoutais les albums l'année de mes dix-sept ans est en concert à The Fleece, une salle de pub dans une ruelle de l'ancien quartier des docks. Curieux de savoir ce qu'a pu devenir, trente ans après la parution de ses premiers titres, la fin du punk et l'occultation des skinheads, l'immigration massive et le consumérisme maladif, des musiciens réunis par la seule foi dans une solidarité ouvrière érigée en valeur de combat.
La salle est pleine, le public celui des années quatre-vingt, vieilli dans ses habits: doc's, crâne tatoués, jeans blanchis, blousons militaires. Plus calme, moins agressif, tout aussi corpulent, patibulaire, convaincu, intègre. Certains sont accompagnés de leur femme. Aucune nostalgie. Lorsque Jeff Turner chante The Greatest Cockney Rip-Off, le public reprend : oï! oï! oï! Le message est inchangé, les coups de poing que le leader du groupe décochent dans le vide résument le credo: bats-toi! De fait, le sort réservés aux ouvriers sous le gouvernement Tatcher n'a pas connu d'amélioration notable au cours des trente dernières années. Un quotidien terne et cerclé : travail, football, bière. Quant au jeune arabe que Jeff Turner appelle sur scène, le présentant comme un collègue de travail, difficile de dire s'il s'agit d'une manœuvre visant à désamorcer toute tentative d'identification avec la droite nationaliste ou un effet indirect, mal digéré de la mondialisation. Quoiqu'il en soit, au pub, le concert fini, nous buvons au milieu de skinheads dont les vestes blasonnées affichent assez les idées. Quant à savoir si ces idées leur sont profitables ou s'il en font quelque chose, il suffit de se promener dans les rues de Bristol le jour pour vérifier une fois une fois de plus, que n'ayant accès ni à la culture ni à l'argent, ils sont les éternels perdants la société britannique.

Homme de rencontre

Dans ce magasin de sport du mall, un homme grand, le crâne dégarni, salue avec empressement l'un des vendeurs, le taquine, le questionne; l'autre, sans lever les yeux, répond du bout des lèvres, puis, tout à sa tache, l'ignore. Cependant, le premier reste là, devant la caisse, à chercher des phrases.
A l'étage, alors que je remplis de pantalons, bandages de boxe, baskets, bidons, chaussettes le cabas souple dont tout client est muni, je tombe à nouveau sur l'homme. Il vient de croiser dans l'escalier un père et sa fille.
- Oh, mais c'est toi! C'est bien toi.
Le père hésite.
- Mais oui... On était pas ensemble...? Attend que je me souvienne...
- ...au foot?
- C'est ça, parfaitement! Au foot...
- Oh, excuse-moi! Oui, peut-être...
- Moi c'est John Williamson!, fait l'homme
- ... Marc Betham.
- Betham! Je me disais bien!
Plus la conversation va, plus il semble évident que les interlocuteurs ne se connaissent pas. L'homme dégarni a obtenu de l'autre toutes les informations dont il avait besoin, et les lui a retournés. Pris au dépourvu, supputant une mémoire défaillante, le père, un peu honteux mais incère, joue le jeu.
- Je me disais bien! On oublie pas si vite, poursuit l'aigrefin, il faut dire que ça fait un bail! Combien d'années, exactement?
Le lendemain, je complète mes achats dans le même magasin. L'énergumène est là. Il circule entre les rayons, file un client, un autre, cherche l'occasion. Quand il cille des yeux, se démanche, s'arrête, on sent qu'il est sur le point d'entreprendre un chaland. Puis un détail l'en dissuade et il retourne à sa circulation. Soudain, j'ai un doute: et s'il s'agissait d'un employé en civil? Un surveillant? La preuve du contraire m'est aussitôt donnée: comme un vendeur en blouse passe à sa portée, l'homme dégarni le salue avec un enthousiasme insensé. Le vendeur l'ignore. Plus tard, j'ai tout loisir de l'observer. Seuls nous séparent les panneaux détecteurs qui canalisent les clients à l'entreé du magasin; je me tiens dans la rue, il est de l'autre côté, sous les néons,  entre des cartons des boîtes de gants en solde. Il pivote, danse sur un pied, sur l'autre, se hisse, sourit, fixe chaque client, feint de s'intéresser aux articles, reprend position. Certainement fait-il cela tous les jours de la semaine.

Bristol

Bristol avec Aplo, mon frère, son fils. Au moment où le bus de l'aéroport passe devant l'hôtel, nous avons la tête tournée vers l'église St-Marie. Rendus à la gare routière, nous roulons nos valises d'un bout à l'autre de la ville, traversant les docks, les squares et les canaux à grand bruit. En soirée, ma mère arrive de Madrid. Séance d'entraînement en salle, brouillard frais, bières australiennes, hollandaises, espagnoles, de même que les réceptionnistes, les garçons d'étage, les portiers. A l'aspirateur et aux corvées, des Africaines; dans la rue, flottant tel des méduses, des Somaliennes, plus loin, vers Park street, des étudiants boursiers. Nourriture pour tous, le hamburger, les frites surgelées, le toast, les salades au chlore. Sur les échafaudages, de solides anglais aux chaussures coquées. La ville est agréable, du moins au centre. Les hangars à bateau désaffectés abritent des bars, les magasins à blé, des appartements de standing, sur les voies d'eau, des équipes d'aviron. Peu d'agents, beaucoup de caméras. Une grisaille qu'illuminent aux devantures des kiosques les tabloïds. 

Incubateur

Pendant un an et demi, domicilié au Criblet, face à l'Hôtel Elite, établissement du centre ville qui offre des chambres modestes à proximité de la gare, j'ai entendu jour et nuit les roulettes des valises de voyageurs gratter le bitume. Cela me permettait de savoir ce que devenait la personne. Soit elle entrait dans le bâtiment, se dirigeait vers la réception et le bruit s'interrompait, soit le bruit reprenait, signe probable que le prix affiché était trop élevé et que la personne tentait sa chance à l'auberge de jeunesse située à quelques pas, dans l'ancien hôpital des Bourgeois. Mais une autre question est de savoir ce que devenaient ces personnes après qu'elles aient trouvée place à l'hôtel ou à l'auberge, car force était d'admettre qu'il y avait plus de valises qui finissaient de rouler qu'il n'y avait de valises qui commençaient de rouler. Peut-être avait-on affaire à un centre de recrutement de travailleurs? Ceux-ci, arrivés par leurs propre moyens, repartaient à bord de la voiture de quelque placeur? Dans ce cas, la valise, à la sortie, n'était plus roulée, mais transportée de la porte de l'établissement au coffre de la voiture garée à bonne hauteur, sur une place réservée. Ou alors, les personnes disparaissaient. C'était ma théorie favorite. Ces faux touristes sont des immigrés. Le bâtiment est une plateforme: les personnes entrent avec pour tout vêtement ceux qu'elles portent et pour tout bien ce que contient la valise. A l'intérieur des chambres, elles sont transformées et renvoyées vers leur destination finale, en Suisse et au-delà, en Europe. Gala, soucieuse de défaire mon raisonnement, jurait que hormis quelques touristes, l'hôtel Elite n'hébergeait que des professeurs d'Université. Elle se rendit à la réception. L'homme installé derrière le bureau ne parlait pas français (à sa place j'aurais cherché sa valise). Elle vit le patron, un homme chenu qui s'épuisait à fumer trois paquets de cigarettes par jour. Il confirma. Des professeurs. Pendant une période, ayant une chance sur deux de me trouver devant la fenêtre au moment où une valise à roulettes finissait sa course rue du Criblet (la pièce de l'appartement ayant une largeur hors tout de trois mètres), je l'appelais pour lui désigner les professeurs arrivants: celui-là avec une veste de bûcheron, cet autre en pantalon de jogging et pantoufles, ce troisième, indien du sous-continent, une marmite sous le bras. Non, il y avait autre chose. Quelque part dans ce bâtiment fonctionnait un incubateur de talents. De fait, une preuve de ce que j'avançais me fut bientôt fournie: le soir, en façade, les chambres demeuraient éteintes.
- Il y en a de l'autre côté.
- Ah non ! Derrière, c'est des bureaux. 
Mais Gala, comme à son habitude, se montra la plus forte.
- Ils n'allument pas, c'est tout. Il n'y a que toi qui a besoin de tant de lumière!

Bière

Vernissage des nouvelles parutions Art&Fiction. Habitué à trouver du vin sur le buffet, j'apporte dans un cabas cinq litres de bière que le gérant du bureau de Lausanne à refroidi sur ma demande. La salle est comble, je bois debout, dans le couloir, parlant peu ou à voix basse, dressant l'oreille pour entendre les échanges qui ont lieu sur les tréteaux. Une ambiance pour gens de quarante ans, me dit Awar. Je lui demande son âge, que je connais comme celui-de mon frère: quarante-cinq ans. Interdit, il s'en va. Un groupe prend le relais, joue sur scène. Musique emportée et dansante. Gala danse. Je finis le contenu du cabas, m'accoude au bar. Je cherche avec qui je pourrais parler. Je trouve, et parle. Les interlocuteurs s'en vont, d'autres les remplacent. D'ailleurs, parler est impossible: la soirée est à la danse, à la musique. J'abandonne. Je cherche ce que je peux faire. Boire. Ce que je fais.  Et soudain, je constate que si j'entends ce qu'on me dit (à moins que je voie), je ne peux plus répondre. Mon interlocutrice, la linguiste qui a corrigé le Triptyque, comme je m'excuse, me dit, "mais non, je te comprends très bien". Qu'elle soit sincère ou seulement aimable, une chose est sûre: moi, je ne m'entends plus. Aussi je retourne dans la salle, en fais le tour, m'assure que Gala n'a pas disparu (elle danse) et rejoins le bar. Il doit être vingt-deux heures. Puis jusqu'à deux heures du matin je dis n'importe quoi, sans rien y entendre, ce qui, noyé dans la musique, semble beaucoup plus convenable.

La Chine de Miller

A l'occasion du déménagement, je déplace des sacs de manuscrits, en tire des notes, les parcours et les trie, pense les avoir identifiées, me trompe, renonce à les trier et range le sac (à quoi ces milliers de pages, le plus souvent des versions alternatives de textes ou des brouillons pourraient-il servir?), puis ouvre un carton, saisis un mélange de coupures de journaux et de cahiers, et tombe avec surprise sur un extrait de Marcuse recopié il y a vingt-cinq ans qui résume en quelques lignes la nature (ou du moins ce que je crois telle) de mon projet d'essai sur l'Imaginaire social. J'aimerais le citer ici, mais il est à nouveau en vrac dans un carton ou un sac. Quoiqu'il en soit, le philosophe allemand établit qu'une société ne peut penser son présent et se projeter dans l'avenir si elle n'a pas accès à une ou plusieurs représentations imaginaires de son destin. Or, c'est bien sur la base de cette remarque qui a dû, à l'époque où je l'ai lue, m’impressionner fortement, que j'ai commencé de prendre des notes et continue de le faire en vue d'un livre dont j'annonce régulièrement, depuis dix ans, la mise en chantier. Incident - la relecture de cette note de Marcuse - qui m'a aussitôt fait penser à la Chine d'Henry Miller. L'auteur américain dit parfois Chine, parfois Tibet, si j'ai bon souvenir, et jure que sa vie ne sera complète que s'il visite ces pays. Plus avant, la fantaisie se transforme: il fait de ce pays, la Chine-Tibet, un lieu idéal où s'accomplirait son destin et, dans sa vieillesse, après l'époque de Big Sur, lorsqu'il vit à Los Angeles, prétend même que la visite de la Chine ne serait qu'un retour aux sources et en vient à s'inventer des ancêtres orientaux. Il y aurait ainsi chez chaque écrivain une sorte d'horizon qui complète idéalement son existence. Selon le caractère il s'agira d'une aventure en attente, d'un livre fantasmé ou d'un lieu utopique, sorte de Mont Analogue qui servirait tacitement de pôle magnétique.

Dérogation

Y a-t-il, dans les ensembles animaux organisés - les ruches, les termitières, les hardes - des individus qui dérogent sans que cette dérogation soit imputable à la folie? Dans quel cas cela impliquerait pour le groupe, du moins en théorie, la possibilité de se concevoir en tant que groupe et donc d'envisager une sortie du règne animal.

Meubles

En soirée, un appel des livreurs qui s'excusent dans un français difficile. Les meubles devaient être déchargés le lendemain, mais ils sont à Fribourg... si je voulais bien... J'accepte. A peine ai-je poser le téléphone, une camionnette se met en mouvement dans la rue. Deux gars en sortent. Mocassins, pulls et pantalons, yougoslaves. L'un salue, l'autre ouvre les portes arrières du véhicule, attend les ordres. Seize cartons contenant les étagères et montants des bibliothèques. Chacun pèse quelque vingt kilos. Ni sangles ni diable. Or il faut passer par le parking, emprunter un premier escalier, traverser le jardin, déposer au premier étage, ce que j'ai fait jeudi et vendredi, tout le jour, mais pas avec de tels poids. L'homme a tout juste émit un soupir en voyant que la maison est distante, mais lui aurais-je montré une distance deux fois plus grande qu'il aurait émit le même soupir résigné. Sans un mot, il place un carton sur son épaule, puis se ravise, en place un deuxième. Il se tourne, hésite, fait alors signe à son collègue d'en placer un dernier. Soixante kilos. L'homme ne doit guère peser plus lourd. Le bras rabattu sur les cartons, il se met en marche. Il a les lèvres closes, les yeux fixes. Et ainsi, une partie des soixante kilos sur le biceps, quatre fois de suite. Il est neuf heures passées, quand ils me quittent, montrent la pluie, font signe qu'il doivent rentrer. Le marchand de meubles est situé près de Thoune; les livreurs habitent Lausanne. Avant de démarrer, celui qui parle, tire une feuille de sa poche: le bulletin de livraison.
- La date de demain s'il te plaît Monsieur.