samedi 9 novembre 2013

Intérêt

L'intérêt de l'écriture, c'est l'écriture; le décentrement du monde. Toute personne qui escompte des résultats autres sera malheureuse.

Friederich

Première nuit rue Jean-Gambach 13. Muscles bandés, dos raide, mauvaise fatigue. D'ailleurs je ne dors pas. A trois heures, je suis assis dans le lit, je me promène dans les pièces. A la médiathèque, j'ai emprunté deux DVDs. Un documentaire sur les vaches et un film de Peter Liechti sur les performances de Roman Signer.
Le couple de locataire qui vivait dans l'appartement est parti en matinée. Son nom, les Burns. Je me rendors, me réveille. Marche un peu, me recouche.
La salle de lectures du monastère est vaste, silencieuse, mal éclairée. Nos pupitres sont ordonnés devant des stalles. Les accoudoirs sont pommelés, le bois sculpté de motifs.
Arrive le frère. Mains croisées sur la poitrine, capuchon bas, visage clair, il s'avance à pas mesurés dans les couloirs, jette un œil aux travaux des étudiants. J'éprouve à l'idée de le saluer une grande satisfaction, mais au moment où il se campe devant mon pupitre ne sais plus si je dois lui donner du "père" ou du "frère". Assuré que personne ne l'entend, il se penche vers moi et chuchote:
- Vous ne pouvez pas porter un tel habit en ce lieu.
Je m'aperçois en effet que je porte le T-shirt noir barré du nom Friederich en caractères gothiques avec sa tête de bouc et son crucifix renversé. A l'origine de cet impair, mes insomnies: comme je me lève et me couche à tout heure, je me trompe sur le choix de habits et néglige les règles de la bienséance. Sous les yeux du frère, je retire le T-shirt et considère mon nom en blanc sur fond noir: pour la première fois, je remarque que les trois extrémités du crucifix inversé évoquent un sexe et deux couilles. Ce sont des Burnes.
Honteux, je quitte la salle de lecture. Une fois traversé le cloître, j'atteins la salle de cinéma. A l'écran, le générique de fin. L'éclairage revient. Le frère projectionniste me félicite.
- Le scénario est excellent.
- Je vais vous dire, je n'ai jamais écrit ce film.
Le frère est perplexe. Il rembobine le film. Je ne peux que constater: mon nom figure en toutes lettres dans le générique de début. Friederich, en lettres blanches sur fond noir.
- Oui, mais c'est un erreur, Je vous assure que ce n'est pas mon texte.
- D'après vous, aui aurait pu mettre votre nom au générique?
-... Liechti et Signer? Pour me piéger?

Fin

Sentiment que je n'aurai pas le temps de finir l'écriture des livres en chantier, que le temps va manquer, que la fin est proche.