vendredi 1 novembre 2013

Propriétaires d'immeubles

Au téléphone, la propriétaire du Criblet regrette que nous ayons choisi de tels locataires. Vous auriez attendu une quinzaine de plus, dit-elle, j'avais une dame qui... enfin, oui, une dame plus facile. Tous les meubles posés par votre prédécesseur, et que vous avez gardés, seraient restés en place, alors que ces Italiens, eh bien, ils exigent que les parois soient peintes à neuf, non, toutes les parois!
Je remâche cette mauvais nouvelle, surpris, plus que cela, fâché d'être traité de la sorte par des gens à qui j'ai fait confiance, que j'ai aidé dans leurs démarches, à qui j'ai offert à boire, et comme nous descendons le Guintzet, en ce jour férié, habillés en femme de ménage, seau et balai à la main, je grommelle et fustige la maniaquerie de ce couple, jeune et déjà vieux, qui demande que nous grattions le four, nettoyions les lamelles de stores, la poussière des ampoules et que sais-je encore? Or, une fois sur place, si les petites exigences sont bien de leur fait et nous coûtent quatre heures de travail intense, il apparaît que la propriétaire a menti en leur imputant une demande de mise à neuf des peintures. Désireux de s'installer au plus vite dans leurs meubles, ils prennent dans l'état. Gala empoigne le téléphone, et sur ce ton mielleux et complaisant dont elle a le secret, explique à la propriétaire que tout est réglé, que l'état des lieux pourra avoir lieu en fin de journée, qu'aucune peinture n'est exigée. La propriétaire acquiesce.
Vient la fin de journée et la propriétaire. Une femme au visage ridé, vieille pomme de garde, voix aiguë, ton cassant, habits mous: devant laquelle l'Italienne réitère sa conviction, nous prenons dans l'état, pas al peine de peindre. Or voici que la propriétaire, n'écoutant rien, lui fait dire qu'elle exige des peintures sur toutes les surfaces et cela, devant moi.
- Madame, la locataire vous dit qu'elle n'en veut pas.
La vielle femme trottine, se pousse dans un coin, note dans unrapport des taches, griffures, salissures qu'elle invente plus qu'elle ne voit et, par sécurité, ne sachant plus son rôle, l'Italienne photographie ces taches, salissures et griffures leur donnant ainsi réalité. 
Je m'avance.
- Vous avez entendu comme moi, n'est-ce pas? La locataire prend l'appartement dans l'état.
Alors la vielle femme, prenant la locataire par le bras, passe dans la chambre voisine et poursuit sa prise de notes.
Puis elle réapparaît et me place sous le nez un rapport illisible paraphé d'une somme arbitraire, Fr. 1600.-
Comme je refuse de signer, elle a ce mot:
- Vous êtes Français vous, n'est-ce pas?
Ce qu'elle entend alors, ce que je lui dis, la laisse abasourdie.
- C'est la première fois en trente ans de carrière, dit-elle cachée derrière le buffet, que quelqu'un me parle ainsi!


jeudi 31 octobre 2013

Pizza

Retour du concert de Suzanne Vega au Bad Bonn, nous apprenons que le couple d'Italiens a signé le contrat de reprise de l'appartement du Criblet; c'est mardi, jour de débarras des cartons dans le zone commerçante, je me sers sur le tas.
Le matin, je démonte les bibliothèques, place la visserie dans des sachets, range les documents dans les cartons, glisse nos habits dans des sacs poubelle.
En fin de journée, Gala m'envoie chercher une pizza. Jamais je n'ai pensé qu'une pizza pouvait constituer un repas. De même pour le sandwich ou cet affreux chausson à la viande, le kepab. Qu'un ouvrier, un homme de bureau, un étudiant qui dînent debout, à la va-vite, entre deux horaires de travail, consomme ce genre de choses, rien de plus compréhensible. La perversion commence lorsqu'on monte des restaurants pour vendre ce type de nourriture.
Ainsi je refuse: je ne vais pas chercher de pizza. Mieux vaut s'abstenir de manger. C'est d'ailleurs ma politique depuis l'adolescence. Les camarades du Belvédère puis de l'Ecole de commerce de Lausanne organisaient des repas de classe à La Nonna, ce restaurant de la rue de l'Ale. Par principe, je me contentais de boire des canettes.
Or Gala a enveloppé la vaisselle, nettoyé les armoires, gratté les plaques de cuisson. Elle veut manger. Je cède. J'irais. Elle mangera, je boirai.
Rue Saint-Pierre, le Vapiano est un restaurant grande surface où les clients mangent en vitrine juchés sur des tabourets. La porte coulissante donne sur comptoir d'hôtel. Une employée en uniforme traverse la salle.
- Bienvenue! Pâtes ou pizza?
Elle me tend une carte magnétique.
- Pour les pizzas, vous passez commande au fond à gauche. Pour les boissons, c'est en face.
Les tables sont occupées par des clients qui pianotent sur leurs téléphones portables. Un jeune homme mange des écouteurs dans les oreilles.
J'atteins le comptoir. Deux filles consultent la carte. Elles sont devant moi, il y a donc un ordre: je prends la file.
Margharita: a delicious mix of tomato, mushrooms, peperroni and mozzarella. Vesuvio: the perfect choice... Et ainsi de suite.
Les filles commandent, prennent place sur des tabourets, sortent leur téléphones.
Je m'avance. Un arabe au service, Mohammed. Son collègue, un Français, lui enseigne à prononcer le nom des plats.
- Mozzarella Mohammed, pas meusrella!
Puis c'est mon tour. Le coup de menton du Français signifie: alors, que prenez-vous?
- Une Quatre saisons à l'emporter.
- La 4?
- Pardon?
- La numéro 4?
Après consultation du menu, je confirme.
- Passez votre carte magnétique sur la borne... Merci!
Le scanner intégré dans le comptoir émet un signal. Mohammed réagit.
- C'est parti. Une 4!
Une employée sud-américaine s'excuse, je suis dans son passage. Je fais un pas de côté. Elle passe derrière le comptoir, verse dans un bac des morceaux de tomate contenus dans un autre bac.
- Monsieur, vous oubliez votre buzzer!
Je saisis l'ordinateur de poche que me tend Mohammed .
- Il vibrera lorsque votre commande sera prête.
- Gardez-le, j'attends ici.
- C'est interdit, il faut s'asseoir.
Je recule, croise les bras, soupire. Le Français, plein d'autorité:
- Monsieur, s'il vous plaît? Vous ne pouvez pas rester là!
Au bout de quelques minutes Mohammed me tend un carton - la pizza numéro 4 - et me reprend l'ordinateur des mains.
Je me dirige vers le comptoir d'hôtel. La caissière me demande ma carte: elle scanne la carte, le prix s'affiche, elle répète le prix, je paie, je sors dans la rue avec mon carton.