mercredi 23 octobre 2013

Voyous

Ils perçurent très vite la nature du problème, et ils s'interrogèrent. Lorsqu'on les enferma, ils plaidèrent l'expérience. Leurs actes et pensées visaient, dirent-ils, a trouver des limites, comme font les enfants, non pas à mettre en péril la vérité. Ils furent rangés parmi les voyous. Ils comprirent trop tard que l'intention est sans valeur, ou plutôt, qu'au moment de faire justice, le pouvoir s'en tient à l'intention qui sert ses desseins.

Club V

C'est un peu comme dans les Sims, remarque Aplo.

Rôle

Chacun joue un rôle qui lui vaut de se demander s'il ne ferait pas mieux de se retourner, mais lorsqu'il se retourne, il ne s'aperçoit plus et craignant de se perdre s'il cherchait à se rejoindre, il se résigne à tenir son rôle.

Carapace

Les tortues ont un rapport ennuyé à leur carapace.

Apparence

Boire pour disparaître ou faire du sport pour paraître, c'est la même fuite hors de l'état de nature.

Intensité

Ce qui a été vécu intensément doit être regretté si l'on veut qu'il survive sous la forme d'un souvenir intense.

Brigitte

Au squatt de Prévost-Martin, après la seconde évacuation, nous avions repris possession d'une pièce de grenier à laquelle on accédait en s'arcqueboutant contre les cloisons d'une cage d'escalier effondrée et un soir que je revenais de Chez Brigitte avec une fille, comme elle se plaignait du froid, je l'enroulais dans un vieux tapis après avoir enfermé ses pieds dans un sac. La nuit, elle dut aller aux toilettes . Je l'entendis tomber à travers la cage d'escalier. Le matin, je trouvais ces affaires éparpillées à mon étage. Le soir, elle était à nouveau Chez Brigitte.

Club IV

Buffet de petit-déjeuner. Nourriture en abondance. Or chacun se comporte comme s'il devait se voir refuser sa part. Explication principale: chacun aimerait s'approprier cette abondance. Entre autres explications secondaires, le rythme imposé. Tenu de respecter un horaire, chacun doit organiser sa faim pour qu'elle coïncide avec les périodes de distribution de nourriture.

Alchimie

Le juridisme est le juste complément d'une société capitaliste en mal de marchés. Il permet de multiplier sur une base artificielle les actes de consommation. Méthode d'alchimiste: transformer n'importe quel matériau en or par la vertu d'une parole cryptique et monopolisée.
- Vous avez soif ? Je peux vous vendre de l'eau. Ce sera cinq francs. Mais avez-vous une licence qui me prouve que vous ne tomberez pas malade si vous consommez de l'eau? La licence est à cent francs.

Club III

Initiation à la planche à voile. J'y emmène Aplo. Le maître est blond, grand, plein de cheveux, il parle allemand et anglais, plaisante et compte dans dix langues. A même le sable, il explique la manoeuvre.
- Voilà, c'est à votre tour! Approchez, formez un cercle! N'ayez pas peur, nous sommes tous débutants ici!
Une voile à la main, nous devons trouver le point d'équilibre. Puis il nous remet à chacun une planche, nous mettons les planches à l'eau, nous montons sur les planches, tombons à l'eau, tenons, et quand nous sommes prêts, il nous prie de ramener le matériel.
- Approchez!
Il donne les prix des cours.
Lorsque le groupe se disperse, je demande le prix de location à l'heure.
- Vous avez déjà fait de la planche?
- Je fais du surf.
- Oui, mais ici, il s'agit de planche à voile, ce n'est pas pareil? Vous avez une licence? Je peux la voir? Dans ce cas, je ne peux pas prendre le risque.
Aplo et moi fixons la mer. Un mètre d'eau claire, fond de sable, vent nul.
Il y a dix ans, à l'extrême sud de Bali, sur la presqu'île de Bukti, je loue un surf. Je demande au garçon de m'indiquer les récifs de coraux. Il gribouille dans sa main trois cercles et m'indique les couloirs à emprunter pour rejoindre la ligne des vagues. Je rame vingt minutes, atteins le courant, essaie de surfer, tombe, ne retrouve plus le couloir, passe sous les vagues, vois les requins. Plaqué sur la planche, nageant du bout des doigts, inondé d'écume, je reviens en catastrophe, priant pour ne pas basculer au-dessus du corail.
- Ah, vous avez vu les requins? Oui, ils viennent parfois chasser près de la plage, c'est des requins blancs, mais pas des adultes.

Paradigme

Ce dont on a aujourd'hui l'intuition dans l'ordre de la pensée est déjà devenu architecture et parfois ville, ou gît sur le bas côté, délaissé par choix au profit d'une intuition plus forte. De ce fait, le travail d'élucidation auquel procède la libre pensée se confond avec une exploration des possibilités de l'esprit, en tant qu'individuel, c'est à dire, sur un plan universel, insuffisant. En héritiers fortunés d'une histoire des idées qui compte des cohortes de héros, si nous voulons valoriser nos efforts, il ne reste qu'à parfaire des angles morts, ajuster des composantes, huiler des sections de machines, consolider les architectures. La plupart des esprits tombent ainsi dans le maniérisme ou dans la résignation, preuve que le paradigme selon lequel notre histoire s'est construite attend sa révolution.

Club II

Le bus municipal stationne devant les murailles d'Alcudia. Les enfants se réveillent en sursaut.
C'est jour de marché, le trafic est important, le spectacle prometteur: des calèches promènent les touristes entre les stands de fruits, sur les terrasses des retraités bronzent leur ventre. Je tire de la soute nos valises, le bus redémarre. Nous montons dans un autre bus lorsque Luv constate qu'elle charrie une valise inconnue. Au même moment, une blonde affolée et nordique la lui arrache des mains. Valises de même taille, de même tissu, également noires. Luv récupère sa valise, notre nouveau bus longe la baie. A bord un père de famille inquiet. Debout à côté du conducteur, la main en visière, il marmonne des phrases et sue. Il répète sa destination. Notre hôtel. Le Club Pollentia. Encore un club. Débarqués sur la piste cyclable, nous attendons une trouée pour traverser la route. Vaste réception, personnel débordé, petits problèmes. Gala me fait signe de ne rien laisser paraître; pour les enfants. Chambre à l'écart, piscine, palmiers (authentiques), femmes de ménages du monde entier, à moins que ce soit des clientes. Pour encaisser le coup, nous buvons. Gala ivre, se couche dans l'herbe, oublie tout, perd ses lunettes. La carte magnétique n'ouvre pas notre porte, la réception est à un kilomètre. J'assène des coups de pied, le service accourt: nous sommes bien devant le 17, mais pas à la bonne lettre. Les bâtiments, nous explique le gardien, sont identiques et donc numérotés. Plus tard, au buffet, entre des monceaux de nourriture, j'aperçois une bouteille de Carlos V. Je vais la rafler. Au dernier moment je vois que les mangeurs sont allés se ravitailler.

Club

Atterri à Majorque en matinée. Tandis que nous attendons dans un café de la Plaza de España le bus qui nous emmènera de l'autre côté de l'île survient une trentaine d'anglais patibulaires. Hommes et femmes portent un T-shirt bleu barré d'inscriptions expliquant les relations à l'intérieur du groupe: qui mange quoi, aime ceci, n'aime pas cela, est célibataire, baise ou ne baise pas tel autre. Il est huit heures, chacun avale plusieurs canettes de bière. Aplo est interloqué. Je cherche les mots pour expliquer.
- Inutile d'en faire toute une histoire, me dit Gala.