vendredi 27 septembre 2013

Panneau

Quand l'agent lui expliqua que le panneau n'avait aucune fonction, il crut rendre un service en le sciant ce qui constaté l'amena en prison. Certes, lui dit-on, le panneau n'avait pas de fonction, mais l'erreur n'étant pas admise dans le service, sur le rapport établissant l'inutilité du panneau, il fut ajouté "provisoire", en conséquence de quoi, fonction serait bientôt trouvée. Les récriminations étant toutes recevables, elles furent toutes reçues et transmises, et le chef paraissant devant le scieur de panneau expliqua: si vous allez au bout de votre plainte, un agent devra être sanctionné. S'il l'est, il ira peut-être en prison. Un agent en prison est du plus mauvais effet sur la population qui viendrait alors réclamer clémence pour toutes sortes de fautes. De fait, vous rendriez un véritable service à la communauté si vous acceptiez de rester un jour en prison.
- En contrepartie, nous vous assurons qu'à votre libération, vous trouverez le panneau muni d'une inscription.

Chroniques

Ecrivains, pour certains des amis, qui travaillent au moyen de la fiction, les brèches de l'histoire: séjour au sovkhoze d'Ossip Mandelstam, échange commandé de lettres entre Ella et Scott lorsque les Fitzgerald suivent à l'asile un traitement psychiatrique, fils illégitime de Descartes, retraite de J.D. Salinger... Les occasions de mêler sa plume aux chroniques n'étant pas illimitées la question se pose de savoir si le genre est nouveau et en quoi il éclaire notre époque.

Extraction

Sans cesse il y a extraction: du ventre de la mère, du ventre de la nature, du giron des familles, du poids de la communauté, de la pesanteur des idéologies, de la fascination des idées.

Violence

Transfert de violence: de la nature à l'homme. Dégagé du chaos, l'homme règne par la violence. Il oppose à la nature la violence qu'il a subie du fait de la nature.

Banque

Attablé à Morges avec des auteurs de romans policiers. M. explique comment raconter un braquage et se plaint que l'approche réaliste soit devenue invendable.
- Tu imagines un voyou, il pleut, il a les pieds mouillés, son cousin a un flingue, il sait à peine l'utiliser, c'est dimanche, un dimanche pourri, la banlieue. Le casse échoue, il va en prendre pour cinq ans, peut-être sept, c'est la peine en France pour un casse, mais dans le quartier, tout le monde sait qu'il a fait le coup, il a désormais une réputation...
Plusieurs fois, il décortique la scène, parle de l'attitude du voyou, juste avant le braquage, des gestes qu'il fait, des mots qu'il prononce.
Le soir, par un des ses amis, j'apprends que M. a été condamné à vingt ans de prison pour l'attaque d'une banque.

Lanterne

La lanterne prend feu. Je jette de l'eau. Elle brûle. Je la roule dans l'herbe. Elle ne s'éteint pas. Plutôt amusant, n'était-ce la tente et le risque d'explosion.

Oberwill i.S.

Trois chasseurs. Le plus jeune porte le mousqueton. Ils tournent autour de la tente. Les voix me réveillent. Que faîtes-vous? Je dormais. Et vous? La chasse. Vous venez d'Obwill? Le jeune corrige: oui,  nous venons d'Oberwill. Alors m'assaille un doute: et si Gala qui doit m'envoyer un sac de couchage en poste restante n'avait pas vérifié le nom du village?

Port

Expérience faite, les dix litres d'eau pris à l'alpage se portent torse nu si on veut affronter les rigueurs de la nuit dans des habits secs.

Acablar

Au début, aucun rêve, grandes plages de sommeil noir. Puis cette quatrième nuit, les voici l'un derrière l'autre, serrés et polis. Or, c'est sous cette forme que je me représentais hier la construction d'Acablar: des paragraphes filant des thèmes sans rapport immédiat; exploration du cirque de montagne, spéculation, organisation de la nourriture, citations. L'inconscient aurait donc joué la gamme afin que je puisse juger du rendu. Ce sont ainsi succédé trois rêves. C'est l'heure du souper. Ma mère s'attaque à ses dossiers, crie qu'elle n'a pas le temps, me renvoie au téléviseur et, ajoute-elle, qu'il soit éteint n'y change rien, débrouille-toi! Ensuite un documentaire qui montre l'évolution du quartier de l'Usine à Genève sur vingt ans. Flânerie et ton badin. Fête et désordre. Suspicion, calme précaire. Dernier acte, j'entre en scène armé d'un fusil. Deux rues à traverser pour sortir de la zone de danger, mais la bretelle du fusil est coincée dans le chargeur. Les habitués du quartier portent la tenue de combat, ils se réchauffent devant des tonneaux en feu. Mon fusil est enfin prêt à tirer. Alors passe le générique de fin. Message: le réalisateur souhaitait montrer ce que nous sommes devenus. Et le troisième: le père d'Olofso, ivre, renverse une boîte remplie de dents sanguinolentes. Je propose de ramasser. Il me tend une pincette. Le travail est difficile, les dents ont glissé sous la charrette d'un brocanteur et une oie malveillante, encouragée par le père, pique dans la boîte ce que je viens d'y ranger.

Bonheur

Se réjouir de ce qui ne dépend pas de la volonté est la meilleure définition du bonheur. L'attente de Dieu dans un monde du cataclysme obéit à la même loi des rapports.

Météorite

J'ai apporté une grand matelas pneumatique troué que je réparerai sous le soleil. En attendant, il pourrait servir de luge. Déboulant sur l'herbe lustrée de givre, je finirais ma course dans un trou de météorite.

Femmes

Ces femmes que les hommes ne veulent pas baiser parce qu'elles sont sincères jusqu'au bout des doigts, c'est à dire peu femmes, et qui prennent leur destin en main repoussant d'autant les avances qu'elles espèrent.

Journées

Mes journées ressemblent à celles d'un malade. Réveillé, je bois, je mange et je me couche. Plus tard, je bois, je mange et me recouche. Je ne me promène pas dans l'orage. D'ailleurs, quitter l'emballage que j'ai confectionné avec un sac poubelle, une feuille d'aluminium, l'embase, la boîte à biscuits et l'oreiller gonflable, demande une expertise et du temps; je le quitte peu. Je suis un malade qui, faute d'une maladie à secourir, n'a besoin de personne et peut librement jouer avec son corps et son esprit.

Luxe

Pourtant je n'aimerais être ni au Palacio de Velada d'Avila, ni au Legacy de Jerusalem, ni au Jambuluwuk se Yogyakarta. Ne rien faire, ne pas savoir, ne pas écouter, est un luxe bien supérieur.

Poésie

La nuit de ses trente ans, coupant à travers champs, désespéré, Monami criait: je suis un mauvais poète!

Devant

Celui qui part devant donne l'exemple. Doit-il être suivi? Nul ne le sait. Il est devant.

Temps

Ce matin, pluie glaçante. Je porte tous mes habits. Avant de mettre mes chaussures détrempées, j'enveloppe mes pieds de de sacs. Le café, je le prépare en ciré. En montagne, le temps change vite, dit-on. Qu'il change, vite!

Petromax

Enfin réussi à allumer la lanterne, une Petromax de quarante centimètres qui rappelle le falot des marins. Reste à savoir comment les mousses s'y prennent sous les paquets d'eau. Il s'agit d'abord de pomper pour mettre le pétrole sous pression, d'allumer un jet qui brûle le manchon, de laisser celui-ci se consumer, de rallumer le jet et au bout de nonante secondes, d'inverser l'amenée de combustible pour que le carburateur porte le manchon à incandescence. Une telle manœuvre au creux de la tempête, je ne vois pas.

Usine

Gala retournait aujourd'hui dans sa villa de la Côte-d'Azur. Et pendant que tu seras dans ta montagne, je me baignerai. Faux, elle ne se baigne jamais. Elle s'avance, met un pied dans l'eau, dit qu'elle ira une autre fois.
- En tout cas, je suis hors de moi, Aplo a volé mon maillot de bains dans ma valise! Et mes balles, il a aussi volé mes balles!
- Quelles balles?
- J'ai des balles de riz.
- Et tu en fais quoi?
- Quand tu n'es pas là, je joue.
Avant d'aller prendre son train, elle se met en tête de récupérer ce qui lui aurait été volé. La voici persuadée de retrouver le maillot et les balles dans une cachette qu'Aplo aurait aménagé dans un usine désaffectée de Satigny. Elle exige que je lui dessine un plan du bâtiment. J'explique: Aplo n'entre pas dans les étages, il grimpe par l'échelle du feu et monte sur le toit, il y a des édicules à ce niveau: arrivée des cages d'ascenseur, machinerie, tours d'air conditionné. Mais le jour où j'ai accompagné les enfants, j'ai failli me rompre le cou: la police a scié les dix premiers barreaux de l'échelle pour interdire l'accès à l'usine, il faut agripper à plus de deux mètres de hauteur un morceau de tube, se balancer et se hisser.
Le lendemain, sur l'Alpe, effrayée par les cochons, elle tourne la voiture, démarre, revient en arrière et par la vitre baissée:
- Si j'apportais une chaise?

Trous

L'armailli voulait-il dire, les trous? Car dans le cirque de montagne que ma tente surplombe il y a des trous. Je m'y suis penché. L'embouchure est étroite, le fond à plusieurs mètres. Des fleurs rouges et bleues poussent à travers les éclats de pierre. Si ce sont des météorites, où sont-elles?

Thé

Dans la maison de mes parents, chacun appelait plusieurs fois par jour à boire le thé. Toute activité cessait. Les tâches étaient interrompues, ceux qui étaient en chambre rejoignaient le salon. Assis dans les canapés ou autour de la table, nous buvions plusieurs tasses et finissions de la théière. Ma grand-mère, quand j'allais chez elle, avait un rythme plus soutenu. Elle faisait bouillir de l'eau une première fois au milieu de l'après-midi puis toutes les vingt minutes. Si nous regardions la télévision, elle passait le même temps au service et devant l'écran. Une fois le poste éteint, elle remplissait une dernière théière et je lui racontais le film.

Mort

J. est mort d'épuisement, de la drogue, du sida. Fin de la nuit, à l'orée d'un parc, R. et J. sont assis sur un banc. R. se lève. Bon, je rentre! Sans se retourner: tu viens? J. ne répond pas. Il est assis, il est mort.

Descente

Les paysans font descendre les vaches. Quelques minutes plus tard, il neige.

St-Hilaire

Le médecin de la clinique St-Hilaire d'Agen qui m'a sauvé la vie, comme je le remerciais en lui offrant un de mes livres, a soudain eut ce regard de pitié et l'air de dire: je vois, c'est donc tout ce dont vous êtes capable!

Ignorance

L'ignorance est un défaut et une qualité. Répéter avec le commun, c'est le défaut. Nier que le commun soit le vrai et chercher à dire, c'est la qualité. Des deux ignorances, l'une est en deçà du savoir, l'autre au-delà.

Sel

A mon approche, les vaches s'immobilisent. Elles confondent mon bidon d'eau avec un bloc de sel.

Brueghel

A Eriksnäs, dans le Nord d'Helsinki, notre maison de campagne n'avait pas l'eau. Nous la puisions en forêt, dans un puits. Un sentier filait à travers les myrtilles (il existe un peigne, mais avec les baies, on ne triche pas, il faut les saisir entre les doigts).Un ponton sur la lac permettait d'entrer dans la forêt par l'ouest nous croisions parfois un voisin venu en bateau remplir ses bidons. Non loin de ce puits, mon père à trouvé des cadres. Les ayant réparés, poncés et blanchis, il a peint sa première toile, un Magritte, L'homme au chapeau melon. Vingt ans plus tard, à Madrid, chaque dimanche, il s'installait à son chevalet et copiait Le triomphe de la mort de Brueghel.

Chevaux

Force inouïe de certaines inventions littéraires. Ces chevaux congelés  sur le front de l'est exhalant un dernier souffle de glace: j'en entendais déjà parler il y a trente ans, dans les bars la nuit, lorsque s'ouvrait à nous, dans le désordre, la bibliothèque des parents. Hier, une représentante d'une maison d'édition évoque la scène; elle se souvient avoir lu cela dans Moravia. Kaputt de Malaparte, lui dis-je. Roman de guerre que j'ai feuilleté, que je n'ai pas lu. Mon interlocutrice non plus, j'imagine, mais les chevaux glacés, ces  chevaux-là, tout le monde s'en souvient. 

mercredi 25 septembre 2013

Chèvres

La nuit le troupeau de chèvres grimpe jusqu'à mes tentes et joue de la corne.
- Ouste! Fissa! Ou j'empoigne l'une d'entre vous et la mange!

Jus

Peu me chaut l'heure et le lieu, ais-je toujours déclaré, j'écris. La pluie sur la tête, les main gelées, les fesses dans le jus, cette conviction rencontre peut-être sa limite.

Exercice

Sous le ciel déchaîné, à station, je m'enferme dans une couverture et me tait - un bel exercice.

Aluminium

Froid et brouillard, il pleut sur mes provisions. Déballé le sac de survie.

Mère

L. autrefois vive et contente, mère depuis peu, m'apparaît soudain absente. Elle me fait penser à un enfant qu'on aurait arraché à son monde: abasourdi, il reprend son souffle.

Gestes

Projet d'une Economie des gestes.

Politique

A l'âge mûr, donner un tout politique à sa pensée, quel gâchis! Seul vaut le recul, et se rejoindre pour penser.

Plots

Au Népal, cet Allemand amusé et barbu. Un solitaire qui profite du voyage pour parler. N'ayant pas l'habitude de s'exprimer à voix haute, chaque fois qu'il parle, il scrute les visages pour savoir l'effet de ce qu'il a dit. Puis il rit et s'excuse. Natif de la campagne bavaroise, au pays, il vit sur un terrain vague, dans un vieux Wolkswagen monté sur plots.

Navette

Je tousse. La boîte à biscuits résonne. Je lève la nuque. Devant, un triangle de toile bleu . Un ciré enveloppe mes jambes, je porte le bonnet, j'écoute la pluie. Les parois de la tente, emportées par le vent, tirent tantôt sur la gauche, tantôt sur le droite. Je n'ai aucun peine à imaginer que je pilote une navette.

Ne rien faire

Je ne fais rien. J'attends, je mange, je dors, je mange, j'attends. J'ai 48 ans et quatre cent heures devant moi.

Muotathal

Mardi dernier je suis allé voir Fommel dans le Muotathal. Sa villa au toit brun fait partie d'un ensemble construit dans les années 1980. Les voisins se connaissent, me dit-il. Lui vit à la cave. En ce jour d'été, il m'accueille habillé d'une fourrure polaire. Le jardin, explique-t-il, permettra de cultiver des patates. Pour l'instant, il est envahi d'herbes folles. Fommel conçoit des machines qui ressemblent à des aspirateurs. Ce sont des robots artificiers munis de chenillettes et de bras à pinces. Leur mission est de faire exploser les voitures piégées sur les terrains de guerre. Dans les sous-sols de la villa, Fommel a installé une pompe à chaleur et un moulin. Il stocke son blé, son orge et le maïs dans des tonneaux pressurisés. Il me fait la démonstration: comment moudre ses céréales et faire son pain. Fommel boit beaucoup d'eau et prend de l'acide le vendredi. Il m'installe sur la terrasse et affiche sur son téléphone portable la couverture d'un livre en libre accès de trois cent pages. - Tout est là, tu dois lire! L'escroquerie remonte aux Summériens!
- Au fait, Monami a chercher à ter joindre.
- Je ne sais pas.
- Il a écrit un mail.
- Oh, oui! Tu m'excuseras. Il est le bienvenu, mais répondre à un mail, ça non, c'est trop risqué.

Saisons

La tête posée sur la boîte à biscuits je regarde les saisons défiler. Tantôt c'était plein soleil, j'étais assis dans la chaise en veste et bonnet, maintenant les prés frémissent sous la pluie, les pierres circulent.

Touristes

Les touristes souffrent et racontent, les Sherpas portent et se taisent.

Trou

L'armailli est aux champs. Je récupère les derniers sacs. - Ich bin oben, am Lohegg. - Bist im Loch! Je ne lui dis pas que je compte rester un mois.

Froid

Des bourrasques écrasent la tente. Le matin mes dix-huit plaques de chocolat flottent. Je récolte des cailloux pour construire des supports, je fais fonctionner le réchaud. Il a fait froid. Dormir habillé ne suffit pas et mon sac à vingt ans. A l'aube, grelottant, je me suis répété ce message: peux-tu m'envoyer en poste restant le sac blanc et violet qui se trouve sur le meuble de notre chambre. Reste à savoir comment le faire parvenir à Gala.

Voyages

En trois voyages, je monte cent kilos de matériel. Lorsque je retourne remplir le bidon à la fontaine de l'alpage, les oies ont mangé la housse de ma chaise. Sur le bord du sentier qui mène au bivouac j'abandonne le matelas gonflable, des boîtes de conserve, les haltères, le pétrole et un mot: das nehme ich Morgen.

Cochons

Les cochons reniflent mes sacs. Pour regagner Oberwil, Gala doit rouler sur les précipices. Inquiète, elle dit adieu, la voiture disparaît. Je chasse un cochon, viennent deux oies. La pluie cesse.