samedi 27 juillet 2013

Amie

Amie écrivain, excessive, d'une intelligence ravageuse le soir, la nuit; voix rentrée, blanche le jour, selon un rythme double, animal et chimique.

vendredi 26 juillet 2013

Ce que je sais

Ce que je sais ou crois savoir de l'autre devient, au moment où je l'assène dans la forme d'un jugement, vérité et me met à la merci de l'Histoire.

Le travail

Avoir tenté d'obtenir par le travail le maximum matériel qu'autorisaient mes capacités tout en n'y consacrant qu'une partie de mon énergie me réjouis et je suis désolé d'avoir affaire, plus souvent que je ne l'aurais cru possible, à des amis avec qui j'ai partagé et qui, au lieu de donner voix à leur honnêteté pour établir comme cause première de leur relative indigence matérielle la paresse, inventent des faux-fuyants et se réfugient dans des idéologies passéistes.

Un des complexes

Un des complexes les plus dangereux inscrit dans la nature humaine, mais désormais manipulé, est celui qui consiste, lorsqu'on se fait par soi-même une opinion, de juger de sa recevabilité en cherchant à savoir ce qu'en pensera l'entourage (et aujourd'hui la "société", réalité sans contenu) avant que de la dire.

Nous

- Nous sommes tellement heureux, dit Lore.
Je m'en réjouis. Pour elle, pour eux. Mais aussi, cela m'effraie.

A l'héroïsme

A l'héroïsme du noble de la Renaissance devant l'inconnu répond aujourd'hui l'héroïsme de l'homme du quotidien devant le trop connu.

Dans le Crépuscule des idoles

Dans le Crépuscule des idoles, Nietzsche fustige la consommation immodérée de bière des Allemands, sentence que je pensais rhétorique ou liée à son état de maladie chronique quand bien même il me souvient qu'il donnait pour motif l'amollissement de l'esprit que provoque les excès d'alcool, or, circulant depuis 15 jours dans Berlin, je vois qu'il s'agit d'un constat : les Allemands boivent de la bière à toute heure et partout, mamans berçant des poussettes une bouteille à la main, jeunes en bande, ouvriers à la pause, familles au parc.

Les marins du Victoria

Les marins du Victoria, l'un des vaisseaux de Magellan, couvrent de cadeaux le Patagon puis, s'avisant que Charles Quint leur a ordonné de ramener des spécimens à Séville, décident de le capturer. Ils profitent de la confiance gagnée en trois jours pour lui charger les mains de colifichets et, au moment où il veut quitter le bord, lui passent un dernier jouet autour des chevilles, des entraves. Duplicité de l'homme blanc qui le rend étranger à la morale supérieure qui, dans cette affaire, est du côté du sauvage: celui-ci, une fois accordée sa confiance, ne saurait la reconsidérer par intérêt.

Tel ami

Tel ami, fort, grand, et beau, et fort, qui mange, court, nage, organise, travaille, quitté de sa femme, est soudain égaré comme un enfant, perd ses couleurs, sa joie, l'appétit et le sommeil. A l'époque, Gala et moi avons un peu aidé, conseillant et consolant. Or un an plus tard, le voici accompagné de la même femme, revenu à lui-même, solide, droit, jovial; phénomène certes connu dont j'ai eu à faire la douloureuse expérience lors de la séparation avec Gala mais qui dans son aspect caricatural (ici, parce que cet ami que je vois peu offre un précipité de la situation) ouvre sur la dimension mystérieuse de la relation d'amour.

jeudi 25 juillet 2013

Entretenir la crise

Entretenir la crise par une parole incantatoire prouve sa construction et son utilité. C'est un effondrement brutal des possibilités qui est nécessaire et serait peut-être, passé le cortège des drames, libératoire - un vendredi noir. Alors se reconstituerait selon des alliances neuves un projet, au lieu de quoi les technocrates qui ont confisqué l'idée d'Europe s'emploient à détruire le parlementarisme pour s'arroger en tant que gestionnaires une responsabilité qu'ils n'ont ni la capacité ni le pouvoir d'honorer, mais qui leur permet de pérenniser leur situation de minorité privilégiée sur  un temps long car non-démocratique. Une situation déjà vécue tant de fois et qui précède les moments révolutionnaires.

Samedi de juillet

Samedi de juillet au Volkspark de Friederichshain. Groupes nombreux, épars dans l'herbe rase, allumant des feux, jouant de la musique, sportifs tapant dans des ballons, d'autres à la grimpe sur un rocher artificiel qui, nous apprend L., se nomme un "blok", et des adultes tournant à ski à roulettes sur l'anneau de glisse, d'autres amoureux, d'autres endormis, cuvant, rêveurs. Ambiance inimaginable en Suisse où les règles, bien digérées, obligent; en Espagne où le manque de fantaisie et un reste de décorum catholique forcent à la tenue; en France où la frustration impose l'agressivité comme mode d'existence. Aplo dépose le brasero qu'il a porté depuis l'appartement, j'allume le charbon, nous buvons de la bière, du vin blanc et rouge, et tard dans la nuit nous rentrons en famille par Danzigstrasse. Aux portes des Stübe des étudiants cherchent leur équilibre, les trams jaunes filent éclairés de l'intérieur.

Agréable projet

Agréable projet que je me propose de réaliser, si les facteurs extérieures le permettent, dans le calme: regarder le spectacle social avec sympathie, pitié, dégoût et autant de distance qu'il se peut, préparer un plan d'évacuation, écrire pour me représenter ce qui est visible et que nul ne consent à voir, cela en me promettant, quand bien même s'effondrerait le minuscule avantage financier qui me sert de viatique pour réussir cette traversée latérale, de ne pas revenir sur mes pas.

La presse

La presse a pour tâche de transmettre à travers mille faits divers et politiques narrés dans un style télégraphique excluant la réflexion une information: il ne se passe rien. Avec une conséquence double: privé de saisie, l'esprit se délite, privé de guide, le corps s'en remet à l'impulsion.

A quatre heures

A quatre heures du matin, éveillé par des coups de langue et mis en position de foutre. Elle parle ensuite du soleil de minuit et se rendort.

Au musée

Au musée de l'histoire d'Allemagne, section République de Weimar, une affiche électorale authentique: Votez Hitler, Liste no 1. Curieuse sensation devant cette feuille de papier noir et rouge déchaînant des passions dont l'Histoire n'a pas fini de tirer les conséquences.

Trois fois

Trois fois en quelques semaines, venant de peintres et de photographes, j'entends cet aveu résigné devant l'étouffement mercantile dont ils se disent les victimes: la quantité des œuvres en circulation condamne toute visibilité, durée, perfection. Je fais observer que du fait de la production musicale assistée par ordinateur, l’œuvre musicale est la première victime de ces données nouvelles et que la littérature, bien qu'elle ne soit pas épargnée (voir l'orchestration des Rentrées) n'est pas dans un état qui me pousse à résignation, bien au contraire: un tel acharnement à détruire par la quantité pourrait contraindre la littérature à renouer avec une clandestinité de bon aloi (même si cela témoigne, sur le plan général, d'un abattement des libertés.)

Pusillanimité

Pusillanimité de cette organisatrice genevoise de lectures à qui, après demande, j'envoie le recueil poétique d'un écrivain en vue d'une invitation et qui, vraisemblablement embarrassée par un jugement esthétique défavorable qu'elle ne veut rendre public, garde le silence. Ou n'a-t-elle tout bonnement pas les moyens du jugement, émoulue comme elle est de l'un de ces parcours en atelier où l'on élève des écrivains hors-sol à la façon des tomates industrielles?

Un homme

- C'est un homme adorable.
Ce qui veut dire, dans la bouche de cette femme, gentil. Plus exactement, qui me soulage de toutes les tâches que je ne veux pas faire en plus de celles que je ne fais pas.

La littérature

La littérature est - et doit demeurer, sauf à disparaître - un outil de recherche.

En soirée

En soirée, au cours d'un bref échange, afin d'établir ce qui m'oppose aux tenants naïfs du "tout culturel", ce Sésame, cette abomination dont les cercles d'argent se servent pour embrigader les bonnes - mais faibles - volontés, je distingue "culture" et "art" et définis la première: ensemble des connaissances qui me permettent de porter un regard enrichi sur le monde.

Effondrement

Effondrement de la capacité langagière. Lorsque la vérité ne peut plus être contestée ni admise, elle ne peut plus être trouvée et n'existe plus que sous une forme figée : alors commence le règne de la vérité morte, laquelle n'a qu'une fonction, se soumettre les existences.
Sur la grève le ressac déposa des individus dont le plus gros, qui ne mesurait guère qu'une dixième partie de l'index que l'indigène gardien de l'île tendait dans sa direction, déclara:
- Enlève-toi de là!
Le rire de l'indigène fit frémir les palmiers et se propagea jusqu'au village. Ses congénères accoururent. L'un des intrus s'avança et dit:
- Nous venons manger, nous ne vous ferons pas de mal.
Les indigènes, casqués et armés, rirent plus fort. Une seconde après les individus n'étaient plus sur la plage. la seconde suivante, ils étaient de retour.

Etrange quartier

Etrange quartier de Prenzlauerberg. Population blanche, d'âge moyen, de culture ferme, politiquement soudée (et qui veut croire à la démocratie). Plus que de la tolérance, je ressens une attitude de propagande par le comportement qui invite à la tolérance. Il convient d'y adjoindre une surveillance spontanée de tout individu dont les caractérisitiques, mal définies, seraient de nature à bousculer l'harmonie générale. Cet effort louable de préservation d'un terrain de jeux social est-il le fruit du traumatisme vécu sous le socialisme intégral ou une conscience construite de l'histoire récente de l'Allemagne? Quoiqu'il en soit, la vie apparaît ici meilleure, et par contrecoup, d'une émouvante fragilité. A titre de comparaison, la France des villes est plongée dans le chaos et prépare la guerre. Quant à Genève, ce n'est rien de plus qu'une sorte de zoo tenu par des gardien frustrés et agressifs. L. qui vit depuis dix ans à Kreuzberg (où des féministes hystériques côtoient des turques en tchador), me dit:
- Prenzlauerberg! C'est un peu monoculturel, tu ne trouves pas?

En rond

En rond tournent les idées dans les cercles intimes de la pensée.

Course à pied

Course à pied avec Luv dans le parc de Fiederichshain. Vastes pelouses séparées de petits bois, agrémentées de sculptures et de pièces d'eau. Jardin organisé au plus près des possibilités de la nature, sans paysagisme à l'anglaise ou à la française. La colline centrale a été créée à partir d'un amoncellement de gravats des bunkers de la bataille de Berlin. Serré entre deux barrières le chemin d'accès  en colimaçon rappelle un peu l'artificiel des Buttes Chaumont. Un parc où tous les rendez-vous semblent possibles: amoureux dans les replis de la végétation, sportifs sur la grande esplanade, de parole et de délassement dans les squares secondaires. L'ensemble évoque ces toiles des peintres de la renaissance qui développent sur un lieu utopique des activités qui, en réalité, se sont produites sur un temps long.

Monami

Ce que les gens perçoivent des autres, et qui est insoupçonné pour ceux qui les connaissent intimement. Ainsi Monami, à propos d'une femme que j'ai côtoyé au quotidien pendant des années et dont je lui dis la situation nouvelle:
- Tu te trompes. Elle donnait de change, mais je la sentais depuis toujours déprimée.

mardi 23 juillet 2013

Techno

Avec la techno, la boucle se ferme. La musique devient ce qu'elle était, primitive. A travers le geste de production, le premier musicien habitait son œuvre. Avec la délégation à la machine, le musicien subit une production inhabitée.

Ainsi se présentèrent devant nous

Ainsi se présentèrent devant nous des bêtes portant trois et quatre cornes ou une seule. Mon petit page m'avertit de desceller le coffre que je tenais sous le bras où je découvrir en effet le dictionnaire des langues animales dont nous avait parlé le guide au moment de nous déposer sur l'île. Mais ces petits  fascicules fort bien conçus enseignaient autant de langues qu'il y avait de bêtes dans le troupeau et celles-ci, s'avisant de notre gêne, nous firent comprendre qu'elles parlaient notre langue ce qui faciliterait le commerce. Après quoi un animal compris entre le bœuf et l'écureuil nous expliqua que plus il y avait de cornes sur les têtes de ses compagnons plus la voie qu'il nous ferait suivre serait compliquée. Des compagnons choisirent des bêtes triviales, d'autres, plus prétentieux, des bêtes à cinq et même six cornes. Je retins pour guide un phacochère unicorne. Je ne revis jamais mes compagnons mais l'un des sujets du troupeau, qui au sortir de l'île était à nouveau complet, me rapporta le coffre et je pus ainsi poursuivre mon périple.

Joubert

Formidable Joubert: "Mes découvertes, et chacun a les siennes, m'ont ramené aux préjugés"

Ces intelligences

Ces intelligences que l'excès de lucidité a consumé et qui promènent sur toutes choses un regard d'outre-tombe. Que n'ont-elles eu le courage de se quitter la vie pour établir dans toute sa dimension symbolique le chemin parcouru, affirmant ainsi pour autrui, et sa rigueur et son impraticabilité?

lundi 22 juillet 2013

Ma fille

Ma fille croit que la ville est un lieu où se trouvent des magasins.

Nier

"Nier la vérité, ou plutôt désigner comme mensonge ce qui se propose comme critique du mensonge permet de garantir le règne de la fausse vérité (un universel qui, ab initio, désarme toute critique.)"
Phrase de Millet essentielle à la compréhension du monde qui se prépare et qu'il conviendrait de graver dans chaque conscience. 

Vouer le roman aux gémonies

Vouer le roman aux gémonies, comme fait Richard Millet dans L'enfer du roman, renvoie fatalement à la prétention de l'auteur et hypothèque sa critique, car enfin place-t-il ses propres œuvres en dehors du jugement qu'il profère?

Plaque

Plaque commémorative apposée contre un immeuble de la Rykestrasse. Les nazis, responsables à cet endroit d'un assassinat, sont nommés "bandits fascistes".

L'avionnette tombe

L'avionnette tombe. Nous sautons. Mon père tire sur son parachute. Nous l'imitons et flottons à sa suite dans un ciel limpide. Au milieu des champs, la voiture de mon frère. Le coffre contient un arsenal: pistolets, fusils, fusils-mitrailleurs, caisses de cartouches.
- Tu devrais refermer ça, dis-je.
- Mais enfin, on a plus le droit d'être armé!
Soudain une autre voiture. Un inconnu en sort, ouvre son coffre et dévoile une autre quantité d'armes. Nous sommes sur un marché clandestin. Plus tard, lorsque les vendeurs quittent la place, nous remontons dans l'avionnette. Même scène. Elle tombe. Nous descendons en parachute.  Mais cette fois, surgit un garde civil, puis d'autres: c'est une embuscade. Je lève les yeux. Mon frère est accroché dans l'arbre, je les baisse, mon père s'est tranché la gorge. Il s'enfonce dans la terre. Je me rends. Ma mère descend du ciel, inspecte la scène.
- Papa ne nous dira plus rien. Tout de même quelqu'un d'étrange, et qui disparaît avec son mystère.
Les militaires posent les fusils. Mon père mort, plus de danger. Le garde civil me tend une bouteille d'eau. Je tire de la terre sablonneuse mes deux enfants, les lave et mets de l'eau dans leur bouche. Maintenant que "tout est fini", je les rappelle à la vie.

Du cynisme

Du cynisme on ne peut rien tirer sinon l'illusion de l'intelligence par la critique d'une autre intelligence supposée bête alors que la raison voudrait qu'on la discute en toute humanité.

dimanche 21 juillet 2013

Nos hôtes

Parmi les conseils dont nos hôtes ont tenu liste afin de mieux nous présenter Berlin, celui-ci (en anglais, je traduis): au musée de la RDA vous trouverez des informations sur l'ex-Allemagne de l'Est présentées de façon amusante. 

Magellan

Magellan, nous dit Stefan Zweig, emportait dans les soutes de ses galions des boucliers, des piques, des mortiers et si la rencontre devait être pacifique, afin de commercer avec les sauvages, des calottes, des clochettes, des miroirs. Ces miroirs arrivèrent  en grande partie brisés sur le nouveau continent, mais ils permirent aux indigènes de contempler pour la première fois leur visage. Etonnante découverte de soi et de l'autre. J'imagine tel homme qui venant de s'apercevoir porte sur la femme qui lui est attachée une regard changé.

Kreuzberg

Chez un ami traducteur dans le quartier de Kreuzberg. Les présentations ont lieu dans le couloir. Sur le radiateur, une photographie de bonne taille montre un groupe d'adultes, portrait d'entreprise ou réunion de famille, cliché provenant j'imagine de la brocante.
- Tiens regarde, on dirait papa, dit Luv.
Aplo acquiesce.
Gala se penche.
- Pas du tout!
Debout, de noir vêtu, encravaté, un homme au crâne lisse, au faciès arrondi dont on devine qu'il porte au quotidien le melon.

Eléphant

Afin de donner l'illusion de la maigreur l'oiseau portait un éléphant.

France

Lorsqu'on tape "destruction totale" sous Google maps l'écran affiche une carte de la France.