samedi 13 juillet 2013

Distance

Se tenir à distance de toute scène. De l'ombre seule peut surgir la lumière.

Prenzlauerberg

Quartier de Prenzlauerberg, Rykestrasse, où nous passerons quinze jours. Appartement en duplex lumineux profitant d'une terrasse sur les toits. Quelques heures après notre aménagement, la famille berlinoise signale son arrivée à Lhôpital. Je commence le compte à rebours: si dans 12 heures, il n'ont pas appelé, c'est qu'il y a l'eau chaude. Nous laissons les enfants à leurs nouvelles chambres et descendons à la Stube pour la scène de ménage. Vers minuit nous sommes réconciliés et cuits. Je sors dans les rues larges et chaudes. Gala reste en arrière, discutant, sans que je sache de quoi ni comment, avec le patron (lequel lui confie avoir rarement vu couple aussi passionné). Le lendemain, nous descendons au marché. Le quartier est paisible, petit-bourgeois, blanc et socialiste. Les façades XIXème réchappées des bombardements ont été ravalées, des boutiques décorées avec goût vendent des produits inutiles. Les familles achètent de la nourriture saine et coûteuse, l'air béat ou simplement heureux. 

Devant

Devant la dilapidation de la culture, le silence comme refuge.

vendredi 12 juillet 2013

En route pour Berlin

En route pour Berlin. A la hauteur de Heilbronn, erreur de direction. Au même moment, la radio annonce un véhicule en feu. Je tourne la voiture, nous remontons la A6. Un quart d'heure passe durant lequel Gala dit sa déception des autoroutes allemandes. Nous les imaginions dégagées et rapides, elles sont étroites et semées de limitation. Des pointes à 180km/h puis le frein, le pas, une navigation difficile entre des barrières mobiles. Et soudain, l'arrêt.  Je coupe le moteur. Nous baissons les fenêtres. Un automobiliste quitte sa voiture, d'autres l'imitent. Un adolescente fume sur la chaussée, une famille se détend. Bientôt des dizaines de personnes flânent sous un ciel nuageux, en silence. Des gamins inventent un jeu. Il jettent un ballon en l'air, retroussent leur T-shirt en bavette, en font des paniers. Spectacle qui rappelle cette scène du Douanier Rousseau où l'ont voit des hommes en pyjama rayé sur un cours de volleyball. Car les gamins sont sont des jumeaux, et tout trois portent un uniforme composé de baskets blanches, d'un Bermudes bleus et d'un polo des écoles. Les adultes soupirent tout en gardant un oeil sur la route. Puis une onde de fébrilité court les échines. Ils se démanchent, constatent que le trafic repart, se précipitent vers leurs véhicules. Les portières claquent, poids-lourds, bus et voitures démarrent, avancent sur quelques mètres, s'arrêtent. Jeux et flâneries reprennent. Deux heures passent. Nous cherchons des toilettes, de l'eau, un hélicoptère dans le ciel, une issue. Un couple tire du coffre d'une Mercedes CLK une liasse de flyers imprimés aux couleur d'une secte. Le monsieur, barbe blanche et pipe courbe, explique stylo en main comment remplir le bulletin d'adhésion. Et quand la file s'élance pour quelques mètres de piste, il rappelle sur un ton joyeux sa femme.
- Bertha! Schatz! Man färth!
Avec le temps, les gamins se lassent du ballon, les chauffeurs descendent de cabine, retirent leur Marcel, confectionnent des sandwichs. Un sentiment d'abandon me gagne. La confiance des automobilistes est déconcertante. Car si chacun s'observe avec amabilité, personne ne s'entraide. Il est vrai que l'impuissance est totale. A droite un talus interdit l'accès à la campagne, dans le sens Berlin-Heilbronn le trafic défile à grande vitesse.
En fin d'après-midi, lorsque la file enfin s'ébranle, nous passons devant une carcasse de camion calcinée. Surchauffe d'une frigorifique de stockage ou radiateur vide, un incident qui ne justifie pas vingt ou trente kilomètres de véhicules à l'arrêt. La passivité des automobilistes justifierait-elle a priori le manque d'empressement des autorités à régler la circulation?
Peu après, halte dans une station-service. Un compagnon,  pantalon de velours, haut de forme et bâton, se tient là. Aplo surpris le considère. J'explique la tradition, puis le fait monter dans notre voiture. Andreas est tailleur de pierre. De retour d'Autriche, il se rend dans un village de Basse-Saxe. Il emporte trois baluchons. Le premier contient son couchage, un autre ses outils, le dernier du linge de corps. La règle l'oblige à dormir dehors. Notre étape est dans un hôtel rapide de Pegnitz. Aplo et Luv mangent, je commande des bières, évoque le Narcisse et Goldmund de Hermann Hesse. Mon livre préféré, s'exclame Andreas. Il parle ensuite de Thoreau, surpris de ne pas être seul au monde à connaître l'auteur de Walden. Puis nous marquons une pause: la mousse de bière est trop épaisse. J'explique au garçon que je veux passer commande d'autres tournées, et demande s'il y a une solution. Le gérant paraît. Il lave un couteau, le sèche, place le verre sous la colonne, verse, coupe la mousse, la tasse, verse. La conversation peut reprendre. En août Andreas aidera à construire une grange pour une communauté. De salaire, il n'est pas question. En contrepartie de son travail les maîtres d'oeuvre le nourriront. Lorsque nous gagnons nos chambres d'hôtel, il empoche un hamburger et va dormir dans la forêt.

mercredi 10 juillet 2013

L'escalier de bois mène au second.

L'escalier de bois mène au second. A partir du sixième, les marches sont vermoulues. Je sais gré au concierge de m'avoir averti et ne regrette pas de m'être aventuré. Mes motifs sont intactes: je compte gagner le toit de l'immeuble pour avoir une vue générale et seule l'escalier permet d'atteindre la porte du treizième. Que le concierge, et d'ailleurs la majorité des habitants de la ville, préfèrent la sécurité à la connaissance, j'y consens, mais maintenant que j'ai atteint l'âge de maturité, j'ai le droit, comme le stipule la loi, d'emprunter l'escalier et de me rendre sur le toit. Le concierge m'a donné l'habit de deuil de son grand père. Dans sa famille, originaire des Pouilles, cet habit est transmis de père en fils car du fait d'une étrange maladie les femmes meurent les premières. Vous me le rendrez au retour. J'ai fait valoir que je ne reviendrai peut-être pas. Le concierge a déclaré que dans ce cas il serait heureux de savoir que le costume avait été porté par un sage. Puis il m'a demandé sir je croyais à la légende du 12ème étage. Non, lui ai-je dit, je n'y crois pas, sans quoi je ne m'aventurerai pas. Moi non plus, a-t-il dit, et cependant je préfère la sécurité: souvenez-vous, j'aurai à enterrer ma femme. Je repensais à tout cela, vêtu de noir, alors que je me tenais sur une marche d'escalier vermoulue du 12ème. Chaque fois que je me retournais les marches sur lesquelles je venais de poser le pied  tremblaient comme de la gélatine au-dessus du vide. Si je parvenais jusqu'au toit et profitais de la vue, je n'aurai de toute évidence pas le loisir de revenir dans l'immeuble pour rapporter aux autres ma vision. Mais à peine avais-je pensé cela que les marches qui conduisaient à la porte donnant sur le toit se mirent à flotter.

En 1990

En 1990, j'étais anti-Européen. Je le suis plus que jamais. Des amis qui ne juraient que par l'Union ont changé leur fusil d'épaule. Ils aiment à croire que j'ai fait comme eux. Afin que les choses soient dites s'ils persistent à changer d'avis quand le vent tourne, j'estime que l'immigration massive est une calamité pour la démocratie, et que la croissance artificielle qu'elle permet détruit et la culture et l'esprit.

Devant la poste de Fribourg, une fille en pleurs.

Devant la poste de Fribourg, une fille en pleurs. Egarée, titubante, elle se précipite dans les bras de son amie qu'elle a dû appeler au secours. Dès qu'elle a la tête posé sur sa poitrine, elle s'abandonne et pousse des cris de désespoir. Les passants sont alarmés, les plus sensibles se frottent les yeux. Vu l'heure, l'endroit, l'âge de la fille - une petite adolescente - on imagine qu'il s'agit d'une rupture amoureuse. Gravissant les première marches de l'escalier qui mène à mon appartement, je l'entends encore pleurer. Dans quelques mois, elle ne se souviendra de rien.

Avant le départ

Avant le départ pour Berlin travail assidu sur le dernier volet du Tryptique de la peur consacré au gonzo pornographique. Raisonnements compliqués dont je retrouve sans peine la logique et le sens mais qui risquent de rebuter le lecteur. Si j'éclaircis et m'autorise la redondance, je perds le style, si je tiens la hauteur de ton, je perds en clarté. Dilemme qui éclaire le langage rébarbatif des philosophes dont les ouvrages servent avant tout de mise au propre des concepts dont ils n'ont avant écriture qu'une solide intuition, par opposition aux littérateurs qui en adoration devant la phrase privilégient musicalité et bon mots.

Devant l'Hôtel Elite

Devant l'Hôtel Elite, rue du Criblet, un jeune femme en petite jupe propose à un homme de l'aider à porter son cageot de pommes de terre. Elle ne voit pas qu'il s'agit d'un paysan qui livre les produits de sa ferme et que s'il est voûté, il a la force d'un boeuf.

Dussé-je représenter pour mes enfants la compétition sociale à laquelle ils seront affrontés

Dussé-je représenter pour mes enfants la compétition sociale à laquelle ils seront affrontés, je superposerais deux triangles, la base du second reposant sur le sommet du premier. Et leur dirais: voyez le triangle supérieur, il symbolise l'ordre des statuts: beaucoup d'ouvriers à l'instruction défaillante, une classe moyenne laborieuse, peu de personnes capables de se hisser par le travail et la culture jusqu'au sommet, mais ceux-là, soutenus par tous les autres et leur ordonnant. Puis je leur montrerai la pyramide inférieure. Et voici la poussée qu'exerce le reste du monde sur notre pyramide sociale, prêt à tout pour s'y inscrire.

mardi 9 juillet 2013

La chrétienté a fait l'Europe.

"La chrétienté a fait l'Europe. La chrétienté est morte. L'Europe va crever." Bernanos.

Couché sur la banquette arrière de la voiture pour passer devant la maison du maire.

Couché sur la banquette arrière de la voiture pour passer devant la maison du maire. Il est là, les pouces sous les bretelles, à digérer. Mon voisin a sorti sa coccinelle turquoise. Sur le toit, mon surf. Il s'entraîne sur le vague de Chancy, bosse d'eau artificielle que crée l'écluse du barrage. Plus tard, comme je dois porter un pouf qui servira de matelas pour Fribourg (Luv et Aplo dorment dans le même lit), j'envoie Gala en reconnaissance. La voie est libre. Au même moment une voiture surgit. Le maire. Il descend au cimetière. Je jette le pouf, me déplace le long de la pile de bois. Au Rond-Point de Collonges, garnison de policiers. Ils arrêtent la voiture qui nous précède, nous passons. Ni la Gendarmerie ni les Douanes. une Police. Une de plus.

La télévision publique anglaise

La télévision publique anglaise a retransmis ce matin pour la première fois l'appel à la prière du Ramadan. Le multiculturalisme prépare la sortie de la démocratie.

Clefs

Clefs de mon atelier d'écriture cachées dans la partie basse de la cafetière italienne, billets de 50 Euros dans la partie haute, clefs sur la poutre gauche de la marquise, clefs de la buanderie dans le tiroir à services, sous les fourchettes , billets cachés derrière le miroir de la cheminée, tableaux sous les lits, clefs dans les stères de bois, stéréos que j'enlève et rapporte.

Curieux

Curieux de l'intérêt que manifeste Calaferte pour les dernières pages du journal de Drieu la Rochelle dont il évoque la conscience glacée, je commande le volume en poche intitulé Journal d'un homme trompé (titre de l'éditeur?). Aussitôt pris à parti par Gala, je suis menacé des foudres si je persiste dans mon achat et interdit de lecture. Il est honteux de lire cet écrivain, hurle-t-elle. Je lui demande quels romans elle a lu. Aucun, dit-elle, mais est-il besoin de lire Drieu pour savoir? Je dresse un portrait du camarade de promotion de Sartre, Maurice Bardèche, précise son engagement, le distingue de celui de Brasillach dont je rappelle la travail de journalisme lors des jeux olympiques de 1936, cite le Journal d'Allemagne de Denis de Rougemont, en vient à Drieu. Je ne veux pas savoir, rétorque Gala, si tu emportes ce livre, je ne pars pas en vacances à Berlin!
Et le lendemain, dans un contexte autre, même furie. Nous réfléchissons à un voyage en Amérique centrale. Gala veut se rendre au Costa-Rica (que je sache sans raison). Je cherche une route qui nous ramènerai au Mexique où j'ai des amis à voir. C'est alors que je me souviens du Panama dont parle Paul Theroux dans Patagonian Express, mais pour représenter l'intérêt d'une visite j'ai le malheur d'évoquer ce que m'en disait mon amie Coréenne de Los Angeles.
- C'est très Américain...
Le mot m'a échappé. Je pensais à l'histoire du canal, à la colonie d'expatriés, aux enjeux stratégiques. Trop tard!
- Jamais je n'irai, crie Gala.
J'ouvre le dictionnaire, lui prouve que le pays est indépendant.
- ...c'est ça! Et alors pourquoi ton amie aurait-elle dit que c'était Américain? Ce sera sans moi!

Rue du Criblet

Rue du Criblet, braillards adossés aux immeubles dès la nuit. Toi aussi tu criais quand tu étais jeune, me reproche Gala. D'ailleurs, lui dis-je, hier encore j'écoutais Converge, à la fois étonné et ravi de ce que l'on puisse garder à quarante ans une telle rage, avant de décider à part soi: rien de commun entre les cris motivés du hardcore qui représentent une critique du social par un retour conscient au primitif et cette dépense d'énergie en pure perte qui évoque le rat pris au piège du labyrinthe.

Les Berlinois

Les Berlinois annoncent arriver à Lhôpital ce vendredi, or j'ai constaté la semaine dernière que la maison n'a pas l'eau chaude. Trois cent soixante kilomètres aller-retour. Nous prenons la route. A l'approche de la frontière française, changement de conducteur. Gala prend le volant, je coiffe une casquette, je passe des lunettes à miroir. Sur place j'aurai dix minutes pour régler le problème. La veille, j'ai écrit en Belgique pour avoir des informations techniques, appelé la centrale en Suisse, téléchargé le mode d'emploi sur la tablette et recopié les contacts des dépanneurs de la région (dont il n'y a rien à attendre). Miracle, mes manipulations sur le clavier de commande électronique relancent aussitôt le brûleur. Je monte dans les étages, vérifie les lits, Gala nettoie le congélateur. Avant de quitter la maison, par acquis de conscience, je vérifie la marche de la chaudière: arrêtée. L'écran affiche: Défaut. Le miracle n'a pas eu lieu. J'allume la tablette, trouve le chapitre Dérangements. Premier conseil, relancer le brûleur. Option à écarter, c'est fait. Deuxième option: avez-vous vérifier l'état de votre cuve de fioul? Je me retourne: elle est vide. Alors toute la scène me vient en mémoire: Il y a quelques mois je l'ai vécue dans un rêve prémonitoire. Pas de cette façon évanescente qui fait la qualité particulière des prémonitions mais sous une forme durable qui me permet de dire à Gala: je sais exactement ce qui va se passer, j'ai déjà vécu la situation! Le citerne est vide, je commande du fioul, la livraison, échoue, je répète la commande, la livraison a lieu au début du séjour des Allemands. La chaudière ne redémarre pas. Les Allemands remontent sur Berlin trois jours après leur arrivée, nos vacances berlinoises avortent. Ou, ne voyant pas d'inconvénient à se doucher à l'eau froide pendant le séjour, ils restent. Cette dernière alternative limitant la dimension informative du rêve, ce qui m'oblige dès le lendemain, de retour à Fribourg, à prendre contact avec un livreur, qui - selon l'habitude française - peut peut-être, ou plutôt ne peut pas, mais... à moins que...
- Attendez, ne quittez pas!

Serré la main tout à l'heure à l'homme fort de Fribourg.

Serré la main tout à l'heure à l'homme fort de Fribourg. Haut deux mètres, une poitrine en acier, blond a mâchoire carrée, des mains à saisir des ballons. En comparaison Richard Kiel, l'homme qui mord James Bond dans L'Espion qui m'aimait, a un gabarit de collégienne. Nous avons sympathisé à la première rencontre. Quand il se déhanchait pour cultiver ses abdominaux, je pensais: comment est-ce possible? A quoi peut ressembler sa maman?  Dans les vestiaires du club il projette une ombre si lourde que la température baisse de quelques degrés. Tandis que nous échangeons quelques mots  mon instinct de survie délivre une information: tant que tu l'auras de ton côté tu ne craindras rien. Or je remarque ceci tout-à-l'heure, ses yeux bleus, petits dans les orbites, sont timides et comme fuyants. Dans ce monde qui n'est pas à sa mesure, ils semblent chercher une solution de fuite.