samedi 6 juillet 2013

Défilé

Défilé homosexuel dans les rues de Fribourg. Danseurs à demi-nus sur des camions qui rappellent le tour de montre des cirques en campagne. Le long des trottoirs, mélange grotesque des physiques et des tenues, des attitudes et des races, assemblés là par une sorte d'inquiétante inertie en attente d'une spectacle sans promesse. Je me réfugie chez le militaire qui tient boutique sous gare. Avec son accent yankee il m'entreprend sur les recommandations de Lucas.
- Tu vois, Lucas se jette à terre comme ça et si tu te mets dans une autre position, il te relève et te jette à terre, tu vois? Déjà quand j'étais Ranger...
- Qui est Lucas?
- Lucas? Je ne sais pas.

Comment ne pas s'apercevoir que le peuple béat

Comment ne pas s'apercevoir que le peuple béat qui s'égare dans les festivités qu'ordonne l'Etat afin d'étourdir et de capter le temps libre va bientôt être acheminé vers l'abattoir?

Tournée

Tournée de formation du nouvel employé. Un vieux monsieur portant bretelles sur son dos voûté nous apostrophe au sommet de la montée de Varis.
- C'est le tour de France!
- Et on vient d'arriver!
- Vous avez de beaux vélos. C'est cher! Moi, je ne peux plus me payer des choses aussi chères.
Etonnante remarque qui lie mécaniquement l'argent disponible au travail consenti.

Non seulement la violence n'offre pas de durable solution

Non seulement la violence n'offre pas de durable solution mais elle déchaîne des forces néfastes dont le roulement bouleverse sans limite paysage et destin. Pourtant lorsque le médiocre triomphe par esprit de système et que la dévaluation liquide notre quotidien la mise à l'écart -  juste retournement de la violence - des plus cyniques est une tentation et peut-être une issue.

Couple ami

Couple ami qui demande ce que j'ai écrit ces derniers mois. Intérêt sympathique mais formel qui demande une réponse courte. Aussitôt évocation par les mêmes de ce roman primé en France et vanté par la presse publicitaire, dépourvu de tout art mais donné aux lecteurs crédibles comme un parangon de réussite. Tristes boîtes à écho.

Difficulté à trouver un jardinier pour mettre en ordre le jardin

Difficulté à trouver un jardinier pour mettre en ordre le jardin de Lhôpital avant la venue des Berlinois. Le voisin m'écrit que la commune  a dépêché des ouvriers nettoyer les alentours de l'église, l'un d'entre eux serait près à débroussailler mon terrain pour cent euros. Ces ouvriers je les connais. Assignés aux travaux d'intérêt public ils sautent d'un pont de camion, baillent, fauchent, fument une cigarette et attendent  la pause. L'an dernier, comme ils partent dîner, je leurs souhaite bon appétit et à tout à l'heure.
- Oh, non, c'est fini pour nous.
- Et  l'herbe?
- Personne nous a dit de ramasser.
Considérant qu'il faut  une heure pour débroussailler, 100 euros est une demande de salaire présidentiel, formulée j'imagine, comme font souvent ces gens-là lorsqu'ils ont affaire à un Suisse, à la manière d'un pari: s'il refuse, je suis quitte, s'il accepte, je saurai pourquoi je m'efforce.
Je refuse. Seulement le jardin doit être fait et si j'entreprends le travail moi-même le bruit des machines alertera le maire qui dénoncera ensuite ma présence à la gendarmerie.
J'appelle L-M. Il demande un rendez-vous. J'explique que je suis en Espagne. Et d'ailleurs c'est inutile, lui dis-je, je t'explique à l'oral puis je t'envoie un mail. Il insiste. Rendez-vous sur le quai de la gare de Cornavin un dimanche. Vingt minutes d'explication. Mieux vaut que tu me mettes cela par écrit, me dit-il. De retour à Fribourg je lui adresse un plan de la propriété, un plan d'accès, une liste des travaux, je nomme les outils, informe mon voisin, calcule qu'il lui faudra à son rythme, qui n'est pas le mien, 13 heures et suggère de les répartir ainsi, demi-journée puis journée complète, il pourra passer la nuit sur place. L-M annonce qu'il va emprunter une voiture. Annonce qu'il n'en trouve pas. Change la date. J'offrais Fr. 400.- pour que le travail soit fait dans les meilleurs délais, me voici contraint de maintenir l'offre pour une date ultérieure. Une semaine passe. L-M annonce qu'il a trouvé une voiture. Le jour dit, pas d'appel. Ou plutôt si, à 21h00, pour me dire qu'il vient d'arriver dans la maison, qu'il fait nuit, qu'il a eu de la peine à trouver, qu'un accident s'est produit aux alentours de Coppet (il habite Genève, Lhôpital est en direction de Lyon). Le lendemain, il appelle.
- Je ne trouve pas... comment dit-on... le rateau et...las tijeras gandes.. mais... aalô?... je n'ai pas d'unités, tu peux me téléphoner?
Peu après, un message. STP, demande à ta femme de m'acheter une carte de téléphone. Gala se rendait sur place ce second jour des travaux, afin de veiller à leur bonne marche, or ceux-ci n'ont pas commencés et elle ne peut déplacer sa venue, elle prend le train pour la Côte d'Azur dans l'après-midi. Je l'embrasse, elle quitte Fribourg sans carte pour L-M, descend à Genève, emprunte la voiture du bureau, fait route vers Lhôpital. Nouveau message de L-M: je trouve pas de couteau.
J'écris à mon voisin qui travaille dans les souterrain des organisations internationales. C'est moi qui ai tes outils, répond-il. Je l'avais pourtant averti. Le soir le voisin de retour de Genève apporte les outils. Message de L-M: c'est la jungla. Et m'avertit qu'il doit rendre la voiture à 17h00 à Genève. Avant de monter dans le TGV pour Nice, Gala me téléphone: c'est dans un état...! J'explique que si j'envoie un jardinier, le paie Fr. 400.- c'est que je sais de quel état est le jardin. Le lendemain je demande par mail à L-M quand il compte retourner à Lhôpital. Il dit qu'il ne sait pas encore quand il sera disponible et demande une rallonge. Je refuse. Il m'explique alors qu'il est un homme consciencieux et que je connais sa capacité de travail: il finira. J'écris au voisin pour m'assurer qu'il déposera mes outils et lui demande de prêter sa tondeuse à L-M. Le jour venu, le voisin m'envoie par mail des recommandations sur la façon de procéder au démarrage. Je transmets à L-M. Puis plus de nouvelles. Deux jours plus tard, je demande au voisin si le travail a été fait. Il ne répond ni oui ni non. J'appelle L-M : c'était dans un état... et me communique son numéro de compte.
- Tu lis mal, un numéro de compte de poste ne s'énumère pas ainsi.
Il recommence.
- Il doit y a voir des tirets entre les chiffres, regarde bien!
Il recommence.
Lorsque j'introduis le numéro de compte dans le système de paiement en ligne de la poste l'ordinateur me le refuse: le numéro est incorrect.
Le lendemain, ma mère m'emmène à Lhôpital. A l'approche de la maison je me couche sur la banquette arrière. Elle gare la voiture derrière la pile de bois. Je sors, sors la clef de sa cachette. Et découvre l'état du jardin. Acacias brulé, mauvaises herbes sur le seuil, noisetier pendant, rosiers en travers de la porte, puits mal dégagé. Et sur le plateau de cuisine, assiette a demi-lavée, casserole remplie d'eau trouble, outils en vrac, et le comble, la paire de gants de jardinage: l'un dans la véranda, l'autre dans l'herbe.


A Gimbrède

A Gimbrède, bonne humeur bravache du postier sur sa tournée. Alors, il va faire chaud! Et ce repas de la chasse? Comment ça va là-dedans? Jusqu'au jour où je souligne son caractère sympathique.
- Oh, me répond le voisin, il ne faut rien en croire! Son fils est mort en Thaïlande et tout ce qu'il a dit c'est: bien fait, il n'avait qu'à pas aller si loin!

De mon ami d'adolescence sa mère

De mon ami d'adolescence sa mère que je rencontrais un jour à la maison de la radio me dit, je crois qu'il a souffert lorsqu'il vivait à Bruxelles, d'ailleurs il a fini à la soupe populaire. Gala de même, à propos de son fils, m'expliquait, c'est quelqu'un de fragile, quelqu'un... Manière dans les deux cas de parler de son enfant comme d'un autre qui surprennent mais ont peut-être pour but de se prémunir contre l'impact émotionnel que susciterait l'évocation directe.

vendredi 5 juillet 2013

Le mari de Gala vient vendre des barbes postiches

Le mari de Gala vient vendre des barbes postiches dans notre salon. Je me cache derrière la canapé. Je suis mal caché. C'est la nuit. Il avance une lampe-torche à la main. Il me trouve. Je l'étrangle puis arrache la tringle à rideau et le blesse à l'abdomen. Il tombe et saigne. J'éponge. Ne sais pas faire. L'annuaire, vite! Puis je ralentis: il va mourir si je ne trouve pas le numéro de l'ambulance mais c'est lui qui va mourir, pas moi. Puis je change d'avis et à nouveau je cherche vite, conformément à cette idée: une fois que j'aurais lancé l'appel, je ne pourrai plus rien pour lui, l'ambulance sera en route, l'affaire ne sera plus de ma responsabilité.

Dormir en se fermant comme une conque.

Dormir en se fermant comme une conque. Je ne peux imaginer plus grand bonheur. Rien n'entre plus ni ne sort. Ce qui est demeuré captif dans l'esprit au moment qu'il entrait dans le sommeil tourne allégrement dans la nuit s'essayant à de positives combinaisons.

Spectacle comique dont je suis la vedette.

Spectacle comique dont je suis la vedette. Assis en hauteur dans une chaise de rotin je tourne au-dessus du public de cirque. J'ignore si cela fait rire. D'ailleurs je ne me souviens plus de la suite de mon jeu. Je me penche. Têtes immobiles, en bas. Et si la chaise cédait? Et si je criais? Et si je me jetais dans le vide?

C'est parce qu'il n'y a rien à faire que j'agis sans relâche.

C'est parce qu'il n'y a rien à faire que j'agis sans relâche. La situation est à ce point que se débattre (en soi et contre soi, les lois ayant confisqué l'honneur) est le seul moyen de se sentir vivant, ceci au détriment de la poursuite intérieure qu'autoriserait une position morale accueillant une juste recherche du bonheur.

On sait par certains témoignages

On sait par certains témoignages, plus rarement par certains brusques renoncements, que parmi les hommes d'action les moins inintelligents quelques-uns ont eu conscience du fait que leur dynamisme d'expansion s'opposait à leur épanouissement intérieur. La question de la réintégration se pose alors dans son évidence psychologique et, au-delà, métaphysique. Nous n'obtenons pas ce que nous méritons, mais ce que nous sommes. Calaferte, Carnets V.
Avec cette nuance que la dernière phrase me semble rechercher la litote. Nous obtenons ce que nous méritons, et ce que nous avons mérité ne forme ni ne déforme ce que nous sommes mais s'y ajoute.

Au hasard d'une recherche

Au hasard d'une recherche sur internet je découvre que ma pièce L'homme qui attendait l'homme qui a inventé l'homme vient d'être donnée en Bretagne. Photographie de la troupe, résumé de l'action (il n'y en a pas, mais ce n'est pas ce que semble croire le metteur en scène). A Gala je demande son avis. N'est-ce pas extraordinaire?  Un auteur inconnu est là, disponible, et nul ne se préoccupe de lui dire que son oeuvre intéresse. Gala m'incite à réclamer mes droits. Je hausse les épaules. Je ne pensais pas à l'argent. Et voilà qu'hier, la société perceptrice m'annonce un versement. Situation pour moi incompréhensible comme le fut, mais autrement choquante, le fait que cette fille que j'invitais à prendre un verre chez nous, en compagnie de Gala, il y a quelques six mois, assistant la semaine suivante au vernissage d'un de mes livres, ne me saluât pas.

Bloc

Bloc - dans la nuit fermée puis dans le matin orageux, mot qui s'impose à l'esprit. Je cherche ce que je peux en faire. Rien. L'idée de n'en rien pouvoir faire me ravit. Je peux devenir bloc. Morceau après morceau, me déposséder de moi-même pour m'inscrire dans cet état brutal affronté au temps telle les choses qui faute d'avoir la vie résistent.

Gala

Gala aime faire accroire, par de longues phrases sentencieuses, lorsqu'elle parle en public, qu'elle pense. Ce dont personne ne doute, du moins avant qu'elle ne s'exprime de cette étrange manière.

Hier devant le Mur

Hier devant le Mur de Jérusalem un soldat de Tsahal a abattu un Juif en prière le jugeant suspect, autrement dit Arabe. Forme congénital du fascisme.

Sur le quai de Genève

Sur le quai de Genève, nous attendons le train pour Fribourg. Aplo demande la permission d'aller acheter une boisson. Je consulte ma montre. Tu as 7 minutes. Il file. Trois minutes avant le départ, Luv et moi nous installons dans la rame. Quand le train s'ébranle, pas d'Aplo. J'appelle sur le portable. Il répond en larmes. Il n'a pas d'argent, il ne sait pas l'horaire. Je lui dis de se débrouiller. Il arrive à l'appartement avec une heure de retard. Un dame m'a donné de l'argent, dit-il. Je le fais asseoir devant un cahier. A droite il écrit ce qu'il s'est passé. A gauche ce qu'il aurait dû faire. J'apprends alors qu'il est montée à temps dans le train puis, ne nous trouvant pas, en est ressorti. Il écrit, j'étais en T-shirt sur le quai et j'ai pleuré. A son âge, jamais je n'aurais consenti à avouer que j'avais pleuré. D'ailleurs - n'est-ce pas terrible? - je ne pleurais pas.

Le cosmopolitisme

Le cosmopolitisme s'oppose à l'universalité et la mode à l'éternité. Miguel de Unamuno.

Envie

Envie de fuir.

Pourquoi cette préparation du corps?

Pourquoi cette préparation du corps? me demande Etan. Tout rapport est dialectique, tel était mon illusion. Car il y faut le langage et la volonté patiente des parties en conflit d'accéder à un degré d'humanité supérieur. Or comment cela serait-il possible dans un monde sans valeurs partagées où le sabir est général?

Augmentation

Augmentation de 65% des faits divers dans les grands journaux télévisés.

Entraînements au combat dans une carrière.

Entraînements au combat dans une carrière. A la pause de midi l'instructeur raconte des anecdotes. De ses contrats de mercenaire, il ne dit rien - il rapporte les incidents dérisoires mais significatifs de sa vie à Genève. Sa préparation aux armes et sa conformation psychologique l'amènent à évoluer dans un monde où la question de l'autre se pose sur un mode binaire: ami ou ennemi? Conséquence paradoxale: à force de se préparer à répondre à l'agression, son agressivité devient un comportement à risque.

Résultats scolaires insuffisants

Résultats scolaires insuffisants d'Aplo. La poursuite des études est compromise. Je m'efforce de lui représenter ce que cela signifie. Ecoute-t-il seulement? Avoir à tenir ce rôle devant un enfant qui n'a pas quatorze ans est ridicule. Que peut bien lui évoquer l'idée de travail, de statut professionnel, de classe sociale? Et pourtant, quand on voit ce qui se prépare, force est de tenir le rôle que l'école nous assigne. Ce que je vois c'est qu'à vouloir rendre la pédagogie ludique dans le but de faciliter l'assimilation des enseignements, l'élève en vient à considérer  l'école comme un jeu et il échoue non par manque d'intelligence mais par conformité avec une intention sous-jacente, politique celle-là, qui est de divertir l'enfant pour en mieux disposer en tant qu'adulte.

Si la ville était considérée comme un organisme anthropophage

Si la ville était considérée comme un organisme anthropophage dont la croissance est fonction du nombre d'individus sacrifiés, on expliquerait mieux le déplacement des populations rurales vers les centres puis, ce déséquilibre approchant le point de rupture, l'ouverture de couloirs humanitaires permettant d'acheminer les forces vives du tiers-monde vers le Nord.

Tournée à 4h30 du matin.

Tournée à 4h30 du matin. Je chiffonne les feuilles de plexi sur mon genou, replace l'affiche, mais la pluie qui tombe dru innonde le cadre, pénètre le papier et s'étale sur le plexi. Et je ne suis qu'au début des difficultés. A force de faire de la sous-enchère, les imprimeurs qui travaillent via l'internet proposent des grammages de papier si fins que les encres coulent et déposent sur les feuilles qu'il me faut gratter une à une du bout de l'ongle. Cinq heures de travail pour desservir les deux cent cadres de Fribourg.

La sagesse

La sagesse consiste à demeurer indifférent aux influences extérieures de façon à ce que la vie se déroule selon les possibilités éternelles de l'esprit et du corps.

Etan sur la simplification de l'homme

Etan sur la simplification de l'homme, processus engagé au moment de l'industrialisation et devenu après la seconde guerre mondiale une arme dans les mains de l'Amérique. Lorsqu'un interlocuteur confirme nos expectations les plus pessimistes il convient de reprendre tout le jugement car le naturel nous pousserait à tenir aussitôt pour vrai ce qui n'est qu'une concordance d'opinions. Et pourtant les signes sont patents: langue dévastée qui tire vers le cri, le grognement. Etat d'imbécilité mental revendiquée comme un titre de gloire. Digestion de la spontanéité des êtres. Multiplication des gadgets, contagion volontaire des esprits. Cécité politique générale. Etan de son côté dresse le bilan en s'appuyant sur le destin de l'image, médium qu'une personne peu rompue à l'esthétique de la photographie comme je suis aurait plutôt tendance à classer au rang des armes de destruction. Et d'énumérer leur circulation appauvrie, leur décryptage naïf, leur consommation compulsive. Nous évoquons l'effondrement culturel de la Mittel-Europa. Le monde d'hier, est le titre de livre consacré par Stefan Zweig à cette fin d'histoire qu'annonçait Nietszche. Intervient ici la question des cycles. Or nous sommes à moins d'un siècle de l'avènement des grands totalitarismes. Un régime industriel divisait alors l'homme pour le recomposer selon des morales collectives. Autrefois adossées à des idéologies auxquelles sacrifiaient les bourreaux de la liberté, ces morales sont de nos jours de stricts nihilismes où le sacrifice de tous doit permettre la grâce apocalyptique de quelques uns. 

mardi 2 juillet 2013

Les livres sont à commander auprès de l'huissier

Les livres sont à commander auprès de l'huissier au premier étage de la bibliothèque. De ma poche j'extrais la carte de lecteur. Une femme en tchador m'a précédé. Ignorante de la procédure, elle demande des explications. L'huissier a une barbe douce, il est compréhensif, aimable et joue son rôle: il explique. Je ne relèverai pas la tête, ne regarderai pas cette femme. Je refuse de la voir. Admettre qu'elle se trouve là, à mon côté, dans une bibliothèque, non, assez d'insultes! Et puis à quoi peuvent servir ces deux talons de coupons disposés sur le meuble de l'huissier, l'un zébré, l'autre imprimé d'un code barre? Quand vient mon tour, l'huissier dépose ma carte de lecteur dans une anfractuosité du parquet. Affluent des fourmis rouges. Elles grimpent sur le ticket, le recouvrent, le dressent.
- Ne dîtes rien, je dois voir ce qu'il y a au verso de votre ticket et seules les fourmis sont habilitées à le retourner.
- Tout de même, votre bibliothèque pourrait offrir quelques ouvrages à l'emprunt!
- Monsieur, laissez-moi travailler!
Les fourmis dégorgent du parquet et montent sur ma chaussure. Je la retire et bute sur un carton de livres. Des traités, des livres de théologie, de annales historiques. De ces cartons où les bibliothécaires jettent en vrac sous l'inscription "Servez-vous!" les volumes qu'ils n'ont pas le courage de passer à la poubelle.