samedi 1 juin 2013

Dans les années 1970 ma grand-mère m'emmenait à l'Innovation, magasin de sept étages au centre de Lausanne. Au rez nous buvions un jus de carotte que pressait une dame sur une petite machine manuelle, au premier j'écoutais de la variété sur vinyls 45t, dans les étages moyens, ceux des habits, je m'embêtais et enfin nous empruntions l'escalator qui mène sous les toits. La marchandise exposée à cet étage était de toutes sortes. D'ailleurs il n'avait pas de nom, c'était le 7ème. Jouets techniques, vaisselle, penderies d'habits et dans un coin, disposés à la manière encyclopédique, à bonne distance afin d'être identifiée par les clients, les instruments de musique: batterie, Marimbas, trompette. Jusqu'au jour où apparut le premier synthétiseur (Bontempi? Korg?) Le gérant d'étage, un homme en costume noir, chemise mauve et cravate, connaissait ses produits et répondait avec brio aux questions impromptues. Pour la même raison il ne manipulait les merveilles en vente au 7ème que de façon distraite, sauf bien sûr au moment de vanter leur mérite. Le reste du temps, il arpentait les allées et saluait les clients que déchargeait à son niveau l'escalator. L'apparution du synthétiseur changea ses habitudes. Pianiste amateur il avait l'habitude de s'asseoir au clavier. Afin que chacun mesure l'ampleur du saut technologique que symbolisait l'instrument nouveau il enclenchait un rythme préenregistré et plaquait une rengaine sur les touches. Aujourd'hui encore mon frère et moi gardons en mémoire cette musique artificelle, plate et légérement soporifique que Brian Eno, monstre intuitif, qualifiera plus tard d'airport music, qui deviendra ambient, space music, musique d'ascenseur, lounge et que sais-je? Tout à l'heure mon fils pianote sur la tablette et me donne à écouter sa composition. Ni plus ni moins que du David Guetta ou du Black Swedish Maffia. Puis il s'applique et joue le titre répété à l'école en classe de musique. Trois notes, une quatrième, puis les trois mêmes, la quatrième, et la mise en boucle. Prenons du recul. La pop est une schématisation du classique, la disco de la pop, la techno de la disco. Mais la linéarité n'est qu'apparente. Le compositeur pop des années 1970 est capable de composer, pas le DJ techno des années 2000. Lorsque le maître de musique prend pour modèle une composition faite au hasard et selon les règles de la machine que peut-il s'ensuivre, ou plutôt, peut-il encore y avoir musique et pour combien de temps? Ce que démontrait déjà sous l'effet du désoeuvrement l'employé de l'Innovation condamné le jour durant à lutter contre son ennui en tirant parti des produits en vente dans son septième étage: voyez cette merveille qui à défaut de faire de la musique me transforme en faux musicien.
Il tira les volets et baissa les stores, occulta les fenêtres, tapissa l'intérieur des porte. Il traîna le fauteuil face au frigidaire, vérifia son stock, ferma le frigidaire, recula de cinq pas jusqu'au fauteuil, s'assit. Il répéta plusieurs fois l'exercice afin de s'assurer qu'il aurait accès aux vivres puis retira son pantalon et s'installa dans le fauteuil. Il passa alors une cagoule sur la tête et ferma les yeux. Lorsqu'on le retrouva il avait écrit au crayon gras sur sa cuisse droite: il n'y a toujours rien à voir.

vendredi 31 mai 2013

Dans un monde pacifié Dieu est la limite qui ouvre à l'homme son champ d'expansion, mais le principe acquis de la mécanisation du progrès et de son contrôle par la seule volonté rabat l'homme sur le présent qui dès lors lutte éperdument pour remplacer le champ du réel par un second champ du réel puis par un troisième et ainsi, à l'infini. Bientôt épuisé mais niant par orgueil son épuisement il n'a plus qu'un souhait, déclencher la catastrophe qui mettra fin à son règne sur les choses.
Profitant de quelques rayons de soleil je m'applique à nettoyer le vélo que j'emporte lundi pour faire le tour de Castille par les sentiers en commençant par le cadre, partie la plus accessible, ronde sous le chiffon et singulièrement inutile sous le rapport de la propreté puisque seul compte le fonctionnement huilé des parties mécaniques mais que je me suis toujours fait un devoir depuis l'achat de mon premier vélo en 1991 à la veille d'emprunter le chemin de St-Jacques de faire briller avant tout usage intensif. Et comme j'astique le vélo en public, devant l'hôpital des bourgeois dont je finis par faire, à mesure que je disperse la bouteille de pétrole, le lave-vitre, le jeu de clefs, puis me dévêtant, ma veste et mon pull, un jardin privatif, une famille en balade dominicale ce jour de Fête-Dieu s'arrête pour voir si je ne peux m'attaquer à leurs vélos et à ceux de leurs enfants.
Il semble que je ne sais plus ce que je dis. Non pas quand je le dis mais une fois que c'est dit. J'oublie, ne me souviens plus, dit Gala. Cela peut vouloir dire plusieurs choses: je spécule, j'invente, je fabrique et ces moments glissent dans le néant comme ils en sont venus, mon cerveau est troué ou enfin Gala se plait à m'effrayer. Ou encore je parle trop. Ce qui est toujours vrai et mérite d'être dit.
Congrès d'ufologues à Roswell dans le Nouveau -Mexique. Déformation professionnelle, je comprends. Elle est le résultat de la répétition du geste, des paroles, des stratégies, des attitudes. De même je comprends les répercussions physiques, cou mafflu des bouchers, fessiers des ouvriers à la chaîne, lunettes de l'informaticien, raideur du portier, mais jamais je n'aurai cru que les ufologues ressemblaient à ce point à des créatures de l'espace.
D'où vient chez la femme ce dévouement que nous autres hommes récompensons si mal et qui, loin d'être découragé, continue de se manifester à tout âge comme seul peut se manifester une seconde nature?
Donnez votre recueil de poésie à un ami et demandez-lui de vous dire son opinion; c'est le moyen le plus sûr de ne jamais le revoir.
A la banque un retraité hésitant. Je lui fais signe de me précéder au guichet. Il remercie et s'avance jusqu'à la vitre.
- Dîtes-moi, je ne comprends pas, j'ai 4000 euros déposés sur mon compte d'épargne et ils ne ne rapportent rien, vous voyez, c'est écrit ici... voilà quatre ans qu'ils sont sur le compte et... il doit s'agir d'une erreur.
Le guichetier sans se donner la peine de vérifier.
- Oui, c'est normal, il n'y a pas d'intérêts.
- Comment ça pas d'intérêts? Vous voulez dire qu'il n'y a pas d'intérêts?
- Je ne sais pas. Appelez ce numéro.
- J'ai déjà appelé ce numéro.
- Faites voir... Oui, je vois. Il semble qu'il n'y ait pas d'intérêts, c'est bien ce que vous dîtes? Le mieux est de rappler ce numéro.
Le retraité se retire abasourdi, je m'avance.
- Vous avez une annonce en vitrine concernant un bungalow dans le quartier des Salines.
- Où ça?
- En vitrine, juste là.
- Je vois. Eh bien?
- Vous pourriez me donner plus d'informations.
- Désolé, je viens d'arriver. Le mieux est de regarder sur notre site. Après, si ça vous intéresse, vous revenez nous voir.
- Justement, ça m'intéresse.
- Alors regardez sur le site.
- Vous avez l'adresse du site?
- Il doit y avoir un prospectus sur la table près de la vitrine.
- Et cet après-midi, vous ouvrez à quelle heure?
- Non, jamais. Nous n'ouvrons jamais l'après-midi.


La station balnéaire de Torrevieja est une drôle de ville. Un décor réaliste monté par de gens de métier. Ainsi les comédiens prennent peu à peu des distances avec leur personnage et mènent une vie décomplexée. Leur légèreté est plaisante. Rien de fatal ne peut se produire ici, voilà le sentiment. Si quelqu'un tombe, meurt, il se relèvera. Et comme dans une pièce où le réel est simulé, personne ne travaille. La caissière de supermarché, le balayeur, le serveur de café, le policier sont en place et font les gestes qu'ils ont appris, la population est souriante, elle regarde à la télévision le reste de l'Espagne se débattre dans la crise.

jeudi 30 mai 2013

Nous louons des vélos près de la Plage des fous. Pendant que Gala fait des essais de selle, je m'intéresse à une annonce de vente d'appartement. La plupart des agences sont abandonnées ou en vente, pas celle qui affiche cette annonce dans sa vitrine: j'entre, une femme me répond, me fait asseoir , ouvre le dossier du bien, un duplex en attique avec solarium de trente mètres à quelques rues du quai. Nous bouclons les vélos autour d'un poteau et prenons place dans la camionnette de l'agence, un modèle Las Vegas: je suis assis sur le siège passager, Gala dans le salon, derrière, me tourne le dos. La femme conduit et fait l'éloge de l'appartement que nous allons visiter: il est neuf, spacieux, le quartier est formidable, pourvu de toutes les commodités et bien entendu le propriétaire laisse les meubles. Je demande quelques précisions: orientation de la terrasse, piscine, frais de communauté. La responsable d'agence répond qu'elle n'a pas encore vu l'appartement, mais que nous allons répondre à mes questions ensemble dans quelques minutes. Elle engage la camionnette dans la rue Jacinto Benavente, lit les numéros aux portes des immeubles, se gare, marche en direction du 62 (alors que sur le dossier il est indiqué no 64), nous suivons, elle passe devant un petit monsieur, qui se met en marche, sort de sa poche un trousseau de vingt clefs, ouvre un portail, nous fait entrer. Dans tout cela pas un mot. La responsable à cessé de parler au moment où elle a posé pied sur le trottoir et le petit monsieur n'a pas ouvert la bouche. J'en conclus qu'il s'agit du concierge, que lui et la femme se connaissent. Je me trompe, c'est le propriétaire. Nous prenons palce dans une ascenseur minuscule. Pour maintenir l'intérêt, la femme demande:
- C'est au quatrième?
- Au quatrième, dit le propriétaire.
- C'est au quatrième, nous dit la femme.
Nous suivons le petit monsieur dans un couloir marbré, nous atteignons une porte rustique, laquée, neuve, standard. Le petit monsieur étale les clefs de son trousseau dans la paume de sa main. Il essaie une clef. Une autre. Une troisième. C'est la clef. Mais il y a deux serrures. Il essaie une autre clef. Et encore une.
- Vous verrez, l'appartement est fantastique, c'est exactement ce qu'il vous faut!
Le petit monsieur trouve enfin la clef de la deuxième serrure et s'attaque à une troisième serrure. Il a des cheveux poivre-sel, porte un pull-over olive de la marque Lacoste, un pantalon côtelé et ces mocassins que portent tous les Espagnols de son âge, des mocassins munis d'une clochette en fils de cuir. Nous entrons. C'est le même appartement que tous les appartements que nous avons vu et verrons, l'appartement conçu à l'aide du programme d'architecture de base, l'appartement qui répond aux demandes des Espagnols en matière d'appartement: pas de soleil, autant de pièces qu'il est possible, des pièces aussi petites qu'il est possible, une cuisine qui donne sur le patio et un couloir d'une largeur d'un mètre pour circuler de la porte à la terrasse. Pas la peine de visiter. Nous visitons. Je fais quelques commentaire. Gala fait quelques commentaires. 
- Malheureusement la terrasse est fermée.
Belle terrasse au demeurant, mais qui donne sur les vingt balcons de l'immeuble d'en face.
- C'est impossible, dit Gala.
J'approuve.
- La terrasse est magnifique, dit la femme, très spacieuse pour le quartier.
Le propriétaire ne lève pas le nez, se tait, en Espagne attitude rare. Puis je demande à voir le solarium. Nous quittons l'appartement, empruntons quelques marches, le manège des clefs recommence, mais cette fois le propriétaire a de la chance. Il ouvre, nous voici sur le toit de l'immeuble. La femme désigne un quadrilatère de trente mètres qui nous appartiendra si nous achetons l'appartement, le propriétaire désigne des panneaux tombés au sol.
- Le vent les a emportés, mais c'est facile à remettre, ensuite on est bien chez soi, séparé des autres.
Il va falloir jeter ces panneaux, me dis-je. Puis je m'aventure à l'intérieur du quadrilatère. Il forme cuvette.
- C'est pour 'évacuation de l'eau, n'est-ce pas?
- Oui, répond le petit monsieur, l'air indifférent.
Nous demandons à revoir l'appartement. Moi ou Gala, je ne sais plus. De tout évidence, par pitié. Mal nous en prend, le petit monsieur a refermé les deux serrures et le loquet. Lorsque nous retrouvons enfin la rue, la femme reprend son babil:
- Il n'y pas de doute, c'est pour vous, c'est une occasion unique.
Tandis que le petit Monsieur se dirige vers une belle Jaguar dont la taille imposante le fait apparaître encore plus petit qu'il n'est.


L'annonce de vente de la maison publiée à grand frais dans la presse ne m'a valu aucun appel les trois premières semaines de parution et voilà qu'à Torrevieja le téléphone sonne. Le nom de l'appelant s'affiche, Marc Bifrare. Je réponds dans les formes convaincu que ce ne peut être Marc Bifrare, le frère de mon éditeur, lequel n'a aucune raison de m'appeler.
- Bonjour Monsieur, dit celui qui appelle, j'ai pris connaissance de l'annonce que vous avez fait publié concernant la vente d'une maison...
- Oui, voilà, il s'agit d'une maison située..
Le genre de phrase dont on espère qu'elle convaincra l'interlocuteur de visiter la propriété, mais je suis interrompu:
- ... Alexandre, c'est toi? Je reconnais ta voix.
- Marc?
- Etonnant, je n'ai pas du tout fait le rapport!
- Moi j'ai vu ton nom et j'ai pensé que le téléphone avait un problème.

Au courrier une lettre qui me remercie de l'intérêt que je porte à MyOne. Suivent deux phrases: "MyOne est au regret de vous faire connaître sa décision. Votre adhésion à MyOne a été refusée." Je cherche ce que peut-être MyOne. De fait j'ai dû remplir en ligne un formulaire de demande d'adhésion à MyOne, quant à savoir ce que ça peut être... Je jette le courrier. Fin de la communication.


Et comme d'habitude je réponds au téléphone avec vaillance, donne les informations que me demande le client, s'il prolonge la conversation m'inquiète du prix de l'appel et ne révèle ma position qu'au moment où, l'ayant convaincu des avantages qui seront les siens s'il me confie sa campagne d'affichage, le client m'indique qu'il sera devant chez moi, au centre de Fribourg, dans une dizaine de minutes, m'excusant alors de ne pouvoir réceptionner la commande en mains propres.


Chez Claudio, le coiffeur installé face au marché au poisson de Torrevieja. Une photographie murale offerte par une marque de shampoing disparue le représente penché sur un client, un couteau à barbe à la main l'année où il a ouvert son salon, en 1953. Lui et sa femme regardent la télévision. A mon entrée il déplie une serviette et fait pivoter le fauteuil. Je marche vers la femme. C'est elle qui m'a coupé les cheveux le week-end de semaine sainte, c'est elle que je veux. Elle sourit, lui se rassied, déçu. Elle tente d'abord de suivre la fin du film puis renonce et se concentre sur son ciseau. Au-dessous du miroir un meuble de fer blanc dont le style évoque les enjoliveurs de Cadillac à l'époque du Plan Marshall. Un client entre accompagné de son petit-fils. Le coiffeur apporte le rehausseur et place l'enfant. Son grand père demande, que vient-on faire ici? L'air sérieux le gamin fixe le miroir. Le grand-père insiste. Alors, tu n'as rien à dire au coiffeur? Le gamin se dresse sur son siège, cligne des yeux. Il semble chercher la réponse dans le miroir.
- Me couper les cheveux?
Soulagés les deux hommes entament alors une conversation sur les fêtes de Séville.
- Quand était-ce déjà?
- Il y a trente ans.
- Trente? Oui, au moins trente. Tu te souviens quand nous arrivions à cheval dans la ville? La première année la Guardia civil nous a pris en chasse mais nous l' avons semée. L'année suivante, ils nous attendaient. Nous avons attaché nos chevaux dans la grande rue et nous sommes allés boire. Moi je partais le jeudi et je ne rentrais à la maison que le dimanche. Avant la fête je garais une voiture et je me changeais là. Pour tenir les quatre jours, il me fallait trois costumes. Et le dernier jour, le cheval me ramenait à la maison. Lui connaissait encore la route.
Pendant ce temps la femme du coiffeur coupe mes cheveux. Sont doigté est exceptionnel. Je ne l'ai jamais entendu parler. Au moment où elle rend la monnaie, elle dit "merci, à bientôt!" et regarde dans le vague. Son visage est lunaire, elle a du sang indien. Pour l'instant, elle taille mes rouflaquettes. J'en profite pour jeter un oeil à la photo murale. C'est bien lui, le coiffeur qui fait du cheval, l'année d'ouverture du salon, en 1953. Il porte la même moustache qu'à l'époque, mesure deux mètres et travaille dans les mêmes meubles. Je découvre alors ce que cache le capot en fer blanc de type Cadillac contre lequel buttent mes pieds, un lavabo pliable. La coiffeuse tire sur une petite poignée, le lavabo vient se placer à l'horizontale comme une tablette dans un siège d'avion et l'eau coule. Le dernier cri de l'année 1953.
- Et la troisième fois, Jésus aappelé des renforts.
- Quel Jésus?
- Jésus la caporal, le petit Jésus, tu ne te souviens-pas?
- Ah, Jésus! Oui, bien sûr.
- Et comme ils n'ont pas réussi à nous arrêter, l'année d'après, ils ont fait enlever les poteaux et on est restés là, comme des imbéciles, sans savoir où attacher les chevaux et on a dû renoncer.
- Oui, et ça n'a plus jamais été pareil.
Les deux hommes sont debout. Ils fixent le miroir. Le gamin qui n'entend plus le ciseau lève les yeux au ciel. La femme du coiffeur s'interrompt. Et soudain la vie reprend. La coiffeuse m'enduit les joues d'eau de Cologne, le grand-père soulève le gamin et le pose à terre, l'argent change de main, nous sortons, la coiffeuse et son mari reprennent place dans les fauteuils de fonte pour regarder la fin du film.




A Torrevieja nous retrouvons l'appartement de la Playa del Cura comme nous l'avons laissé il y a trois semaines, étincelant et plein de ces meubles ridicules qu'achètent les Espagnols, vaisseliers d'exposition, guéridons torsadés et fausses huiles. Aussitôt les valises posées nous sortons manger chez Andrès. La famille est au complet; le père place les clients, le fils prend la commande, sa soeur apporte les plats, la mère prépare en cuisine la meilleure paëlla de Valence à Gibraltar. Les voisins prennent place à leur heure, mélangent vin rouge et limonade, se souhaitent bon appétit et attendent le journal de la mi-journée en avalant des crevettes, de l'agneau, du poulpe, des soupes de pois. Le père revient en salle pour le dessert. Il énumère les choix. Tartes glacées, fraises à la crème, flan, crème brûlée, riz au lait, gâteau chocolat et pour les fruits, comme dans le reste du pays, une orange, une pomme ou la banane. Lorsque nous quittons la table, il est plus de quatre heures et il pleut. Nous buvons du café au bar. Les rues sont désertes. Appartements et locaux commerciaux sont en vente. Je compte les annonces sur la façade d'immeuble de l'autre côté du trottoir. Enseignes de carton accrochées aux terrasses, écritures au pinceau, numéros d'agence. Un quart de l'immeuble est en vente ou à la location, et ainsi dans toute la ville. A l'extérieur, dans les cités satellites bâties au moment du déclenchement de la crise, c'est pire. Ce qui n'est pas en vente est fermé ou saisi par les banques. Plus tard la pluie cesse et une belle lumière baigne les quais. Nous saluons plusieurs personnes qui ont l'habitude de nous voir arpenter le quartier.
Dans le train pour l'aéroport à l'heure des circulations pendulaires. Ceux qui baillent, dorment, se réveillent, ceux qui travaillent. Une grosse fille s'assoit dans le compartiment. Ses genoux roses touchent les miens. Elle déplie une ordinateur, lis et relis une page de notes. Faciès empâté, regard sans fond, pantalons de flanelle. Je fronce les sourcils. Le logo sur le coin de la page qu'elle lit avec tant de sérieux, peut-être un formulaire d'embauche, je le reconnais. Je coudoie Gala: Forum économique mondial. Pauvre femme. Au service. Vingt ans et bientôt digérée par la machine, par ceux qui la fabriquent et pour qui elle fonctionne. Plus tard nous parlons de St-Exupéry. J'évoque pour Gala le début de Terre des hommes. Le pilote gagne l'aéroport en bus. Personnages de fonctionnaires ballotés, ambiance tiède, mépris inquiet de St-Exupéry. Le héros est à l'étroit dans ce quotidien gris. Il n'aime pas la réduction, le dit. Il parle du métier de mécanicien, du survol des Andes, de Buenos Aires et de l'omelette de huit oeufs qu'il mangera avant de remonter dans l'appareil de l'Aéropostale. A son tour Gala fronce: toi, tu aimes St-Exupéry? Je fais valoir que l'humanisme poétique du petit prince ne traduit pas le sentiment réel de St-Exupéry. Comme d'autres avant-guerre (Zweig, De Rougemont, Adorno) il pressent la réduction industrielle de l'homme. A Lausanne la future employée du Forum mondial se lève. Mon impression: elle va se livrer. Elle se met dans la file des voyageurs qui descendent sans grande énergie, avec une sorte de fatalisme triste. Pour cette raison même il est à parier qu'elle obtiendra son poste, se soumettra à l'esprit d'entreprise et défendra sans état d'âme ses patrons criminels. - "Mais pas du tout, ils sont très gentils, ils me traitent bien". On connaît la chanson. Lausanne - le train se vide, se remplit, repart. Au bout de rente minutes, à la hauteur de Pont-Rouge, les voyageurs remuent sur leurs sièges, se recoiffent, rangent leur attirail, se lèvent, descendent, filent à grande vitesse vers la bouche de souterrain. Plus tard nous passons les contrôles de l'aéroport. A neuf heures nous montons dans l'avion. St-Exupéry, dans Pilote de guerre me semble-t-il, parle de ce que nous vivons, cette ère où les voyages en avion seront devenus courants, à la manière d'un noble privé de ses droits et qui devine la fin d'un monde.