vendredi 17 mai 2013

Gala dans sa villa de la Côte-d'Azur, que je n'ai pas vue, que je ne verrai pas. Nous parlons en visiophonie. J'avais un peu mal au ventre, me dit-elle, alors je suis allée chez le médecin qui m'a donné toutes sortes de médicaments. Elle aura mal au ventre.
Visite des îles suisses en radeau est le projet de livre que je soumets à l'approbation de la ville de Genève pour l'octroi d'une aide. Dossier fourni, extraits du texte à venir forcés et sans lendemain puisque le titre l'indique bien, je raconterai ce que j'aurai fait, défait, rêvé et vu. Par courrier réponse l'administration me remercie de ma participation et me demande si je suis Genevois. Une preuve de domicile est requise. Mais encore? Une adresse officielle. J'en ai trois. La principale est à Mexico où je ne vais plus. Seulement, si je ne suis pas Genevois, que suis-je? Ecrivain français, schwytzois, mexicain?

jeudi 16 mai 2013

Aux prises avec la surinformation l'analyse échoue. Le copié-collé est le mode de l'avenir. Il ouvre sur un esprit glissant. Ce qui vient va. Pour peu que le producteur premier de l'idée l'ai peu réfléchie nous aurons une réseau de relais machines-individus qui fonctionnera loin de toute pensée.
Trente noirs devant la gare de Fribourg. Vision de cauchemar qui me poursuit une partie de la nuit.
Comme nous parlons de Duchamp, Etan me laisse sans le mot. D'après lui, le ready-made de Mutt exposé à New-York signe la possibilité de transfiguration du réel par le regard. Cette explication m'enthouisiasme. Je la crois fort interprétée et loin de la conscience de Duchamp, mais elle permet un rapprochement entre esthétique et mystique qui m'enthousiasme. Elle rend le réel à la beauté, en appelle à l'imagination et à la production chez chacun d'un regard qui exhausse la quotidien , enfin elle interdit aux artistes la confiscation de l'art en le donnant pour possible en tout temps et tout lieu.
Mon voisin est une aide précieuse. Il apporte à Genève mon courrier, me renseigne sur l'état de la maison, la surveillance policière, la croissance de l'herbe et les visites des courtiers. Sa machine à laver lâche, il utilise la mienne. Lorsqu'il a besoin de quelque chose, il le prend. Il me fait une liste. Je lui offre mon surf dont j'explique l'histoire (acheté à Santa-Monica, appporté à Bali puis en Nouvelle-Zélande, à Cuba et au Maroc, j'ai dormi dessus dans la gare de Milan et l'ai transporté à l'heure de pointe par le métro à travers Paris - c'était l'hiver, j'étais en Bermudes n'ayant pas d'autres habits), le lendemain il m'envoie une séquence filmée de la vague de Chancy et une photographie du surf ficelé sur la galerie de sa VW coccinelle. Lui même a sa situation. Séparé de sa femme l'en dernier, il s'installe aussitôt avec une autre femme. Quelques semaines plus tard, je lui demande des nouvelles. Il m'en donne et précise: ce n'est plus Isabelle, tu as compris? La semaine suivante il déménage, s'installe chez cette seconde amoureuse. Il est désormais à trente kilomètres de chez lui et à cent kilomètres de Genève où il prend son poste tous les jours de la semaine. Au passage il lui faut encore faire manger les enfants et les amener à l'école. Pour les trajets il combine camionnette, train et Harley. Et la semaine suivante: non, non, c'est fini, ça n'a duré qu'une semaine. Première énergie après séparation qui nous ramène une jeunesse dont les effets dépassent nos attentes.
La simplicité est la clef du bonheur. Il n'est pas certain qu'elle puisse être retrouvée. Qu'elle demeure cachée profite à ceux-ci qui ont intérêt à la complication.
Sans veste ni pull, sur mon vélo, dans le secteur de la douane, et il se met à pleuvoir. Après avoir fait une visite à Olofso et aux enfants, remis la BMW à mon père, je grimpe la rampe de Chouilly et me promène dans le vignoble. Villages de privilégiés où subsistent quelques paysans, voitures chères garées au cordeau sur des cases blanches, fermes rénovées, restaurants en mal de prestige. Pourtant un véritable bien-être se dégage encore du lieu. J'aime beaucoup cette fumée de bois qui sort d'une cheminée et parfume l'air. La proximité naturelle des habitations aussi. Sans rapport avec les lopins clôturés des quartiers de villas. Désormais le paysage est dessiné à l'ordinateur; dans les villages, le seul maître d'oeuvre est le temps. En plaine file le train régional pour Genève. Olofso et les enfants sont à bord. Olofso va discuter en famille l'héritage de son père mort d'alcool et d'épuisement en mars. Il laisse trois maisons dans le Val de Bagnes. Un chalet inachevé, squelette sur la montagne, un alpage et une maison suspendue au-dessus du vide, construite à coup de pots de vins par des Valaisans corrompus. Lorsque le père était éleveur de vaches écossaises, plusieurs bêtes avaient fait la chute. Pour les récupérer trois cent mètres plus bas, il fallait une heure de route. A Peissy, la pluie cesse. Je colle sur les portes perdues des annonces pour la vente de la maison de Lhôpital puis rejoins Meyrin-village. J'ai froid. Quatre restaurants ouverts. Quatre pizzerias. J'aime mieux le froid. Un cinquième où se joue des courses de chevaux. Il sert des pizzas. J'entre. Il reste une table. Elle est petite, ronde, poussée contre un pilier, elle est dans la trajectoire de la serveuse. De l'autre côté du pilier une tablée de vingt personnes. Un club. Sport, philatélie, contemporains, impossible à dire: grands adultes en pyjama, vieillards bonaces et couperosés, jeunes filles épaisses. La serveuse trébuche sur le sac à dos que j'ai posé à terre. Au retour, elle me bouscule. Enfin je passe commande d'un chocolat chaud, elle me le sert tiède. Je renvoie, elle rapporte. Tiède. Une cloche tinte en cuisine. Les plats des mangeurs sont prêts. Des pâtes à la sauce rouge. Fumet dissuasif. Gros tas de pâtes sur assiette. Ces pâtes bon marché vendues en paquets de 5 kilos chez les grossistes. Ma mère s'en servait pour préparer le rata des chiens Napoléon et Cuauthemoc à Mexico. Je veux payer, on m'ignore. Je vais au comptoir. La serveuse prend ma pièce, pose le change, s'en va. Quand je sors, je vois que nous avons dans cet établissement quatre cadres d'affichage culturel. Maintenant je sillonne la cité de Meyrin.  Au sol les nouvelles lignes de tram sont si nombreuses que je roule en zig-zag. Plus tard je sympathise avec deux enfants qui amènent leurs lapins brouter le gazon au pied d'une tour. Aux Champs-Fréchets une épicerie portugaise est ouverte. On y trouve des barres de chocolat, du pain dégelé et des soupières en porcelaine. Et des cadres d'affichage. Il y a trois ans j'ai démarché cet endroit puis je l'ai oublié. J'avale un Bieberli et emprunte une sentier qui amène en France. Dans la forêt qui longe la frontière, côté suisse, quelques maisons étonnantes qui ne devaient intéresser personne il y a encore vingt ans et offrent aujourd'hui une situation de calme enviable à portée de la ville. A seize heures mon père et sa femme rapportent les deux voitures pleines des effets pris à Lhôpital. Je transfère ordinateurs et stéréos, mon père me montre le Christ de Velazquez et parle de le repeindre à l'huile. Le Christ disparaît dans le coffre de sa Mercedes. - C'est vraiment bien ce que tu as fait, c'est une belle maison, me dit encore mon père avant de démarrer en direction de Lausanne.
A la douane de Meyrin côté suisse ce dimanche une famille joue les retrouvailles sur le parking. Le père accompagné de son fils aperçoit la mère, crie son nom, ils se mettent à courir. Puis ils reprennent la position et répètent la scène. Enfin ils se séparent pour de bon, montent à bord d'une voiture immatriculée en Roumanie et prennent la route.
Ces gens qui font valser le monde depuis des bureaux.