jeudi 11 avril 2013

La conscience hypertrophiée des peintres et écrivains du baroque latin lorsqu'elle saisit le tragique de l'époque offre une clef de lecture sans pareil au moment d'interpréter le déclin accéléré de notre monde. Dans les années 1990 s'est développé, au-delà des seuls milieux intellectuels, sur cette conscience partagée et nécessaire qui donne à l'individu le soi et l'environnement, une conscience qui pose la société comme un objet dont la nature doit être mise en cause au nom d'une sauvegarde (et bientôt  d'une restauration) des aspirations morales (rien à voir avec l'éthique) de l'homme, et cela, hors toute idéologie. Conscience de crise, au sens où elle pose en principe une rupture en tant que condition nécessaire au renouvellement du destin. Cervantès, Descartes, Gracian sur le plan politique et les mystiques quand ils ordonnent la sagesse contre l'église posaient cette même question, brutale et contagieuse, de la valeur de ce qui est donné comme socialement nécessaire et dont chacun sent la nature corrompue et mensongère. Cette clef de lecture permettrait peut-être d'identifier la mondialisation comme l'acte guerrier d'une minorité dont les intérêts sont menacés par (et seront toujours menacés, l'histoire de l'esprit étant prise dans les cycles) la relativisation.
Les degrés de clairvoyance que permet de décrire la hiérarchisation fluide des monades chez Leibnitz avec des concepts tels que "perception" et "aperception", mieux que le terme "conscience" qui pèche par chosification, donne à imaginer ce progrès des esprits cultivés vers une possible considération de "tout ce qui est" et de "tout ce qui se joue entre ce qui est" de manière à identifier un moment pivot à partir duquel la crise est intrinsèquement liée à la qualité de la conscience. A un bout de l'échelle l'homme du quotidien gagnant un horizon chaque jour renouvelé comme autant de rideaux levés sur des scènes successives, de l'autre Dieu, tout conscience. Entre deux, celui qui saisit le monde des hommes et le discute comme un tout afin de l'appareiller à son destin. Homme tragique, et pour la minorité qui fonde son existence sur l'exploitation de l'homme du quotidien, homme dangereux.
Lecture de Nicolas Couchepin à la librairie Albert le Grand de Fribourg. Dans l'attente du bon vouloir de l'auteur, personnes debout parmi des chaises, empruntées et gentilles. A mon côté une dame parle de mon livre 45-12 exposé sur une table près de l'entrée. Nous prenons place sur deux chaises voisines. Elle pointe un doigt sur moi.
- Mais tu es... Oui... Je suis... Enfin...
Nadine Mabille, grande amie de jeunesse de ma mère, écrivain et marraine de mon frère, dont l'expression est chaotique:
- Alors ça... Sais-tu... Je peux te tutoyer? Oui, mais bien sûr, justement je disais, tu as écrit un livre je crois, je disais à Jean-François, tu connais Jean-François? Et tu habites.... Attend que je me souvienne... Mais tu sais, nous ne sommes pas du tout en froid avec ta maman.
Un homme se penche, tend un main dubitative.
- Je suis Jean-François.
Lorsque j'étais balayeur à Lausanne, en 1985, j'habitais à Valmont, généreusement hébergé par Nadine et Jean-François.
- Je sais, nous nous connaissons.
Jean-François serre un peu plus fort ma main.
Mais voilà l'auteur. Massif, portant chapeau de feutre et foulard artiste, parlant un français impeccable avec l'accent jurassien, aussitôt sympathique. C'est d'ailleurs, je m'en aperçois alors, ce qui m'amène. Cette sympathie que j'ai ressenti lorsque je l'ai croisé pour la première fois, il y a quelques semaine, lors de la remise du prix du Roman des Romands. Sympathie toute abstraite, déduite d'une idée fausse: un accent non châtié comme celui-là annonce une écriture franche.
Nicolas Couchepin ramasse sur le haut de la pile qui nous fait face un volume de son roman Les Mensch, dit quelques mots d'introduction, lit et lit bien. Lorsque s'assourdissent les applaudissements un  silence inspiré saisit l'auditoire. Certains roulent des yeux d'autres tournent la langue dans leur bouche. Puis viennent les compliments. Une dame, une autre, un monsieur.
- Ce qui est fascinant, c'est que tu as tellement bien su rendre ces personnages, on croirait les toucher, on les croirait vivants, c'est merveilleux.
Et le monsieur.
- Je crois que cette dame a tout dit, il est vrai que c'est tellement parlant, on sent si bien les personnages.
Et un autre dame.
- Je l'ai lu et cette histoire de.... Enfin, je ne veux pas vous révéler la fin de l'histoire, seulement vous dire que je suis tellement d'accord. Je me demande comment tu as fais pour te mettre dans la peau de ces personnages qui...
- Oui, tout à fait, il sont là, ils sont...
Est-ce un club de romanciers? Une association de psychologues? Un club de tricot peut-être? Ou un atelier de rencontre, ça doit être ça.






L'affaire des ponctions sur les comptes bancaires des particuliers chypriotes décidées hors débat parlementaire par les technocrates bruxellois afin de rembourser les dettes contractées par les banques avec l'aval des politiques signe l'arrêt de mort de l'Union: soit elle valide son arbitraire et s'impose par le coup d'état soit elle disparaît à courte échéance.
Chaque nuit mon sommeil est interrompu à 3h30. D'abord je ne m'inquiète pas. Puis je conclus à une coïncidence. Le  troisième jour vient le temps de chercher des raisons. Entraînements excessifs à la boxe, à la course, au vélo? Poids de la bière sur l'estomac? Ecriture mentale? Je regarde l'heure où je me couche, non, ce n'est pas cela, car ici comme ailleurs pas de régularité. Une fois à neuf heures, une fois à une heure. au milieu de la nuit j'ouvre les yeux, attrape la montre, constate l'heure, 3h30, n'ai pas reposé la montre que l'esprit s'ébranle, crépite et imprime des phrases. S'ensuivent des secondes de panique: si je ne peux tirer le rideau très vite, la nuit est perdue. Or la panique, cette ennemie du sommeil, contraint le cerveau à trouver des parades et relance la machine à penser. Au bout de la semaine j'erre en somnambule, le sommeil dans le dos. Je m'arrête, il roule dans ma direction, pèse de son poids. Je me remet en marche et me défausse. Il suit. Les jours passent, l'organisation du soir change. Prévenu que je serai tiré du sommeil à 3h30, je décompte les heures: si j'éteins à 1 heure, et pour peu que je m'endorme, ma nuit ne durera guère plus de deux heures. La panique qui tenait entière dans cette minute où je tentais de bloquer l'esprit gagne du terrain. Avec la nuit disparaît le jour: activité sans corps la nuit, activité sans esprit le jour. Le dimanche cela cesse. La fatigue m'abat. Je dors. Puis une autre semaine commence. Je me couche. Je me concentre. J'essaie d'ignorer ce mur des trois heures trente.

mardi 9 avril 2013

Ces derniers jours, écriture concentrée du troisième volet du Triptyque de la peur lequel traite de la pornographie. Du film de bordel des débuts du cinéma au gonzo numérique multiplicité des raisonnements disponibles. J'emprunte celui qui se présente et jette un oeil derrière moi pour ne pas me perdre. En fin de compte un essai programmé mais tortueux que je finis par crainte de l'infini. Crainte qui saisit l'ensemble des activités de la journée. Je sais que je veux écrire ce texte, que je le dois, et dès le réveil je cherche quel sera le moment propice pour le faire. Irais-je courir la piste canadienne de Moncor ou vais-je renoncer? Et si je cours, à quelle heure? Est-ce que j'irais d'abord en bibliothèque? Et si j'écrivais à mon bureau? Non, j'ai à consulter les planches où Moebius parle des homéoputes. Et si je commençais par le travail, celui qui rapporte, celui qui n'intéresse pas? Révision des factures, plainte auprès d'un quarteron métèque d'Ile-de-France pour un affichage pirate, installation de cadres au silicone. Quand soudain il est 12h55, l'heure du déjeuner à la cantine universitaire, l'heure à laquelle les étudiants reprennent leurs cours. Ces journées sont un casse-tête pour petit vieux.
Il y a quelques années je déjeunais avec un homme d'affaires au World Trade Center de Gratta-Paille. Chemise à col raide, veste bleu nuit, assis de côté dans sa chaise, l'oeil à tout, au service, au temps qu'il fait, aux femmes, celui-ci écoutait mes questions et y répondait en additionnant des chiffres, des positions, des inputs et des outputs. Conseils au demeurant fort utiles, prodigués avec crânerie et générosité. Le repas dure, nous prenons du café, alentour les tables se vident - ce qui donne toujours un sentiment de puissance, comme si la réussite était acquise. Il sait maintenant le type de société que je veux monter, il a évalué mon degré d'honnêteté, mes chances de succès et n'ignore pas que je suis intéressé par une collaboration, et c'est pourquoi, au moment où je tends la main pour dire au revoir, il insiste pour me raccompagner et me raccompagne ainsi jusqu'au troisième sous-sol, cheminant à mon côté sous le plafond bas du parking souterrain, pour ne me lâcher qu'une fois qu'il a vu ma voiture. Alors, rassuré par sa taille et par la marque, il me sert la main.
Fin de la journée d'écriture, assis à mon bureau un demi litre de bière en main j'appelle Gala en visiophonie. Sa voix, pas d'image. Je fais la remarque.
- Ah zut! Tu es toujours là? Je ne sais pas trop comment on fait. Est-ce que le bouton à gauche?
- Je te rappelle.
- Comment?
- Je dis, je te rappelle!
Je finis la bière, j'en ouvre une autre, je rappelle. Son visage à l'écran, dans le noir.
- Il fait nuit sur la Côte-d'Azur?
- Non, pourquoi?
- Allume, je ne te vois pas!
- ... là, attends, où est l'interrupteur? Voilà, tu me vois?
Elle se coiffe, me parle de sa batterie, de la prise et à nouveau du bouton.
- Ah décidément! A moins que... Ça marche chez toi?
- Toujours. Tu vois bien, je suis là.
- Si je déconnecte le témoin de batterie me signale...
- J'en ai rien à faire de tes problèmes de gadget!
- ...
- Tu as entendu?
- Si c'est comme ça on s'appelle demain.


Selon Lacan la paranoïa est une version de la vérité. Ce qui ne veut rien dire me plaît.
Etre inscrit sur la liste nationale des personnes recherchées, selon l'expression de la gendarmerie française, n'est pas pratique lorsqu'on possède une maison pleine de livres, de meubles et de chauffage dans ce beau pays: cela oblige à travailler de la télécommande. Courrier au voisin pour qu'il vide la boîte à lettres, donné d'ordres à la femme de ménage qui fera ce qui lui plaît, relève à distance des chiffres de l'électricité et pour les rendez-vous, je dis oui puis je prétexte un voyage à l'étranger. Mais voilà que des acheteurs veulent me rencontrer. La dernière fois que je suis allé à la maison, c'était couché sur la banquette arrière d'une voiture. Le lendemain j'apprenais qu'aussitôt parti les gendarmes débarquaient, sans doute avertis par le maire dont la bêtise n'a d'égal que le talent de collaboration. En somme seul le chat profite de la situation. Monté chez le voisin, il dispose désormais d'un panier et d'une cuvette remplie de biscuits. D'ailleurs il est tombé malade. Le voisin m'explique que le vétérinaire a posé une collerette et lui a regardé les dents. Pour ne pas être en reste, je fais en courrier dans lequel je souhaite que le chat se remette de maladie et demande où est la clef de la maison.
Faisant face au prêtre ensoutané qui menace de me tuer.
- C'est vous que vous cherchez à tuer!
Nous empruntons alors un couloir. Au fond deux hommes identiques. Quand le prêtre les fixe ils se changent en femmes.
- Tout ça parce que vous avez conçu le péché! lui dis-je.
Gens qui courent. Messieurs, à la rigueur, mais femmes avec des bébés? Ces places tranquilles qui changent de lumière pendant le jour.

Voilà trois ans que j'ai sous les yeux une carte en relief de la Suisse et j'ignore toujours où sont les villes, les lacs, les pics. Je ne la regarde pas. La question est de savoir si on peut regarder une carte.
Gala me suivra partout où elle peut se transporter sans rien changer à sa vie. Ce que j'aurais dû percevoir avant l'achat du presbytère de Lhôpital. Emporté par mon enthousiasme, sûr de mes forces, j'ai passé outre et cela m'a valu de me retrouver avec la maison sur les bras. Avec le recul je n'ai souvenir que de deux périodes: celle où je travaille d'arrache-pied à démolir et bâtir, celle où seul dans la maison, incapable de dormir, je fais du vélo, je bois et fume en fixant les Aravis.

Exercice au pistolet en matinée, au fusil d'assaut l'après-midi. L'instructeur a sa méthode: l'agression. Il sanctionne la moindre faute, rabroue qui la fait. Pour ce faire, pose des questions sans réponses.
- Tu dégaine comme ça, et l'ennemi pendant ce temps, il fait quoi? Il attend? L'ennemi attend? Répond! Que fait l'ennemi? Montre aux autres ce que tu viens de faire!
Psychologie militaire. A la boxe, pareil. L'Arabe qui enseigne les coups tance et
 punit.
- Tu n'as pas ta corde à sauter? Où est-elle? Oubliée? Qu'est-ce que ça veut dire oubliée? Elle est où? Vingt pompes!
Je ne peux me retenir, je ris. Mais je suis le seul. Les autres boxeurs, apprentis et ouvriers la plupart, en parlent jusque dans les douches.
Pour le tir au moins, il est vrai, tout relâchement de la discipline peut aboutir au drame. Ainsi que l'explique l'instructeur de bon matin, sur le champ de tir, alors que nous tremblons de froid: une balle à travers la main et vous vivrez avec un moignon jusqu’à la fin de vos jours.
Gala à qui j'envoie des annonces de vente pour des maisons dans la campagne d'Avila et un appartement près des murailles, sans ironie.
- Ce serait bien, nous irions deux fois de l'an prendre un petit-déjeuner sur la place San Pedro.

Mon voisin au club de boxe.
- Je marche.
- Où ça?
- Dans l'Himalaya.
Et la serveuse de discothèque.
- Samedi je vais aux îles Senguigui.
Et moi.
- Ah oui, je connais bien. D'ailleurs j'arrive de Java.
Ici se confondent bonheur et cauchemar.
"Attaque de diligence" d'une rame de RER en banlieue parisienne. Passagers violentés et détroussés. Et plus près de nous, à Lausanne, bataille rangée entre cent cinquante individus. Tentatives désespérées de reconstituer un moi dans une jeunesse qui doit aller au choc pour se convaincre qu'elle existe.
Pris en main l'Almanach des muses de Christian Désagulier, cet ingénieur aéronautique et poète venu me dire il y a trois ans à l'occasion d'une lecture au Point éphémère de Paris son admiration pour les Divagations. Ouvrage de mécanique lyrique, ambitieux et gonflé d'inspiration. Les demi-sommités que poussent sur les tréteaux les grands éditeurs font pâle figure en regard de ce style - je pense ici à l'énergumène Olivier Cadiot - mais il est vrai que le costume et les grimaces suffisent puisqu'aussi bien personne ne juge de la poésie pour l'avoir lue.
Neige ce matin, pluie fine et enfin accalmie. Un soleil hésitant réchauffe la campagne genevoise. Les gens se plaignent de l'hiver, long, interminable, à rebonds, et attendent la Pâque. Rentré d'Asie il y a dix jours je pars lundi pour Torrevieja où j'ai pris location d'un appartement sur la plage. Travaillé hier au dernier volet du Triptyque de la peur sur le gonzo pornographique espérant finir le manuscrit afin de me tourner dès l'installation en Espagne vers un projet irréfléchi.
Comme j'attends le train sur le quai de gare de Genève j'aperçois sur le quai opposé Applo accroché à un réverbère et entouré de cinq filles. Je le surprends, nous nous embrassons, je m'en vais. Peu après il court à travers gare et se jette dans mes bras.
Bref rendez-vous avec le conseiller administratif genevois en charge des affaires d'urbanisme. Les aménités des premières années ont cédé la place à un climat de confiance auquel la dégradation générale des comportements citadins n'est pas étranger: nous étions des voyous au regard de l'autorité, nous sommes désormais des appuis contre les vrais voyous. Maigre récompense mais juste retour des choses. Si je devais me montrer malveillant je n'aurais pas de peine à établir que la formalisme des autorités, en les amenant à se concentrer sur des problèmes à solution (seuls utiles à des fins électoralistes) ont laissé s'envenimer des situations qui affrontées dans les temps pouvaient trouver remède. Ceci étant dit, le pouvoir de décision des hommes placés à ce degré intermédiaire du pouvoir est de toute façon trop limité pour contrer les menées délétères des affairistes hauts placés qui précipitent la fin de notre modèle social en vendant leur projet supranational d'une Europe ouverte, tolérante et vertueuse.
Vol de nuit Abu Dhabi-Cointrin. Bus tiède qui glisse dans la pluie. Passagers venus du monde entier, et qui ne quittent pas Genève: Serbes, Arabes, Turcs, Portuguais. Travailleurs féodaux. Ils sont là pour nous remplacer et nous remplacent sans états d'âme. Mardi - encore trois jours à tirer: c'est l'horizon. Ce week-end ils dépenseront un peu plus d'argent qu'ils n'en ont. Pour l'instant ils paient de leur personne. Sept heures, quartier de la Servette. Le bureau est éteint, les postes allumés, les étagères pleines d'affiches. Comme nous avions coutume de dire lorsque nous posions les affiches de nuit, à la colle, au prix  de Fr. 1.- l'unité: toutes ces affiches sont des billets de Fr. 1.-. Façon de mesurer sa fortune. Dès que le jour se lève Gala prend le volant de la voiture de livraison. Nous ne pouvons aller en France avec la mienne, les plaques sont listées aux douanes. Dans un supermarché cubique nous achetons pour cinq cent francs de nourriture, rentrons en Suisse, transférons les cabas dans la BMW, prenons la route pour Fribourg. Les armoires sont trop petites pour ranger toute cette nourriture. Plus tard je vais boxer et souffre: mal dormi, mal préparé au froid, à l'eau, à la neige. Mais c'est encore le meilleur moyen de rentrer chez soi: taper dans le plein, sentir cette résistance dont notre monde en apesanteur nous prive.
Une ville où se perdre. Une langue incomprise. Des moeurs étrangers. J'y trouve une double satisfaction. Une forme de nostalgie active d'abord car ce faisceau circonstanciel me renvoie aux situations que j'ai vécu enfant lorsque mes parents, à intervalles réguliers, revendaient meubles et voitures, achetaient des manuels de culture et nous installaient dans un pays nouveau. Et puis mon désarroi est ici moindre qu'en Europe. Les changements que traversent nos sociétés sont traumatisants, ce d'autant plus qu'ils sont, à condition d'être quelque peu attentif, faciles à mesurer. La perte de l'amitié, l'effacement des routines de la convivialité, la robotisation, le renoncement au sourire, ces traits rendent notre monde méconnaissable. S'y ajoute un problème de rythme. Le rythme s'uniformise. Et l'aspect des citadins. Dans une ville de la taille de Bangkok vers laquelle continuent d'affluer chaque jour les provinciaux les règles du grand catalogue marchand ne peuvent s'appliquer avec autant de rigueur: le thaïlandais du peuple, encore majoritaire, ne collabore pas car il ne peut se permettre ce luxe, il travaille pour manger. Rien de tel en Europe où les peuples libérés du besoin participent à leur liquidation et transforment la vie en une triste fête.
Au  Khao San Park In, l'hôtel de Banglamphu où nous descendons depuis des années. D'un côté la rue envahie de boutiques, de bars, de stands qu'arpentent jour et nuit les touristes, de l'autre une ruelle large comme la paume d'une main où dorment les vendeurs de nems, les couturiers, les lavandières. La seule activité possible, la meilleure, s'asseoir sur une terrasse et regarder. Spectacle inchangé des arrivants nerveux et fourbus, les sacs au dos, des rabatteurs indiens et des somnambules, des enfants ébahis, mais le quartier n'a plus la même allure. Les hippies encore nombreux dans les années 1990 ont disparu, il y a plus d'argent, moins de paresse, les visages sont plus lisses. Les routard venaient d'Inde, du Bangladesh, d'Indonésie. Posé le pied à Khao San c'était atteindre Paris. Aujourd'hui les voyageurs arrivent de Paris et s'enfilent dans un McDonald puis ils achètent un passage sur Koh Pi Pi et montent dans un shuttle une bouteille de Chang à la main. Je marche pendant des heures. Les vendeuses de riz qui occupaient les trottoirs ont été remplacées par des commerces ambulants. Je le note puis j'oublie. Gala à qui j'en fais remarque me dit que le gouvernement a sévi suite à des cas d'intoxication entraînant la mort. Pas moyen de vérifier. L'ambiance de Bangkok en serait bouleversé. Autre sentiment, celui de faire comme chacun et de ne pouvoir y échapper. Ici comme ailleurs, devrais-je dire, moins qu'en Europe pourtant, particulièrement dans les pays anglo-saxons. Mais Bangkok me semblait échapper à ce travers de la mondialisation: trop vaste, trop profonde, trop populeuse. Le lendemain je m'écarte des quartiers du centre (Pratunam, Lumphini, etc.): circuits de puissance moins évidents, activité incompréhensible des thaïs, le vrai bonheur. De retour je monte sur le toit de l'hôtel - aucun résident ne semble soupçonner son existence et la réception n'en fait pas la publicité - et fais du sport suspendu au-dessus de la ville.
The Island, 2005, film de Michael Bay, avec Ewan McGregor et Scarlett Johansson.

lundi 8 avril 2013

Pluie sur la forêt, la mer, le continent. Un bateau rapide nous ramène à Pak Bara. Il fonce sur des creux d'un mètre. Assis à l'avant je dois m'arrimer au bastingage pour ne pas tomber à l'eau. Deux Italiens m'adressent des sourires complices. Arrivés au port, nous les retrouvons sur une terrasse A la table voisine les polonais de Tarutao et un couple français. Chacun pianote sur un ordinateur, une tablette, un téléphone et commande à manger -  la cuisinière est sortie. Il pleut d fort. Il pleut sur les stores, les camionnettes, les stands de fruits. La cuisinière revient. Nous mangeons, Italiens, Français et Polonais feuillettent les guides. Je laisse faire. Assez feuilleté au cours des vingt dernières années. Puis le ventre plein ils réunissent leurs informations. Je donen mon avis quand je connais les destinations: Tao, Jum, Krabi. Discussion à bâtons-rompus, chacun prenant la mesure de ses interlocuteurs. Puis les donMétéo, îles, prix des avions, disponibilités, distance. Voeux des uns, attentes des autres. En début d'après-midi - il pleut toujours - nous louons un bus et sur proposition du Français partons tous pour Koh Lanta. Le polonais passe une bouteille de Rhum. Auparavant, c'était la bière. Rapidement, il faut arrêter le bus, se soulager. A Trang, nouvelle pause, et nouvelles bières. Puis un autre bus, mené par un chauffeur nerveux et fatigué, que nous supplions de ralentir, et un bac, et un autre bac. Il est vingt-deux heures lorsque le Français négocie quatre bungalows en bord de plage. Une vache et son veau paissent sous les cocotiers, l'île ressemble à un paquebot échoué: pointes de lumière rondes, hublots dispersés dans la nuit. Nous avons quitté Taruato à huit heures ce matin.
Le soleil n'est pas levé lorsque nous quittons le bungalow de Lanta. Le propriétaire qui dort dans un hamac ouvre l'oeil et se rendort. A l'agence personne. Nous attendons. Un expatrié fait des allers-retours sur un vélo qui couine. Pourquoi sur la route principale, dans la poussière, sur un vélo qui couine? Pour garder la forme. Un bras en appui sur le guidon, le dos courbé, la tête qui pend. Gala part chercher un café. Ne revient pas. Je trouve un écriteau. Il nous est destiné. La propriétaire nous fait passer un message: je suis à l'hôpital, mais tout ira bien. Des motos passent puis une voiture. Pas de bus. Gala revient: tu avais tort, j'ai bu un bon café, juste là, au bout de la route, sous ce toit de palmes. Je vais sous le toit de palmes, m'assied parmi des policiers. Le patron fait bouillir de l'eau et sert des soupes de nouilles à des femmes voilées. Un yogi sort de la forêt, un yogi blanc. Il tire sur son pagne, prend place parmi les femmes, tend son bol, renifle les nouilles, paie et rentre dans la forêt. Il est 8 heures. L'avion Air Asia pour Bangkok décolle de Had Hai à 17 heures. Pas de quoi s'inquiéter. D'ailleurs voici le bus. Le chauffeur bourre la valise de Gala dans le coffre, je garde mon sac. Le chauffeur dit, je vous attendais devant le bungalow. J'explique que la responsable de l'agence est à l'hôpital. Oui, dit-il, mais moi j'attendais devant le bungalow. Oui, dis-je, mais j'ai dit à la propriétaire de l'agence que nous serions à l'agence. Il hausse les épaules. Fait signe qu'il ne comprend pas. Je dodeline de la tête, je fais signe que je ne comprends pas. Alors il démarre, roule cent mètres, s'engage dans un chemin de traverse. Sous un palmier froid deux scandinaves. A leurs pieds quatre sacs. Le chauffeur voit rouge. Il désigne les sacs, montre deux doigts, puis encore deux doigts. Et nous prend à témoin. Un touriste, un sac, deux touristes, deux sacs, voilà ce que doivent savoir les Scandinaves. Il pousse les Scandinaves et leurs sacs dans le bus. Renfrognés les Scandinaves ne saluent pas, prennent place, se tassent. Le bus démarre. Peu après il s'arrête devant le bureau de la compagnie. Une matrone fait coulisser la porte.
- Qui a quatre sacs?
La Scandinave apeurée et diaphane émet un son.
- Vous ne pouvez pas voyager, descendez de ce bus!
- Nous avons un avion à prendre.
- Il faut payer pour les sacs.
- Lorsque nous avons réservé...
Derrière la matrone trois clientes voilées. Les sièges sont pour les clientes voilées, dit la matrone, pour elles, pas pour les sacs scandinaves. Cependant le chauffeur ouvert le coffre arrière et jure que ça ne va pas, que ce sacs, ça ne va pas! La matrone appelle au téléphone. Le chauffeur parle aux palmiers et dessine du bout du pied de grands cercles dans le sable. Sur la route l'expatrié passe à vélo la tête au niveau de la poitrine.
- Vous ne voulez pas essayez de mettre les sacs de ces gens dans la coffre? dis-je.
Le chauffeur me toise.
- Tu as parlé?
Je répète ma suggestion.
La chauffeur bondit à travers la lucarne et me donne un coup à l'épaule. Je me lève et menace de le frapper. Il jure qu'il ne me fera pas voyager. Je l'insulte. Il répond. Maintenant il est à l'extérieur, les jambes écartées et exige que je me batte. Gala me retient. La Scandinave annone dans son siège, une thaï en larmes supplie qu'on la laisse descendre du bus. La matrone empoche son téléphone, fait coulisser la porte et frappe trois fois contre la carrosserie du bus. Nous partons avec les sacs, les clientes et les Scandinaves. Jusqu'au ferry, plus un bruit. Lorsque le bus est en position sur le pont du ferry, je descends.  Assis sur un pneu, le chauffeur fume.
- La prochaine fois, nous réglerons cela à la boxe thaï au Stadium de Lanta, lui dis-je.
La plaisanterie lui échappe, il reprend position. Je le calme et j'explique. Il soupire. Je m'excuse. Nous parlons et sympathisons. Le ferry débarque le bus sur le continent, nous roulons pendant quatre heures. A Satun, le couple scandinave nous quitte. C'est alors que je m'aperçois alors que depuis le matin, depuis le moment où nous l'avons recueilli, le garçon n'a pas pipé mot. D'ailleurs le couple s'en va comme il est arrivé, sans saluer. Le bus repart. Le chauffeur a changé et il n'y a plus que des Thaïs à bord. Quatre heures de route. Toujours rien mangé. Enfin, vers quatorze heures, la périphérie de Had Haï. Gala dit que nous voulons aller au centre. Tout le monde sourit. Elle essaie de fairte un signe qui signifierai "le centre". Peine perdue. Le chauffeur nous suggère de regarder par la fenêtre. Nous faisons comme il dit mais ne voyons rien de concluant. Lorsque le trafic augmente, les bâtiments sont plus serrés, je dis à Gala: nous y sommes! Et quelques minutes plus tard: c'était le centre.  Le bus nous dépose au milieu de la route. Nous cherchons à manger. Il n'y a pas de restaurants. Si pourtant, là: des dames au-dessus de leurs marmites, des chaises pliables, des bottes de coriandre pendues à des crochets, un restaurant comme il y en a des milliers en Thaïlande, mais lorsque je me penche au-dessus des marmites, je constate qu'elles sont vides. Gala commence une conversation. Elle est certaine qu'il y a des poulets dans les tiroirs et que les dames cachent du riz. Je fais signe que je m'en vais, et je m'en vais. Gala remercie les dames. Nous sommes à nouveau sur la route. Je propose de héler un taxi. Nous mangerons à l'aéroport. Pas de taxi. Un vieil Italien dont le visage a la consistance du mouchoir mouillé renseigne Gala. Je fais les cent pas. Je trépigne. Enfin, que peut-il bien lui dire? Gala revient.
- Alors, qu'a-t-il dit?
- C'est un adorable vieux monsieur, il habite là depuis trente-sept ans, tu te rends compte!
- Ici, il habite ici? C'est un fou! Et alors, il a dit quoi?
- Oh, pas grand chose. Que les Thaïlandais parlent beaucoup, mais ne font pas grand chose.
Plus tard un tricycle à moteur nous amène à l'aéroport international de Had Hai. A y regarder de plus près, le mot international est biffé. Mais il y a des avions et des restaurants. Je commande deux bières et la carte du poulet. Lorsque je me retourne pour appeler la serveuse, je vois ce qu'elle fait: elle vide les bouteilles de bière dans deux grands verres à milkshakes en tapant sur les fonds de bouteilles et frappe les verres sur le comptoir pour tasser la mousse.