dimanche 10 février 2013

Traversée éreintante sur Java. Stationné en plein soleil le bus attend une heure et demie moteur allumé. Quand je vais aux renseignements, on me dit "bientôt". Je suis debout depuis minuit, il est dix heures, il va être midi quand un chauffeur s'avance jusqu'au bus. Le voyage commence, mais d'abord il faut sortir de Denpasar, et la route est saturée. Puis viennent les collines. Sept heures de bus. Au port, personne ne descend, un bac appareille, un autre s'immobilise, le bus se glisse dans son ventre. Les passagers restent dans leurs sièges, je vais sur le pont. Gros courants dans le détroit. Gala récupère sa valise, le bus reprenait déjà la direction de Malang. Nous avons nos billets pour cette même ville, où nous n'avons jamais songé à nous rendre. Mauvaise compréhension. 100'000 roupies gaspillées. A Banyuwangi, sur le port, l'officier d'immigration envoie son adjoint nous chercher. Il exige une déclaration. Celle-ci consiste à contresigner son livre et à écouter les quelques mots de français qu'il a appris. L'homme est d'une gentillesse confondante. Perdu au fond de sa cahute, inutile, il ferait presque pitié, mais je transpire à gros bouillons et ne tient pas debout. J'ai réservé un hôtel. Il n'y en a qu'un. Le chauffeur de taxi n'en jamais entendu parler. Le site internet indiquait " Plus que deux chambres, dépêchez-vous de réserver!" Il n'y a qu'une chambre à l'hôtel Bella Vista et les derniers occupants y ont dormi au mois de septembre - nous sommes en février. Le personnel se met aussitôt à l'oeuvre pour réparer l'air conditionné. Je dis que nous nous contenterons du ventilateur. Gala part avec le chauffeur acheter des antibiotiques. Le ventilateur s'arrête. Je m'endors. Le sommeil est si profond que j'ai de la peine à en sortir. Il fait plus de 40 degrés. La chambre est en hauteur, au bout d'une échelle, sous un toit de palme. La vue est double: sur la mer et sur les camions. Un jardinier coupe les arbustes au ciseau, des gamines demandent si nous voulons manger au restaurant. Nous voulons bien. Elles expliquent que le restaurant, c'est elles. Nous commandons un riz. Elles reparaissent bien plus tard avec du riz. La cuisine est dans une villa moderne des années 1960 qui devait appartenir à l'un des ambassadeurs de la jeune Indonésie indépendante. Le salon est plein d'objets et de photographies ayant appartenu à cette noble famille. Plus tard arrive un homme qui se présente comme le manager. Il n'y a plus de places dans le train du lendemain pour Surabaya. Il nous y emmènera en voiture. Le matin, les jeunes filles demandent si nous voulons un petit-dèjeuner. Elles se mettent à quatre pour fabriquer des toasts et une omelette. Personne n'a vu le manager. Je demande qu'on lui téléphone. On me répond "oui". Je demande si on a téléphoné au manager. On me dit qu'on va lui téléphoner. Soudain il est là, nous montons à bord d'un pick-up. Assis le long de la route les macaques de Pahuran nous regardent passer la tête dans les mains. Huit heures plus tard nous sommes à Surabaya.

Sur le passage des touristes les balinais tels des ouistitis agitent des grelots, font jouer des briquets, tendent des étoffes, des morceaux d'ananas, des bouteilles d'eau. Tout un peuple humilié.
A mesure que nous vieillissons, nous devenons plus rustres, nous relâchons un peu notre discipline, et, dans une certaine mesure, nous cessons d'obéir à nos meilleurs instincts. Mais nous devons être tatillons à l'extrême quant à notre rectitude ().
Henry David Thoreau, in La vie sans principe.
Une des mes tâches consistait à fournir á l'éditeur des photographies des maisons où ont été prises entre 1977 et 2010 les notes figurant dans 45-12, retour à Aravaca. Je m'y suis appliqué de mon mieux, établissant une liste des maisons pour n'en oublier aucune, cherchant dans les albums, les coupures de jounaux et, pour ce qui de la résidence d'Ambassade de La Havane, auprès du Ministère des Affaires Etrangères, puis des héritiers de l'architecte dont le fonds est à l'Université de Berkeley-Californie avant d'apprendre que c'est mon père qui avait volé les documents. Maintenant que le livre est paru depuis deux jours, je vois que j'en ai oubliées au moins quatre: le Monastère des Capucins de Seyssel (j'ai dû l'oublier volontairement pour n'avoir pas à aller le photographier), l'appartement de la la Plaza Xuquer de Valence où nous avions déménagé à vélo de Suisse pendant l'été 1991 avec le projet d'ouvrir un bar en Espagne, la turne de la cité Dinu Lipatti de Chêne-Bourg où je vivais au début des mes études, en 1986, l'appartement de Pully où la grande-tante (ainsi nommée, mais que je n'avais jamais vue) venait de mourir et enfin, plus étrange, puisque j' y ai passé une partie de mon adolescence, la villa du chemin des Fleurettes sous la gare de Lausanne où je passais l'essentiel de mon temps assis sur un bord de toit à regarder vers le carrefour et le parc de Milan.
Gide raconte qu'en 1944, lorsque les Alliés entrent dans Tunis, on ne voit plus aucun arabe dans les rues: tous, dit-il, s'étaient mis au service des Allemands.
Je relâche la volonté et voici la maladie: assaut de la fatigue, fièvres, délire. La nuit se lève sur le Golfe. C'est habituellement l'heure de s'endormir à bord de l'avion pour l'Asie. La compagnie annonce un retard. Un heure. Puis une autre. D'ailleurs pas d'avion en vue. Et au panneau des départs des annulations. Du jamais vu dans cet aéroport à l'écart des grands circuits. Après trois heures et demie d'attente, l'annonce d'embarquement. Un jeune homme s'est rasé la tête et saigne. Il est agité, vif, désagréable. Il adresse la parole aux passagers. Fait les cent pas, fait les questions et les réponses. Je m'éloigne, il se rapproche. Des bus se garent devant la halle. Demi-heure. Je monte, Gala suit, et le rasé. Puis un groupe d'indiens malvoyants. Ils sont cabossés, peut-être infirmes, comme nous tous ils sont las. Un petit ventru à grosse tête retire ses sandales. Le jeune rasé lui dit de se chausser. Ça pue, dit-il. Lubie, humiliation facile. Ses camarades, au lieu de voler à son secours, l'enfoncent: tu pues! Le jeune rasé fait participer les passagers du bus. Il croise mon regard. Il décapuchonne un flacon de Bleu de Chanel et parfume l'indien, puis lui dit le prix du parfum: 80 Euros le flacon. Enfin installé dans mon siège j'avale un somnifère. Quand je me rèveille, j'en avale un autre. Lorsque nous débarquons á Suvarnabhumi j'ai de la peine á marcher. Difficile exercice de la déclaration d'immigration. Les cases flottent. Ensuite je bois de la bière. Grosse erreur. Le somnifère se transforme en drogue. Nuit pénible au BS Hotel. Réveil en plein soleil. Tout-à-l'heure il faut prendre l'avion pour Denpasar or je viens de constater qu'il part de l'ancien aéroport de Mong Duong.
Pour réussir, me disais-je, il faut avant tout à se comporter comme si l'on avait réussi et ne rien dire qui puisse faire croire le contraire. Et dans la nuit, voici mon rêve: tous de noir vêtus, élégants et droits, les quatre hommes de la famille sont réunis, mon père, mon oncle, mon frère et moi-même. A nous regarder ainsi, pas de doute, nous sommes d'âge moyen, bien mis, sérieux et nous avons réussi. Au bout d'un silence je me tourne vers les autres:
- Il y a un problème, nous n'existons plus, personne ne nous remarque.
A Kuta Bali dans un hôtel pour jeunes idiots australiens. A demi-nus, des bidons d'alcool dans les bras, ils bronzent leurs tatouages et fument dans la piscine. Des écrans téléviseurs passent des clips de leurs héros: de jeunes idiots américains à demi-nus qui dansent des bidons d'alcool dans les mains.
Sur le vol pour Abu Dhabi deux hommes d'affaire. Ils se rendent au Qatar. Sur place ils ont 48 heures pour construire une patinoire olympique dans le jardin d'un client. La météo annonce 40 degrés. La semaine précédente ils organisaient une réception en Birmanie pour l'opposante An Sang Su Ki.
L'envol pour l'Asie est prévu pour dimanche soir, il pleut, je suis malade, le livre sort demain et Monami téléphone: sortons! Auparavant, il me faut aller à Genève. Olofso opérée du pied boîte. Luv a une audition de théâtre au pont de la Coulouvrenière. Je roule deux heures, passe déposer des affiches au bureau, prend la file des frontaliers en direction de Satigny, embarque la famille, dépose Olofso et Luv, gare la voiture au bureau, rejoins le lieu de l'audition avec Aplo. Textes embryonnaires de Gérald Chevrolet dans une salle exiguë, enfants serrés entre un piano électrique et un xylophones, à qui l'on a rien appris: ni à se présenter, ni à se mouvoir, ni à parler distinctement. Misère générale de l'école sans autorité. La pauvre Luv a deux répliques à dire. Au milieu de ce naufrage, un quatuor d'adolescents interprète du Mozart avec génie: on croirait de la Güggenmusik. Nous levons le camp. Retour à Satigny puis accident sur la bretelle de Lausanne et pluie torrentielle. Bloqué une demi-heure au-dessus de Montreux. La fiévre est montée, je grelotte. Et bientôt, plus d'essence. Au tunnel de la Gruyères, je remplis. Monami a pris hôtel à Fribourg. Il attend. J'appelle plusieurs fois, lui dis mon avancement. Il est près de 22 heures lorsque je commande la première canette de bière dans la salle à boire de l'Hôtel Elite, en face de notre appartement. Pression tiède au milieu d'un groupe de noirs. Clients et serveur. A minuit, sous une pluie battante, Monami insiste pour que je l'amène à la voiture et lui montre ma nouvelle arme. Le lendemain, le temps de préparer le sac à dos, deux tablettes, deux téléphones, un appareil-photo, un cahier, la corde à sauter, un T-shirt, et nous partons pour Genève. Je bloque la respiration, avale un cachet, ne pas être malade avant dimanche soir. Monami a loué une chambre d'hôtel aux Pâquis. La réceptionniste, française, étrangère demande la réservation, la preuve de paiement, les passeports, les dates de naissance et enfin le lieu de la naissance.
- Cela ne figure pas sur les papiers d'identité.
- Ordre de police.
Puis elle se met en devoir de nous expliquer les visites de la ville.
A 17 heures, à la Fonderie Kugler - prés des anciens locaux que nous utilisions dans l'Usine squattée - pour le vernissage de 45-12, retour à Aravaca. Présentation amusante de Stéphane Fretz, vente de livres, verrée, concert. A minuit, la tête dans l'étau, la gorge prise, après avoir mangé une pizza rue Carl Vogt dans un restaurant de jeunes malheureux, je me couche. Dimanche, seul dans al chambre des Pâquis, état second, visage fripé, tête grosse. Monami vient de prendre le train pour le Valais.
Je suis attendu à 15 heures à Lausanne pour une séance de photographie. L'avion pour Bangkok est à 20 heures. Plus que quelques heures. Puis je me reposerai. J'appelle Gala. Six jours qu'elle n'a pas quitté l'appartement de Fribourg.
- Je ne viens pas, je suis trop fatiguée, pars seul.

Guerre en Syrie. Réfugié sous un pont éboulé d'Alep. Les combattants tirent, les familles protègent leurs enfants. Soudain une déflagration. La panique s'empare des hommes. Une fumée verte dans le ciel. Les gaz! Je m'engouffre dans le premier bâtiment et cours. Une fabrique de plâtre. Des tas de poudre blanche ferment les couloirs. Il me faut un chiffon, un foulard, un mouchoir, quelque chose à serrer contre la bouche et le nez mais tout est maculé de craie. J'atteins une vaste salle dont le sol est jonché de fusils-mitrailleurs. Je ramasse un Uzzi, le charge, gagne une meurtrière.
- Comment savoir qui est qui?
- Tu demandes avant de tirer, me dit un combattant.
- Et au lieu de te répondre, l'autre te tue...
- Exactement.
La démocratie aujourd'hui - comme on dirait à l'enfant qui joue au sable, si tu consolides tes pâtés ils ne craindront pas les marées.