mardi 15 janvier 2013

Tous ces gens qui vous parlent, et ne vous parlent plus. Ils ne sont pas fâchés, n'opposent rien, ils sont ailleurs, ils se taisent, ou alors ils ont là, et si vous les rencontrez ils s'étonnent que leur silence vous surprenne; aussitôt ils annoncent qu'il vont vous contacter, et n'en font rien. Gala a prétendu que c'était ma faute. Mes opinions, mes manières. Confrontée à la même réalité, elle manque d'explication. Que chacun se retranche, s'enferme, c'est malheureusement vrai et facile à rapporter au rythme de vie qu'impose la ville et plus généralement, à la bêtise de nos jouissances, mais j'en viens toujours à me dire: ils doivent bien continuer de voir quelqu'un? qui? et pourquoi pas moi?
L'Espagne est peut-être la terre d'avenir. Faute d'imagination l'espagnol est traditionnel et il l'est sans excès. Les cruautés folles de la guerre civile traduisaient le bouillonnement d'un caractère national qui semble avoir été réduit par la prospérité et nous avons aujourd'hui une société dont le rapport à la modernité n'implique nullement la destruction de l'héritage constitutif. Reste la considération des plaisirs de l'esprit. L'art en Espagne est souvent intuitif, de même que la poésie. De la philosophie, il n'y en a pas - elle n'a su se libérer de la théologie et quand elle y est parvenu, elle est tombée au ras du sol, dans la sociologie. La conversation s'en ressent. Il vaut mieux parler de rien, dans la joie, que de s'attacher aux subtilités; d'ailleurs la qualité du soleil n'y invite pas. Que ce soit à Valdepenas il y a vingt ans, ou encore a Avila l'an dernier lorsque je me renseignais sur les Verracos, un certain immobilisme intellectuel se faisait sentir. Vivre en Espagne demanderait ainsi de sympathiser avec le vide et de redoubler la volonté.
Passer à l'acte de Bernard Stiegler est un texte éminemment existentialiste où se rencontre le fondement et la vérification de la philosophie qu'il décline dans ses livres ultérieurs, tout aussi passionnants, mais alourdis par un appareil lexical qui fait inutilement barrage.
Je ne sais si la théorie de la formation et de la déformation de l'esprit par le passage des substances qui en sortent et y entrent - pour parler comme Leibniz - est conçue dans une analogie avec le corps en tant que point de passage physique des aliments et des activités, mais si elle est avérée - ce que je suis enclin à penser - nous avons à nous prévenir sans cesse contre les déformations qu'imposent à notre esprit des éléments extérieurs devenus les vecteurs d'une orientation de l'intériorité de l'être, prévenance que Debord porte à son comble dès les années 1950 lorsqu'il tient en principe que les éléments du réel sont ordonnés à la manière d'une fiction et mis au service d'une idéologie.
Quand on est heureux on aperçoit la mort. Non que celle-ci soit redoutable en ce qu'elle met fin au bonheur, mais parce que le bonheur étant une stabilité, la répétition du même est une attente.  En l'occurrence l'attente de la mort.
La société cache le monde.
Au sujet de l'immigration qui défait nos sociétés occidentales, dans quelques années la religion la mieux partagée s'exprimera ainsi: "j'ai toujours dit que ça finirait comme ça".
Course d'obstacles en ville de Fribourg, Aplo saute sur les toits, les bancs, les murs, grimpe les long des chéneaux, s'éjecte et passe des tunnels. Je le suis quand je peux, je filme en skate. De retour à l'appartement il monte seul en une heure un film avec bande-son qu'avec les moyens technologiques alors à disposition un réalisateur des années 1950 n'eut pas réussi à monter.
Les hommes du gouvernement français, à la tête d'une société divisée et déprimée, viennent d'avoir recours à l'expédient coutumier des systèmes totalitaires: la guerre. Celle qu'il ont déclenché est à l'image du peuple dégénéré à qui elle s'adresse, puisqu'elle consiste à bombarder des enfants munis de kalachnikovs qui s'agitent pieds nus dans le désert du Mali. Les promoteurs de la mondialisation tirent leurs dernières cartouches. Les événements tragiques sont devant nous.
Ecoeuré hier à la réception de ce message que m'envoie un voisin: "si jamais fait gaffe quand tu reserve des billets d'avion sur le net on sait fait bien arnaquer par une soit disante compagnie d'aviation". Brusque sentiment d'un effondrement général de la culture et de la volonté qui condamne notre avenir. Je lis, je m'écrie et quand je relis pour Gala, elle fait valoir que c'est attristant, mais qu'il ne convient pas d'exiger de chacun... Ce qui me met hors de moi. Comment accepter qu'un adulte, père de famille, possédant un métier et bénéficiant d'une situation bourgeoise s'exprime ainsi? Cela se passe en France. Et l'instruction élémentaire? Qu'advient-il du modèle proposé aux enfants si un tel  relâchement est possible chez un jeune adulte et jugé excusable? Ayant claqué la porte de ma chambre pour mettre fin aux explications oiseuses de Gala qui prétend que s'exprimer dans un tel charabia n'a pas de conséquence sur la pensée, j'ouvre le journal de Gide de l'année 1942 où je lis: "Les peuples, autant que les individus, s'abêtissent dans la paresse. Il n'est pas de doctrine plus funeste que celle du moindre effort". 
De ce séjour en Israël je voulais tirer un petit livre qui expliquerait les positions devant l'histoire des uns et des autres à travers la façon de se coiffer et de se chausser. Avant de quitter Fribourg je me suis renseigner en bibliothèque. Pas de livre sur les chapeaux ou sur les chaussures. J'ai emprunté un volume de l'Histoire des costumes. Un pavé de quelques kilos qui discourt sur les Touaregs, les Bantous et les Inuits. Le genre d'ouvrage que l'on met sous le sapin puis à la cave. Dans l'avion je commence un introduction. Dès l'arrivée à l'aéroport Ben Gurion (où je crains que les douaniers ne m'interdisent l'entrée sur le territoire en raison de mon passeport déchiré ce qui est à deux doigts de se produire et se répétera une semaine plus tard au moment de regagner la Suisse), j'observe les chapeaux des orthodoxes, les keffiehs, les voiles, les casquettes, et les sandales, les baskets, les bottes. Puis le plaisir l'emporte, et je ne fais plus rien. C'est que le temps de la visite n'est pas compatible avec l'exercice. Pour bien faire, il faudrait stationner en différents endroits de la ville, prendre des notes sur le vif. Se tenir dans les portes côté arabe, à l'entrée des maisons d'étude juives, devant les hôtels où débarquent en bus charters les touristes africains et aux abords du quartier des purs de Méa Shéarim. Il en sortirait certainement un petit texte amusant sur le vêtement en tant que mode d'expression politique et projection de soi.
Rien de plus fascinant que les cimetières de Jérusalem au Mont des Oliviers. De la vallée du Cédron au Carmel du Pater des dizaines de milliers de morts attendent dans leurs tombes blanches le jour de la résurrection.
Promenade sur le Mont des Oliviers. Dans la chapelle de l'Ascension, coupole de petite taille bâtie sur la pierre affleurante où Jésus se serait tenu avant de monter au ciel. La pierre est encadrée d'un bord, des visiteurs lâchent sur elle des billets d'argent. Tout cela contradictoire, mystificateur, absurde, heureusement racheté par une vue extraordinaire sur les cimetières, la vieille-ville et le dôme du rocher.
Scène affreuse avec Gala que je gifle. Elle insulte, humilie, profère mensonge sur mensonge. Nous retournons l'hôtel. Trop de vin, de bière, de proximité. J'ai peut-être tort mais je raisonne froidement, elle a des vérités successives: rien de plus irritant pour la raison, qui niée abdique et ouvre sur la violence.
Consommer est un acte égoïste sauf en Israël. Manger dans un restaurant de Ben Yehouda quand on est juif est une affaire patriotique. L'assiette est médiocre, la viande insipide, le service trop lent? Peu importe, c'est déjà assez qu'il y ait un restaurant. Notre restaurant, dans notre pays, chez nous, les juifs. Alors on se tait, on sourit, on paie volontiers et cher.
A Bethléem par le bus de ville. Nous passons sans contrôle le check-point israélien et au bout de 45 minutes le bus arrête son moteur dans une petite rue sans grâce en haut d'une colline. Aussitôt des chauffeurs de taxis nous vendent la visite. Je m'écarte mais Gala est retenue. Je reviens sur mes pas, négocie, fais répéter le prix, accepte. Nous embarquons avec nous un Allemand égaré qui veut se rendre à Jéricho (et qui nous quitte rapidement). Le taxis longe le mur de séparation, plonge dans la vallée. Le palestinien joue son rôle, celui de la victime. Pauvre destin, mais discours appris. Je me contente d'une remarque sur son anglais, de bonne qualité. Il l'a appris avec les touristes. Il nous mène le long d'un itinéraire convenu et répète:  "here, take a graffiti!" Je photographie le mur, puis la vallée: d'un côté, dans le secteur B (dénomination militaire israélienne) maisons en équilibre, inachevées, linge dans les oliviers, chèvres et dépôts d'ordure, de l'autre côté, six cent maisons blanches organisées en bastion sur le haut de la colline.
- New israelien colony.
Puis nous quittons Bethléem en direction du désert du Néguev. Dans une gorge à 14 km, le monastère de Mar Saba. Edifice blanc suspendu fait de balcons, de tours et de toits. Construit par des moines d'Anatolie à l'époque de l'empire Ottoman il abritait 300 moines, trente pères y vivent aujourd'hui. Le site me rappelle la vallée d'Ilhara en Cappadoce où j'ai marché une journée en 1991. Mar Saba, dont le monastère porte le nom, s'est installé ici au Vème siècle dans une cavité de roche qui ressemble à celles que pratiquaient les moines troglodytes de Turquie aux environs de Kaymakli. Un sentier permet de se hisser au-dessus du monastère. En contrebas, à cent cinquante mètres, coule une rivière. La gorge amorce un virage et aussi loin que porte le regard, les murs de falaise sont creusés de cellules d'ermites. Sur les berges, un âne et un gosse. Je me renseigne sur la rivière. Ce sont les égouts de Bethléem, explique le chauffeur, l'eau que consomment les moines est livrée par un camion. Nous demeurons là, silencieux et admiratifs. De retour sur le parking, il faudra donner quelques shekels à un homme qui porte l'uniforme. En attendant de faire valoir son droit, il réprimande à forte voix le gosse qui du fond de la gorge remonte un fagot de bois à dos de l'âne. Image de la frustration que partagent toutes les sociétés arabes. En route pour l'église de la nativité, le chauffeur nous dit les prénoms de ses enfants, nous parlons des écoles, de la neige, su soleil. Et au moment de payer, il se dédit, change les prix, menace. Nous repartons en bus, le chauffeur reste là, quelques billets en main, devant le mur dressé par les Israéliens.


Au gymnase de l'hôtel, entre deux rangées de vélos statiques sur lesquelles pédalent des arabes voilées je saute à la corde. Exercice à leurs yeux féminin à en juger par l'étonnement discret qu'elles manifestent. Etonnement croissant à mesure que le temps passe: je saute 35 minutes sans interruption, ce qui me vaut, faute d'avoir tenu compte de la dureté du sol, un mal de muscles carabiné.
Deux droites; l'une républicaine et technicienne, désireuse de favoriser sur une base libérale les intérêts de la moyenne et grande bourgeoisie, l'autre nationale, sceptique devant la Démocratie, fondant le projet politique sur la notion d'héritage partagé, tradition, langue et valeurs. A ces deux droites identifiées, il conviendrait d'en ajouter une troisième, dévoyée et nihiliste, celle que représentent hors toute formation partisane les lobbys néo-libéraux et leurs institutions (banques, banques centrales, organisations internationales).
Soirée du nouvel-an entre adultes à l'hôtel Legacy. Le genre de fête qui me faisait juger aberrante la façon de s'amuser de mes parents. Habillés, coiffés, chaussés, nous prenons l'apéritif dans une salle de restaurant dont la baie vitrée donne sur le Mont Scopus, partageons des mezze puis de la viande, assistons à des danses, dansons à notre tour, et quand sonne minuit le personnel sabre le champagne et fait tourner des desserts.
Arrivés dans l'après-midi du 31 décembre à Jérusalem nous parcourons la vieille-ville de la porte de Damas au Mont des oliviers. Au loin, sur la tombe de Zacharie, les mêmes silhouettes dansantes de juifs orthodoxes qu'au mois de juin lorsque je finissais mon périple Easyjet. Nous revenons vers l'hôtel par la porte de Jaffa et l'extérieur de la muraille.  Retrouver des personnes entrevues quelques mois ou quelques années auparavant assises au même endroit et occupées à la même activité est amusant. Le souvenir se matérialise sous nos yeux. Par exemple cet épicier qui tient boutique en face du Jardin du tombeau. D'après les gardiens du lieu (par je ne sais quel hasard de l'histoire une fondation anglo-saxonne), Jésus aurait été enterré dans une cavité de la roche, en ce jardin, du côté arabe, et non sur l'actuel emplacement du Saint-Sépulcre. Les tenants de cette théorie expliquent que les archéologues n'ont pas tenu compte de la reconstruction de la muraille par Souleymane au moyen-âge. En face de ce Jardin, une gare de bus qui dessert les territoires palestiniens, un magasin de disques et l'épicerie Che Guevara. Privée d'éclairage électrique, elle ressemble à une grotte. Un vieillard juché sur un tabouret se tient dans l'entrée au milieu d'un étalage de sucreries. A cet endroit, deux clients ont à peine la place de se croiser. Les produits sont à l'arrière, amoncelés. Le client qui attrape un paquet de toasts ou de chips croit le cueillir sur un arbre. Je demande de la bière. Le vieillard ouvre les portes de quatre glacières. Portes de bois aux poignées métalliques qui devaient appartenir à une boucherie. Sont rangées là une dizaine de marques de bières israéliennes, arabes et étrangères. Lorsque je dépose les bouteilles de mon choix devant le vieillard, il les fixe en silence comme s'il regrettait d'avoir à les céder et soudain, sans vous regarder, énonce un prix.