mardi 31 décembre 2013

Littérature sans conscience

Le travail d'écriture est en partie inconscient. Soit. Mais tout de même, il s'agit d'un essai! Et encore, voilà un titre bien prétentieux. easyJet n'est guère qu'un tissu d'anecdotes accompagné de quelques notes de bon aloi. Au terme des sept, huit, dix lectures demandées, d'inconscient, il ne saurait plus être question. Mais non, voici ce que je lis, en quatrième de couverture, phrase prise dans le texte et qui ne m'a pas été soumise: Au final et en somme, c'est une affaire de style. Que peut bien signifier pareille phrase?

Tejares

L'hôtel occupe une annexe du monastère de San Esteban, sur les rives du Tormes. Il pleut, les rues sont lisses, en cet après-midi de la fête de l'an, les passants sont rares: en Espagne on s'habille avec soin. Dans l'épicerie où je prends de l'eau, un jeune homme inquiet demande à la vendeuse s'il lui reste des raisins. Sur le coup des minuit, chaque Espagnol prononcera douze voeux en avalant douze grains de raisin. Le monument le plus ancien de la ville est un verraco sans tête monté sur piédestal à l'entrée du pont romain. Je le double, traverse la rivière, rejoins un sentier entre les arbres et cours vers Tejares, une banlieue. Ici, plus personne. Des maisons mitoyennes par paquets de quinze et vingt, des parcs à jeux vides, des terrains en friche. Au sommet de la colline, un cimetière. Je tourne sur le parking, attaque la descente. En face, Salamanque, ses deux cathédrales, l'université pontificale et, posés sur les champs, en direction du Portugal, des morceaux de route encadrés de réverbères qui évoquent les aires d'atterrissage du continent Mu. Autant de projets abandonnés. Au lieu de passer sous la voie de chemin de fer et sa gare désaffectée, j'emprunte un vieux pont qui débouche sur une église. Elle surplombe la nationale. Afin de me tenir loin du trafic, je plonge dans une venelle, la calle de la Iglesia. Des enfants jouent sous la pluie, une poussette contient du bois de chauffe, les gouttières remplissent un tonneau. Des gitans vivent là, dans un appentis qui devait servir de remise à outils au bedeau. La rue sert salon. Emballée dans un sachet de supermarché, une radio diffuse de la musique. Je rebrousse chemin, descend vers la nationale. En contrebas, l'appentis paraît plus misérable encore: murs gonflés, végétation grimpante, toit rapiéçé de sacs. J'ai bien fait de ne pas continuer, la ruelle est murée. Pour cause, le terrain limitrophe a été excavé par son propriétaire, la famille donne sur le vide. Au bout d'une heure trente, je reviens au monastére de San Esteban. Des clients arrivent du Portugal et de France. Depuis le matin, j'ai croisé deux fois le bus marqué Cementerio, suis passé devant un tanatorium, les pompes funèbres La Dolorosa, et je viens de gagner sur la colline le cimetière de Tejares.

lundi 30 décembre 2013

Barajas-Salamanca

De Madrid Barajas, un bus nous emmène à Salamanque. Je suis passé dans la ville l'an dernier, à vélo, comme je me rendais avec mon frère de Porto à Alicante, mais le temps de déjeuner en périphérie, de croiser un vieillard mal luné qui prétendit me bouter hors du trottoir où je m'étais garé un instant pour consulter la carte et un crieur aveugle de la Once qui vendait son tirage du gros lot d'une voix rauque que nous imitons depuis pour rire, nous n'avons rien vu de la ville, pressés de nous remettre en selle et d'avaler nos cent kilomètres de l'après-midi. En fait, je n'ai réellement séjourné dans Salamanque qu'une fois, en 1992, lorsque nous avions, avec mon frère, le projet d'ouvrir un bar. Pendant trois jours, notre activité consista à visiter méthodiquement les bars, comparer le prix des boissons, les décors, les marques, la tenue des serveurs, la clientèle, les horaires, les quartiers, tout cela de la façon la plus fantaisiste, par exemple en prenant des notes sur des morceaux de serviette que nous jetions à la poubelle le lendemain. Une vieille dame née au dix-neuvième tenait pension sur la Plaza mayor, réputée la plus belle d'Espagne et à dix-sept heures, debout sur le balcon, où la température de ce mois de novembre était à peu près la même qu'à l'intérieur de la chambre, nous tentions d'apercevoir sous une couche de brouillard stagnant à trois mètres les étudiants dont les hurlements joyeux montaient contre les façades des bâtiments renaissance.
Ce matins, dans le bus, nous sommes assis entre une sud-américaine chétive et décalée qui ronfle et une vielle dame qui après avoir annoncé à sa voisine qu'elle est âgée de quatre-vingt-cinq ans parle pendant les 2h30 que dure le voyage.

dimanche 29 décembre 2013

Puces

Dernière tournée d'affichage de l'année en ville de Fribourg, le corps chaviré par l'excès d'alcool, la motivation en berne que la vue des rues remplies de consommateurs étrangers (ceux qui faute de moyens demeurent prisonniers des murs) ne peut que dégoûter. Puis nous partons pour le bureau de Genève que nous trouvons dans un état de désordre et de saleté sans précédent. Bien que le kiosque de la rue Tronchin ait subi une attaque à main armée la veille et en dépit du dépassement de l'heure de police, Gala obtient de la bière. A l'attention des amis, je mets sous plis quelques Triptyques, puis nous éteignons: il est vingt-trois heures. Couché à même le sol, sur un matelas sans drap mangé des puces, je ne m'endors que vers quatre heures. Une demi-heure plus tard, le réveil sonne, nous partons pour l'aéroport.

jeudi 26 décembre 2013

Ski

Levé à l'aube en ce lendemain de Noël, j'emmène les enfants à Villeneuve rejoindre leurs camarades de colonie de vacances. A Fribourg, il pleut. Nous quittons La ville par une nuit épaisse. Très vite les choses se gâtent. Sur l'autoroute, il neige à gros flocons. Plus surprenant, alors que nous étions seuls, le trafic est intense. Les voitures roulent à distance, la neige s'accumule. Puis un ballet de gyrophares tournoie à l'horizon. Deux chasse-neiges ont pris place en tête de colonne, ils ouvrent la voie. Nous roulons au pas jusqu'à Bulle, quand soudain tout le monde quitte l'autoroute. Il est sept heures, les usines, les bureaux ont fait le plein de travailleurs. Nous amorçons la descente sur Vevey dans une neige solide. Je ralentis, crains de freiner, laisse la voiture glisser à son rythme vers le lac, dis aux enfants de protéger leur tête si je devais perdre le contrôle. Sensation étrange: j'ai deux tonnes de ferraille entre les mains, et ne suis plus maître.

mardi 24 décembre 2013

Noël à Chapelle

Parti courir sur la route de Mossel depuis la ferme familiale, je me suis souvenu de ce jour, il y a vingt ans, où, courant de même, à force de lire les Méditations de Descartes, j'avais soudain fait, sans effort, l'expérience du Cogito, validant en quelque sorte par l'acte, ainsi que le voulait le philosophe, les fondements de sa théorie.
Si m'est revenue en mémoire cette anecdote, c'est surtout parce que la veille, lisant un texte sur le projet de convergence des nanotechnologies, tout l'édifice de la métaphysique classique, et avec lui le mécanisme, venait bas devant mes yeux.
Plus loin, en direction de Prez-vers-Siviriez, je constatais avec tristesse la disparition du bureau de poste, ce qui semble correspondre à une nouvelle étape de concentration des services. Jusque dans les années 1990, chaque village possédait son guichet. Ensuite, des regroupements ont été décidés. Aujourd'hui, il faut se rendre à la ville. Politique économique conçue par les bons élèves du marketing pour augmenter les marges de bénéfice des administrations, elle est tolérée (avec quelques heurts) puisque la vie sans déplacement quotidien est devenue impensable, mais elle y contribue aussi, enrichissant tous les secteurs qui tirent profit du déplacement, à commencer par l'Etat. Par ailleurs, étant appliquées à l'ensemble des services, ces politiques suscitent une habitude intempestive du déplacement qui réduit la part du temps non-commercialisée. Ce modèle, justifiable aux Etats-Unis, où il a été pensé à l'époque du pétrole bon marché, ne répond à aucune nécessité naturelle sur un territoire tel que celui de la Suisse.
Retour avec un vent contraire qui souffle en rafale et rend les derniers kilomètres de course pénibles, je m'assieds bientôt entre la cheminée et le sapin avec mon frère et ma mère pour prendre l'apéritif. Lorsque nous passons à table, nous avons déjà bu abondamment. Les entrées et la fondue de boeuf bourguignon nous requinquent. Or, à l'approche du dessert, ma mère suggère une promenade en forêt. - En forêt?
Je fais valoir le temps: le vent hurle, les arbres tremblent, la nuit est sans lune. Nous voilà partis torches en main sous la frondaison des pins. Vingt minutes plus tard nous débouchons face à la Chapelle Saint-Joseph. Mon frère fait demi tour.
- Comment, vous voulez déjà rentrer!
- Maman, je viens de courir 17 kilomètres...
- Vous ne voulez pas pousser jusqu'à Mossel?
Mon frère a gain de cause, nous retournons à la ferme, nous revenons à nos bières. Le lendemain, décompte: une palette de 12 litres entre les deux.

Notes

Un homme qui écrit des notes, un écrivain, et les publie et qui sait devoir une partie de son existence, du moins de son soutien, à ces notes et à leur publicité, tombe sur un journal d'un autre écrivain regroupant des notes similaires et si proches des siennes qu'il se sent dépossédé. Il avance dans la lecture et constate que les sources citées sont parfois identiques. Son existence vacille, il cherche une issue et décide alors de prendre une note faisant état de cette pénible rencontre avec son alter ego et plus avant, d'en tirer peut-être un livre, afin de refonder son existence.

Valéry

Le grand malheur de ne pas comprendre. Paul Valéry, Cahiers II, Littérature.

Engagé

Encagé.

Mémoire

La mémoire est sans mesure, elle retient tout. Son poids ascendant nous épuise. (Et si l'on mourrait bientôt parce que son poids épuise nos élans?) Lorsque je scrute son contenu, je dévoile des figures oubliées, mais c'est surtout par incidence que le passé revient devant mes yeux me persuadant de son infinie capacité. Dans les moments calmes et la nuit plus encore, surgissent des images et des sons, enregistrements de situations et de sentiments anciens et fugaces, avec lesquels il m'est loisible de renouer pleinement. Cette expérience montre une mémoire gorgée de réel qui saurait, pour peu que nous la sollicitions avec efficace, nous restituer du premier au dernier instant toute notre vie.

Voir son corps

Se voir. Voir son corps. Il ne nous devient visible qu'à l'occasion de la production en société de photographies, lorsqu'un interlocuteur nous enjoint de nous regarder. (Le coup d’œil dans le miroir ne peut pas être considéré comme un regard sur soi: le geste, répété, machinal, permet rarement à la conscience d'émerger complètement, l'attention allant surtout aux détails.) Ce que nous ne faisons pas volontiers, à preuve cette réaction courante: toi, tu es très bien, mais moi... Manœuvre qui équivaut à un refus de se voir. La violence provoquée par cette prise de conscience brusque du corps est surtout ressentie à l'occasion des comparaisons. Un personne vous en montre une autre et s'exclame:
- C'est fou ce que tu lui ressembles!
Ce qu'il nous faut alors, par devers soi, nier, sauf à tenir pour fausse la représentation que nous avons de nous-même (dont nous jugeons qu'elle est physique alors qu'elle est mentale)

Koh

A Koh Tarutao, île du sud de la Thaïlande classée parc national, une dizaine de personnes étaient réunies chaque soir à l'heure du repas sur une terrasse en dur devant la mer. Des Russes pêcheurs en eaux profondes, une famille Thaï de Bangkok, un tennisman de Varsovie et, voyageant séparément, deux couples de Français. L'un vivant dans Paris, les études finies, représentait cette bourgeoisie moyenne, fort consciente, qui prend sa part des responsabilités du pays, et sans être politisée, encore moins audacieuse, garde en réserve, quelque soit le sujet, un avis arrêté. Vingt-cinq ans, un peu d'argent, une liberté diminuée, la certitude de faire partie des privilégiés et de le mériter avec, déjà, un début de frustration. Ce couple louait, comme je le faisais avec Gala, un bungalow possédant sa douche, son lit avec draps et matelas. L'autre couple, du même âge, dormait sous tente, en bordure de plage, marchait pieds nus, fumait abondamment et se contentait de partager une assiette de riz et une bouteille de bière quand les autres résidents commandaient du poisson, du poulet, des crevettes et de grosses quantités d'alcool. Ces deux-là, partis pour six mois, n'avaient aucune situation en France. Au retour, ils prévoyaient d'aller travailler la vigne, en Valais, où le salaire horaire - disaient-ils - peut atteindre le 6 Euros. Pendant les trois jours que nous passâmes à Koh Tarutao, j'eus l'occasion de parler avec tous les résidents (exception faite des Russes qui semblent tirer une orgueil tout spécial à se montrer antipathiques), et bien entendu, avec les deux couples. Or, quand bien même l'échange devenait général, jamais la Française bourgeoise n'adressa la parole à sa compatriote. Et je crois comprendre ce blocage, dont elle me dit un mot quelques jours plus tard, alors que nous naviguions ensemble en direction de la côte ("Oui, enfin, vivre comme ça, ce n'est pas une solution"): cette liberté, cette insouciance, l'offusquaient. D'une part, le temps dont elle et son ami disposaient pour visiter la Thaïlande, dix jours, ne pouvait plus être considéré comme exceptionnel, ensuite, elle se demandait comment un couple qui travaille irrégulièrement peut bénéficier des mêmes vacances exotiques qu'elle-même, enfin, et sur ce point nous étions tous fascinés, et la bourgeoise française ne pouvait manquer de le prendre contre elle, la femme aux pieds nus était d'une beauté extraordinaire.

Film d'horeur

En tant que genre, le film d'horreur s'adresse à notre part enfantine. Il réveille ce sentiment d'insécurité vécu dans la phase d'apprentissage du monde. Etre adulte, c'est en toutes situations ramener l'inconnu au connu; l'efficace du procédé étant relative, elle implique, si l'on veut garder son assurance, un système de pari, donc de la confiance en soi. Pour cette raison , les films d'horreur ne peuvent être montrés aux enfants (trop insécures) ni à une certain catégorie d'adultes (trop sécures).

Boire

On boit parce qu'on est heureux, puis on boit parce qu'on est malheureux, enfin, on boit sans se poser de questions.

Intellectuel

Etre intellectuel signifie : opposer à l'ntuition et aux siennes d'abord, l'analyse; postuler en toutes situations la complexité et reculer le temps de la synthèse.

vendredi 20 décembre 2013

Marfil

Pluie sur Fribourg. Décidé de ne rien faire d'inutile. Donc pas de travail. Café, chocolat, littérature, musique. Suivi d'une résolution: réécrire Marfil en trois jours, lui donner sa forme finale. A l'époque Zoé avait refusé ce manuscrit par lettre. Le refus, bien sûr; mais les arguments qui le justifiaient? Alambiqués, craintifs. Eu égard à ce manuscrit, aucune prétention. Peut-être est-il ennuyeux, illisible, ou, comme me le faisait savoir un ami écrivain à Paris travaillant de la littérature sur rail, au sujet d'un autre manuscrit, "sans réel enjeu". Tout de même je le reprends. Le mois passé dans les montagnes au Nord du Mexique pour l'écrire créent autour de ce manuscrit une attente (il faudrait ajouter: rien de pire que mêler des sentiments personnels au jugement que l'on tente de formuler envers son propre travail) qui demandent de le confronter à l'avis d'un lecteur - au moins un.

Continuité

Attaque à main armée d'un centre commercial en France voisine. Commentaire dans la presse: l'activité de vente n'a pas été interrompue.

Parents

La maman de Monami est morte ce matin. Gala me dit, nous assistons à notre propre mort. Cette nuit je pensais, jamais mes parents ne parlent de leurs parents.

jeudi 19 décembre 2013

Rap

Dans les films américains de l'ère Bush, l'une des tortures infligée aux enfermés musulmans de Guantanamo consiste à leur passer en boucle des titres de dark metal scandinave, œuvres de groupes que j'écoute pour le plaisir, Mayhem, Marduk ou Gorgoroth. Est-ce un message à l'intention du spectateur occidental à qui l'on veut persuader que la revendication de satanisme de cette mouvance musicale n'est pas qu'une plaisante imagerie (selon une formule proche de la duperie en quoi a consisté l'affirmation de l'existence d'armes nucléaires en Irak)? Ou s'agit-il de mettre en évidence la difficulté pour un musulman auquel l’administration républicaine impute un degré de civilisation inférieur d'entendre des sonorités qu'il est incapables d'analyser et qui relèvent donc de la torture sonore? Il est vrai qu'à mon tour je trouve insupportable cette musique de repris de justice et d'esclave économiques en quoi consiste le rap des immigrés...

Nus

Cent fois par jour j'entre dans la salle à manger et cent fois par jour je marque le pas la vue arrêtée par l'araignée au plafond, en fait trois fils électriques nus.

Fuir

Combat. Lorsqu'on manque d'expérience, on se porte au devant des coups dans l'espoir d'en donner. Plus tard, on recule, on évite. Celui qui maîtrise son art commence par fuir.

easyJet

Un journaliste appelle de Paris. Voix jeune mais chevrotante, mal assurée.
- C'est au sujet d'easyJet, qu'avez-vous à dire contre la compagnie?
- Vous vous trompez, il ne s'agit pas d'un livre polémique. Vous l'avez lu?
- Non.
- Il s'agit de littérature.
- Alors vous n'avez pas envie de critiquer la compagnie?
- Non.
-...ah! Bien, je vous remercie de m'avoir répondu. Bonsoir Monsieur, et excusez-moi!

Congélateur

Gala propose l'achat d'un congélateur. Je sors la voiture, nous visitons une galerie marchande, nous choisissons un modèle, je paie. Peuvent-ils le garder, nous avons affaire à Genève? Le surlendemain, Gala sort la voiture, part chercher le congélateur, revient bredouille: trop gros, dit-elle, il n'entre pas dans le coffre. Et sur la banquette arrière? Impossible, dit-elle? J'insiste. Tu te trompes, assure-t-elle, le vendeur a tout essayé. Bien. J'irai le chercher à pied, je le monterai sur un diable je le roulerai jusqu'à l'appartement. Trois kilomètres, ce n'est rien. Elle hésite? Je fais valoir qu'autrefois, à Genève, je faisais mes déménagements en tram. Soit. Gala appelle, de mande qu'on me prête un diable. Je sors la voiture, me présente au magasin. C'est vous qui avez cette petite voiture? me dit le vendeur. J'ai la plus grosse voiture du canton. Le vendeur rectifie: le coffre est petit. Je demande le diable. Il traîne les pieds. J'habite juste à côté. Malin, le vendeur me demande le nom de la rue. Je le lui dis. Cela l'amuse. Il me regarde partir avec le diable, curieux de savoir si je vais y arriver. Je roule le congélateur jusqu'à la voiture, m'arrête, la regarde. Je me répète, c'est la plus grosse voiture du canton, et décide: que cela soit vrai ou non, je vais entrer le congélateur dans la voiture. Trois minutes plus tard je rapport le diable au vendeur.
- J'avais décidé que ça entrerait!
Il sourit jaune. (J'enfonce le clou.)
- Je le savais.
- Oui, mais je ne voulais pas risquer de griffer le cuir de vos sièges, c'est une voiture de luxe.
Un peu plus tard, comme je dépose devant Gala le congélateur que j'ai porté sur le dos depuis la rue.
- J'étais sûre que c'était possible, me dit-elle.

Camps

Manifestations à Bruxelles suite au vote technocrate d'une loi de sauvetage des banques. Parmi les slogans, ce constat: le peuple n'a pas été consulté. Première remarque, le terme peuple. Il pourrait relever du registre marxiste, mais établit plutôt la difficulté à se penser comme citoyen. Peuple renvoie à pouvoir qui, dans un contexte supranational, renvoie à empire. Jusqu'ici, seul le pouvoir était une force consciente. L'accélération de son programme de liquidation de la démocratie provoque un prise de conscience dans le peuple. Conséquence manifeste, les camps commencent à s'organiser.

Ukraine

Dîner avec un archéologue qui dans l'après-midi venait de mettre à jour l'entrée d'un des grottes les plus importantes et prometteuses de Fribourg en termes de fouilles romaines et dans le cours de l'échange, le voici qui fait part d'un rêve: prendre part avec un véhicule militaire à un célèbre rallye tout-terrain en Ukraine.

Restaurants suisses

La médiocrité de la cuisine dans les restaurants suisses. Assis parmi trente convives, je les regarde ébahi: ils se jettent sur des plats qui n'ont ni goût ni originalité. Quel scandale je ferais si j'allais leur dire que ce lieu avec ses serveurs endimanchés et gauches, ces nappes de papier et ces carafes de vin aigre, ces bouteilles d'eau minérale hors de prix et ces mets fabriqués à base de conserves n'a rien d'un restaurant! Ils me traiteraient de prétentieux, d'enfant gâté. En fait d'inversion, voilà qui est parfait: eux sont gâtés, qui déboursent trente, quarante et même cinquante francs pour se nourrir (et non pas manger); mais il est vrai que personne n'a faim et que l'argent ne manque pas, d'où la multiplication de ces restaurants-usines.

Appartenance

La différence essentielle, quelque soit le milieu, est que je suis sans appartenance. Rien ne me situe, ne pointe sur moi, ne me comprend. Ni métier, ni aspiration matérielle ni groupe identitaire (sportif, social, religieux, communautaire, peu importe, mais homogène). De sorte que je pense sans cesse et la position et la contre-position, privilégiant selon des critères versatiles, tantôt l'une tantôt l'autre.

QCM

Effet des Questions à Choix Multiples sur les mentalités. Mieux vaudrait dire, dommages. Cela m'a frappé hier, à l'occasion d'un dialogue avec un étudiant achevant son cursus. Manque d'inventivité et de fantaisie, méfiance envers la spéculation. Il expose les possibilités, nomme celle qu'il retient, explique le pourquoi. S'il vous vient l'envie de contester la formulation de la question, il croit que vous n'avez pas compris, justifie son option, condamne celles qu'il a exclues.

Milieu

Dans ce milieu, voici ce qu'il se dit.
- De retour? Comment ça va? Tu as pris des vacances?
- Non.
- Ah, tu travaillais?
- ...disons que j'étais ailleurs.

mercredi 18 décembre 2013

Bombes

Que l'argent soit l'outil privilégié des grands fossoyeurs, nul doute, mais que cet argent, au terme d'un processus long de pourrissement des relations humaines soit aujourd'hui, en tout impunité, imprimé par certains pour exploiter le commun des hommes et fabriquer une pauvreté nécessaire au maintien de leur statut, voilà qui donne envie de jeter des bombes.

Chute

En Suisse, de plus en plus de passagers des trains, chutant des quais, tombent et meurent sur la voie, signal qui devrait nous alerter sur le risque que comporte l'accroissement volontariste de la population à des fins économiques.

Soin

S'intéresser aux œuvres, les lire, les contempler, les écouter, c'est maintenir vivant leurs effets sur la société laquelle, faute de ce soin, sombrerait dans le régime pauvre des matières.

Violence

Effroi des femmes (celles qui ont conservé leur féminité, dont le nombre se réduit) devant la représentation de la violence. Savoir secret, enfoui, sur la personnalité, elle-même enfouie, du mâle. Il est de fait que la représentation de l'affrontement corps à corps, non pas contingent, par exemple dans une bagarre de rue, mais nécessaire, dans un contexte guerrier, représente également pour nous, les hommes, une possibilité entre toutes négative. Apparaît alors le jeu sous contrainte de l'existence contre la mort qui implique la suspension immédiate de la liberté. Hélas, l'élément viril, disons bête, nous représente en parallèle l'idée de l'emporter et c'est cela qui effraie la femme: ce piège.

Triste théâtre

Apprenant qu'on emmène mon fils voir deux spectacles de théâtre, je prends aussitôt le téléphone et persuade sa mère de le retenir à la maison, promettant de rédiger à l'intention du professeur une dispense. Car enfin, apprendre qu'on mène son enfant écouter et voir du Shakespeare et du Rousseau (soit dit en passant, comme s'il s'agissait d'un dramaturge) est compréhensible, mais entendre que dans le premier cas, la pièce est mise en scène par Omar Porras (personnage dont la place est dans un cirque) dans une version chinoise surtitrée, et que pour le second cas, la présentation est le fait de Dominique Ziegler, écrivain au talent pataud, a de quoi fâcher. La liberté atteint ici son degré le plus bas: l'inertie est facteur du choix. Sont présents dans le milieu théâtral (huile de coude), Omar Porras et Dominique Ziegler, c'est donc eux qu'on va solliciter pour introduire les élèves à la grande littérature. Et puis, rien de tel - croit-on - que de faire appel à de grands enfants pour parler aux enfants. Triste démarche.

Obèses

Sentence néfaste, truculente, exagérée, sensée et insensée de Millet dans L'Etre-boeuf: "(...) l'obèse qui est une figuration anti-mythologique et, par extrapolation, la revanche de l'animal d'élevage sur le consommateur s'engraissant lui-même au cœur de la clôture humaine."

Don

Ce défaut de reconnaissance chez les enfants, qui n'est pas de l'ingratitude, laquelle suppose la reconnaissance. Ils savent cette aide, ces bienfaits, cet amour qui leur sont portés et les grandit, mais ne peuvent les reconnaître, c'est à dire y revenir et les rendre conscients qu'au moment où ils deviennent à leur tour aptes à aider, bien faire, aimer, de sorte que ceux qui ont donné, le plus souvent, ne peuvent constater le bénéfice de leur don.

Réveil des enfants

Ce matin un enfant chargé de sacs traverse courbé le préau encore plongé dans le noir. En 1979, mes parents en visite en Suisse, je dormais chez une amie espagnole, près de Madrid, dans un salon souterrain encombré de tableaux dignes d'être accrochés aux cimaises du Prado. L'école se trouvait à trente kilomètres, près de la Castellana, une bus m'y emmenait. Il passait sur la nationale à heure fixe et je priais donc notre amie de me réveiller à temps. Chaque soir, elle promettait de le faire et chaque matin, le jour levé, le bus parti, elle s'excusait:
- Mais on ne peut pas réveiller des enfants et les envoyer ainsi dans la nuit!

Intranquillité

Ce mot d'intranquillité, assez laid, mais bien utile au moment de qualifier notre état de rejetons du modernisme. L'accumulation d'intelligences diverses, la contradiction native résolue par toutes sortes de religions et de philosophies désormais elles-mêmes mises en contradictions nous condamnent à nous fuir sans cesse. La sympathie de l'agriculteur pour ses champs et ses vaches offre un contrepoint évident. Je ne veux pas faire de romantisme, cette sympathie est aussi une pesanteur, une liberté engluée, mais tout de même, que ce soit dans le domaine des idées ou dans le jeu banal des jours, comment en est-on arrivé à incarner des positions aussi instables? Il se pourrait même, que l'intranquillité opère comme une maladie dégénérative. L'agitation nietzschéenne (pour prendre une figure intellectuelle) bientôt incarnée, c'est à dire, faite chair, sans plus de motifs, de mots, d'opérations mentales. En début de semaine par exemple, ce garçon d'une vingtaine d'années assis à mon côté lors d'un voyage en train: en trois quart d'heure, jamais il n'est parvenu à rentrer en lui-même, se débattant avec son sac, puis sa chemise, son abonnement, laçant ses chaussures, retournant à sa chemise qu'il boutonne, se coiffant, cherchant son reflet dans la vitre, vérifiant le contenu de son sac, s'installant enfin pour écouter de la musique, mais bientôt relevé et recommençant toute la série des actes destinés à anticiper la sortie du train.

Etats-Unis

La coupure historique. Les colons Irlandais qui s'embarquent en pionnier pour l'Amérique sont les parias du royaume. Illettrés, ils sont sans histoire. Quittant l'Europe, ses guerres, son régime de propriété, ils se tournent ver l'avenir et vers l'invention. A cette fin établissent avec la nature un rapport d'utilité dont la démocratie à l'américaine est l'émanation. Trois siècles plus tard, l'Empire. Aujourd'hui finissant. Motif qui exacerbe les tensions, et accélère le programme d’acculturation que tente de faire passer par le force les Etats-Unis et à un moindre niveau ses alliés anglo-saxons (rôle éclairant dans cette hypothèse de l'Australie). Quoiqu'il en soit, fouillé avec intelligence, je prends le pari que ce problème de coupure historique expliquerait en partie la tentation diabolique de simplifier l'homme, de le réduire, bref, de le priver de son humanité.

Mépris

Reçu hier par courrier électronique un message d'invitation à contribuer par le don d'un texte à une journée de l'art dont le déroulement est prévu en janvier dans une musée de Genève. Quelques phrases explicatives signées d'une inconnue, responsable à la radio ou à la télévision - cela-même n'est pas claire - définissant les conditions de la demande: texte de trois à six minutes respectant des thèmes - suit une série de mots dont le sentiment est qu'ils sont choisis au hasard du dictionnaire. De plus, la barre des adresses indique que l'invitation a été envoyée à deux autres écrivains, elle n'a donc rien de personnel. Enfin, en attaché, une reproduction de l'affiche qui assurera la promotion de la manifestation: elle contient des fautes d'orthographe. Gens hors d'eaux-mêmes qui a force de mécanisation servent de relais au mépris.

mardi 17 décembre 2013

Art

Au-dessus de tout, l'art. Le mot aussitôt prononcé, une image se forme et plane, que je considère et qui me contente. Une promesse, un appel à l'effort. Le propre de l'homme. Cette approche mystique et infantile explique peut-être, par un explicable transfert, ma fascination pour la pratique religieuse. Quand bien même l'objet de la croyance me paraît fabriqué, l'intériorité, le recueillement, la visée, l'ordre, la répétition m'appellent.

Détartrant

Le flacon de détartrant posé sur l'étagère de la salle de bains annonce: tue 99,99% des bactéries. Nous voilà rassurés.

Detroit

Dans Detroit en faillite des archéologues pratiquent des carottages sur les terrains en friche pour étudier le passé ouvrier de la ville.

Taches

Les poids que prend l'administration dans nos sociétés: oui, sans doute! Mais l'on devrait surtout s'inquiéter de la transformation de nos lieux de vie en bureau de traitement de l'information. Aujourd'hui, un père de famille passe chaque semaine des heures à remplir, parapher, argumenter, acquitter, justifier, procurer. Les réseaux devraient permettre de créer une solidarité électronique éphémère engageant tous les participants à jeter à la poubelle l'ensemble des documents que leur ont fait parvenir pour l'année les administration publiques et privées.

Anticipation

La boisson aidant, dès qu'elle se sent en confiance, Gala fait mon procès. Elle énumère ce que je suis. Ce n'est pas beau à entendre. Elle rend public, sans égards pour le sens et le rythme de la conversation, des propos tenus dans l'intimité. Il y a longtemps que j'ai cessé de m'en offusqué. D'abord parce que, si je marque en effet, comme tout un chacun, dans l'expression de mes opinions, des degrés, c'est pour respecter un décorum sans lequel aucune société ne serait possible et non pour tricher, ensuite parce que, fidèle à moi-même, je ne craindrai pas de me défendre et de me justifier si injonction m'en était faite et peut-être le veux. Mais ce qui m'amuse dans ce lynchage, c'est ce que je crois en comprendre:  Gala se démarque avec force déclarations de ma position afin de parer l'éventualité où celle-ci devait un jour me valoir des conséquences néfastes.

Séparation

Que nous sommes bien sur cette colline du Guintzet! Et pourquoi y est-on bien? Parce que la vie bête et saccadée que produit le marché, les stigmates que portent au visage les individus que charrient les flux électriques, n'empoisonnent pas l'atmosphère. Il n'y a pas de magasin, pas de loisir, pas de raison de se tenir sur cette colline sinon de retrouver la raison. Constat qui vérifie les bienfaits du ghetto. La paix est à ce prix: la séparation. Ce qui en dit long sur la solidarité chère au cœur des bienfaisants. Ils aident, sauvent, réparent les individus ballotés, brisés, perdus, pour autant qu'ils puissent s'appuyer sur une logique du ghetto. Ils sauvent à partir de leur position éminente ceux qui se trouvent rejetés à la périphérie; ou pour mieux dire, afin de racheter leur pêché, sauvent quelques individus. C'est une forme d'exorcisme. (Les autres, ceux qui sauvent en mêlant leur existence à la foule des égarés sont des saints) En ce qui me concerne je n'ai envie de sauver personne et préférerai ne pas être séparé.

France

Un ami me raconte son installation dans un hameau de France. Des sentiments contradictoires me traversent. La France, cette société lâche, paresseuse, aux institutions bancales, aux caractères corrompus. Un village, sa fumée sur la neige, le bon sens des habitants, leur gentillesse, la montagne, la modestie des rapports. Mais le sentiment négatif l'emporte. Lorsque des situations vous enferment, des propos imbéciles sont tenus, des jugements arbitraires prononcés, cela à répétition, minant votre position, l'image qu'offre pareille société vous empêche de voir le monde serait-il fait de villages, de montagnes et d'habitants amicaux. Voici ce qu'est devenue pour moi la France depuis trois ans, un pays malade de sa société.

Resolution

Réveillé en pleine nuit je me demandais comment qualifier la capacité maligne qui consiste à proposer pour un problème résolu une solution qui, lorsque se posait le problème, n'a pas été proposée. Je ne parle pas de logique mais d'Histoire. Employons une métaphore. Soit quatre adolescents élevés par un père tyrannique. Chacun comprend qu'il faudrait l'empêcher de nuire mais personne n'a le courage de s'opposer. La tyrannie augmente jusqu'au moment où les adolescents, enfin adultes, quittent leur père. Alors chacun admet comme évident qu'en cas de tyrannie il faut s'opposer au père. L'évidence de la solution leur permet de se prévaloir contre tout retour de la menace, ce qui s'exprime ainsi: plus jamais notre père (et aucun père) n'agira en tyran. La solution qui consistait à s'opposer n'a pas été retenue lorsque se posait le problème. Appellera-t-on resolution, l'apport de la bonne solution , alors que le problème n'a plus d'actualité? Et dans ce cas, que signifie la résolution? Fermeté, courage, décision (selon Littré). Mais aussi: projet que l'on arrête, dessein que l'on prend. L'Histoire, telle que la conçoivent aujourd'hui ces spécialistes qui la considèrent comme une morale reconstructive (comme on dirait une chirurgie reconstructive), mériterait d'être envisagée à travers ce faisceau de définitions qui sépare la resolution de la résolution.

Discussions

Drôles de conversations. Je n'en retiens rien. Elles sont agréables, utiles. Quand elles ne sont que cela, j'y prend part sans m'en rendre compte. Par moments, je m'aperçois que j'y participe, que c'est moi qui parle, répond ou pire, pose des questions. Lorsque je m'en aperçois m'emplit un sentiment d'inquiétude. Cette mécanisation involontaire de la parole me coupe de moi-même. Il serait intéressant de vérifier si l'interlocuteur procède de la même façon. Nous aurions alors un dédoublement: en lieu et place de deux amis de rencontre deux flux de paroles interagissent. D'ailleurs, si au bout de quelques minutes je sonde ma mémoire, rien ne demeure de ce qui fut dit. Tout autrement en va-t-il des discussions serrées, de celles où chaque mot engage votre pensée. Non seulement l'exercice d'écoute implique l'être entier et le concentre, mais aussitôt que se présente son tour de parler, une fabrique se met en marche qui sollicite les ressorts conjoints de la mémoire, de l'expérience et du savoir. De plus, si l'essai aboutit à une parole qui n'est pas trop en défaut d'expression, la satisfaction sera immense d'avoir franchi la clôture de son être et figuré par projection un lieu nouveau qui, pour autant qu'adhésion y soit donnée, sera occupé avec profit. De fait, lorsque de telles discussions, entre toutes enrichissantes, se produisent, il m'en reste trace pendant des mois voire des années.

Litote

L'horreur démocratique.

Mioches

Quel plaisir de voir débouler les enfants dans le préau que surplombe la salle de bains! C'est à l'heure où j'ai le visage tartiné de mousse et l’œil fripé. La cloche sonne, les portes battent, une vague de cris précède leur apparition. Ils ont petits, enveloppés, ronds. Certains, pour atteindre les jeux, courent le long du chemin en crémaillère d'autres se jettent dans tuyau orange et atterrissent sur les fesses dix mètres plus bas. Et comme le gel saisit la colline depuis une quinzaine, tous patinent. 

Théâtre capitaliste

Afin de rendre tangible la menace que représentait le communisme à l'époque du procès des époux Rosenberg, un maire d'une petite ville américaine rassembla ses administrés et énuméra les changements que ne manquerait pas d'imposer l'avènement d'un tel système; la nourriture riche et variée remplacée par une brouet de patates et de navet, le cinéma local ne diffusant des films de propagande à la gloire de Staline, les voitures remplacées par des mulets, les habits découpés dans la toile de jute. Après adaptation, cette représentation théâtrale serait aujourd'hui de la plus grande utilité pour figurer à l'attention des Européens l'avenir qui les attend. Mais lorsqu'on se penche avec sérieux sur la possibilité de recourir à pareille méthode, il faut déchanter. De fait, comment obtiendrait-on une représentation d'une société capitaliste qui est elle-même une parodie de la vie? Tout au plus pourrait-on forcer le trait, ce qui reviendrait à accélérer le processus de déréalisation, autrement dit, à travailler pour le capitalisme.

lundi 16 décembre 2013

Chambre

Chambre d'adolescent au bord de l'autoroute avec trois trophées sportifs sur une armoire rustique.

samedi 14 décembre 2013

Histoire

Un jour on demandera : mais comment les gens ont-ils pu supporter ça, ne se rendaient-ils pas compte?

Equilibre

Séance d'entraînement exigeante. La côte semble remise. Certains exercices sont encore douloureux, mais je vais pouvoir, dès lundi, reprendre le programme. Rassurant. Paranoïaque ou non, les nouvelles indiquent assez une accélération générale du pillage des peuples, lesquels, tout habitués à la traite, pourraient finir par relever la tête - du moins tenter de le faire, ce qui suffirait pour mettre bas le fragile équilibre de nos absurdes sociétés.

easyJet

Reçu d'Allia les premiers volumes d'easyJet sortis de presse. Le livre est petit, orange, le titre composé dans les caractères originaux de la compagnie. Il est court (96 pages) et discret. Si mince, qu'on se demande s'il offre quelque chose à lire. Est-ce que, lors d'un prochain voyage, j'aurai le plaisir de voir l'un des passagers le lire?

Russe

Dans le train pour Genève, je prends place en face d'une russe diaphane qui lit avec concentration.  Son immobilité est à la fois curieuse et intimidante. J'aurai pu choisir une autre place, mais je m'en tiens à ma décision récente: se rapprocher de la beauté. Pour donner le change, je la salue. Elle marque un temps avant de réagir. C'est alors que je m'aperçois que son attitude n'est pas composée. Elle lève brièvement les yeux, me rend mon salut du bout des lèvres. Le train roule trois quart d'heures. Sa concentration favorise la mienne, je lis de la philosophie, exercice difficile dans un lieu public. Lorsque Lausanne est en vue, elle se prépare avec flegme et méthode. Puis me salue d'une phrase complète:
- Au revoir Monsieur, bon voyage.
L'idée me vient que de telles personnalités doivent être effrayées par les mœurs barbares que notre système développe et entretient.  

Haldas

Niaiserie de Georges Haldas dans L'Intermède marocain. Passager en attente stocké dans l'un des champignons de l'aéroport de Cointrin, il lui faut deux pages pour nous raconter la vision prémonitoire de cet Orient des Mille et une nuits que lui fait entrevoir les plis flottants de la djellabah d'une passagère à la "noblesse native" (expression prise chez Baudelaire). Travers ridicule hélas répandu chez nos intellectuels; il consiste à se démarquer à bon compte de la petitesse attribuée à tort à nos mœurs locales en valorisant à grands renforts de fantasmes les figure de l'étranger.

Nihilisme

Détruire la langue commune est sans doute le moyen le plus efficace de mettre les corps et les esprits à la disposition du capitalisme financier. L'immigration organisée en est le moyen le plus sûr. Parallèlement les pouvoirs séparent au nom de la loi (définition de nouvelles tolérances en faveur de minorités qui revendiquent un statut hors tradition - lesbiennes, homosexuels, polygames, adoption, etc.) les familles.

TPF

Un bus des Transports Publics Fribourgeois bondé remonte la colline du Guintzet dans la nuit et le brouillard. Au-dessus du pare-brise l'enseigne lumineuse annonce: Renfort.

Discothèque

Apéritif dans une discothèque à l'heure de sortie des bureaux. Une dizaine de personnes accoudées au comptoir sirotent leurs verres, la piste de danse est vide, les lumières arrêtées, la musique en sourdine. Le patron et sa femme (travailler en couple, releève de l'héroïsme) circulent avec énergie, parlent à la volée, rangent des bouteilles, confectionnent des canapés. Les clients, des habitués, les hèlent, mais ce n'est pas pour parler: ils tendent à bout de bras leurs téléphones, déroulent un film ou montrent des photos. Ainsi se forment le temps d'un regard commun de petit groupes, puis chacun reprend place sur les tabourets. Je vide mon verre à l'écart, ne sachant si je suis le spectateur unique d'une pièce de théâtre improvisée ou s'il faut considérer que tous les clients sont dupes et que le couple qui possède la discothèque met la situation en scène pour vendre quelques boissons à un moment de la journée où les discothèques, normalement vides, ne rapportent pas un sou.

Principe de la mode

Ecole Lémania, à Lausanne, dans les années 1980, comme je cherchais péniblement à me créer une identité en choisissant mes habits (le plus souvent à Londres, en tenant compte des mouvements underground, punks, new-wave puis pirates), un des élèves de dernière année tournait en dérision le principe de la mode en venant chaque jour de la semaine vêtu dans un style différent, mais avec un tel soin du détail, que le costume évoquait plus le bal masqué ou les plateaux de cinéma que le goût personnel. Par exemple, accoutré d'un Loden bleu, d'une chemise à col dur et d'un pantalon velours côtelé, il jouait le bourgeois le lundi et le lendemain paraissait en fusilier américain de la seconde guerre, casque à treillis sous le bras.

Fonctionnaire

Rendez-vous à Lausanne, loin de ses bureaux, avec un fonctionnaire. Nous commandons à boire, la discussion va son train, il est onze heures, onze heure un quart, onze heures et demie. Il expose, je formule mes remarques. J'expose, il prend note, critique et suggère. Soudain son ton change. Il résume nos propos, me place devant un choix, résumé et choix qui auraient pu intervenir il y a une demi-heure. Alors je comprends: il est midi moins cinq. Et en effet, à midi précise, les boissons payées, sans que le fonctionnaire ait jamais consulté sa montre, nous sommes sur le trottoir, il me serre la main, il s'en va.

vendredi 13 décembre 2013

Gambach

La colline aux vingt écoles. Et au milieu, mon bureau. Au garage, les affiches. Plusieurs fois par jour, je  descends, traverse le jardin, empile et trie, remonte. En hauteur, derrière les baies vitrées du collège Gambach, les élèves, dont je vois les bustes, les têtes immobiles. Et au pied de leur immeuble, des pelles à la main, les concierges. Je me souviens alors de l'impression que me faisaient ces mêmes concierges, il y a trente ans, lorsque j'étais immobile, sur ma chaise, devant mon pupitre, à Lausanne, au collège du Belvédère, et que je regardais par la fenêtre. Leur liberté de se mouvoir me semblait extraordinaire. Et en même temps, je mesurais leur rapport à la clôture, la répétition de leur vie, le poids de leurs machines, de leurs pelles. Ce que j'enviais dans l'instant, je le voyais là-bas, derrière la clôture et il me semblait qu'eux n'y avaient pas accès.

Honte

A mes enfants je dirai, tu sauras pourquoi je n'ai rien fait quand ton tour viendra de constater que tu ne peux rien faire, et j'aurai honte. Sauf, évidemment, si allant au sacrifice pour ne pas avoir à me confronter à cette honte, je ne suis plus là pour répondre.

Flûte

Sons de flûte dans la forêt. Installé sur une butte, un homme joue. Sentiment que cette musique est merveilleusement adaptée au lieu, qu'elle l'agrandit, l'enchante. C'est l'hiver, les pistes sont gelées, il n'y a pas de promeneurs, mais ces sons grêles qui circulent entre les arbres ont pour effet de rendre la nature familière.

Obertone

Depuis plusieurs centaines de générations, les sociétés occidentales et asiatiques font peser sur leurs citoyens une pression énorme. Temps de travail, implication sociale, obligations morales, mode de vie axé sur la compétition et la production, complexité organisationnelle et administrative, surinformation, pression sociale de la consommation et de la culture, forte exigence intellectuelle et sociale... Cet environnement qui nous paraît banal a de quoi bouleverser l'étranger. (Laurent Obertone)

Souche

Forêt de la Croix, où je cours, une femme tient en laisse une souche. Je sol est glacé, les arbres blancs. Du sous-bois je remonte dans sa direction. Elle tire sur la laisse, la souche glisse. Elle marque une pause, reprend son souffle. Arrivé à sa hauteur j'entends la femme qui dit à la souche: - Tu vois, maintenant c'est comme ça, tu ne peux même plus marcher...

Adjectif

Au moment de définir un caractère, l'écrivain cherche parmi les adjectifs, retient celui qui exprime au mieux son idée. Si l'adjectif manque de nuance ou force l'expression, il  adopte cette solution inélégante mais efficace qui consiste à placer un second adjectif en regard du premier. Leur tension proposée à l'intelligence du lecteur est alors censée traduire avec justesse le caractère que l'écrivain tente d'exprimer. Or, dans la réalité, il arrive parfois qu'un adjectif suffise à décrire un caractère, comme j'ai eu l'occasion de le vérifier hier: confronté à cet homme massif et grand, au cou musclé, aux épaules larges, le visage épais, les cheveux drus, qui se meut lentement, parle avec mesure, a le regard rieur et ennuyé, et qui sans cesse soupire, j'ai pensé "débonnaire". L'adjectif décrivait parfaitement l'homme. Et même plus que cela: en sa présence, tout appel à la définition du mot "débonnaire" devenait inutile. Cet homme dévoilait pour la première fois à mes yeux, de façon aussi complète, le sens réel de l'adjectif.

mardi 10 décembre 2013

Libraire

En 1950, on avait son libraire comme on avait son notaire ou son médecin.

lundi 9 décembre 2013

Disciple

L'autorité grandit celui qui obéit et celui qui est obéi. Elle implique également, dans le principe, le remplacement du maître par le disciple en vue de la conservation des forces dans l'ensemble du corps de la société.

Egalitarisme

Le transfert de pouvoir des individus éduqués vers les individus sans éducation réclamé par les socialistes est une aberration. Il ne peut s'exercer que dans la violence. Le détenteur des compétences, refuse de devenir prescripteur de l'action et renonce à faire modèle. Au nom de l'égalitarisme (qui par opposition à l'égalité est une idéologie), il nie sa supériorité et fait effort pour redistribuer ses compétences à celui qui en est dépourvu. Ce faisant il croit pourvoir amender la nature (qui a pourvu à la répartition des compétences sur une base réelle). Cet échec de son programme conduit le socialiste à pratiquer le masochisme: il nie la valeur de ses compétences et plus que tout, tient en horreur l'intellectualisme, signe manifeste de différence. Entre ne pas dire ce qu'on est et dire ce qu'on est pas, la marge est faible et vite franchie. Ayant nier ses compétences sans succès, le socialiste revendique au titre de modèle l'absence de compétences. L'individu qu'il sait ne pas pourvoir élever jusqu'à lui est présenté, selon un procédé relevant de la mystique, comme un modèle. S'ensuit un alignement des capables sur les incapables, d'abord dans le discours, puis dans la réalité. Comme cela ne suffit toujours pas (la nature est conservatrice) le recours à la violence pourvoit. En Chine pendant la Révolution culturelle - pour prendre l'exemple le plus criant -  les gardes rouges détruisent les compétences en massacrant leurs détenteurs.

Kojève

Le chef, c'est celui qui dans le cour de récréation décide des jeux. Alexandre Kojève.

Gouverner

Ni gouverner ni être gouverné. Se gouverner. L'anarchie est une discipline. L'ordre, tout intérieur, confronte moyens et projet à des valeurs pour conformer ses actes sur un plan moral.

mercredi 4 décembre 2013

Agenda

L'année dernière j'ai cru avoir enfin réglé mon problème d'agenda: je cessais de me fier à la seule mémoire et concentrais mes notes dans mon téléphone portable. Or, sans même que je m'en aperçoive, j'ai doublé puis triplé mes moyens, recourant à la mémoire, à un agenda papier, à un agenda mural, quand je ne prends pas des notes dans le téléphone portable. Quant à consulter ces moyens, je n'en fais rien, convaincu de me souvenir de tout. Ainsi, la semaine dernière, j'ai noté un rendez-vous littéraire lié à un concours, appris quelques jours plus tard que j'étais le lauréat, confirmé ma venue et quelques heures plus tard j'achetais un billet pour Bangkok qui me fait partir la veille de mon rendez-vous.

Régisseur

La régisseur de notre précédent logement, rue du Criblet. Etre petit, ridé, trottant. Mariée à un propriétaire d'immeuble qu'on imagine retranché dans un bureau avec téléphones, ordinateurs et machine à café. Elle, qui n'apporte rien dans le couple, hérite du travail de terrain et y gagne un sentiment de puissance. La voix cassée et les paupières jaunes, le buste penché, elle griffonne et condamne et à voix basse jouit de sa position. Tout son office consiste à valoriser les biens du mari et lui rapporter de l'argent. En avare rusée, elle encaisse auprès des locataires et se garde de rembourser ce qu'elle doit. Elle les collectionne comme autant d'insectes, et le moment venu, lorsque ces locataires remettent leur logement, elle les cloue. D'une telle femme dont l’attitude malfaisante corrompt le physique, on dirait: elle s'en tire de cette façon.

Citoyens bruts

Pyramide de la censure que décrit Julian Assange. Seule la pointe émerge. Elle représente les assassinats politiques, les emprisonnements pour délit d'opinion, les journalistes et militants empêchés de parler. Les autres niveaux sont souterrains. Et d'abord, cette foule de citoyens qui pratique l'autocensure de crainte d'apparaître parmi les victimes de la pointe. Puis, au niveau inférieur, les individus que l'argent, les avantages, les réseaux corrompent. Un niveau plus bas, ceux qui parlent des sujets que le consensus leur propose comme unique régime de vérité. Enfin, les individus sans éducation, qui faute de comprendre, ne s'expriment pas et les individus qui n'ont pas accès à l'information. Dans cette hiérarchie du silence organisé m'intéressent d'abord l'autocensure (phénomène généralisé dans nos sociétés occidentales depuis la mise en place du programme multiculturel) et la figure du citoyen brut, celui qui ne comprend pas (dont les gouvernements, accédant naïvement aux pressions des lobbies, favorisent la multiplication).

Discussion extraordinaire

Tout-à-l'heure, condamné à prendre quelque repos suite au coup reçu au Krav maga et cherchant un effort de rechange, je m'imaginais sur un vélo statique, pédalant à côté de mon frère, avec qui j'avais une conversation extraordinaire. Je me demandais alors s'il était souhaitable que les autres clients du club l'entendissent. Mais oui, certainement! N'est-elle pas extraordinaire? Ce qui aussitôt heurtait mon goût de la discrétion. Ou peut-être s'agissait-il, par anticipation, d'éviter tout problème éventuel lié à la présence de mouchards. Puis je revenais sur le caractère extraordinaire de la discussion. En garder pour soi les bénéfices était une forme de vanité. Ce n'est pas ce que je visais. Fut-ce au prix d'un certain orgueil,  je désirais que chaque client du club, après avoir entendu nos propos, se représente le mensonge que constitue ce deuxième monde, ce monde d'après la mort que font miroiter la religion ou encore la philosophie et admette qu'en devisant comme nous le faisions mon frère et moi, il était possible de faire advenir l'extraordinaire dans ce monde, le nôtre, en recombinant ses éléments. Au lieu de quoi, j'irai tout-à-l'heure au club m'installer seul sur un vélo et planterai dans mes oreilles des écouteurs pour suivre sur internet une conférence de Bernard Stiegler.

Appartement

Si vaste l'appartement qu'aussitôt ouverte la porte de ma chambre j'arpentais les couloirs répétant dans l'espoir que Gala m'entendît:
- Tu es où? Où es-tu?

Hypostase

Conscience du lien de toutes choses. Elle se produit de deux manières distinguées. Un raisonnement sur un objet de pensée, par exemple le fondement des décisions d'Isabelle la Catholique sur le statut des financiers juifs convertis, amène à concevoir un réseau de significations - rapport à la communauté mozarabe, croisades, Jérusalem, histoire biblique, création d'Israël, Fuite hors d'Egypte, Hittites, empires grecs, etc. D'autre part: rôle de la finance dans la colonisation de l'Amérique, Jésuites, traité de partage avec le Portugal, luttes d'indépendance, castrisme, Guantanamo; et encore: peintures d'El Greco, mécènes, athéisme, commerce tout puissant, marché de l'art, globalisation, rivalité avec la Chine etc. Et ainsi de suite, selon des chemins logiques, subjectifs ou aléatoires -  réseau de significations dont la richesse, la variété et l'extension représente à la conscience ce qu'elle est lorsqu'elle s'applique au tout et parcourt sans cesse chacune des parties de ce tout. La seconde manière est brève ou procède de la première manière, soit: je prends conscience du tout et l'exprime à travers cette formule "tout est lié". Dans le cas où la conscience est brève, elle est sans origine, incontrôlable et son champ est vide: aucune signification n'apparaît. Pas de Jérusalem, de globalisation ou d'Hittites. En revanche, si elle procède de la première manière, elle indique que j'ai cessé de parcourir les significations pour les saisir toutes à la fois; je saisis alors une ensemble de significations innommables dont je ne peux rien dire sinon que "tout est lié". D'une manière ou d'une autre, la question est posée de savoir si affirmer Dieu comme être réel ne revient pas à hypostasier ce sentiment du lien de toutes les significations.

Histoire

Superposées, modifiées, truquées, la plupart des photographies aujourd'hui produites représentent des situations, des personnes, des choses qui n'existent pas, de sorte que le travail sur archives des historiens - sauf à retracer les manipulations logicielles, ce qui impliquerait que la genèse des images a été mise en mémoire - aboutira à la fabrique d'un roman international.

mardi 3 décembre 2013

Malaga

Au Tintero, sur le bord de mer, avec quelques quarante personnes, une fréquentation modeste pour cet établissement réputé où les garçons promènent les plats sous vos yeux et hurlent leurs noms. Si une brochette de langouste, une salade mixte ou des anchois frits vous intéressent, vous levez la main et le plat aboutit sur votre table. L'année dernières, aux même dates, Gala avait disparu sur la plage, le cuisinier était parti à sa recherche muni de torche.
A dix-sept heures, nous faisons connaissance d'un Français retraité, marchand de chaussures de ski, d'armes et de bons mots, qui nous présente la femme dont il est amoureux: une Andalouse qu'il a connue à l'âge de dix-sept ans. Il vient de la retrouver.
- Et c'est le même amour!
Nous terminons les bières, le pastis, le vin et regagnons l'hôtel Atarazanas à bord d'une camionnette de location. A vingt et une heures, nous sommes sur le port: le restaurant où j'ai réservé pour mon anniversaire est fermé - trop tôt. Plus tard, seuls clients, nous mangeons de l'agneau de lait. A deux heures et demie du matin, nous rentrons par le quartier de la cathédrale. Éclairées pour Noël, les ruelles de la vieille-ville sont en effervescence, les gens chantent, dansent et boivent, les terrasses sont chauffées et bondées, qui veut accéder au comptoir des bars doit se battre.

Stasi

Jacob Appelbaum, membre du Chaos Computer Club, raconte que l'entreprise qui a remporté l'appel d'offres pour l'entretien du bâtiment où sont conservées les archives de la Stasi a été choisie parce qu'elle proposait le meilleur prix et qu'il a fallu six ans à l'organisme chargé de la conservation des archives pour découvrir que cette société avait été créée par des anciens de la Stasi pour nettoyer leurs propres archives.

Krav Maga

Au Krav Maga, exercice de défense les coudes devant. Après plusieurs changements d'adversaire, me voici confronté à un jeune de grande taille au crâne ras. Il assène un coup. Je reprends mon souffle, bande les muscles. Second coup. Il hésite. Je l'encourage à taper fort. Il prend de l'élan, du plat du coude frappe à la hauteur du plexus. Naïf, je lui fais signe de continuer. Alors il tape pour tuer. Je perds un mètre de terrain, rétablis mon équilibre, me tâte, constate que je n'ai pas le sifflet coupé, ressens une douleur puissante, dis que ça va, et en effet, comme nous entrons dans la deuxième heure d'entraînement, que le corps est chaud, ça va. Mais à vingt-deux heures, de retour à la maison, et le lendemain, dans l'avion pour Malaga, j'ai l'impression à chaque pas, geste, souffle, que je soulève un sac de toile qui contiendrait un vase brisé. Des bruits de trousseau de clefs résonnent derrière la poitrine. Je tousse, respire, m'étends, m'étire, lis et relis des notices trouvées au hasard sur internet pour déterminer si les côtes sont cassées, fêlées, ou s'il s'agit seulement de la mémoire du corps occupé à digérer le choc - sans que le mal ait cessé, une semaine plus tard, je ne sais toujours pas.

jeudi 21 novembre 2013

Inutilité

Les deux tâches les plus pénibles qui m'aient été confiées ne devaient pas ce caractère à l'effort physique requis pour leur exécution mais au sentiment de leur inutilité. Dans les deux cas, étant rémunéré à l'heure et payé au mois, les employeurs estimèrent juste de rentabiliser leur investissement en inventant du travail lorsque, pour différentes raisons, le train régulier de l'entreprise n'en offrait plus.
Ainsi, à la ferme, la patronne m'envoya ramasser des cailloux. Je marchais sur le champ, un seau à la main que j'allais ensuite vider dans la remorque d'un tracteur. Que ces cailloux puissent endommager les socs de charrue, j'en convenais, mais il m'apparut très vite que des cailloux, il y en avait tant, qu'à les ramasser tous, on finirait par ramasser le champ. D'autre part, force était d'admettre que jusqu'ici personne ne s'était trouvé assez désoeuvré pour se consacrer à cette tâche nécessaire. Enfin, l'absurdité, plus que cela, la vexation, tenait au fait que des étudiants archéologues, à quelque distance de mon champ, au prix de manoeuvres savantes, déterraient les pierres éboulées d'une construction romaine, reléguant mon exercice dans la catégorie des travaux de forçat.
Dans le second cas, il me fut ordonné de classer des tiges de métal servant à l'armature des bétons par longueur, taille et poids. Le contremaitre de l'entreprise de maçonnerie ayant dirigé ses équipes sur les différents chantiers, s'aperçut qu'il m'avait oublié et, affectant un air décidé qui ne me laissa pas dupe, me promena à travers les hangars jusqu'à découvrir cette tâche à laquelle, un instant auparavant, jamais il n'avait songé. Pendant des heures, je soulevais des tiges de cinq à six mètres dont l'abandon, la rouille et les herbes folles disaient bien qu'elles ne seraient pas recyclées.

Dialogue

Personnes qui insistent pour vous rencontrer, se mêlent de vous comprendre, vous écoutent, à qui vous donner votre attention, votre temps et des signes indiquant votre désir de poursuivre le dialogue et qui, au terme de cette première rencontre, jamais plus ne se manifestent, comme si elles avaient vérifier une hypothèse ayant trait à votre caractère ou encore épuiser toute leur puissance d'amitié dans cet échange inaugural.

Librairie

A Neuchâtel, à la fois ravi de découvrir coup sur coup trois libraires d'ancien et déçu lorsque je comprends qu'à l'heure où je quitterai le bureau de fiduciaire ils seront fermés pour la pause de midi. Or, après mon rendez-vous, l'une des ces boutiques, à en juger par la lumière qui sourd de l'intérieur, est ouverte. La pancarte le confirme: l'horaire du matin s'achève à 12h30. Je pousse la porte, salue, consulte ma montre, constate qu'il est 12h39 et mes espoirs à nouveau s'envolent; mais le libraire me rassure, je dispose de mon temps.
Les étagères encombrées offrent des volumes sur deux rangées, de sorte qu'il faut retirer les livres placés à l'avant pour lire les tranches de ceux qui sont placés à l'arrière. Plusieurs livres me retiennent, des Interviews imaginaires de Gide, dont je n'arrive pas à déterminer s'ils sont de la plume de l'auteur des Paludes et un Masse et puissance de Canetti dont je lis le début du chapitre sur le devenir des religions d'Etat, mais dans un cas comme dans l'autre, ces livres qui appartiennent à des collections rares sont chers. J'hésite tout de même à les acquérir, ne serait-ce que pour éviter que cette librairie, faute de clients, ne ferme (comme il vient d'advenir à celle de Fribourg), puis annonce sans hypocrisie que je compte revenir bientôt tout en m'informant de l'horaire complet.
- Oh, ne vous inquiétez pas, je ne ferme jamais! Vous voyez ces enveloppes? En mon absence, il vous suffira d'y glisser l'argent.

Enfant

Neige douce et légère sur les toits, dans les arbres et au loin, vers le Schönberg, sur les collines, les fermes. Les journées sont courtes, la nuit tombe vite; l'appartement encore vide, résonne. Gala et moi partageons la seul lampe disponible. J'écris en regardant, de l'autre côté de la rue, la façade éclairée de la maison Jugend Stil, Gala trie des documents sur la table rabaissée de la cuisine dont je n'ai pas réussi à remonter les pieds après le transport de déménagement. Plus tard je descends acheter de la bière et une plante rue du Jura tandis que des centaines de voitures avancent au pas. Un enfant me dit bonjour.

Etat

De Fribourg à Neuchâtel en train pour aller signer chez le fiduciaire le dossier de 47 pages qui lui permettra d'attaquer l'Etat de Genève pour sa gestion abusive de mon dossier fiscal. Une demi journée de plus à travailler pour des fonctionnaires dont toute l'activité consiste à détruire du temps.

Attentat

Chaque fois qu'un individu solitaire revendique un attentat politique, la police annonce : "les inspecteurs étudient les motifs confus du prévenu".

Lecture commune

Dès que l'on échange sur une lecture commune, les éléments de connaissance que nous en avons retiré semblent se mettre en place et, alors qu'ils apparaissaient jusqu'ici flottants, s'inscrire sous une forme stable dans notre mémoire. Plutôt que le signe d'un processus de connaissance qui aboutit, il y faut y voir la production collaborative, par deux interlocuteurs, d'un énoncé original, fondé sur la compréhension incertaine que ceux-ci avaient du contenu du texte.

Faux internationalisme

Utilisé dans le domaine politique le concept girardien du bouc émissaire permet à la gauche de stigmatiser la rhétorique des nationalistes lorsqu'elle désigne l'immigration comme une des causes de la crise de nos sociétés occidentales. Ce faisant, la gauche nie l'histoire propre et le fondement traditionnel de nos démocraties au profit d'un internationalisme fondé sur le repentir (colonisation, traite, nazisme, etc.). Or, c'est précisément sur l'instrumentalisation de ce repentir que le plus agressif des tous les mouvements de droite, le néolibéralisme, compte pour rallier la gauche à son entreprise de destruction des démocraties via l'immigration et la réduction de la personne à un producteur-consommateur désorienté.

Dictionnaire

A la salle de bains, je trouve l'ancien dictionnaire de Grec que j'ai donné la veille à Gala.
- Il faut d'abord le laver, me dit-elle.

Colle

Rentré de Bristol en soirée, je commence la tournée de colle à 3h30, par une nuit agréable. Jusque vers 4 heures, rues foncées que le brouillard anime, voitures rares d'où s'échappe de la musique. La torche frontale que je porte sur la casquette me permet de tirer à souhait des objets du vide, pans de clôtures, poteaux, bords de trottoirs. Le silence, que je n'avais pas imaginé aussi entier (mes dix ans de tournées nocturnes se passaient dans Genève) me gêne: à la fermeture, les cadres d'affichage claquent avec violence émettant un écho dont je crains qu'ils ne réveillent les dormeurs parfois installés, dans les quartiers résidentiels, à moins de trois mètres de mon travail. Dès 5 heures, le trafic s'intensifie et je m'étonne de croiser les premiers piétons, lavés et coiffés, qui se dirigent, le port droit, le visage éteint, vers les transports. Mais ce qui retient mon attention, c'est, dans le quartier de Beaumont, avant six heures, cette femme qui porte dans les bras sa fille endormie, un cartable sur le dos. Probablement la mère prend-t-elle son tour de travail à l'aube et dépose-t-elle sur son chemin la gamine qui aura à attendre une bonne heure avant que la cloche du préau ne sonne la rentrée des classes. En son nom, je prend plaisir à vitupérer contre la dureté du système qui protège certains des souffrances qu'il inflige à d'autres. Et comme mère et fille s'en vont, je songe aux deux années que j'ai passé à Lhôpital, partant de nuit, autour de 5h00, sur une route de demi-montagne, sinueuse et inégale, pour déposer à leur école de Genève les enfants, revenant de nuit pour cuisiner, faire les devoirs, mettre au lit et dormir seul dans la maison avant de repartir, avant le matin, dans l'autre sens. Cependant, à 7h15, comme s'achève ma tournée, dans le noir toujours, je regagne l'appartement rue Jean-Gambach, mon pain dans le sac d'affiches, me douche, coule du café, allume la radio, m'installe, prépare des tartines et mange longtemps, avec satisfaction. Ce n'est qu'ensuite, en pianotant sur le clavier pour trier les mails que je m'aperçois - ce qui aussitôt met de la sueur à mes temps - que j'ai oublié un client: je renfile mon pantalon d'ouvrier, remplis les poches avec la spatule, les clefs à cadres, le scotch, le couteau, les chiffons, charge les affiches oubliées dans le sac à dos et recommence la tournée.

mercredi 20 novembre 2013

Traction verticale

Aux arbres l'hiver mit des feuilles si longues que les voisins commandèrent une équipe d'arboriculteurs. Mais aussitôt les feuilles coupées et empilées, de nouveaux arbres poussèrent.  Effrayés les voisins mandatèrent une entreprise de construction générale. Celle-ci réalisa un silo de béton autour de la demeure. Une semaine plus tard, une feuille vorace, à l'aspect métallique, s'introduisit par la porte et remua parmi les meubles; les voisins firent murer les issues. Désormais, ils quittaient leur demeure par le toit, à bord d'un hélicoptère. Dès février, une chaleur étrange envahit les sous-sols. Au printemps, elle monta dans les étages. Peu après les racines percèrent les dalles et les arbres crûrent à travers les étages et le toit. Les voisins firent étudier un projet de station aérienne. Faute de carburant, les ingénieurs proposèrent d'installer le prototype sur les branches faîtières du plus grand des arbres. Aussitôt installés dans leur nouvelle demeure, les voisins eurent à se défendre contre la poussée des feuilles dont la volubilité au mois de mai était extraordinaire.

Argent

Match éliminatoire pour l'accès à la coupe du monde de football. La France perd contre l'Ukraine à Kiev. Elle doit gagner la seconde rencontre, et cela avec trois point d'écart, sous peine d'être disqualifiée. Le match est disputé à Paris. La France gagne avec trois points d'écart. Troisième but, un autogoal. Personne n'est dupe.

Chantiers

Salle d'entraînement de la rue du Jura. Adossé à des machines, les membres du club actionnent des poulies, lèvent des poids, poussent des leviers. En face, dans un immeuble ouvert à tous vents, les ouvriers de chantier actionnent les mêmes machines, soulèvent des sac de ciment, poussent des brouettes, guide le filin des grues.

Naturel

Une des difficultés de la raison c'est qu'elle sépare intelligence et instinct. Mes instincts les plus primitifs, de survie, sont intacts, mais les instincts naturels, qui composent un éventail utile de recours et permettent toutes sortes d'actes, à commencer par ceux qui sont commandés, me font gravement défaut. Au fond, je n'ai aucune facilité et regarde avec surprise et quelque vexation l'habileté que développent la plupart des personnes dans mon entourage lorsqu'il s'agit de réaliser une série d'actes simples, qu'ils soient spontanés ou ordonnés. Pour comprendre ce que je me veux, ou ce qui est exigé, je recours à la raison, puis cherche les moyens à organiser, les rassemble, les organise; alors seulement, je passe à l'acte. C'est dire le retard que je prends. Les autres ont depuis longtemps fait et bien fait.

Réglementarisme

Sur le vol easyJet Bristol-Genève, l'hôtesse annonce dans le haut-parleur: "en raison d'une allergie aux cacahouètes dont souffre l'une de nos passagères, nous ne vendrons pas de cacahouètes et nous vous prions de ne pas en consommer".

Incidents

Au centre de Bristol, dans le quartier commerçant, en quelques minutes, scènes de rues qui soulignent l'équilibre précaire du monde: une dame chute de tout son long. Elle se relève hébétée, elle est à genoux, les piétons s'approchent. Mais il y a un problème. Aucun n'a assisté à la chute et donc nul ne sait s'il s'agit de cela. Du coup les piétons hésitent. Preuve s'il en faut que les gens se méfient: est-ce une clocharde, s'agit-il d'un canular? Est-il normal que la dame se relève si lentement? Et sans rien dire?
Plus loin, comme j'attends devant un supermarché "Alla for One Pound", un goéland se pose sur le toit d'une voiture rouge. Une bête blanche, énorme, pourvue d'un bec aigu. Sur le toit du véhicule, elle se balade la tête haute, l' œil rond et attentif. Jamais je n'ai vu pareil volatil si proche. Mais ce qui me gêne, c'est que personne ne semble remarquer le goéland. Tout à leurs achats de Noël, les piétons défilent, font les vitrines, entrent et sortent des magasins. Or voilà que la jeune fille assise au volant de la voiture baisse sa vitre pour m'interpeller.
- Is there a bird on my car?
- A huge one, you should come out and take a look, it's interesting!
Puis je m'aperçois de mon ridicule: il doit s'agir à Bristol, ville portuaire, d'un incident courant, tout au plus ennuyeux, et je l'engage à s'y intéresser. 
Lorsque la jeune femme sort, il est trop tard, le Goéland s'est envolé pour aller se jucher sur un réverbère. Alors plusieurs piétons le signalent, comme si auparavant, trop proche, il était improbable qu'il fut réel.
Au même moment, une place de stationnement se libère derrière le véhicule de la jeune fille et une voiture de sport conduite par des Turques en bonnet se positionne pour la prendre. Or une femme âgée passe, à quelques centimètres du pare-choc. Le Turc donne un coup de volant, oriente sa voiture. La femme esquive. Il braque, la femme fait un entrechat. Il enfonce la marche-arrière et roule. La femme, fuit. Il accélère, la femme accélère, le pare-chocs la menace, elle trotte dans le pare-chocs, en rythme, à la façon d'un péon de corrida et saute sur le trottoir, essoufflée, abasourdie. Le Turc, qui n'a rien vu, renonce à la place et s'en va en trombe.

Consciences

Comment savoir ce que représente pour une personne à la conscience peu éclairée le monde dans lequel elle se meut. Mais aussi, comment poser en principe qu'une telle question est fondée, dans la mesure où elle implique que celui qui la pose se range parmi les consciences éclairées? Du moins faut-il avouer, sans fausse modestie, qu'il existe, dans l'entourage de chacun, des personnes dont le commerce avec le réel, se réduit à des actes de commande, composant une existence qui s'exprime tout entière sur un plan extérieur. A n'en pas douter, de tels individus, au sens de parties du tout, sont idéalement visés par les politiques totalitaires dont toute l'œuvre consiste à détruire la vie.

mardi 19 novembre 2013

The Cockney Rejects

The Cockney Rejects, groupe oï! dont j'écoutais les albums l'année de mes dix-sept ans est en concert à The Fleece, une salle de pub dans une ruelle de l'ancien quartier des docks. Curieux de savoir ce qu'a pu devenir, trente ans après la parution de ses premiers titres, la fin du punk et l'occultation des skinheads, l'immigration massive et le consumérisme maladif, des musiciens réunis par la seule foi dans une solidarité ouvrière érigée en valeur de combat.
La salle est pleine, le public celui des années quatre-vingt, vieilli dans ses habits: doc's, crâne tatoués, jeans blanchis, blousons militaires. Plus calme, moins agressif, tout aussi corpulent, patibulaire, convaincu, intègre. Certains sont accompagnés de leur femme. Aucune nostalgie. Lorsque Jeff Turner chante The Greatest Cockney Rip-Off, le public reprend : oï! oï! oï! Le message est inchangé, les coups de poing que le leader du groupe décochent dans le vide résument le credo: bats-toi! De fait, le sort réservés aux ouvriers sous le gouvernement Tatcher n'a pas connu d'amélioration notable au cours des trente dernières années. Un quotidien terne et cerclé : travail, football, bière. Quant au jeune arabe que Jeff Turner appelle sur scène, le présentant comme un collègue de travail, difficile de dire s'il s'agit d'une manœuvre visant à désamorcer toute tentative d'identification avec la droite nationaliste ou un effet indirect, mal digéré de la mondialisation. Quoiqu'il en soit, au pub, le concert fini, nous buvons au milieu de skinheads dont les vestes blasonnées affichent assez les idées. Quant à savoir si ces idées leur sont profitables ou s'il en font quelque chose, il suffit de se promener dans les rues de Bristol le jour pour vérifier une fois une fois de plus, que n'ayant accès ni à la culture ni à l'argent, ils sont les éternels perdants la société britannique.

Homme de rencontre

Dans ce magasin de sport du mall, un homme grand, le crâne dégarni, salue avec empressement l'un des vendeurs, le taquine, le questionne; l'autre, sans lever les yeux, répond du bout des lèvres, puis, tout à sa tache, l'ignore. Cependant, le premier reste là, devant la caisse, à chercher des phrases.
A l'étage, alors que je remplis de pantalons, bandages de boxe, baskets, bidons, chaussettes le cabas souple dont tout client est muni, je tombe à nouveau sur l'homme. Il vient de croiser dans l'escalier un père et sa fille.
- Oh, mais c'est toi! C'est bien toi.
Le père hésite.
- Mais oui... On était pas ensemble...? Attend que je me souvienne...
- ...au foot?
- C'est ça, parfaitement! Au foot...
- Oh, excuse-moi! Oui, peut-être...
- Moi c'est John Williamson!, fait l'homme
- ... Marc Betham.
- Betham! Je me disais bien!
Plus la conversation va, plus il semble évident que les interlocuteurs ne se connaissent pas. L'homme dégarni a obtenu de l'autre toutes les informations dont il avait besoin, et les lui a retournés. Pris au dépourvu, supputant une mémoire défaillante, le père, un peu honteux mais incère, joue le jeu.
- Je me disais bien! On oublie pas si vite, poursuit l'aigrefin, il faut dire que ça fait un bail! Combien d'années, exactement?
Le lendemain, je complète mes achats dans le même magasin. L'énergumène est là. Il circule entre les rayons, file un client, un autre, cherche l'occasion. Quand il cille des yeux, se démanche, s'arrête, on sent qu'il est sur le point d'entreprendre un chaland. Puis un détail l'en dissuade et il retourne à sa circulation. Soudain, j'ai un doute: et s'il s'agissait d'un employé en civil? Un surveillant? La preuve du contraire m'est aussitôt donnée: comme un vendeur en blouse passe à sa portée, l'homme dégarni le salue avec un enthousiasme insensé. Le vendeur l'ignore. Plus tard, j'ai tout loisir de l'observer. Seuls nous séparent les panneaux détecteurs qui canalisent les clients à l'entreé du magasin; je me tiens dans la rue, il est de l'autre côté, sous les néons,  entre des cartons des boîtes de gants en solde. Il pivote, danse sur un pied, sur l'autre, se hisse, sourit, fixe chaque client, feint de s'intéresser aux articles, reprend position. Certainement fait-il cela tous les jours de la semaine.

Bristol

Bristol avec Aplo, mon frère, son fils. Au moment où le bus de l'aéroport passe devant l'hôtel, nous avons la tête tournée vers l'église St-Marie. Rendus à la gare routière, nous roulons nos valises d'un bout à l'autre de la ville, traversant les docks, les squares et les canaux à grand bruit. En soirée, ma mère arrive de Madrid. Séance d'entraînement en salle, brouillard frais, bières australiennes, hollandaises, espagnoles, de même que les réceptionnistes, les garçons d'étage, les portiers. A l'aspirateur et aux corvées, des Africaines; dans la rue, flottant tel des méduses, des Somaliennes, plus loin, vers Park street, des étudiants boursiers. Nourriture pour tous, le hamburger, les frites surgelées, le toast, les salades au chlore. Sur les échafaudages, de solides anglais aux chaussures coquées. La ville est agréable, du moins au centre. Les hangars à bateau désaffectés abritent des bars, les magasins à blé, des appartements de standing, sur les voies d'eau, des équipes d'aviron. Peu d'agents, beaucoup de caméras. Une grisaille qu'illuminent aux devantures des kiosques les tabloïds. 

Incubateur

Pendant un an et demi, domicilié au Criblet, face à l'Hôtel Elite, établissement du centre ville qui offre des chambres modestes à proximité de la gare, j'ai entendu jour et nuit les roulettes des valises de voyageurs gratter le bitume. Cela me permettait de savoir ce que devenait la personne. Soit elle entrait dans le bâtiment, se dirigeait vers la réception et le bruit s'interrompait, soit le bruit reprenait, signe probable que le prix affiché était trop élevé et que la personne tentait sa chance à l'auberge de jeunesse située à quelques pas, dans l'ancien hôpital des Bourgeois. Mais une autre question est de savoir ce que devenaient ces personnes après qu'elles aient trouvée place à l'hôtel ou à l'auberge, car force était d'admettre qu'il y avait plus de valises qui finissaient de rouler qu'il n'y avait de valises qui commençaient de rouler. Peut-être avait-on affaire à un centre de recrutement de travailleurs? Ceux-ci, arrivés par leurs propre moyens, repartaient à bord de la voiture de quelque placeur? Dans ce cas, la valise, à la sortie, n'était plus roulée, mais transportée de la porte de l'établissement au coffre de la voiture garée à bonne hauteur, sur une place réservée. Ou alors, les personnes disparaissaient. C'était ma théorie favorite. Ces faux touristes sont des immigrés. Le bâtiment est une plateforme: les personnes entrent avec pour tout vêtement ceux qu'elles portent et pour tout bien ce que contient la valise. A l'intérieur des chambres, elles sont transformées et renvoyées vers leur destination finale, en Suisse et au-delà, en Europe. Gala, soucieuse de défaire mon raisonnement, jurait que hormis quelques touristes, l'hôtel Elite n'hébergeait que des professeurs d'Université. Elle se rendit à la réception. L'homme installé derrière le bureau ne parlait pas français (à sa place j'aurais cherché sa valise). Elle vit le patron, un homme chenu qui s'épuisait à fumer trois paquets de cigarettes par jour. Il confirma. Des professeurs. Pendant une période, ayant une chance sur deux de me trouver devant la fenêtre au moment où une valise à roulettes finissait sa course rue du Criblet (la pièce de l'appartement ayant une largeur hors tout de trois mètres), je l'appelais pour lui désigner les professeurs arrivants: celui-là avec une veste de bûcheron, cet autre en pantalon de jogging et pantoufles, ce troisième, indien du sous-continent, une marmite sous le bras. Non, il y avait autre chose. Quelque part dans ce bâtiment fonctionnait un incubateur de talents. De fait, une preuve de ce que j'avançais me fut bientôt fournie: le soir, en façade, les chambres demeuraient éteintes.
- Il y en a de l'autre côté.
- Ah non ! Derrière, c'est des bureaux. 
Mais Gala, comme à son habitude, se montra la plus forte.
- Ils n'allument pas, c'est tout. Il n'y a que toi qui a besoin de tant de lumière!

Bière

Vernissage des nouvelles parutions Art&Fiction. Habitué à trouver du vin sur le buffet, j'apporte dans un cabas cinq litres de bière que le gérant du bureau de Lausanne à refroidi sur ma demande. La salle est comble, je bois debout, dans le couloir, parlant peu ou à voix basse, dressant l'oreille pour entendre les échanges qui ont lieu sur les tréteaux. Une ambiance pour gens de quarante ans, me dit Awar. Je lui demande son âge, que je connais comme celui-de mon frère: quarante-cinq ans. Interdit, il s'en va. Un groupe prend le relais, joue sur scène. Musique emportée et dansante. Gala danse. Je finis le contenu du cabas, m'accoude au bar. Je cherche avec qui je pourrais parler. Je trouve, et parle. Les interlocuteurs s'en vont, d'autres les remplacent. D'ailleurs, parler est impossible: la soirée est à la danse, à la musique. J'abandonne. Je cherche ce que je peux faire. Boire. Ce que je fais.  Et soudain, je constate que si j'entends ce qu'on me dit (à moins que je voie), je ne peux plus répondre. Mon interlocutrice, la linguiste qui a corrigé le Triptyque, comme je m'excuse, me dit, "mais non, je te comprends très bien". Qu'elle soit sincère ou seulement aimable, une chose est sûre: moi, je ne m'entends plus. Aussi je retourne dans la salle, en fais le tour, m'assure que Gala n'a pas disparu (elle danse) et rejoins le bar. Il doit être vingt-deux heures. Puis jusqu'à deux heures du matin je dis n'importe quoi, sans rien y entendre, ce qui, noyé dans la musique, semble beaucoup plus convenable.

La Chine de Miller

A l'occasion du déménagement, je déplace des sacs de manuscrits, en tire des notes, les parcours et les trie, pense les avoir identifiées, me trompe, renonce à les trier et range le sac (à quoi ces milliers de pages, le plus souvent des versions alternatives de textes ou des brouillons pourraient-il servir?), puis ouvre un carton, saisis un mélange de coupures de journaux et de cahiers, et tombe avec surprise sur un extrait de Marcuse recopié il y a vingt-cinq ans qui résume en quelques lignes la nature (ou du moins ce que je crois telle) de mon projet d'essai sur l'Imaginaire social. J'aimerais le citer ici, mais il est à nouveau en vrac dans un carton ou un sac. Quoiqu'il en soit, le philosophe allemand établit qu'une société ne peut penser son présent et se projeter dans l'avenir si elle n'a pas accès à une ou plusieurs représentations imaginaires de son destin. Or, c'est bien sur la base de cette remarque qui a dû, à l'époque où je l'ai lue, m’impressionner fortement, que j'ai commencé de prendre des notes et continue de le faire en vue d'un livre dont j'annonce régulièrement, depuis dix ans, la mise en chantier. Incident - la relecture de cette note de Marcuse - qui m'a aussitôt fait penser à la Chine d'Henry Miller. L'auteur américain dit parfois Chine, parfois Tibet, si j'ai bon souvenir, et jure que sa vie ne sera complète que s'il visite ces pays. Plus avant, la fantaisie se transforme: il fait de ce pays, la Chine-Tibet, un lieu idéal où s'accomplirait son destin et, dans sa vieillesse, après l'époque de Big Sur, lorsqu'il vit à Los Angeles, prétend même que la visite de la Chine ne serait qu'un retour aux sources et en vient à s'inventer des ancêtres orientaux. Il y aurait ainsi chez chaque écrivain une sorte d'horizon qui complète idéalement son existence. Selon le caractère il s'agira d'une aventure en attente, d'un livre fantasmé ou d'un lieu utopique, sorte de Mont Analogue qui servirait tacitement de pôle magnétique.

Dérogation

Y a-t-il, dans les ensembles animaux organisés - les ruches, les termitières, les hardes - des individus qui dérogent sans que cette dérogation soit imputable à la folie? Dans quel cas cela impliquerait pour le groupe, du moins en théorie, la possibilité de se concevoir en tant que groupe et donc d'envisager une sortie du règne animal.

Meubles

En soirée, un appel des livreurs qui s'excusent dans un français difficile. Les meubles devaient être déchargés le lendemain, mais ils sont à Fribourg... si je voulais bien... J'accepte. A peine ai-je poser le téléphone, une camionnette se met en mouvement dans la rue. Deux gars en sortent. Mocassins, pulls et pantalons, yougoslaves. L'un salue, l'autre ouvre les portes arrières du véhicule, attend les ordres. Seize cartons contenant les étagères et montants des bibliothèques. Chacun pèse quelque vingt kilos. Ni sangles ni diable. Or il faut passer par le parking, emprunter un premier escalier, traverser le jardin, déposer au premier étage, ce que j'ai fait jeudi et vendredi, tout le jour, mais pas avec de tels poids. L'homme a tout juste émit un soupir en voyant que la maison est distante, mais lui aurais-je montré une distance deux fois plus grande qu'il aurait émit le même soupir résigné. Sans un mot, il place un carton sur son épaule, puis se ravise, en place un deuxième. Il se tourne, hésite, fait alors signe à son collègue d'en placer un dernier. Soixante kilos. L'homme ne doit guère peser plus lourd. Le bras rabattu sur les cartons, il se met en marche. Il a les lèvres closes, les yeux fixes. Et ainsi, une partie des soixante kilos sur le biceps, quatre fois de suite. Il est neuf heures passées, quand ils me quittent, montrent la pluie, font signe qu'il doivent rentrer. Le marchand de meubles est situé près de Thoune; les livreurs habitent Lausanne. Avant de démarrer, celui qui parle, tire une feuille de sa poche: le bulletin de livraison.
- La date de demain s'il te plaît Monsieur.

mercredi 13 novembre 2013

Cheveux

Lorsque Gala se lave les cheveux, l'affaire dure deux jours. Elle annonce qu'elle doit les laver. Le lendemain, elle me les montre: tu vois, c'est de l'huile, je n'en peux plus! Le soir, elle renonce à sortir: elle a ses cheveux à laver. Le surlendemain, au petit-déjeuner, elle dit: ne compte pas sur moi pour le repas, oh non, j'ai mes cheveux! L'après-midi, elle ne quitte pas l'appartement, je me demande ce qu'elle y fait. Soudain, et pour deux bonnes heures, elle reste enfermée dans la salle de bains: ce sont les cheveux qu'on lave.

Manger

Manger au cinéma. Comment peut-on imaginer manger au cinéma? En 1984, mes parents nous ont emmené voir, mon frère et moi, dans le quartier de Polanco, à Mexico, le film de John Huston, Sous le volcan. Le noir se fait, le générique défile, le film commence. Un bruit retient alors mon attention. Je cherche. Ce sont des mâchoires. Les spectateurs mâchouillent des tacos, avalent des jus, les plus jeunes engouffrent des pop-corn à pleines mains. Puis, dès les premières scènes, des conversations s'élèvent dans les rangées. Les couples commentent les scènes à haute-voix, s'assurent d'avoir bien compris. Dans ces conditions, pas de fiction: assis dans une salle, nous sommes plongés dans le noir avec des gens qui mangent et parlent. Désormais, rattrapés par le temps et la bêtise, nous sommes en Suisse, logés à même enseigne.

Flux

Emportés par les images, mes enfants sont en passe d'échapper au livre.

Rideau

Le matin, lorsque je me redresse dans le lit, j'aperçois au sud la ligne des Alpes, vers l'est, la colline du Schönberg et de l'autre côté de la rue, trois maisons de maître aux architectures gothiques, jugend stil et caserne-école, mais surtout, je ne vois plus le trafic incessant des piétons braillards qui, avinés ou seulement vaniteux, en chemin pour le centre théâtral de la ville, répétaient leur rôle dans la rue commerçante du Criblet. Si je choisissais la mauvaise fois, c'est sans peine que je pourrais me figurer que ces gens sans langage ni habits ni direction (le gormiti), n'existent pas; c'est dire si la technique d'isolement social à l'américaine que pratiquent au long de l'année les technocrates de notre démocratie supra-parlementaire qui siègent à Bruxelles voue d'emblée à l'échec toute leur politique - ce dont, en thuriféraires de la mauvaise foi, ils n'ont cure.

Initiative

Rue de Romont où j'attends Gala et les enfants, deux militants distribuent aux passants des papillons pour les engager à voter contre l'initiative socialiste de plafonnement des salaires dans un rapport un-douze ce qui, hors charabia, singifie que le salarié le mieux payé du pays ne pourra, si la loi était adoptée, gagner plus de douze fois le salaire minimum.
Paraît D., écrivain et animateur radio. Il est accompagné d'un poète qui m'a déjà été présenté deux fois, avec qui j'ai collaboré à l'écriture d'un ouvrage collectif, qui m'ignore ou veut m'ignorer. Un homme profond, à n'en pas douter; il ne parle pas, salue à peine.
Me voici donc à palabrer avec D, pour qui j'ai de l'estime et de l'amitié, garçon volubile et amateur de bons mots qui, avisant le stand par-dessus mon épaule, me félicite sur le mode ironique de travailler avec la droite contre cette initiative de va-nu-pieds. Je renchéris et comble de chance, atterrit à mes pieds un papillon qui semble avoir glissé de ma poche - il s'est envolé de la pile posée du la table des militants - ce qui donne tout loisir à D. de relancer ses accusations, lesquelles, jouent sur la prétendue connaissance qu'il a - drôle d'attitude - de la nature de mes convictions. Je cesse alors de jouer.
- 50'000 francs deviendrait le plus haut salaire de Suisse, lui dis-je, c'est ridicule? As-tu déjà pensé au travail qu'exige la direction d'une grande banque ou d'une entreprise de plusieurs milliers d'employés? Ces patrons-là s'énervent, se déplacent sans cesse, dorment à peine !
Le poète, qui est au-dessus de ces bavardages, ou chez les Muses, fait:
- Hum, hum!
Plus combattif, D, se récrie:
- C'est les ouvriers qu'il faut augmenter!
Ce que j'admets, sans voir en quoi la revendication disqualifie mon propos.
D. propose de se battre. Je suggère de se brouiller, puis, si nécessaire, d'en venir aux mains. Le rire l'emporte. D. fait alors état de ses prochains voyages subventionnés: Le Transsibérien, le Cambodge...
- Et rendez-vous compte, nous dit-il, j'ai obtenu de l'argent pour me rendre à Canton, mais l'Etat n'a pas voulu payer mon billet d'avion. Le service m'a informé qu'il n'y avait pas de base légale.
- Hum, hum, fait le poète.
- Pas de base légale!, insiste D.
Le poète réfléchit.
- C'est scandaleux, juge-t-il, et il touche sa barbe.

Dimensions

Le cinéma en 3D réintroduit, du moins pour le regard habitué au déchiffrement traditionnel de l'image, cette perspective sémantique à laquelle obéissait la peinture médiévale: personnages et objets qui doivent attirer notre attention sont grossis et placés au premier plans, objets et personnages secondaires sont fluidifiés à l'arrière-plan. Exemple typique qui deviendra j'imagine moins notoire à mesure que la technique s'affinera, les larmes qui se détachent du visage de l'héroïne pour envahir notre œil. Nous pensons alors "pleurs" plutôt que "elle pleure".

lundi 11 novembre 2013

Zone commerciale

A Sion, où j'ai un rendez-vous lié au marché de l'affichage. Gala attend dans la zone commerciale de Villeneuve depuis 11 heures. Il est 14h30. J'ai déjeuné avec la représentant des éditions Zoé et la libraire de La Liseuse. Une lecture d'easyJet est prévue. Le scepticisme est général: il n'y aura personne. Cela donne envie de rire. Ou de pleurer. Mieux vaut se retrancher derrière sa conviction d'écrivain: seul importe l'écriture.
- Vous savez, me dit la libraire, Arditi est venu...
Je ne suis pas sûr de savoir de qui elle parle - Metin Arditi ?- mais à en juger par la suite de l'anecdote, l'écrivain est connu ou devrait l'être.
- Eh bien j'ai acheté de la publicité, fais des envois, invité des amis, et le soir venu, rien, presque personne.
Je me garde de lui dire combien elle a raison. Je devrais. D'ailleurs, on la sent un peu lasse. Trente ans de librairie. Le paysage, à n'en pas douter, n'est plus le même; et la nuit est devant nous.
Par inertie peut-être, c'est le but de ce repas, nous tombons d'accord sur un projet de présentation du texte à paraître chez Allia, mais suggère la libraire, il vaut mieux faire venir deux ou trois sauteurs à la fois, cela permet d'élargir le public. Formidable règne de la quantité.
Sur ces entrefaites, je me précipite et rejoins le bureau où a lieu mon rendez-vous lié à l'affichage. D'emblée, je commets l'erreur de m'intéresser aux activités de mon interlocuteur ce qui, entre explications et annonces de projets, nous retient pendant trois quart d'heure. Lorsque je me libère enfin, il est trois heures et j'ai trois francs en poche.
- Peut-on payer le parking avec une carte de crédit?
Mon hôte ne sait pas, Il appelle l'Office du Tourisme. C'est impossible. Je cours à la gare, trouve la Poste, pianote sur le distributeur de billets, choisis l'option "coupures mélangées", reçois une billet de Fr. 100.- Nouvelle opération de retrait. Cette fois l'option "coupures mélangées" n'apparaît plus. Je tape Fr. 300.- et reçois trois billets de Fr. 100.- J'entre dans un kiosque, achète un chocolat, ouvre mon portefeuille, y trouve une enveloppe remplie de Livres Sterling, des Euros et des billets de Fr. 100.- au nombre de sept. Le portefeuille contenait donc déjà des francs suisses. Je paie le chocolat, cours au parking: la machine me demande trois francs, ceux -là même que j'avais en poche avant de me rendre à la gare. Pour ne plus perdre de temps, je renonce à prendre de l'essence. Lorsque j'atteins la zone commerciale de Villeneuve, le réservoir indique une autonomie de 1 kilomètre. Gala dort sur un banc au milieu du centre commercial. Les boutiques affichent des Prix fabuleux. Au-dessus et sur le côté des cartons fluorescents annoncent: Prochaine fermeture.
- J'ai essayer de manger un pizza, à l'étage, mais c'est trop affreux.
En effet, il n'y a personne. Je passe la tête à l'intérieur d'une bijouterie. Aucune vendeuse. Il suffirait de se servir. Les municipalités qui ont autorisé la construction de ces hangars devraient être tenues, après faillite, de restituer les surface aux vaches et aux promeneurs. Nous visitons un magasin de meuble. Pas un seul que l'on souhaiterait mettre chez soi. Je propose d'en visiter un second. Il est à dix mètres. Gala est trop fatiguée. Je demande s'il est plus intéressant que le premier.
- Je n'en sais rien, il est trop loin, je n'y suis pas allée.


  

Poussière

Installation des bibliothèques dans le bureau de la rue Jean-Gambach. Il y a urgence à faire disparaître derrière des livres les montants de ces meubles en panneaux de particules, seulement les livres qui ont quitté Gimbrède il y a quatre ans sont toujours dans leurs cartons, à Lhôpital. Je me contente donc d'occulter au mieux mes meubles de poussière en distribuant les volumes acquis depuis mon arrivée à Fribourg, ce qui m'oblige à conserver des textes qui, après lecture, mériteraient de finir au dévaloir; je les regarde, les pose, épuise le stock majeur, reprend en main les recalés, me décide à les placer derrière les rangées exposées, puis, mal à l'aise, me surprend à penser qu'ils vont contaminer les autres, à la traître, par derrière. Alors je les jette.

Canard

A Majorque, ce couple enthousiasme qui photographie à l'aide de son téléphone portable un canard qui rumine entre deux fauteuils fabriqués en Chine.

Marché

Au marché, où Gala m'envoie chercher de la salade, j'ai le malheur de tomber sur Tarbe. Maigre, quelque peu aérien, mais on pourrait aussi dire, un manche à balai dans le cul, il avance à la même hauteur que sa femme, en silence, tandis que de part et d'autre, ses deux enfants jouent. Et je ne peux m'empêcher de songer à la frustration rentrée qui lui tient lieu de personnalité et qui n'est que la rançon d'une confusion, faite dès l'adolescence, entre l'ambition et la prétention. Sans doute croyons-nous tous, à cet âge naïf, être porteur d'une énergie sans pareil, ce qui nous fait annoncer dans l'entourage, avec outrecuidance, des réalisations prochaines et entre toutes estimables. Et puis le temps amende les espoirs, corrige la donne, situe les capacités. Sauf à être dans l'échec patent - et ce n'est aucunement le cas de Tarbe - il me semble alors médiocre et même rédhibitoire de cacher ces échecs, somme toute naturels, derrière des idéologies, ici le communisme (je m'en voudrais de me distinguer du commun), qui permettent en toute mauvaise foi, de les présenter comme des choix étudiés.

Moyens

Inquiet à l'idée de reprendre l'écriture d'Acablar. Sentiment de creuser à la cuillère un tunnel à travers les Alpes. Je tente d'expliquer à Etan mes complications. Pour y parvenir, il faudrait lui faire voir la multiplicité des pistes qui se proposent à chaque détour de phrase. Ne serait-ce que les avoir en tête dans le cours du travail est déjà une gageure. Etan suggère alors une forme à plusieurs dimensions, où des mots passerelles, sur le principe de l'hypertexte, baladeraient le lecteur selon des cheminements aléatoires. Inutile de dire que tout l'intérêt de l'entreprise réside dans le recours aux moyens limités de l'écriture de fiction et cela, sans compromis aucun. C'est, transposé, le problème du Grand verre de Duchamp, et de toute la peinture occidentale: la représentation des trois dimensions sur un plan à deux dimensions.

Pornographie

Imitation du désir, de l'acte, de la jouissance exigés de l'acteur porno. Pas si différente des règles auxquelles se plie aujourd'hui le consommateur.

Krav Maga II

Je ne sais plus l'heure. D'ailleurs je ne trouve pas mes montres. Toutes se ressemblent. Ce sont des Casio. Elles sont noires. Il fait nuit. Je cherche l'interrupteur. Pas d'électricité. J'oubliais, c'est le nouvel appartement. Je vais manquer le cours de Krav Maga. Enfin je me réveille. Je suis assis sur une couverture, la tête lourde, le corps entouré de nourriture: tranches de jambon, fromages, pains, carottes. Surtout des fromages. Des écoliers, suisse-allemands et désargentés, attendaient mon signal pour se précipiter sur le pique-nique. Ils mangent, puis se reposent. Ensemble nous  regardons une vidéo. Elle porte le sceau de l'Etat. Celui-ci met en garde les jeunes: ne communiquez jamais les codes d'accès de vos cartes de crédit à un inconnu, donnez-les à l'Etat, il vous protégera. Ce qu'ils font aussitôt. Leur naïveté me laisse perplexe. Ainsi vont les choses: les imbéciles obtempèrent aux ordres les plus absurdes. J'ajoute à part moi: c'est fou ce que peut une modeste séquence de dessin animé! Quand bien même on parlerait à ces jeunes de mécanique des fluides ou de statistiques, ils regarderaient sans perdre une miette du discours tant les fascine le dessin animé! Un peu dégoûté, je les abandonne et me rend dans une librairie d'ancien. J'entre. Un homme est assis dans la boutique. Je me penche sur un rayonnage à mi-hauteur, lis la tranche des livres. Kerouac. Bien. Kerouac. Encore? Et ceci? Manuel...  Je me penche. Mais une petite lampe s'allume, m'éblouit, m'empêche de lire. Je protège mes yeux. Manuel d'érotisme ésotérique. Ah! Je m'empare du livre couvert de poussière, mais ne peut l'amener jusqu'à moi: la toile d'araignée qui l'enserre le retient. Je tire, la toile remue et me le reprend des mains. Et le Manuel retrouve sa place, sur le rayonnage.

Krav Maga I

Il y a quinze jours, je fais mon sac et me rend au cours de Krav Maga. L'adresse qui m'a été indiquée correspond au bord du plateau de l'Alt. Une dizaine de bâtiments scolaires sont regroupés là. C'est le soir, les couloirs et salles de classe sont éclairés de l'intérieur. Je pousse la première porte que je rencontre, ne doutant pas de trouver la salle d'entraînement. Elle est en face de la salle de lecture de l'Université, m'a dit la veille un habitué du club. Je croise des gamines, des gamins, j'actionne des poignées, déchiffre des numéros, descends un étage, un second étage, remonte et me retrouve à l'air libre. Je me tourne vers la bibliothèque: pourtant je suis bien en face de la salle de lecture.
Une deuxième tentative m'amène à parcourir l'un après l'autre tous les couloirs du bâtiment. En vain. Me voici au point de départ, sur le plateau de l'Alt. Je pénètre dans le bâtiment voisin, hèle une enseignante qui file un classeur sous le bras. Elle me fait répéter; Krav, comment ?
- Vous dîtes, une sorte de sport? Avec ballon? Oh, du combat! Comme le judo? Cela ne me dit rien, mais venez seulement!
Elle passe devant moi. Je la suis, nous marchons, nous empruntons un escalier, elle ouvre une porte, allume une salle, frappe contre une loge, s'excuse: elle espérait trouver là un concierge, mais, n'est-ce pas, il a dû rentrer chez lui?
L'heure tourne. J'ai pris une demi-heure d'avance. Celle-ci sera bientôt épuisée. La dame est pleine de bonne volonté.
- Vous pouvez me répéter ce que vous cherchez...?
Elle me dirige alors sur les gymnases. Il s'agit de contourner les bâtiments que nous avons visités et de dévaler la rue de Morat pour remonter à flanc de colline. Je file, trop heureux de me débarrasser d'elle. Au bout de quelques minutes, je fais irruption sur un terrain de basket. L'arbitre fait preuve de sollicitude. Lui aussi essaie de comprendre ce que je cherche. Je ressors. J'aperçois un noir encapuchonné, le hèle. Il ne parle pas français. Quatre à quatre, je monte les marches de l'escalier qui mène aux remparts, dans le quartier de l'Alt, et me voici devant la porte d'où je suis parti vingt minutes plus tôt. La bibliothèque est toujours là, avec sa salle de lecture éclairée qui donne sur la rue Joseph-Piller, et en face, le bâtiment scolaire est celui que j'ai exploré avec conviction au début de ma recherche. Mon jeans est moite, mon T-shirt mouillé, le cours vient de commencer. Je souffle sur un banc. Soudain la dame sort à reculons du bâtiment, tourne la clef dans la serrure.
- Alors, vous avez trouvé votre leçon de judo?
- Oui, merci.
- Tant mieux, tant mieux... Bonne soirée!