mercredi 19 décembre 2012

La foi, sur laquelle il ne faut rien construire. Pur constat de ce qui est. Constat, pas acceptation. Dans ce genre: la pomme est une pomme.
L'information nous tient dans ses filets. Quand à se débattre, cinutile. Immatérielles, ses mailles sont partout. Captivité électrique qui nous isole.  Pareillement des corps. Entassés dans les trains (économie de wagons) ou dans des voitures qui s'entassent (synchronisation de la masse des travailleurs en un même lieu et en un même temps). La paradoxe est constitué: seul on se retrouve.
Statue de bronze rue de Romont. Une femme encapuchonnée grandeur nature. Cet été, les enfants m'ont fait remarqué qu'elle pleure. En effet de l'eau goutte de son oeil gauche. Mais ses pleurs sont invisibles quand il pleut: la femme ne pleure que lorsqu'il fait beau.
A Etan je dis mon intention de passer trente jours sur la montagne, couché sur le dos, les yeux fixant le ciel. Ce faisant je perçois le caractère religieux de l'intention. Qu'il saisisse ou ne saisisse pas, Etan demeure indifférent. Ou peut-être juge-t-il le projet ridicule? Est-ce parce qu'il est photographe? Aussi profond soit-il, un photographe est tenu en respect par le réel. D'ailleurs, religieux ou mystique, sont des termes inappropriés. Il ne s'agit pas de se relier mais de se détacher, de tomber dans le vide.
La tentation du journaliste à l'ère numérique est de rapporter les faits avant qu'ils ne se produisent.

mardi 18 décembre 2012

Parler de rien est une prouesse pour qui sait parler.
Roulant dans la ville avec trente boîtes de biscuits dans le sac à dos je me demande ce que je fais - j'apporte un cadeau de Noël aux commerçants qui hébergent nos présentoirs à papillons. Ils prennent la boîte, la considèrent, regardent ma casquette Affichage Vert, me remercient et je repars sous la pluie. Le sourire que je fais au moment de leur remettre la boîte me met de bonne humeur et me permet de sourire avec plus de conviction à mesure que la tournée avance. Tout de même, je m'étonne de ce que je fais.
En juin, comme nous traversions à vélo le Portugal et l'Espagne de Porto à Alicante, nous avons soudain plongé dans un vallon bruissant de feuillages où aucun homme peut-être n'avait jamais marché et les odeurs étaient si vives que le monde habituel m'apparut privé de vie. Aussitôt me vint le projet de créer à travers un texte une géographie des zones en fonction de leur parfum: vierge ou inodore, empoisonné ou artificiel, et de décrire les quelques lieux d'Europe qui n'ont pas encore été déflorés par la civilisation. 
Lhôpital, août 2012 - fâché d'avoir la vue prise par des ronces, des framboisiers sauvages et un noisetier qui s'élèvent à plusieurs mètres cachant les Aravis et le Mont-Blanc, j'écris pour la troisième fois au propriétaire des champs pour me plaindre que son homme de main, paysan dans le village de Chanay,  contourne chaque année d'un peu plus loin, perché sur son tracteur, la mauvaise herbe pour n'avoir pas à s'y attaquer. Quand je m'aperçois que je ne sais plus le nom de ce propriétaire. Je vais à la mairie me renseigner. Elle est fermée. Je vais chez les maire. Il est absent. J'écris au maire. Il me répond qu'il n'est pas de sa responsabilité de m'informer des noms et qualités des autres villageois et que je peux me rendre au cadastre. J'écris une recommandée pour exiger de savoir le nom de mon voisin. Une avocate, engagée par le maire, me répond que M. le maire de Lhôpital n'est pas tenu de répondre à ma question. Je fais savoir à l'avocate de M. le maire de Lhôpital que j'offre volontiers (et gratuitement) à M. le maire de Lhôpital le roman administratif de l'écrivain soviétique Alexandre Zinoviev à des fins d'édification. Aujourd'hui, six mois après cet incident (et la coupe à la sueur de mon front des arbres du voisin), je reçois du Trésor la taxe d'habitation qui couvre les frais de la mairie.
Inspection du monde intérieur dont on croirait qu'il ne reste rien que la conscience de s'y être livré alors que les conséquences sont nombreuses et d'abord sur le monde réel, le monde commun, le l'autre dont part l'introspection. La qualité du regard porté sur le monde commun change. De même change la capacité à dire de façon complexe ce qui paraît simple, et peut-être, à force, de dépasser le complexe pour aboutir au simple, ce simple-ci ne devant rien à ce simple-là, l'un étant apparence, l'autre vérité. Mais encore, par l'introspection, le renouvellement des outils de l'exploration et leur plus grande portée, de sorte que le monde intérieure présente sans cesse des attraits nouveaux. Enfin, dans une approche mystique de la géographie, la représentation de ce monde intérieure comme possédant les limites que l'effort d'exploration, en le parcourant, fixe.
Le projet de l'Université de la singularité de calculer le vivant est le dernier avatar de l'exploitation de l'homme par le Capital. Fondé sur le dualisme philosophique (chez Descartes le corps séparé de la conscience  n'est jamais récupéré), rendu possible par la financiarisation de l'économie, il théorise au-delà du ghetto (riches séparés des pauvres) deux espaces séparés: celui des esprits (les rejetons de l'élite) qui interagissent par des calculs et celui des corps esclaves du travail, de la souffrance et de la maladie (l'humanité telle qu'on la voit aujourd'hui). Ou plutôt un espace-monde et un non-espace dont la préfiguration est le virtuel, le premier étant au service du second.
Drame de l'immigration, dont nous sommes les victimes silencieuses. Les maîtres sont à table. Par charité, par intérêt, par lâcheté, par calcul, ils convient à dîner la cuisinière, la femme de ménage et le garde-chien. Le personnel ne veut pas. Les maîtres insistent. Le personnel se résigne, finit par s'asseoir. Aussitôt stupeur des maîtres, ces gens-là mangent avec les mains ! Les maîtres se consultent: s'ils renvoient le personnel dans ses quartiers, c'est la guerre. Ils fermeront les yeux. Mais fermer les yeux ne suffit pas, le personnel mastique et grogne. Alors les maîtres renoncent à leur places et quittent la salle.

Beauté simple des  gamines qui étudient les mathématiques sur les tables du réfectoire de la Miséricorde. Leurs visages lisses, leur regard ouvert, rendent visibles par défaut les attaques de la vie.
Lors de la publication des Trois divagations sur le Mont Arto, l'éditeur Alain Berset m'a fait acheter cent exemplaires du livre, exigence dont je relève aujourd'hui seulement la médiocrité. Médiocrité et prétention: ne pouvant vivre de son travail, au demeurant excellent mais dont le marché hélas n'a que faire, la personnage exige que l'auteur rétablisse à ses dépends une sorte d'injustice dont il se sent victime. Il ne m'était pas venu à l'idée (et il ne peut venir à l'idée de cet éditeur) que ce raisonnement a valeur exponentielle pour l'écrivain, mais surtout, que pour payer cette somme, je collais alors des affiches à vélo dans Genève dès 3 heures du matin.
Longue conversation avec un adolescent qui joue de la guitare et veut devenir pilote. Intelligence en éveil mais caractère sans audace, limité par son milieu d'origine. Nous rejoint alors sa mère, volubile, péremptoire, bête. Elle bouscule la conversation, s'impose. Seule réponse face à cette bêtise, l'approbation - dire "oui" et encore "oui". L'adolescent s'aperçoit-il du manège?
Chercher à dire ce que l'on croit vouloir dire en manipulant les mots dans la phrase pour enfin dire ce qu'on imaginait pas savoir. Raison pour laquelle il n'y a pas de littérature hors l'écriture, raison pour laquelle on devient écrivain en écrivant.
Nourriture bas de gamme des étudiants de Fribourg  dont les circuits de puissance - de la Gare à Pérolles et de la Gare à St-Michel - sont ponctués de kiosques à kebab, hamburguers, paninis et pizzas. Sous mes fenêtres, une vente de pâtes que les étudiants dégustent debout à même un gobelet. Rançon de ce commerce, le jeune homme qui en est le propriétaire conduit un coupé Mercedes.
Méthode d'écriture enseignée par Alain à ses élèves qui consiste à ne jamais se reprendre et à corriger sa pensée dans la suite du discours, méthode appliquée  par Simone Weil, dit-on, dans la rédaction de ses essais.
Précipité dans un couloir tapissé de souriceaux que j'écrase lorsque je pose pied. Je gagne la porte opposée et tombe dans une rivière tumultueuse. Soudain un mécanisme inverse le courant et une vague de merde me propulse aux bras de mon amoureuse vers l'amont où m'accueille un archipel miniature faits de criques. Je nage alors sans entrain, découragé par l'étendue des lieux et le désagréable sentiment d'explorer les pages d'un prospectus pour touristes.
Pouvoir, ambition des faibles: ne serait d'aucun souci, s'il n'avait à s'exercer sur les forts.
A mes yeux l'Espagne a longtemps été le pays des terrains vagues, des terres brûlées et des hameaux,  des parcelles vides et des pâtures sans bétail. S'y ajoutent aujourd'hui les chantiers arrêtés. Ces espaces communiquent un fort sentiment de liberté. Dès l'age de douze ans je plaçais plus haut que tout autre loisir la promenade à travers ces lieux et les mercredi, jours sans école, j'achetais des bonbons pour inciter mes amis à me suivre jusque dans ces parages où je les égarais. Pour quitter un village en Castille, il suffit de suivre une rue à son terme: à la dernière maison commence la nature. Je suscitais alors une discussion et nous allions ainsi pendant des heures, personne ne songeant à rentrer à la maison, où il eut fallu inventer un jeu, ce comble de l'ennui.
Songer que les efforts de mise, de maquillage, de tenue, les efforts de présentation que nous réalisons portent sur quelqu'un que nous ne pouvons voir - nous-même - laisse perplexe.

dimanche 16 décembre 2012

Tu es seul.
Tu vas mourir.
La société veut que tu deviennes ce que tu ne veux pas devenir.
Pense.
Deviens qui tu es.