vendredi 14 décembre 2012

Qu'on imagine une souffrance que ne pourrait soulager la mort.
Documentaire fascinant sur le premier contact établi par des explorateurs blancs avec des Papous retranchés dans les montagnes de la Nouvelle-Guinée. Un tourne-disque est présenté. Les primitifs s'enfuient. Cela se passe en 1972, trois ans après que l'homme a posé le pied sur la lune.
Dans une grande maison vide un téléphone se met à vibrer, il tombe de la table sur laquelle il est posé et vibrant se promène dans la maison.
Ce que l'homme mauvais peut obtenir par le coup-monté c'est de l'argent et du pouvoir - de l'illusion. Ce qu'il ne peut obtenir, c'est l'homme. Il se met à distance de lui-même. Le problème est que sur cette distance il sème des ombres dans lesquelles les autres hommes se noient.
Etan se plaint de l'Histoire. Toutes ces pierres! Ces monuments, ces églises! Asphyxiants! Je ne me plains pas, je les aime. Leurs formes brutales, imposées, nous font un fardeau et s'il faut s'évader, c'est par le bas, en creusent le savoir, en creusant l'esprit, image inversée de la montagne.
Bien sûr je suis replié sur moi-même, bien sûr j'aimerais l'être plus encore, bien sûr l'étant j'aimerais accéder à l'universel.
Gala s'endort devant le film. Je luis dis d'aller se coucher. Elle ne veut pas. Va te coucher! Mais non, je regarde ! Elle s'endort. Je la réveille. Elle se rendort. Des mois plus tard, je cite une scène du film. Elle cherche à se souvenir. Souviens-toi, on l'a vu ensemble! Je ne l'ai jamais vu. Mai si! Mais non, assure Gala, ce n'était pas avec moi!
On ne voit pas ce qu'on vit, on voit ce qu'on a vécu et comme pour la résurrection, cela relève de la croyance.
Je surveille de très près mon foie ce qui revient à fermer les yeux pour savoir si je ressens un pincement là où on m'a dit qu'il était.
L'intelligence est ce qui permet de donner un sens à ce que nous voyons, entendons, ressentons et de former une opinion. La pensée, dont la condition est l'intelligence, est la confrontation de l'opinion avec la vérité.
Le dimanche je lavais la Mustang au jet rue Arcos de la Frontera. Pour ce service mon père me donnait 100 pesetas, soit Fr. 1,50, une somme qui permettait d'aller au cinéma sur la rue principale d'Aravaca. Les commerces du village étaient alignés de part et d'autre de la route pour Tolède et à chaque extrémité se trouvait un cinéma. La première salle, plus petite, prenait place dans une salle basse, en prolongation d'un bar. Ordonnés sur le même plan les sièges formaient des rangées plus larges que l'écran et deux piliers de béton obligeaient le spectateur mal placé à se pencher pour suivre l'action. L'autre salle, dotée d'un foyer, d'une galerie, de balcons et d'une scène à rideau était un véritable paquebot des heures de gloire du cinéma. Deux guichets de bois nous accueillaient dans l'entrée, pour gagner nos sièges nous marchions sur un tapis rouge qui grimpait un escalier d'apparat. Un ouvreur déchirait nos tickets et nous guidait avec une lampe de poche.  Le ticket à 150 pesetas donnait droit à deux long-métrages, la séance durait quatre heures. Pendant l'entracte nous restions dans la salle. Je ne me souviens pas d'avoir vu un adulte assister aux projections. Les gamins venaient des deux parties du village que délimitait la route de Tolède: en partie basse les espagnols des quartiers populaires, en partie haute les enfants de bonne famille logés dans des villas avec piscines. Personne ne s'inquiétait de ce que nous voyions dans ce cinéma. A l'exception de films ouvertement pornographiques (dont personne n'eut songé à nous interdire l'entrée), nous voyions tout. Un certain dimanche il y eut une séance gratuite et la salle se remplit d'espagnols des quartiers bas. Un homme en costume monta sur scène et parla longuement tandis que défilaient sur l'écran des diapositives. Lorsque le chahut était trop fort, il interrompait son discours et jetait des Chupa Chups dans la salle. Je me souviens des sucettes et de l'attitude gauche de l'animateur pas du produit vanté dans ce qui devait être, en 1977, l'une des toutes premières opérations de marketing de la nouvelle Espagne. Les jours de Western, nous nous emportions nos armes au cinéma.

jeudi 13 décembre 2012

L'Etat vole l'individu travaillant pour investir dans des sociétés privées qui sont la propriété d'affairistes proches des hauts représentants de l'Etat.
Faire ce qui n'est pas convenu.
L'incompréhension, la fausse conviction qui fait de la personne un être circonscrit à sa circonstance et obnubilé, suscite et détermine l'entreprise d'une poignée d'individus nés pour le mal.
Notre plus grand ennemi n'est pas la force, c'est la faiblesse.
Satisfaction plaisante de l'amour-propre que d'entendre ses enfants rapporter pour les mesurer leurs actes aux vôtres et conscience aigüe d'un temps proche où la simple idée de le faire leur serait châtiment.
Bilan juste mais bilan absurde de l'Occident qui nie les valeurs au nom desquelles il a sacrifié tant d'hommes, produit tant d'efforts, surmonté tant de crises. L'expression dernière de notre force est un retournement: nous introduisons dans le corps de la société des légions d'individus dotés d'une morale simpliste qui n'ont su ni dépasser Dieu ni  travailler la raison. J'ai en horreur cette sape, mais il me vient de la haine lorsque les tenants du discours général, nihilistes aboutis, présentent comme un progrès cette défaite volontaire.
Séance éprouvante chez le dentiste, la bouche pleine d'outils. Le jeune docteur fribourgeois en début de carrière démonte les réparations de fortune faites ces trois dernières années par le praticien de Seyssel. Sept , huit, dix fois, ce dernier m'a fait venir dans son cabinet au second étage d'une maison de pierre grise au-dessus des berges du Rhône. Assis sur la chaise j'apercevais dans l'encadrement de la fenêtre la vierge blanche de plâtre que la mairie a maçonné sur le pilier majeur du pont. Dentiste sympathique mais sans assistante, opérant dans une pièce mal chauffée aux parois de carton gonflées d'eau. Et après chaque intervention, cette annonce: oh là, ne croyez pas si bien dire, on est encore loin  du compte! Dans les premiers temps, ravi de payer un prix modique - le prix moyen que rembourse l'assurance maladie française - j'éventais les doutes de Gala quant à la qualité des soins. Pourtant l'intuition, si je m'y étais fié, m'eut averti: n'ai-je pas écrit la première nouvelle de Sinistoria, Frère John en pensant à ce dentiste (le dentiste arrache les dents du religieux et les jette dans un poubelle puis s'en va dormir)? Effet pervers de la médecine sociale à la française qui bloque les prix pour garantir l'accès aux soins: afin d'être payé au prix qu'il croit mériter, le professionnel démultiplie les visites et s'en débarrasse à la va-vite. Ce qui m'a valu de souffrir ce matin. Là encore: nous sommes à mi-parcours, dit le Fribourgeois, il y a du travail.
Etan de retour de Cuba où il est parti en catastrophe et dont il revient catastrophé décrivant la beauté fruste des paysages, la pauvreté et l'humeur sauvage des gens, le Whisky bu à grands traits sur une terrasse de bois où les voisins "se succèdent sans aucun besoin de parler" et enfin cet aéroport de Santiago qu'il rejoint à pied, de nuit et à travers champs, forcé de corrompre un agent de voyage pour monter à bord d'une avionnette où il n'y a plus une place de libre. Le voici à Fribourg, dans la neige, réclamant des détails sur le marché de la location dans la ville, me consultant comme l'oracle pour que je dise si Fribourg est le lieu d'avenir de la Romandie, ou au moins un havre, lui qui veut croire que Cuba est pas le parage de sa deuxième vie.

Toute possession des moyens du pouvoir devient aussitôt pouvoir en acte. Obstacle sur laquelle risque de butter avant même de porter ses fruits la société du savoir qu'annonce optimistes les tenants d'un usage ouvert des nouvelles technologies.
Je veux dire quelque chose de compliqué mais la situation est fermée au compliqué et je passe pour un idiot. Pour communiquer ce que mon intuition me représente il faudrait plusieurs phrases, or le temps manque. L'interlocuteur coupe court. Hier par exemple: comme nous sommes éà l'entraînement sur un fond sonore constitué d'une bande-son anonyme résonne un titre des Eurythmics. D'un clin d'oeil ma voisine souligne son plaisir. Oui, dis-je aussitôt, mais cela ne va pas durer. Pourtant le titre se déroule, et la voisine de hausser les épaules. Ce que je voulais dire, c'est: le titre original va être enseveli sous les éléments du remix, le court rappel que l'on vient d'entendre donne à croire que nous allons entendre le titre original des Eurythmics quand il ne s'agit que d'un motif destiné à rehausser une bande-son par ailleurs constante dans sa répartition des rythmes. Bref, un truc impossible à communiquer en une phrase. Un peu plus tard, dans l'espace commun où nous sommes quelques uns à faire des échauffements, surgit la réceptionniste. Elle s'adresse à un garçon:
- C'est vous qui a rendez-vous?
Le garçon approuve.
- Non, c'est moi, dis-je.
A l'arrière-plan, le professeur approuve, il a rendez-vous avec le garçon.
Mais je persiste.
- C'est moi.
La réceptionniste hésite.
- Dehors? dis-je encore.
Il faut dire que j'ai compris:
-  C'est vous qui avez un vélo?

Rue du Tilleul chez l'horloger Vollichard. Je retire mon écharpe, mes gants, ma veste, et j'attends. Suis accoutré plutôt qu'habillé. Aidé de son père, une jeune femme choisit une pendentif sous les yeux d'une employée tandis que les propriétaires passent avec nonchalance de l'atelier au comptoir.  Cette absence d'empressement, qui inclinerait à croire que je suis traité en curieux est en fait une marque de calme. Je vais aux présentoirs, regarde un à un les modèles qui ne me plaisent pas et me persuade qu'ils ne me plaisent pas, puis reviens au comptoir. L'un des vendeurs s'adresse alors à moi, nous sortons de la boutique, je lui désigne dans la vitrine les modèles qui ont retenu mon attention, une Tissot, une Certina, une Hamilton. Il les dépose sur un coussin de velours et donne les explications: mouvement, cadran, écrans secondaires, bracelet. Les prix vont du simple au triple. Il fait fonctionner les chronomètres. Limite du temps mesuré 30 minutes. Inutile, luis dis-je. J'ajoute que le chronomètre m'importe peu, j'achète pour l'esthétique. D'ailleurs je n'ai aucun besoin d'une montre. L'horloger est titillé, et grand. Très grand. Il passe les deux mètres, et même quand il se penche pour remonter le mécanisme, je dois encore me démancher le cou pour attraper son regard. Mauvaise nouvelle, la Tissot que je vois en vitrine depuis plusieurs semaines me semble, maintenant que je l'ai au poignet, sans qualités. Et pour cause, j'ai fait sortir la Hamilton, plus fine, plus originale, et qui vaut le double. Quel sport pratiquez-vous? fait le vendeur. Tous les sports, lui dis-je, mais je le rassure: pour le sport j'ai mes montres en caoutchouc. De fait, c'est la première fois depuis que mon grand-père m'a offert pour mes dix ans une Mirexal de supermarché que j'achèterai autre chose qu'une montre de caoutchouc. Survient le second vendeur. Même taille que le premier, le visage moins formé, des yeux d'eau. A en juger par le physique et les manières, précises et lentes, des frères. Bref silence pendant lequel j'entends la jeune femme jeter son dévolu sur un pendentif serti d'une perle. Je place mes bras devant moi, la Tissot au poignet gauche, la Hamilton au poignet droite. Soudain je sors de la boutique, et les vendeurs me regardent faire sans bouger. Le temps de vérifier que mon vélo est toujours appuyé à l'extérieur, je reviens au comptoir. Nulle émotion sur les visages des frères reprennent l'attente là où je l'ai interrompue. Je pose la Tissot sur le coussin de velours et tends la Hamilton. Le vendeur la regarde comme s'il allait se séparer d'un objet intime et dit: je vais la vérifier. Puis il la place dans une boîte et commence un emballage cadeau qu'il peaufine pendant cinq minutes. Cependant nous parlons des boîtes. Je connais un fabricant de boîtes à Bangkok, le vendeur un fabricant de boîtes en Chine. Vous imaginez, me dit-il, trois mille personnes fabriquent des boîtes du matin au soir. Il ajuste un morceau de scotch sur le côté de la boîte où se trouve la montre Hamilton et ses mains semblent à grande distance de son visage.
Fille charmante qui soudain bâille sans porter la main à la bouche.

mercredi 12 décembre 2012

La nuit durant chassé par des gardes civils franquistes. A mes côté, fugitif lui aussi, le maçon ex-prisonnier que j'ai engagé en 2011 sur les chantiers de Lhôpital, homme râblé à la peau bleue. A mon habitude, je me réveille six, sept, dix fois dans la nuit, mais rien n'y fait, les policiers me retrouvent et continuent la chasse. Pour reprendre l'avantage je rentre dans un immeuble dont je gravis les étages, mais bientôt de retour dans la rue, je comprends qu'il n'y a pas moyen de leur échapper et sais que je finirai enfermé dans une pièce à barreaux, pièce enclose dans un bâtiment de centrale, bâtiment lui-même serré entre des murs. Leurs bicornes a revers plat, képi craint par la population sous Franco mais objet d'allure parfaite traduit l'implacabilité de mon destin: la prison.
Ecrire, se rassembler afin de paraître devant soi. Et la minute d'après, à nouveau dispersé, recommencer.
Gü à qui je tends mon disque de Meira Asher pour avoir son impression sur ce formidable morceau de chant imprécatoire qu'est Dissect me again:
- Ah non, je ne peux pas entendre ça le dimanche...
A la librairie Albert-le-Grand, où je vais pour placer en dépôt les exemplaires d'un livre que Jean-Jacques Bonvin veut soutenir, la libraire me montre des photographies de la future bibliothèque de la fondation de Vera Michalski qui sera créée au-dessus de Morges. Rayonnages de bois noble, coursives aux parquets lustrés, isoloirs, lumière paisible, l'ensemble évoque un cabinet savant ou une coque de bateau dans un film de Terry Gilian, mais ce qui me frappe c'est la fascination chez la libraire à la contemplation de ces rayonnages vides.
Calaferte évoque dans Traversées, Carnets XXII, le larcin commis par un apprenti boulanger de son village qui valut à ce dernier de se perdre au regard de la société. Il met en évidence cette bascule, le hasard qui veut que pour la même faute, l'un hypothèque sa vie tandis qu'un autre s'en tire indemne . Avec vingt ans de recul, il faut constater que le climat de suspicion général qui règne dans la société modifie la donne de manière paradoxale. La faute est aussitôt à charge, la société stigmatise et rejette qui s'en rend coupable, mais dans un second temps, du fait peut-être de cette intransigeance, le rachète, l'aide, le purifie et le recycle, ce qui traduit un manque d'assurance moral, toute opération étant désormais réduite à la technique.
Par concours de circonstances plusieurs personnes me demandent ces jours si j'écris encore du théâtre, à quoi je réponds, "non" et "je n'en écrirai plus" et "le milieu est imbécile", "il est malhonnête". Avant d'ajouter qu'il me plairait malgré tout de mettre en scène deux situations, la rencontre entre les premiers Boers et les tribus noires d'Afrique du Sud telle que la rapporte Hannah Arendt dans L'Impérialisme et l'histoire de cette secte aux rites sexuel aberrants dans l'Allemagne du moyen-âge dont parle Greil Marcus dans Lipstick traces.
Mon caractère me pousse aux extrêmes. Pour le meilleur, l'étude, le sport, pour le pire, la beuverie, la rage. Depuis toujours, et au moins depuis l'adolescence, je mise sur ce mode d'atteinte de l'équilibre. Si je ruine ma santé avec méthode, peu après, je recrée de la santé, ou si je fais lit à l'imbécillité, je me force aux meilleures lectures, attitude liée au caractère qu'il est désormais trop tard d'espérer changer, mais qui ne va pas, l'âge aidant, sans poser la question de la fatigue, car l'équilibre par les extrêmes est fort consommatrice d'énergie.
Après une séance d'échauffement dans l'espace commun du club, je descends dans la salle de boxe, tire ma corde à sauter, me place en face des miroirs et fait de l'exercice. La porte s'ouvre. Je suis surpris. D'habitude il ne vient personne l'après-midi. Sans lâcher le rythme, je salue. Pas de réponse. Le gars s'avance, allume la chaîne stéréo. Il a une trentaine d'années, il est d'un physique courtaud, ses membres sont épais, musculeux, sa peau laiteuse. Son visage n'est pas laid mais déplaisant car sans expression. Ni émotion ni expression. Des ridules sur un fond farineux, et des yeux enfoncés de fouine. Il aligne deux trois directs en grognant puis me rejoint devant les miroirs. Quand la musique qu'il a choisie démarre, il enchaîne des mouvements rapides de danseuse, se déhanche, virevolte, sautille, fait des génuflexions, des écarts. Le lendemain, vendredi, je suis sur le quai de la gare de Fribourg, j'attends les enfants qui arrivent de Genève. Deux policiers surveillent, l'un des deux est mon gars. Il porte le gilet par-balle, la matraque, la lampe-torche, les menottes, et un attirail secondaire. Il parle avec son collègue en fixant le vide. Le mardi, à l'entraînement de boxe, il est là. Pendant que nous bandons nos poignets et échangeons quelques mots en camarades, lui est à l'écart, nouant ses bandes avec sérieux. A la fin de la période, après les phases techniques au sac, comme nous sautons à la corde j'ai la malchance de toucher au vol sa corde. Il se retourne et me fusille du regard. Aux vestiaires, il secoue dans un petit bidon un breuvage jaune qui évoque le porridge et le boit en soufflant.
Sainte-Beuve, définissant le projet fondamental de l'art: "Exprimer ce que nul n'avait encore exprimé et ce que nul autre que vous ne pourrait rendre, c'est là, selon moi, l'objet et la fin de tout écrivain original ".
Dimanche à Biollon chez Jean-Claude Guex, ingénieur et pilote qui a construit dans les années 1970 un avion de modèle expérimental dont certaines pièces proviennent des 43 Mirages RS commandés par la l'armée suisse et restés en caisse. Cette affaire des Mirages qui a coûté son poste de conseiller fédéral en charge du Département militaire au vaudois Chaudet en 1961 pour mauvaise gestion des fonds publics trouve ici un final anecdotique que je me réserve de tourner en dérision dans la seconde partie du Tryptique de la peur consacré au perfectionnisme et à l'absurde administratif.
La notion fondamentale de court-circuit chez Bernard Stiegler. Enfants détournés de la lecture, parents captifs des flux d'images. La connaissance n'alimente plus la connaissance. Prend forme un anti-intellectualisme qui n'est autre que le sursaut d'orgueil ressenti par l'individu devant sa paresse. Augure de temps détestables.
Film affligeant que ce Shoot on sight de Jag Muhdra, réalisateur anglais et musulman. Sous prétexte de dénoncer une fait divers, le meurtre par la police anti-terroriste d'un pakistanais innocent, il referme sur le spectateur un piège intellectuel en le forçant à prendre position face à une question, celle de la justice, envisagée d'un pont de vue manichéenn et religieux. La naïveté comme la propagande que nous subissons au quotidien par le fait des médias empêche de voir que le réalisateur installe au coeur de la démocratie une vision théocratique de la justice . Les personnages du drame, citoyens du Commonwealth devenus résidents anglais, sont tributaires d'une psychologie structurée par la foi. N'ayant, comme la plupart des musulmans, pas accès au texte sacré en raison de l'obstacle de la langue (l'arabe leur est inintelligible), ils se soumettent au discours doctrinal d'un imam qui mêle politique et religion, d'où une approche ritualisée et pauvre de la croyance. Dès lors est mise en place derrière le fait divers que narre le film une conversion des valeurs post-révolutionnaires de l'Europe à des principes antédiluviens relevant peu ou pour des guerres de religion. L'erreur rédhibitoire du spectateur qui cherche sa position morale face aux faits exposée est de prendre parti in fine pour le musulman intégré (il est commissaire de police, donc au service de Sa Majesté) contre une poignée de fanatiques qui revendique un islam de combat. Or c'est toutes les valeurs de la communauté qui devraient être niées, et je dirais, plus encore celles des musulmans visiblement intégrés car ces derniers étant majoritaires, ce sont eux qui , incapables de comprendre la laïcité, c'est-à-dire la mort de Dieu comme progrès fondamental de l'évolution humaine, réintroduisent dans les moeurs et la politique, une schéma de foi primitif.

mardi 11 décembre 2012

Que des gens soient payés, respectés et honorés comme des humanistes pour organiser le suicide des nations amène logiquement à l'idée que le crime revendiqué comme crime est une position salutaire.
Mel à qui j'annonce que j'ai le projet d'écrire un essai dont la teneur, philosophique et politique, déplaira certainement à notre vivier de clients, me considère sans répondre.
- Je te le dis afin d'anticiper sur des conséquences dont pourrait pâtir l'entreprise, lui dis-je, mais nous avons le temps de réfléchir, le livre ne sortiras pas avant deux ans... deux ans au plus tôt.
Fin de la réunion à Lausanne, dans la chambre dérobée de l'Antiquaille.
Le lendemain, coup de téléphone. Mel explique qu'il n'a pas fermé l'oeil de la nuit. Ce matin au bureau, me dit-il, tandis que je facturais, chaque fois que je lisais le nom d'un client, je pensais: nous allons le perdre.
Il conclut:
- Tu ne peux pas faire ça.
Faire quoi au juste? Quand j'ignore toujours comment organiser le propos du livre. 

Troisième lettre de refus pour Easyjet.
Ce 28 novembre en soirée, jour de mon anniversaire, je vois que ma réservation est pour un restaurant de périphérie. Un taxi nous y emmène. Le patron nous attribue une table en me saluant de mon nom, mais fait remarquer qu'il est encore tôt, 20h30, qu'il n'a pas allumé le feu et d'ailleurs j'ai réservé pour 21h30. J'explique que c'est une fête, que nous avons le temps, Gala demande des olives, je choisis un vin. Et à minuit, lorsque nous finissons de boire et de manger (jamon de bellota de Guijuelo, alcachofas a la brasa, solomillo de ternera, Rioja et Ribera del Duero) deux patrons enchantés nous raccompagnent, nous serrent la main, éteignent le feu et ferment la porte; de la soirée, personne n'à franchi le seuil de l'établissement.
Couru de l'hôtel jusqu'à la cimenterie qui sépare en bord de mer Malaga de la Cala del Rincón. À mi-distance, les squatters qui vivaient sous tentes et faisaient cuisine commune dans des garages désaffectés ont été évacués. Un haut grillage marqué Police entoure les pins. Pins étroits et sans feuilles. Plus petite que tonsure de moine leur frondaison flotte haut dans le ciel. Accès interdit. Règlement des hommes. Je me faufile entre le grillage et les vagues, piétinant  des déchets, seau, canettes, piquets. Quelques marches permettent ensuite de se hisser de la plage sur un socle de béton. Commence alors la longue promenade qui emmène les touristes sur huit kilomètres de baie en baie. Les maisons où vivaient autrefois les pêcheurs sont mitoyennes et trapues. Certaines aux facades si modestes qu'y inscrire une fenêtre et une porte est une gageure. Au rez des dizaines de restaurants flanqués de terrasse. À la belle saison, le poisson grille dans des barques remplies de sable sur lequel est allumé un feu. Arrivé près de l'éperon rocheux que surmonte la cimenterie, je fais quelques exercices sur ces machines de gymnastique que l'Etat distribue depuis quinze ans à travers le pays. Sur le retour, un pêcheur à la ligne, un Mexicain. Debout il observe le large. Eau verte, remuante, froide, et des dragueurs couleur rouille contre l'horizon et du côté de Santa Pola. Il a récupéré le seau que j'ai aperçu tout-à-l'heure pour y mettre ses prises. Destin linéaire de cet homme fuyant la pauvreté dans son pays et se nourrissant ici de ce que la mer offre.
Nuit tenue par une seule obsession. J'écris une scénario de film. Holywood attend. De même que mon personnage, qui est assis en coulisse, tandis que je ronge ma plume. L'histoire se déroule le 10 septembre 2001, la veille des attentats. Le jardinier du Pentagone reçoit un appel de bon matin. Un inconnu qui se présente commeq son supérieur hiérarchique lui demande de réunir son équipe et de crueser le gazon devant le Pentagone pour y inscrire la trace que fera le lendemain l'avion qui doit s'écraser sur le bâtiment. Le jardinier comprend la demande, il s'agit de simuler un attentat qui n'aura pas lieu. Il est pris de doutes, ne sait si se confier à ses amis, appeler la presse ou faire ce qu'on lui demande. Jusque là tout va bien, mais je peine à trouver les images qui me permettront réaliser un long-métrage et tandis que le personnage attend derrière la porte, je retourne le problème dans tous les sens, craignant, si j'abandonne le mandat que Hollywwod m'a confié d'être à mon tour jugé pour trahison comme le serait le jardinier dans le film s'il refusait de tracer le sillon marquant le lieu de la chute de l'avion qui s'abattra le lendemain sur le Pentagone.
Les chiens font parler les hommes.
Défilé joyeux et bavard des promeneurs dans les rues de Malaga en cette fin du mois de novembre. Il fait froid, du moins pour les Andalous qui portent ècharpes et bonnets où je me contente d'une veste légère sur une chemise. À deux pas de l'hôtel Atarazanas dont nous sommes à peu près les seuls clients, la rue du chocolat; sur le coup des seize heures, les tables qui l'encombrent se remplissent; lez voici bientôt toutes et les nouveaux venus font la file tandis que les serveurs apportent sur des plateaux d'argent des porras découpées au ciseau et versent le chocolat. L'Espagne qui  chancelle et proteste semble être une invention des journalistes. Ici, ni immigrés ni mendiants roumains. Ils ne paraissent pas au centre, me dit une voisine. Cantonnés dans les faubourgs, cantonnés dans les quartiers d'immeubles des années 1970, cantonnés. Venus trop tard au banquet, ces gens-là évoluent dans des cercles secondaires. Pourtant la semaine précédente, installée près d'Alicante pour quelques jours, ma mère me disait ne plus reconnaître la société espagnole, une société brusquement appauvrie, lente, perdant le sourire, perdant consistance. À Torrevieja, au mois d'avril, je faisais le même constat. A Avila en revanche, comme à Malaga, sentiment d'un peuple qui résiste. Et qui, je le crois, résistera: la démocratie est encore jeune, le souvenir des temps martiaux vivace. Et puis l'espagnol est terrestre, il est anti-idéaliste. Si le paradis existe, il a son lieu, l'autre-monde. Dix fois je parierai l'Espagne contre la France. Pari facile: d'ores et déjà la France est en perdue.
Trois heures du matin mon appareil fait sous le duvet des sauts de cabri.
Des flocons gros comme l'hostie sur Fribourg. Rue du Criblet les enfants jonglent, ouvrent la bouche et avalent ce qui tombe du ciel. La ville est blanche, elle fond, le temps se brouille et la neige tombe encore. Les voitures patinent, des pères hilares tirent des bébés sur des luges dont les patins font grincer le bitume. Toujours la même affaire, le temps de descendre à la cave, les hommes de la voirie on répandu le sel. Dans la montée de l'hôpital des Bourgeois mon pneu de vélo tourne à vide, plus tard, au club de boxe, le professeur renonce à ouvrir la fenêtre. Evénement rare, les trains sont arrêtés. Puis les routes, l'autoroute. C'est le jour que je choisis pour aller récupérer la BMW. La garagiste - une femme en salopette aux yeux bleus épais - à monté des pneus d'hiver. Bulle est noyé dans le brouillard, la Gruyères prise dans une tornade de neige. L'album de Meira Asher, Spears into hooks, ajoute une note d'apocalypse à ce décor bouleversé.