mercredi 14 novembre 2012

A 40 ans certains de mes amis ne parlent plus.
En père raisonnable j'encourage mes enfants à faire de bonnes notes pour affronter dans les meilleures conditions les épreuves scolaires qui leur permettront de choisir une profession laquelle les rendra peut-être malheureux et les écartera à coup sûr de ce qui compte.
Conférence de Giorgio Agamben à la Miséricorde dans un amphithéâtre plein où l'assemblée est faite d'étudiants mal réveillés, de moniales lisses et de catholiques slaves. Le thème est théologique: mysterium iniquitatis, le raisonnement brillant et inintelligible. Derrière les explications on devine la portée révolutionnaire du propos, mais si pour un public choisi la compréhension est mal acquise que penser de la transmission à al cité? Au dernier mot je me lève ayant à rejoindre l'entraînement de boxe et vois sur la table aux livres ce titre d'un des derniers livres parus du philosophe que je jalouse aussitôt: La très haute pauvreté.
Dans les villes lentes où demeure vivace la tradition des travaux de campagne, la plus petites des actions déparant l'ordre quotidien suscite l'étonnement dans les yeux des passants. Tandis que les habitants de capitales  luttent contre les figures anormales qui bouleversent l'illusion de continuité, les habitants des villes mineures s'en régalent .
Gala de retour de la Côte demain. Je regardais les photographies des années passées. Nous avons été heureux. Cela  ne veut pas dire que nousl'ayons su, ni même qu'en le disant nous le sachions.
Payer moins cher rend pauvre.
Une image furtive dans un documentaire, une femme tire de son sac à main un billet de banque, fait surgir un moment d'un rêve datant de plusieurs années. Je revois ce que j'ai vu alors passer dans l'esprit et s'en aller. L'mage se produit, se fixe brièvement et glisse dans l'oubli. Une fois qu'elle a glissé, je suis incapable de la faire ressurgir: disparue, elle est sans repères, elle est indissociable du fonds commun. Ma certitude est qu'elle a bien été rêvée un jour déjà ancien, par moi, qu'elle ne peut être récupérée par la force de la volonté, mais aussi qu'elle existe.
Jamais ne cesse le dialogue des regards. D'ailleurs le champ de la vision dépasse le seul contact visuel et partie du regard est senti. Ainsi la première phrase qui sera prononcée n'est pas indemne des regards qui l'ont précédée quand bien même il semble aux interlocuteurs qu'aucun regard n'a été échangé. Mais il existe aussi des individus qui, craignant d'être mis à mal dans ce dialogue, se placent délibérément au-dessous des regards. Ils avancent en tapinois, esquivent les corps, surveillent devant leurs pieds. Le réflexe naturel est de chercher leur regard. Dès qu'il est trouvé l'autre renoue avec le dialogue. L'expression qui se dessine sur son visage dit assez son contentement. Mais il arrive aussi qu'il s'écarte. Le malheur qui le guette est alors visible à ceci que l'espace commence à lui manquer.

mardi 13 novembre 2012

L'adresse en main je me fourvoie dans une rue noire. Olofso confiante marche à mes côtés. A deux pas le boulevard est illuminé, puis il disparaît et la rumeur du trafic s'estompe. Je ne veux pas demander mon chemin, nous allons aboutir. Mais voilà que la rue plonge dans le passé, se remplit d'étranges bâtiments, ne semble plus de Paris. Une famille discute au carrefour. Elle s'interrompt à notre passage. Longtemps que nous devrions avoir trouver l'immeuble où vit l'écrivain O.T. remarque Olofso. Au téléphone, ce matin, O.T.s'est plaint du bruit qui monte de la rue jusqu'à sa chambre de bonne, or dans cette rue le silence règne. Olofso veut rebrousser chemin, je ne réponds pas. Quelque chose au fond de la rue m'hypnotise et je marche. Parce que je lis assidument Calaferte à cette époque, je crois reconnaître le quartier de Paris qu'il décrit dans les Cahiers, mais j'ignore s'il a jamais décrit Paris et je sais qu'il ne donne jamais de noms de rues. Vingt minutes plus tard, nous atteignons une épicerie arabe. Les victuailles sont figées, le propriétaire regarde devant lui. Nous l'interrogeons. Il ne sait pas. Il conseille de revenir sur le Boulevard. Quand nous retrouvons la lumière un passant nous oriente. Il recommande de prendre le métro alors qu'une demi-heure auparavant nous descendions à la station que l'écrivain O.T. nous avait indiquée, en précisant: c'est à deux minutes. Aujourd'hui je pense que cette rue n'existait pas. Nous arpentions un lieu parallèle, un lieu dont les habitants ont perdu tout contact avec Paris et le présent, un lieu où la vie est arrêtée.
Quand nous sonnons chez O.T. il ne demande pas les raisons de notre retard. Sa femme se tient au milieu de la pièce. Elle respire fort. Le plafond est en mansarde et je vois que se tenir debout, là, au milieu de la pièce, est la seule possibilité si on ne veut pas s'allonger sur le lit, or le lit est occupé par l'écrivain O.T. La femme éteint la lumière et nous sortons. L et moi buvons abondamment. Après le restaurant, O.T. nous emmène dans des bars. En fin de tournée une équipe de serveurs éméchés verse du cognac sur le comptoir de zinc et lui met le feu. Nous resterions toute la nuit mais O.T. est fatigué. Effrayé aussi, et las: l'excès qu'il invoque par le discours le trouve en fuite dès qu'il prend forme réelle. Il n'aime pas les flammes sur le comptoir ni les cris.
Un jour, bien avant Paris en cette année 1991, nous volons une voiture avec le projet de gagner l'Inde. Nous voici à la sortie de l'autoroute, nous voici dans la nuit et je n'ai plus qu'un but: l'Inde. J'en parle, je m'enthousiasme, je conduis. O.T. se tasse dans son siège. Il bougonne. Je lui demande ce qu'il a, il se tait. Peu après, livide, il fait arrêter la voiture, sans un mot descend, repart à pied en direction de Genève.

lundi 12 novembre 2012

Rien aimé autant que voir l'extérieur à Gimbrède depuis mon bureau, et ce précisément parce qu'en raison de la position haute de la lucarne je ne voyais rien. Les colombes habitaient le village, la marronnier tremblait. Quand je levais les yeux, je donnais sur l'avant-toit: quatre planches peintes. L'autre lucarne, percée plus bas dans la même paroi, était prolongée d'une tablette sur laquelle j'avais disposé un piège à pigeons fabriqué de clous. Plusieurs fois par jour et tous les matins, je me penchais, je regardais la place en contrebas et je disais: que se passe-t-il à Gimbède? il ne se passe rien. Quand résonnait un bruit inhabituel, un bruit de moteur par exemple, je courais ouvrir la lucarne. Pendant les sept années que j'ai passé là je ne me souviens pas d'événements inhabituels. Le dimanche après le repas venait une voiture puis d'autres, Des voitures blanches, identiques, et les hommes en pantalon bleu jouaient aux boules jusque tard dans la nuit. Le bruit du dimanche c'était ces boules qui se heurtent. A l'autre bout de la maison, à quelques mètres, lorsque j'ai ouvert la soupente, nous y avons dormi. La fenêtre arrivait au ras du sol. Le matelas étant dépourvu de sommier, nous dormions la tête dans la fenêtre. Qu'on nous vît m'était indifférent, mais voir ne m'intéressait pas: ainsi exposé, l'extérieur était sans charme.
Qui refuse les collaborations, les honneurs, le statut est en butte à la société. Par des hostilités administratives et par le discrédit moral celle-ci reprend alors ce qui lui est refusé.
Avoir possédé au prix d'un grand effort maison, voiture, voyages, confort et ne plus rien posséder de cela, voilà le bonheur, bonheur à jamais inaccessible à celui qui crainte de l'effort tient que n'avoir jamais possédé vaut dépossession. 
Sans cesse, au lit surtout, je prépare la suite des événements, pose les obstacles, les mesure, change leurs positions. Je me crois aux commandes. Autrefois dans cet exercice je chevauchais le temps sans un doute. C'est de la vie que je disposais, et par pans entiers. Désormais je ne prévois qu'à échéance d'une semaine voire de quelques jours.
Mes opinions braquent les interlocuteurs. Si je les tais l'esprit me pèse, si je les dis je perds des amis et bientôt n'en aurai plus. Et si je les clamais ces opinions? Les voix extérieures rallient des suffrages parce qu'elles ont extérieures. Mais le risque existe qu'on vous brusque alors dans une position de pouvoir. Le pouvoir, cette aberration.
La vie est intéressante, dit une femme dans le train, il y a beaucoup de choses à se rappeler.
Nuit d'insomnie, sans repos, le sommeil empêché par la pluie et les échos de la rue. Le café est ma seule consolation. J'attends le moment de le préparer et de le boire. Dans le noir, les yeux ouverts, je claque de la langue.
Rues de Genève laissées aux déshérités qui hantent le vide tandis que les fauteurs de situation s'indignent dans leurs villas devant les images qui montrent des combats lointains.
J-J. à qui je confie mon peu d'enthousiasme à l'idée de faire publier Sinistoria chez un éditeur français qui m'obligerait à faire le paon pour la promotion du livre me dit: jamais d'auto-publicité, pas de photographie, rien!
Lecture de J-J. au Musée d'art moderne de Genève suivie d'un repas au restaurant. A table conversation d'apparatchiks de la culture: bourses et subventions, subventions et postes, postes et carrière.  Je suis assis entre deux femmes. D'après la gouaille des françaises. En fait, des Marseillaises. Je fais signe que je ne mangerai pas. Comme il vaut mieux adapter son discours à l'interlocuteur sous peine de commettre un impair - je pourrais me révéler utile - elles me demandent ce que je suis. Ah, vous êtes Suisse? Maintenant qu'il est établi que je ne suis personne, elles échangent les informations du jour: les aides municipales, elles ont fondu, telle élue de droite, un crabe, la maison de la poésie, un beau projet, et pour conclure: Marseille est un ville dure. Oh moi, dit la première, je passe mon temps dans mon atelier. Après quoi elle explique à la tablée qu'il s'agit d'un pauvre atelier avec vue sur la mer, dans un quartier malfamé. L'autre se répand en imprécations contre un commissaire d'exposition. Après cette passe d'armes, les deux artistes marseillaises s'adressent aux Français qu'elles ne connaissent pas: et vous, vous vivez où en France? Il apparaît alors que tous les Français qui sont autour de la table, y compris les Marseillaises, vivent à Genève.
Derrière la fausse apparence le progrès de la norme.
Boulevard de Pérolles un enfant crie aux passants: arrêtez de marcher! ne marchez plus! ça ne sert à rien!

Le Professeur juge mon style classique. Ce qu'il entend comme une critique est pour moi une satisfaction, classique voulant dire pour lui passé, pour moi hors du temps. L'origine de son jugement est évidente: la phrase doit bouleverser la syntaxe pour marquer l'histoire. C'est établir la priorité de la forme et exiger l'art pour l'art quand je privilégie le sens.
Seul sujet en politique, la disparition de l'intériorité.
Réintroduire la notion grecque du métèque, notion liée à la démocratie. Nous n'avons ni l'une ni l'autre, que la foire aux apparences.
Au théâtre pour la première fois depuis huit ans. Dès les premières répliques, je m'efforce de penser à autre chose. Je fixe des objets, fais un plan de travail, place mes rendez-vous, songe à mes lectures. Hélas je ne peux m'isoler tout-à-fait. Les éclats de voix, les mouvements brusques me ramènent à la pièce. L'ensemble est misérable, interprété sans corps et sans voix. Pas trace du spirituel. Ici et là le texte est coupé d'extraits des classiques: Shakespeare, Molière, Racine. Alors j'écoute et mesure mieux la déchéance de la langue, syntaxe sans musique ni équilibre, mots inappropriés aux idées qu'ils cherchent à exprimer, vulgarités de journalistes.
Il y a deux façons de détruire une ville: les bombardements et le contrôle des loyers.
Rentré d'Avila avec le texte sur les verracos écrit dans la rue. En me servant de la carte de la Manche, de la carte de la ville et des documents du musée d'archéologie, j'ai pu le mettre au propre en quelques séances de bibliothèque et hier je suis allé voir G. afin de prévoir une rencontre avec l'ingénieur qui a racheté des caisses de pièces du Mirage IIIC et a construit un avion dans son jardin. Ainsi prend forme ce livre organisé en triptyque qui fera passer le lecteur de la sculpture celte aux avions de chasse de l'armée suisse et à la pornographie.
Au silence massif des monts qui surplombent le prieuré de Lhôpital ont succédé les voix et les rires qui s'élèvent de la rue du Criblet jusqu'à ma fenêtre de sorte que je vis et dors sur un balcon de théâtre.
A Fribourg depuis six mois. J'habite au milieu des commerces. La rue du Criblet est en impasse, l'appartement au troisième. De l'autre côté de la rue le patron du Galopin tire des tables rondes sur le trottoir. Le matin un homme fume là, le soir une dame. Tous les jours, longuement, selon un horaire immuable. Septembre tourne à la pluie, le patron du café bar descend le store, l'homme recule sa chaise. Octobre vient, la température baisse, la femme passe une écharpe. Voici novembre. La dame rentre, pas l'homme. Un bonnet sur les oreilles, dès l'ouverture il prend place à sa table, dispose son paquet de cigarettes, attend le café. Auparavant il oriente la table, met la chaise dans une position connue de lui seul. En été, si le hasard veut que la table soit occupé, il attend qu'elle se libère plutôt que de s'installer à la table voisine. Il a trente ans.
Les droits des étrangers. Quels droits? S'ils faut qu'il y ait des étrangers, commençons par énoncer leurs devoirs.
Le temps réglementé du jeu est un temps perdu. Vendredi G. organisait une soirée de jeux. Nous avons la société, pourquoi participerais-je à des jeux de société?