samedi 17 mars 2012

Pantalons et chaussures de travail, gilet, cutter, litres d'eau chaude en bouteille, truelle, produit à vitre, décapant, les deux téléphones, je sillonne Fribourg et pose les cadres d'affichage sur les armoires électriques, la ville est déserte le dimanche, calme le samedi, mais du lundi au vendredi la gare, Pérolles et Tivoli bourdonnent lorsque les cours de l'Université, du Guintzet, de St-Michel, s'achèvent sur le coup des quatre heures. Je stationne sous la Route des Alpes, me déshabille dans la rue, passe un veste de costume, un jeans, me coiffe, manque me battre avec un conducteur bourru qui bloque l'accès à un parking rue Grand-Fontaine, il a une fraise en place du nez, une pipe entre les lèvres, une ventre de baleine qui remplit le pare-brise, furieux, pressé, je lâche et colle la camionnette plus bas, sous l'escalier du funiculaire, remonte à pied. Un groupe de portugais crapote au pied d'un immeuble, je cherche le douze, monte quatre étage, sonne. Nele Nesemewitz, jambes frêles, petite poitrine, les yeux très bleu, me fait visiter le deux-pièces, puis la cave, creusée dans la pierre la cave, puis la buanderie. Comme je lui fais remarquer qu'elle n'a pas la télévision, elle dit "il faut lire et sortir". De retour dans la rue, des putes négresses,  les têtes hirsute encadrées dans deux impostes, me sifflent - plus bas, les portugais me raillent, j'ai ignoré ces dames. Je me rhabille, pantalons et chaussures de travail, gilet, cutter et  pars sur Beaumont gratter des armoires électriques, puis je roule sur Lausanne, charge des affiches, sur Genève, réponds au mails, écrite à l'avocat, écrit à la gendarmerie (au sujet du prélèvement ADN que je refuse et que le procureur vient de confirmer, et que je refuse encore et que je refuserai toujours), charge des cadres, sur Satigny, charge les enfants, sur Bellegarde, achète de la nourriture, me fais coiffer chez Certif'icat (ou une niaiserie de cet ordre), sur Lhôpital, où je décharge les cadres, le sotch double-face, la bande étanche, les cutters, les étiquettes, à temps, car voici la femme de ménage et son mari, les Voiturons. Je leur verse une bière prise Chez Ed, migraine assurée, et leur explique ce qu'il faut faire sur ces cadres. C'est son anniversaire demain, dit la femme de ménage en montrant son mari, un homme amorti, jeune et gros, mais on le fêtera une autre jour, on va vous faire ces cadres. Et Gala envoie un message de son adresse inconnue sur la Côte-d'Azur: c'est toi qui me téléphone, moi je ne te téléphone pas. Nous mangeons, nous regardons Hibernatus, je couche les enfants, je lis un essai sur les Anonymous, je me couche, on dit qu'il va faire beau
Temps gris à l'extérieur du restaurant. J'ai bu, je suis en chaussettes. Tout vacille. Je dois passer mon bac, je déteste l'école. Qu'ils me présentent à l'examen ainsi, je saurai. Passer trois années de plus sur les bancs est insupportable. Bien sûr l'université..., mais j'y arriverai tout de même. Par d'autres moyens. Quand je ferme les yeux, une balance apparaît. Vie d'un côté, bac de l'autre. L'orage éclate. Que fait maman? Elle paie l'addition. Combien de temps faut-il pour payer une addition? J'ai mon bac moi. Je rentre dans le restaurant. Des ouvriers dînent à la table que nous avons quittée il y a un instant. La table est sur le chemin des toilettes. J'ai la nausée. Je marche sur la table, entre les convives. Mon pied pose à quelques centimètres du verre de bière d'un maçon portugais. A sa place je renoncerait à boire cette bière. Retour des toilettes, maman parle avec le portugais. C'est un homme gentil, travailleur. Il me sourit, il boit sa bière. Un homme gentil. Je le salue. Pauvre ouvrier.
En promenade dans les hauts de Neuchâtel je remarque des cassettes disposées sur morceau d'étoffe. A distance, assis dans l'herbe, deux couples d'adolescents. Les cassettes, sans nom des groupes, sont identique à celles que je possédais autrefois. Je m'approche. Les filles cherchent protection auprès des hommes.
- Vous connaissez les noms des groupes?
- Je les ai prises à mes parents.
- Il y a un bootleg de Blurt et un Freiwilligeseltbstkontroll.
- Je ne sais pas.
D'autres marchandises sont répandues dans l'herbe, parmi lesquelles une série de journaux intimes. Je me penche, je lis, je reconnais alors mon écriture, mon nom: ce sont mes journaux d'adolescent.
- Et des disques, vous avez des disques?
- Qu'est-ce que c'est?
- Des vinyls?
- Laisse tomber, dit une des filles, ce type est dingue.