mardi 6 mars 2012

Je voyais. Je ne dis pas: j'ai vu. Je les voyais. Ils étaient en mouvement, et donc je les voyais, se tenir devant, passer, être là, s'en aller. Après quoi, je pouvais me dire, sans exagérer, j'ai vu. La rue, le lieu, la salle de rencontre, prévue à cet effet, la rencontre, était à nouveau vide. Il étaient passés. On se touche pour vérifier: mais oui, je suis toujours là, tout va bien, je vis, et c'était mon but, en ce lieu, voir, être vu, parler, avec quelqu 'un qui passe, et quelque chose s'est passé - quoi? Je cherche. Dépité, on s'adresse des reproches. Pour savoir. Eh bien, il n'est rien passé. Dure conclusion. C'est réussi. C'est réussi. Après tout, ce n'est pas rien. Détruire une humanité est une grande réussite. Aujourd'hui, voilà la chose accomplie. Nous avons nos forces, nos pieds pour nous tenir à la hauteur des visages, les visages des autres, et les autres ont les mêmes pieds, les mêmes jambes, les mêmes forces et se tiennent à la même hauteur, la bonne hauteur pour fabriquer, avec désir, un regard. Mais cela ne marche pas. C'est comme une machine qui eût été écartelée: ses rouages, en mouvement, ne communiquent plus. La parole échoue avant d'atteindre  l'autre. L'autre personne, celle qui passe, l'autre visage, celui qui devait s'attarder, former la pâte. Mais non. Chacun dérive, retombe, s'engloutit. C'est l'apothéose, c'est la fin. La nuit va prendre ses droits.

dimanche 4 mars 2012

Gala visite un appartement. C'est exactement ce qu'elle veut. Ce sera clair, c'est lumineux, c'est chaud. Elle oublie de dire que c'est grand, que c'est cher, que c'est moi qui paie. J'obtiens le dossier, je fournis les certificats de salaire. On m'accorde l'appartement. Elle rentre sur la Côte-d'Azur, ne donne plus de nouvelles. Quand j'en prends: je n'arriverai pas à faire le déménagement, c'est trop compliqué, et je n'ai pas l'argent, il faut tout annuler.
Feu devant la maison. Deux stères parties en fumée depuis hier. Les voisins, interdits. L'un d'entre crie à travers champ : tu ne veux pas le donner? tu ne veux pas mettre une annonce? Il me suggère de le donner à Malfait.
- C'est un con! Pour lui, ce sera payant.
- Et pour moi?
- Tu te sers.
Il ignore que j'ai mis une annonce. C'était il y a six mois. Un jeune du village voisin se présente.
- Il n'est pas très bon votre bois.
- Je le donne.
- Et vous m'aiderez à le transporter?
Il n'est jamais revenu. Le petit Swan, trois ans, lui, a tout compris.
- C'est bien, tu fais du feu dans le champ, comme ça, ça chauffe la maison.
Le maire surveille la maison. Les enfants sont là, ils jouent dans le talus, la voiture est garée. Il appelle la gendarmerie. Les flics me tirent de ma sieste. Ils exigent à nouveau de m'emmener au poste pour prélever mon ADN. Je répète ma position: jamais. J'ai écrit au Procureur. Le Procureur m'a menacé de sanctions: une année de prison, 30'000 d'amende. Réponse : je prends acte des sanctions encourues. Ils sont informés. S'ils me tirent de ma sieste, c'est pour m'entendre au poste. Il veulent que j'explique pourquoi je refuse. Expliquer quoi? Crainte si je suis emmenée dans leur bunker qu'ils ne fassent le prélèvement de force.
12 bouteilles de Côtes-du-Rhône dans le caddie. La caissière se tourne vers la cliente.
- Alors, ça va mieux?
- Oui, il rentre de l'hôpital aujourd'hui.
Plus de société, plus de rapports, plus de dialogue, d'opinions partagées ou opposées, d'amour entretenu. Des individus sur un plan, qui se bousculent, se défient, se croisent et se décroisent. Le régime de la drogue. C'est à dire l'argent pour ceux qui travaillent et la drogue pour ceux qui ne travaillent pas. Et une proportion de ceux qui travaillent employée à maintenir l'équilibre entre ces deux groupes, à maintenir la paix.
Soirée à Fribourg avec C. Il entend ce que je pense, ne désapprouve pas. Déjà ça. Enfin, quelle est cette peur qui s'installe et dont témoigne la gêne des interlocuteurs devant toute forme de pensée qui ne recoupe pas la propagande du politiquement correcte? Encouragé, je parle. Des deux, je suis celui qu'on fusillera pour l'exemple. Puis, projet de faire de la musique. Comme il y a trente ans:
- Je ne sais ni chanter ni jouer.
- Alors nous sommes d'accord.
Trois semaines de recherche. Je dresse des listes d'appartement possible, me familiarise avec le plan de Fribourg. Le soir, depuis le bureau - où je dors - j'appelle Gala. Elle a mal au ventre, mal à l'épaule, mal aux cheveux, sa journée a été épuisante. Elle n'a même plus à faire à manger, sa belle soeur s'en charge. Elle ne fait plus rien. Donc elle est épuisée. La location, lui dis-je, je dois  prendre une décision. Gala: il faut que nous allions voir ensemble. Cependant, elle est sur le Côte d'Azur. Et ne peut remonter tout de suite. Il lui faut trois jours pour se faire à l'idée du voyage. Trois jours pour prendre une train. Entre temps, une régie me refuse un deux pièces idéalement situé. J'avais tout misé sur cet accord. J'entreprends de nouvelles recherches, fais des visites, jette mon dévolu sur un duplex face à la Cathédrale, l'annonce à Gala. Elle s'enthousiasme. Je demande les documents, les remplis, joins les pièces, rappelle, confirme. Gala: il y a des escaliers? Elle ne veut pas monter les escaliers. Comment ça? C'est médical, assure-t-elle, elle ne peut pas, mal à la hanche. La semaine suivante, à Lisbonne, elle porte des talons et pendant des heures fait les boutiques entre la Baixa et le Bairro Alto.
Mon dernier voyage au Portugal date de l'année 1986. Avec quelques centaines de francs je versais ma part pour la location d'une chambre d'hôtel (médiocre, nous étions quatre dans une chambre double), mangeais, buvais toute la nuit et à la sortie des discothèques, pour gagner un autre lieu de fête, je réglais deux ou trois taxis. Premier sentiment ce soir, dans une cave du Bairro Alto où nous buvons un apéritif: rien n'a changé. Pourtant si: la composition sociale (mondialisation néfaste) et l'enthousiasme; visages las, pas lent, voix tenues. L'argent manque, cela ne fait que commencer. Du grand incendie des années 90, aucune trace. Mêmes immeubles trapus, vétustes, corsetés de poutrelles pour ceux qui vont s'effondrer. Et des rues pavées, en dos d'âne. Dans le Rossio, des touristes du Nord, parmi lesquels une majorité d'anglais reconnaissables à leurs bras nus et leur Bermudes. Les Lisboètes portent l'écharpe, le manteau, le chapeau. Aux intersections des Roumains pouilleux, des noirs qui traînent la savate. Des espagnols aussi, surtout des étudiants. Ils poussent des cris, parlent fort et rient. Talent baroque de ce peuple. Le Portugal est plus modeste, plus abattu. Cependant, la radio nous dit que l'Espagne est au bord de l'abîme. Qu'y a t-il de vrai dans cette litanie de chiffres qu'énoncent les politiciens sans les comprendre ? Le sentiment de catastrophe générale, entretenu avec méthode, est accompagné d'un resserrement du contrôle sur l'individu. Par mesure de compensation, fidèle au régime général, je consomme de l'illusion: nous descendons dans le meilleur établissement hôtelier de la ville. Lit majestueux, gymnase, piscine, salle de relaxation, déplacements en taxis, restaurant midi et soir. Hier, je courais sac au dos dans les rues secondaires de Bienne, guettant les municipaux du coins de l'oeil, souriant aux serveurs pour qu'ils acceptent mes flyers. Une sorte d'équilibre de l'orgueil. Ici, les clochards dorment dans les fontaines et le personnel des magasins parle plusieurs langues: tous les Portugais ont été ou seront des émigrés. Et le dimanche, comme vingt ans plus tôt, nous tournons autour du jardin botanique - romantique, délabré, en pente et désormais payant - avant de trouver la porte d'entrée. Impression d'être revenu au vingtième siècle: peut-être  le destin de siècle nouveau .
Décidé de prendre l'avion pour Lisbonne, ce qui exige de s'acquitter en un après-midi du travail de la semaine. Aussitôt les billets réservés, je pars coller des affiches à Yverdon, Neuchâtel et Bienne. Gala en pyjama boit le café dans l'arrière-boutique de l'Antiquaille. Elle projette de se laver les cheveux. Elle me rejoint à Fribourg, en fin de journée, pour la visite d'un appartement arrive à Fribourg, les cheveux sales. A Lisbonne, elle parlera toute la semaine de se laver les cheveux. Elle en reparle la semaine suivante.