dimanche 30 décembre 2012

Tout est plein d'enseignements mais à quoi servent ces enseignements dans un monde circonscrit? Les meilleures d'entre nous ont le courage de creuser en eux pour dépasser la contradiction.
Attablés dans la cuisine de Bossonens avec O.T. et trois commensaux. Derrière un comptoir un boucher français offre de découper une demi-vache sanguinolente.
- Je régale! Qui veut une côte de boeuf?
Le boucher est assis parmi nous, nous allons manger ces tranches de viande qui débordent l'assiette, quand je comprends que, n'eussé-je proposé de payer, le boucher français eut servi gratuitement. Puis un autre doute, la demi-vache est-elle saine? O.T. goûte. Il ne bronche pas. Je scrute les autres commensaux. Pas de réaction.
- Cette viande est là depuis longtemps! C'est du solde!
Le boucher me dévisage furieux. Il appelle. De nouveaux mangeurs nous rejoignent. Il leur sert des pièces écarlates en forme de guirlande qu'il dévorent par le bas, le visage au ras de l'assiette.
Ce qui fera basculer le monde hors l'histoire est l'invention du soldat artificiel.
Plaisir du sommeil incompatible avec le plaisir de l'alcool.
Content d'avoir écrit le dernier tiers du texte consacré à l'affaire des Mirages suisses, ce que je voulais faire avant de partir demain pour Jérusalem où je prévois de fabriquer un court essai sur ce que les chapeaux et les chaussures disent du rôle que chacun prétend jouer dans le conflit Israel-Palestine. Le Tryptique de la peur compte désormais deux volets. Manque celui qui traitera de pornographie. Livre étrange à coup sûr. Le néolithique castillan, une affaire militaire dans les années 1960, un séquence porno prise sur internet. Tout cela mécanique et réthorique, sans profondeur, un exercice de réécriture du réel qui pourrait annoncer ce que sera l'écriture à l'avenir: un travail de découpe, d'assemblage, de création de liens, tout sauf un art noble. D'où l'intérêt, par défi peut-être, de mener à son terme ce Trytique. Si je l'achève, je me serai comporté comme un architecte qui édifierait par jeu un immeuble tout en sachant qu'il ne sera jamais habité.
Que faire du silence quand on est écrivain? Le silence est à l'opposé de l'écriture. C'est pourtant au silence que l'écriture doit se confronter pour obtenir son sens.
Le père d'Olofso est mort dans la nuit de vendredi. Il était aux Planards, avec son fils, à 2500 mètres, dans la neige. Le fils démarre le moto-neige, roule les trois kilomètres qui séparent le chalet de la route du Mont-Fort. Les médecins refusent de monter à l'arrière du moto-neige. Ils envoient l'hélicoptère. Trois heures plus tard, il est à l'hôpital de Sion. Le fils appelle Olofso qui passe des vacances près de Montélimar. 3h30 du matin. Fissure au poumon, oesophage éclaté. Le père ne reprendra pas connaissance. Vingt ans que je le voyais saoul, une pipe à la bouche.
Au club de sport un jeune garçon me salue. Vingt ans, maillot apprêté qui moule les muscles, coupe militaire, barbe négligée. Ta soirée s'est bien passée? Il me considère incrédule. Samedi, à l'Ancienne gare...? Je fais erreur, j'ai confondu, et rectifie de façon stupide: excuse-moi, d'ailleurs l'autre garçon à plus de tatouages. Mon interlocuteur est vexé. Cela se comprend. Il passe son chemin. Mais comment distinguer ces garçons? C'est à peine s'ils parlent et quand ils parlent, avant les entraînements de boxe, ce n'est que par monosyllabes. Et puis ils affectent la même coupe et démarche, portent les mêmes habits, ont tous la barbe négligée.
La réalité dans son entière vérité est un vêtement d'amour, phrase qui couronne une suite de scènes nocturnes vécues dans le demi-sommeil.

Dans un lit Mara, la tête qui repose sur l'oreiller, les cheveux défaits. Sa soeur est debout. L'une et l'autre belles et de la même beauté: jambes minces, fesses au galbe parfait, ligne de la culotte sous le pantalon de pyjama, taille serrée et poitrine ferme, menton vif, sourcils battants, regard profond et enjoué. La mort n'est pas loin qui révèle à l'homme son vide et fait de lui une machine à tuer.
Mara sur le bord du lit. Quand sa soeur s'est levée, elle ne s'est pas rapprochée. Puis quelqu'un m'enlace. C'est Olofso. J'admire Mara par-dessus son épaule.
Mara appelle la bibliothèque:
- Vous parlez l'hébreu? Passez-moi l'homme de main!
- Quel homme de main?
- Celui qui est à côté de vous.
- Oh, l'homme de main!
Les soeurs sourient, on ne peut rien contre elles, leur beauté les protège.

A bord d'un bateau blanc qui navigue en tunnel. Je veux noter ce qui précède mais les vagues qui balaient le pont mouillent mon carnet. Je tire une feuille volante de la poche de mon pantalon, le vent l'emporte. Une chaloupe atteint le quai. Elle est pleine de jeunes. Leur façon de se tenir serrés les uns contre les autres évoque une botte de jeunes pousses. Un matelot les débarque en les pinçant entre ses doigts.

Mara et sa soeur devant les caisses d'un supermarché. Elles fument et boivent. Toujours belles, l'oeil rond et lumineux. Puis s'écroulent et vomissent. Elles ne veulent pas de secours. Un homme dans mon dos. Lui a de l'ascendant. Elles agissent pour lui pas pour moi.  J'aimerais, mais non: la correspondance est impossible, l'abîme insurmontable. Quand elles ont fini, elles se remettent à lire et je reste là, devant les caisses, seul et penaud.

De l'autre côté du trottoir un homme. Comme moi il a dormi dans un carton. Il se réveille, sort son boa. Le serpent m'attaque, sa langue en fil de serpillère fouaille. Je feins de dormir puis je bascule sur le bas côté de la route et dévale jusqu'aux égouts. Aplo et Luv s'y baignent. Je cours le long de la berge et leur tend les serviettes de bain qui me servent d'habits. Je regagne la route nu. Mara tient la main de l'homme au serpent.

Dans une librairie où sont vendus les livres qui racontent l'histoire de Mara et de sa soeur. Des enfants gitans feuillettent les volumes et les reposent: ils n'ont pas d'argent. Le libraire annonce que Mara et sa soeur ont été retrouvées et organise un concours.
- Je donne ce livre à celui qui saura comment on dit "cabine".
Les gitans réfléchissent, concentrés et inquiets
Un gosse s'écrie:
-  Une bourgeoisse!
Les autres enfants me fixent avec reproche.
- Je n'aurai pas su, je ne suis qu'écrivain.
Dans une pièce à l'écart des regards malveillants le chien dormait maintenant de tout son long.

mercredi 19 décembre 2012

La foi, sur laquelle il ne faut rien construire. Pur constat de ce qui est. Constat, pas acceptation. Dans ce genre: la pomme est une pomme.
L'information nous tient dans ses filets. Quand à se débattre, cinutile. Immatérielles, ses mailles sont partout. Captivité électrique qui nous isole.  Pareillement des corps. Entassés dans les trains (économie de wagons) ou dans des voitures qui s'entassent (synchronisation de la masse des travailleurs en un même lieu et en un même temps). La paradoxe est constitué: seul on se retrouve.
Statue de bronze rue de Romont. Une femme encapuchonnée grandeur nature. Cet été, les enfants m'ont fait remarqué qu'elle pleure. En effet de l'eau goutte de son oeil gauche. Mais ses pleurs sont invisibles quand il pleut: la femme ne pleure que lorsqu'il fait beau.
A Etan je dis mon intention de passer trente jours sur la montagne, couché sur le dos, les yeux fixant le ciel. Ce faisant je perçois le caractère religieux de l'intention. Qu'il saisisse ou ne saisisse pas, Etan demeure indifférent. Ou peut-être juge-t-il le projet ridicule? Est-ce parce qu'il est photographe? Aussi profond soit-il, un photographe est tenu en respect par le réel. D'ailleurs, religieux ou mystique, sont des termes inappropriés. Il ne s'agit pas de se relier mais de se détacher, de tomber dans le vide.
La tentation du journaliste à l'ère numérique est de rapporter les faits avant qu'ils ne se produisent.

mardi 18 décembre 2012

Parler de rien est une prouesse pour qui sait parler.
Roulant dans la ville avec trente boîtes de biscuits dans le sac à dos je me demande ce que je fais - j'apporte un cadeau de Noël aux commerçants qui hébergent nos présentoirs à papillons. Ils prennent la boîte, la considèrent, regardent ma casquette Affichage Vert, me remercient et je repars sous la pluie. Le sourire que je fais au moment de leur remettre la boîte me met de bonne humeur et me permet de sourire avec plus de conviction à mesure que la tournée avance. Tout de même, je m'étonne de ce que je fais.
En juin, comme nous traversions à vélo le Portugal et l'Espagne de Porto à Alicante, nous avons soudain plongé dans un vallon bruissant de feuillages où aucun homme peut-être n'avait jamais marché et les odeurs étaient si vives que le monde habituel m'apparut privé de vie. Aussitôt me vint le projet de créer à travers un texte une géographie des zones en fonction de leur parfum: vierge ou inodore, empoisonné ou artificiel, et de décrire les quelques lieux d'Europe qui n'ont pas encore été déflorés par la civilisation. 
Lhôpital, août 2012 - fâché d'avoir la vue prise par des ronces, des framboisiers sauvages et un noisetier qui s'élèvent à plusieurs mètres cachant les Aravis et le Mont-Blanc, j'écris pour la troisième fois au propriétaire des champs pour me plaindre que son homme de main, paysan dans le village de Chanay,  contourne chaque année d'un peu plus loin, perché sur son tracteur, la mauvaise herbe pour n'avoir pas à s'y attaquer. Quand je m'aperçois que je ne sais plus le nom de ce propriétaire. Je vais à la mairie me renseigner. Elle est fermée. Je vais chez les maire. Il est absent. J'écris au maire. Il me répond qu'il n'est pas de sa responsabilité de m'informer des noms et qualités des autres villageois et que je peux me rendre au cadastre. J'écris une recommandée pour exiger de savoir le nom de mon voisin. Une avocate, engagée par le maire, me répond que M. le maire de Lhôpital n'est pas tenu de répondre à ma question. Je fais savoir à l'avocate de M. le maire de Lhôpital que j'offre volontiers (et gratuitement) à M. le maire de Lhôpital le roman administratif de l'écrivain soviétique Alexandre Zinoviev à des fins d'édification. Aujourd'hui, six mois après cet incident (et la coupe à la sueur de mon front des arbres du voisin), je reçois du Trésor la taxe d'habitation qui couvre les frais de la mairie.
Inspection du monde intérieur dont on croirait qu'il ne reste rien que la conscience de s'y être livré alors que les conséquences sont nombreuses et d'abord sur le monde réel, le monde commun, le l'autre dont part l'introspection. La qualité du regard porté sur le monde commun change. De même change la capacité à dire de façon complexe ce qui paraît simple, et peut-être, à force, de dépasser le complexe pour aboutir au simple, ce simple-ci ne devant rien à ce simple-là, l'un étant apparence, l'autre vérité. Mais encore, par l'introspection, le renouvellement des outils de l'exploration et leur plus grande portée, de sorte que le monde intérieure présente sans cesse des attraits nouveaux. Enfin, dans une approche mystique de la géographie, la représentation de ce monde intérieure comme possédant les limites que l'effort d'exploration, en le parcourant, fixe.
Le projet de l'Université de la singularité de calculer le vivant est le dernier avatar de l'exploitation de l'homme par le Capital. Fondé sur le dualisme philosophique (chez Descartes le corps séparé de la conscience  n'est jamais récupéré), rendu possible par la financiarisation de l'économie, il théorise au-delà du ghetto (riches séparés des pauvres) deux espaces séparés: celui des esprits (les rejetons de l'élite) qui interagissent par des calculs et celui des corps esclaves du travail, de la souffrance et de la maladie (l'humanité telle qu'on la voit aujourd'hui). Ou plutôt un espace-monde et un non-espace dont la préfiguration est le virtuel, le premier étant au service du second.
Drame de l'immigration, dont nous sommes les victimes silencieuses. Les maîtres sont à table. Par charité, par intérêt, par lâcheté, par calcul, ils convient à dîner la cuisinière, la femme de ménage et le garde-chien. Le personnel ne veut pas. Les maîtres insistent. Le personnel se résigne, finit par s'asseoir. Aussitôt stupeur des maîtres, ces gens-là mangent avec les mains ! Les maîtres se consultent: s'ils renvoient le personnel dans ses quartiers, c'est la guerre. Ils fermeront les yeux. Mais fermer les yeux ne suffit pas, le personnel mastique et grogne. Alors les maîtres renoncent à leur places et quittent la salle.

Beauté simple des  gamines qui étudient les mathématiques sur les tables du réfectoire de la Miséricorde. Leurs visages lisses, leur regard ouvert, rendent visibles par défaut les attaques de la vie.
Lors de la publication des Trois divagations sur le Mont Arto, l'éditeur Alain Berset m'a fait acheter cent exemplaires du livre, exigence dont je relève aujourd'hui seulement la médiocrité. Médiocrité et prétention: ne pouvant vivre de son travail, au demeurant excellent mais dont le marché hélas n'a que faire, la personnage exige que l'auteur rétablisse à ses dépends une sorte d'injustice dont il se sent victime. Il ne m'était pas venu à l'idée (et il ne peut venir à l'idée de cet éditeur) que ce raisonnement a valeur exponentielle pour l'écrivain, mais surtout, que pour payer cette somme, je collais alors des affiches à vélo dans Genève dès 3 heures du matin.
Longue conversation avec un adolescent qui joue de la guitare et veut devenir pilote. Intelligence en éveil mais caractère sans audace, limité par son milieu d'origine. Nous rejoint alors sa mère, volubile, péremptoire, bête. Elle bouscule la conversation, s'impose. Seule réponse face à cette bêtise, l'approbation - dire "oui" et encore "oui". L'adolescent s'aperçoit-il du manège?
Chercher à dire ce que l'on croit vouloir dire en manipulant les mots dans la phrase pour enfin dire ce qu'on imaginait pas savoir. Raison pour laquelle il n'y a pas de littérature hors l'écriture, raison pour laquelle on devient écrivain en écrivant.
Nourriture bas de gamme des étudiants de Fribourg  dont les circuits de puissance - de la Gare à Pérolles et de la Gare à St-Michel - sont ponctués de kiosques à kebab, hamburguers, paninis et pizzas. Sous mes fenêtres, une vente de pâtes que les étudiants dégustent debout à même un gobelet. Rançon de ce commerce, le jeune homme qui en est le propriétaire conduit un coupé Mercedes.
Méthode d'écriture enseignée par Alain à ses élèves qui consiste à ne jamais se reprendre et à corriger sa pensée dans la suite du discours, méthode appliquée  par Simone Weil, dit-on, dans la rédaction de ses essais.
Précipité dans un couloir tapissé de souriceaux que j'écrase lorsque je pose pied. Je gagne la porte opposée et tombe dans une rivière tumultueuse. Soudain un mécanisme inverse le courant et une vague de merde me propulse aux bras de mon amoureuse vers l'amont où m'accueille un archipel miniature faits de criques. Je nage alors sans entrain, découragé par l'étendue des lieux et le désagréable sentiment d'explorer les pages d'un prospectus pour touristes.
Pouvoir, ambition des faibles: ne serait d'aucun souci, s'il n'avait à s'exercer sur les forts.
A mes yeux l'Espagne a longtemps été le pays des terrains vagues, des terres brûlées et des hameaux,  des parcelles vides et des pâtures sans bétail. S'y ajoutent aujourd'hui les chantiers arrêtés. Ces espaces communiquent un fort sentiment de liberté. Dès l'age de douze ans je plaçais plus haut que tout autre loisir la promenade à travers ces lieux et les mercredi, jours sans école, j'achetais des bonbons pour inciter mes amis à me suivre jusque dans ces parages où je les égarais. Pour quitter un village en Castille, il suffit de suivre une rue à son terme: à la dernière maison commence la nature. Je suscitais alors une discussion et nous allions ainsi pendant des heures, personne ne songeant à rentrer à la maison, où il eut fallu inventer un jeu, ce comble de l'ennui.
Songer que les efforts de mise, de maquillage, de tenue, les efforts de présentation que nous réalisons portent sur quelqu'un que nous ne pouvons voir - nous-même - laisse perplexe.

dimanche 16 décembre 2012

Tu es seul.
Tu vas mourir.
La société veut que tu deviennes ce que tu ne veux pas devenir.
Pense.
Deviens qui tu es.

vendredi 14 décembre 2012

Qu'on imagine une souffrance que ne pourrait soulager la mort.
Documentaire fascinant sur le premier contact établi par des explorateurs blancs avec des Papous retranchés dans les montagnes de la Nouvelle-Guinée. Un tourne-disque est présenté. Les primitifs s'enfuient. Cela se passe en 1972, trois ans après que l'homme a posé le pied sur la lune.
Dans une grande maison vide un téléphone se met à vibrer, il tombe de la table sur laquelle il est posé et vibrant se promène dans la maison.
Ce que l'homme mauvais peut obtenir par le coup-monté c'est de l'argent et du pouvoir - de l'illusion. Ce qu'il ne peut obtenir, c'est l'homme. Il se met à distance de lui-même. Le problème est que sur cette distance il sème des ombres dans lesquelles les autres hommes se noient.
Etan se plaint de l'Histoire. Toutes ces pierres! Ces monuments, ces églises! Asphyxiants! Je ne me plains pas, je les aime. Leurs formes brutales, imposées, nous font un fardeau et s'il faut s'évader, c'est par le bas, en creusent le savoir, en creusant l'esprit, image inversée de la montagne.
Bien sûr je suis replié sur moi-même, bien sûr j'aimerais l'être plus encore, bien sûr l'étant j'aimerais accéder à l'universel.
Gala s'endort devant le film. Je luis dis d'aller se coucher. Elle ne veut pas. Va te coucher! Mais non, je regarde ! Elle s'endort. Je la réveille. Elle se rendort. Des mois plus tard, je cite une scène du film. Elle cherche à se souvenir. Souviens-toi, on l'a vu ensemble! Je ne l'ai jamais vu. Mai si! Mais non, assure Gala, ce n'était pas avec moi!
On ne voit pas ce qu'on vit, on voit ce qu'on a vécu et comme pour la résurrection, cela relève de la croyance.
Je surveille de très près mon foie ce qui revient à fermer les yeux pour savoir si je ressens un pincement là où on m'a dit qu'il était.
L'intelligence est ce qui permet de donner un sens à ce que nous voyons, entendons, ressentons et de former une opinion. La pensée, dont la condition est l'intelligence, est la confrontation de l'opinion avec la vérité.
Le dimanche je lavais la Mustang au jet rue Arcos de la Frontera. Pour ce service mon père me donnait 100 pesetas, soit Fr. 1,50, une somme qui permettait d'aller au cinéma sur la rue principale d'Aravaca. Les commerces du village étaient alignés de part et d'autre de la route pour Tolède et à chaque extrémité se trouvait un cinéma. La première salle, plus petite, prenait place dans une salle basse, en prolongation d'un bar. Ordonnés sur le même plan les sièges formaient des rangées plus larges que l'écran et deux piliers de béton obligeaient le spectateur mal placé à se pencher pour suivre l'action. L'autre salle, dotée d'un foyer, d'une galerie, de balcons et d'une scène à rideau était un véritable paquebot des heures de gloire du cinéma. Deux guichets de bois nous accueillaient dans l'entrée, pour gagner nos sièges nous marchions sur un tapis rouge qui grimpait un escalier d'apparat. Un ouvreur déchirait nos tickets et nous guidait avec une lampe de poche.  Le ticket à 150 pesetas donnait droit à deux long-métrages, la séance durait quatre heures. Pendant l'entracte nous restions dans la salle. Je ne me souviens pas d'avoir vu un adulte assister aux projections. Les gamins venaient des deux parties du village que délimitait la route de Tolède: en partie basse les espagnols des quartiers populaires, en partie haute les enfants de bonne famille logés dans des villas avec piscines. Personne ne s'inquiétait de ce que nous voyions dans ce cinéma. A l'exception de films ouvertement pornographiques (dont personne n'eut songé à nous interdire l'entrée), nous voyions tout. Un certain dimanche il y eut une séance gratuite et la salle se remplit d'espagnols des quartiers bas. Un homme en costume monta sur scène et parla longuement tandis que défilaient sur l'écran des diapositives. Lorsque le chahut était trop fort, il interrompait son discours et jetait des Chupa Chups dans la salle. Je me souviens des sucettes et de l'attitude gauche de l'animateur pas du produit vanté dans ce qui devait être, en 1977, l'une des toutes premières opérations de marketing de la nouvelle Espagne. Les jours de Western, nous nous emportions nos armes au cinéma.

jeudi 13 décembre 2012

L'Etat vole l'individu travaillant pour investir dans des sociétés privées qui sont la propriété d'affairistes proches des hauts représentants de l'Etat.
Faire ce qui n'est pas convenu.
L'incompréhension, la fausse conviction qui fait de la personne un être circonscrit à sa circonstance et obnubilé, suscite et détermine l'entreprise d'une poignée d'individus nés pour le mal.
Notre plus grand ennemi n'est pas la force, c'est la faiblesse.
Satisfaction plaisante de l'amour-propre que d'entendre ses enfants rapporter pour les mesurer leurs actes aux vôtres et conscience aigüe d'un temps proche où la simple idée de le faire leur serait châtiment.
Bilan juste mais bilan absurde de l'Occident qui nie les valeurs au nom desquelles il a sacrifié tant d'hommes, produit tant d'efforts, surmonté tant de crises. L'expression dernière de notre force est un retournement: nous introduisons dans le corps de la société des légions d'individus dotés d'une morale simpliste qui n'ont su ni dépasser Dieu ni  travailler la raison. J'ai en horreur cette sape, mais il me vient de la haine lorsque les tenants du discours général, nihilistes aboutis, présentent comme un progrès cette défaite volontaire.
Séance éprouvante chez le dentiste, la bouche pleine d'outils. Le jeune docteur fribourgeois en début de carrière démonte les réparations de fortune faites ces trois dernières années par le praticien de Seyssel. Sept , huit, dix fois, ce dernier m'a fait venir dans son cabinet au second étage d'une maison de pierre grise au-dessus des berges du Rhône. Assis sur la chaise j'apercevais dans l'encadrement de la fenêtre la vierge blanche de plâtre que la mairie a maçonné sur le pilier majeur du pont. Dentiste sympathique mais sans assistante, opérant dans une pièce mal chauffée aux parois de carton gonflées d'eau. Et après chaque intervention, cette annonce: oh là, ne croyez pas si bien dire, on est encore loin  du compte! Dans les premiers temps, ravi de payer un prix modique - le prix moyen que rembourse l'assurance maladie française - j'éventais les doutes de Gala quant à la qualité des soins. Pourtant l'intuition, si je m'y étais fié, m'eut averti: n'ai-je pas écrit la première nouvelle de Sinistoria, Frère John en pensant à ce dentiste (le dentiste arrache les dents du religieux et les jette dans un poubelle puis s'en va dormir)? Effet pervers de la médecine sociale à la française qui bloque les prix pour garantir l'accès aux soins: afin d'être payé au prix qu'il croit mériter, le professionnel démultiplie les visites et s'en débarrasse à la va-vite. Ce qui m'a valu de souffrir ce matin. Là encore: nous sommes à mi-parcours, dit le Fribourgeois, il y a du travail.
Etan de retour de Cuba où il est parti en catastrophe et dont il revient catastrophé décrivant la beauté fruste des paysages, la pauvreté et l'humeur sauvage des gens, le Whisky bu à grands traits sur une terrasse de bois où les voisins "se succèdent sans aucun besoin de parler" et enfin cet aéroport de Santiago qu'il rejoint à pied, de nuit et à travers champs, forcé de corrompre un agent de voyage pour monter à bord d'une avionnette où il n'y a plus une place de libre. Le voici à Fribourg, dans la neige, réclamant des détails sur le marché de la location dans la ville, me consultant comme l'oracle pour que je dise si Fribourg est le lieu d'avenir de la Romandie, ou au moins un havre, lui qui veut croire que Cuba est pas le parage de sa deuxième vie.

Toute possession des moyens du pouvoir devient aussitôt pouvoir en acte. Obstacle sur laquelle risque de butter avant même de porter ses fruits la société du savoir qu'annonce optimistes les tenants d'un usage ouvert des nouvelles technologies.
Je veux dire quelque chose de compliqué mais la situation est fermée au compliqué et je passe pour un idiot. Pour communiquer ce que mon intuition me représente il faudrait plusieurs phrases, or le temps manque. L'interlocuteur coupe court. Hier par exemple: comme nous sommes éà l'entraînement sur un fond sonore constitué d'une bande-son anonyme résonne un titre des Eurythmics. D'un clin d'oeil ma voisine souligne son plaisir. Oui, dis-je aussitôt, mais cela ne va pas durer. Pourtant le titre se déroule, et la voisine de hausser les épaules. Ce que je voulais dire, c'est: le titre original va être enseveli sous les éléments du remix, le court rappel que l'on vient d'entendre donne à croire que nous allons entendre le titre original des Eurythmics quand il ne s'agit que d'un motif destiné à rehausser une bande-son par ailleurs constante dans sa répartition des rythmes. Bref, un truc impossible à communiquer en une phrase. Un peu plus tard, dans l'espace commun où nous sommes quelques uns à faire des échauffements, surgit la réceptionniste. Elle s'adresse à un garçon:
- C'est vous qui a rendez-vous?
Le garçon approuve.
- Non, c'est moi, dis-je.
A l'arrière-plan, le professeur approuve, il a rendez-vous avec le garçon.
Mais je persiste.
- C'est moi.
La réceptionniste hésite.
- Dehors? dis-je encore.
Il faut dire que j'ai compris:
-  C'est vous qui avez un vélo?

Rue du Tilleul chez l'horloger Vollichard. Je retire mon écharpe, mes gants, ma veste, et j'attends. Suis accoutré plutôt qu'habillé. Aidé de son père, une jeune femme choisit une pendentif sous les yeux d'une employée tandis que les propriétaires passent avec nonchalance de l'atelier au comptoir.  Cette absence d'empressement, qui inclinerait à croire que je suis traité en curieux est en fait une marque de calme. Je vais aux présentoirs, regarde un à un les modèles qui ne me plaisent pas et me persuade qu'ils ne me plaisent pas, puis reviens au comptoir. L'un des vendeurs s'adresse alors à moi, nous sortons de la boutique, je lui désigne dans la vitrine les modèles qui ont retenu mon attention, une Tissot, une Certina, une Hamilton. Il les dépose sur un coussin de velours et donne les explications: mouvement, cadran, écrans secondaires, bracelet. Les prix vont du simple au triple. Il fait fonctionner les chronomètres. Limite du temps mesuré 30 minutes. Inutile, luis dis-je. J'ajoute que le chronomètre m'importe peu, j'achète pour l'esthétique. D'ailleurs je n'ai aucun besoin d'une montre. L'horloger est titillé, et grand. Très grand. Il passe les deux mètres, et même quand il se penche pour remonter le mécanisme, je dois encore me démancher le cou pour attraper son regard. Mauvaise nouvelle, la Tissot que je vois en vitrine depuis plusieurs semaines me semble, maintenant que je l'ai au poignet, sans qualités. Et pour cause, j'ai fait sortir la Hamilton, plus fine, plus originale, et qui vaut le double. Quel sport pratiquez-vous? fait le vendeur. Tous les sports, lui dis-je, mais je le rassure: pour le sport j'ai mes montres en caoutchouc. De fait, c'est la première fois depuis que mon grand-père m'a offert pour mes dix ans une Mirexal de supermarché que j'achèterai autre chose qu'une montre de caoutchouc. Survient le second vendeur. Même taille que le premier, le visage moins formé, des yeux d'eau. A en juger par le physique et les manières, précises et lentes, des frères. Bref silence pendant lequel j'entends la jeune femme jeter son dévolu sur un pendentif serti d'une perle. Je place mes bras devant moi, la Tissot au poignet gauche, la Hamilton au poignet droite. Soudain je sors de la boutique, et les vendeurs me regardent faire sans bouger. Le temps de vérifier que mon vélo est toujours appuyé à l'extérieur, je reviens au comptoir. Nulle émotion sur les visages des frères reprennent l'attente là où je l'ai interrompue. Je pose la Tissot sur le coussin de velours et tends la Hamilton. Le vendeur la regarde comme s'il allait se séparer d'un objet intime et dit: je vais la vérifier. Puis il la place dans une boîte et commence un emballage cadeau qu'il peaufine pendant cinq minutes. Cependant nous parlons des boîtes. Je connais un fabricant de boîtes à Bangkok, le vendeur un fabricant de boîtes en Chine. Vous imaginez, me dit-il, trois mille personnes fabriquent des boîtes du matin au soir. Il ajuste un morceau de scotch sur le côté de la boîte où se trouve la montre Hamilton et ses mains semblent à grande distance de son visage.
Fille charmante qui soudain bâille sans porter la main à la bouche.

mercredi 12 décembre 2012

La nuit durant chassé par des gardes civils franquistes. A mes côté, fugitif lui aussi, le maçon ex-prisonnier que j'ai engagé en 2011 sur les chantiers de Lhôpital, homme râblé à la peau bleue. A mon habitude, je me réveille six, sept, dix fois dans la nuit, mais rien n'y fait, les policiers me retrouvent et continuent la chasse. Pour reprendre l'avantage je rentre dans un immeuble dont je gravis les étages, mais bientôt de retour dans la rue, je comprends qu'il n'y a pas moyen de leur échapper et sais que je finirai enfermé dans une pièce à barreaux, pièce enclose dans un bâtiment de centrale, bâtiment lui-même serré entre des murs. Leurs bicornes a revers plat, képi craint par la population sous Franco mais objet d'allure parfaite traduit l'implacabilité de mon destin: la prison.
Ecrire, se rassembler afin de paraître devant soi. Et la minute d'après, à nouveau dispersé, recommencer.
Gü à qui je tends mon disque de Meira Asher pour avoir son impression sur ce formidable morceau de chant imprécatoire qu'est Dissect me again:
- Ah non, je ne peux pas entendre ça le dimanche...
A la librairie Albert-le-Grand, où je vais pour placer en dépôt les exemplaires d'un livre que Jean-Jacques Bonvin veut soutenir, la libraire me montre des photographies de la future bibliothèque de la fondation de Vera Michalski qui sera créée au-dessus de Morges. Rayonnages de bois noble, coursives aux parquets lustrés, isoloirs, lumière paisible, l'ensemble évoque un cabinet savant ou une coque de bateau dans un film de Terry Gilian, mais ce qui me frappe c'est la fascination chez la libraire à la contemplation de ces rayonnages vides.
Calaferte évoque dans Traversées, Carnets XXII, le larcin commis par un apprenti boulanger de son village qui valut à ce dernier de se perdre au regard de la société. Il met en évidence cette bascule, le hasard qui veut que pour la même faute, l'un hypothèque sa vie tandis qu'un autre s'en tire indemne . Avec vingt ans de recul, il faut constater que le climat de suspicion général qui règne dans la société modifie la donne de manière paradoxale. La faute est aussitôt à charge, la société stigmatise et rejette qui s'en rend coupable, mais dans un second temps, du fait peut-être de cette intransigeance, le rachète, l'aide, le purifie et le recycle, ce qui traduit un manque d'assurance moral, toute opération étant désormais réduite à la technique.
Par concours de circonstances plusieurs personnes me demandent ces jours si j'écris encore du théâtre, à quoi je réponds, "non" et "je n'en écrirai plus" et "le milieu est imbécile", "il est malhonnête". Avant d'ajouter qu'il me plairait malgré tout de mettre en scène deux situations, la rencontre entre les premiers Boers et les tribus noires d'Afrique du Sud telle que la rapporte Hannah Arendt dans L'Impérialisme et l'histoire de cette secte aux rites sexuel aberrants dans l'Allemagne du moyen-âge dont parle Greil Marcus dans Lipstick traces.
Mon caractère me pousse aux extrêmes. Pour le meilleur, l'étude, le sport, pour le pire, la beuverie, la rage. Depuis toujours, et au moins depuis l'adolescence, je mise sur ce mode d'atteinte de l'équilibre. Si je ruine ma santé avec méthode, peu après, je recrée de la santé, ou si je fais lit à l'imbécillité, je me force aux meilleures lectures, attitude liée au caractère qu'il est désormais trop tard d'espérer changer, mais qui ne va pas, l'âge aidant, sans poser la question de la fatigue, car l'équilibre par les extrêmes est fort consommatrice d'énergie.
Après une séance d'échauffement dans l'espace commun du club, je descends dans la salle de boxe, tire ma corde à sauter, me place en face des miroirs et fait de l'exercice. La porte s'ouvre. Je suis surpris. D'habitude il ne vient personne l'après-midi. Sans lâcher le rythme, je salue. Pas de réponse. Le gars s'avance, allume la chaîne stéréo. Il a une trentaine d'années, il est d'un physique courtaud, ses membres sont épais, musculeux, sa peau laiteuse. Son visage n'est pas laid mais déplaisant car sans expression. Ni émotion ni expression. Des ridules sur un fond farineux, et des yeux enfoncés de fouine. Il aligne deux trois directs en grognant puis me rejoint devant les miroirs. Quand la musique qu'il a choisie démarre, il enchaîne des mouvements rapides de danseuse, se déhanche, virevolte, sautille, fait des génuflexions, des écarts. Le lendemain, vendredi, je suis sur le quai de la gare de Fribourg, j'attends les enfants qui arrivent de Genève. Deux policiers surveillent, l'un des deux est mon gars. Il porte le gilet par-balle, la matraque, la lampe-torche, les menottes, et un attirail secondaire. Il parle avec son collègue en fixant le vide. Le mardi, à l'entraînement de boxe, il est là. Pendant que nous bandons nos poignets et échangeons quelques mots en camarades, lui est à l'écart, nouant ses bandes avec sérieux. A la fin de la période, après les phases techniques au sac, comme nous sautons à la corde j'ai la malchance de toucher au vol sa corde. Il se retourne et me fusille du regard. Aux vestiaires, il secoue dans un petit bidon un breuvage jaune qui évoque le porridge et le boit en soufflant.
Sainte-Beuve, définissant le projet fondamental de l'art: "Exprimer ce que nul n'avait encore exprimé et ce que nul autre que vous ne pourrait rendre, c'est là, selon moi, l'objet et la fin de tout écrivain original ".
Dimanche à Biollon chez Jean-Claude Guex, ingénieur et pilote qui a construit dans les années 1970 un avion de modèle expérimental dont certaines pièces proviennent des 43 Mirages RS commandés par la l'armée suisse et restés en caisse. Cette affaire des Mirages qui a coûté son poste de conseiller fédéral en charge du Département militaire au vaudois Chaudet en 1961 pour mauvaise gestion des fonds publics trouve ici un final anecdotique que je me réserve de tourner en dérision dans la seconde partie du Tryptique de la peur consacré au perfectionnisme et à l'absurde administratif.
La notion fondamentale de court-circuit chez Bernard Stiegler. Enfants détournés de la lecture, parents captifs des flux d'images. La connaissance n'alimente plus la connaissance. Prend forme un anti-intellectualisme qui n'est autre que le sursaut d'orgueil ressenti par l'individu devant sa paresse. Augure de temps détestables.
Film affligeant que ce Shoot on sight de Jag Muhdra, réalisateur anglais et musulman. Sous prétexte de dénoncer une fait divers, le meurtre par la police anti-terroriste d'un pakistanais innocent, il referme sur le spectateur un piège intellectuel en le forçant à prendre position face à une question, celle de la justice, envisagée d'un pont de vue manichéenn et religieux. La naïveté comme la propagande que nous subissons au quotidien par le fait des médias empêche de voir que le réalisateur installe au coeur de la démocratie une vision théocratique de la justice . Les personnages du drame, citoyens du Commonwealth devenus résidents anglais, sont tributaires d'une psychologie structurée par la foi. N'ayant, comme la plupart des musulmans, pas accès au texte sacré en raison de l'obstacle de la langue (l'arabe leur est inintelligible), ils se soumettent au discours doctrinal d'un imam qui mêle politique et religion, d'où une approche ritualisée et pauvre de la croyance. Dès lors est mise en place derrière le fait divers que narre le film une conversion des valeurs post-révolutionnaires de l'Europe à des principes antédiluviens relevant peu ou pour des guerres de religion. L'erreur rédhibitoire du spectateur qui cherche sa position morale face aux faits exposée est de prendre parti in fine pour le musulman intégré (il est commissaire de police, donc au service de Sa Majesté) contre une poignée de fanatiques qui revendique un islam de combat. Or c'est toutes les valeurs de la communauté qui devraient être niées, et je dirais, plus encore celles des musulmans visiblement intégrés car ces derniers étant majoritaires, ce sont eux qui , incapables de comprendre la laïcité, c'est-à-dire la mort de Dieu comme progrès fondamental de l'évolution humaine, réintroduisent dans les moeurs et la politique, une schéma de foi primitif.

mardi 11 décembre 2012

Que des gens soient payés, respectés et honorés comme des humanistes pour organiser le suicide des nations amène logiquement à l'idée que le crime revendiqué comme crime est une position salutaire.
Mel à qui j'annonce que j'ai le projet d'écrire un essai dont la teneur, philosophique et politique, déplaira certainement à notre vivier de clients, me considère sans répondre.
- Je te le dis afin d'anticiper sur des conséquences dont pourrait pâtir l'entreprise, lui dis-je, mais nous avons le temps de réfléchir, le livre ne sortiras pas avant deux ans... deux ans au plus tôt.
Fin de la réunion à Lausanne, dans la chambre dérobée de l'Antiquaille.
Le lendemain, coup de téléphone. Mel explique qu'il n'a pas fermé l'oeil de la nuit. Ce matin au bureau, me dit-il, tandis que je facturais, chaque fois que je lisais le nom d'un client, je pensais: nous allons le perdre.
Il conclut:
- Tu ne peux pas faire ça.
Faire quoi au juste? Quand j'ignore toujours comment organiser le propos du livre. 

Troisième lettre de refus pour Easyjet.
Ce 28 novembre en soirée, jour de mon anniversaire, je vois que ma réservation est pour un restaurant de périphérie. Un taxi nous y emmène. Le patron nous attribue une table en me saluant de mon nom, mais fait remarquer qu'il est encore tôt, 20h30, qu'il n'a pas allumé le feu et d'ailleurs j'ai réservé pour 21h30. J'explique que c'est une fête, que nous avons le temps, Gala demande des olives, je choisis un vin. Et à minuit, lorsque nous finissons de boire et de manger (jamon de bellota de Guijuelo, alcachofas a la brasa, solomillo de ternera, Rioja et Ribera del Duero) deux patrons enchantés nous raccompagnent, nous serrent la main, éteignent le feu et ferment la porte; de la soirée, personne n'à franchi le seuil de l'établissement.
Couru de l'hôtel jusqu'à la cimenterie qui sépare en bord de mer Malaga de la Cala del Rincón. À mi-distance, les squatters qui vivaient sous tentes et faisaient cuisine commune dans des garages désaffectés ont été évacués. Un haut grillage marqué Police entoure les pins. Pins étroits et sans feuilles. Plus petite que tonsure de moine leur frondaison flotte haut dans le ciel. Accès interdit. Règlement des hommes. Je me faufile entre le grillage et les vagues, piétinant  des déchets, seau, canettes, piquets. Quelques marches permettent ensuite de se hisser de la plage sur un socle de béton. Commence alors la longue promenade qui emmène les touristes sur huit kilomètres de baie en baie. Les maisons où vivaient autrefois les pêcheurs sont mitoyennes et trapues. Certaines aux facades si modestes qu'y inscrire une fenêtre et une porte est une gageure. Au rez des dizaines de restaurants flanqués de terrasse. À la belle saison, le poisson grille dans des barques remplies de sable sur lequel est allumé un feu. Arrivé près de l'éperon rocheux que surmonte la cimenterie, je fais quelques exercices sur ces machines de gymnastique que l'Etat distribue depuis quinze ans à travers le pays. Sur le retour, un pêcheur à la ligne, un Mexicain. Debout il observe le large. Eau verte, remuante, froide, et des dragueurs couleur rouille contre l'horizon et du côté de Santa Pola. Il a récupéré le seau que j'ai aperçu tout-à-l'heure pour y mettre ses prises. Destin linéaire de cet homme fuyant la pauvreté dans son pays et se nourrissant ici de ce que la mer offre.
Nuit tenue par une seule obsession. J'écris une scénario de film. Holywood attend. De même que mon personnage, qui est assis en coulisse, tandis que je ronge ma plume. L'histoire se déroule le 10 septembre 2001, la veille des attentats. Le jardinier du Pentagone reçoit un appel de bon matin. Un inconnu qui se présente commeq son supérieur hiérarchique lui demande de réunir son équipe et de crueser le gazon devant le Pentagone pour y inscrire la trace que fera le lendemain l'avion qui doit s'écraser sur le bâtiment. Le jardinier comprend la demande, il s'agit de simuler un attentat qui n'aura pas lieu. Il est pris de doutes, ne sait si se confier à ses amis, appeler la presse ou faire ce qu'on lui demande. Jusque là tout va bien, mais je peine à trouver les images qui me permettront réaliser un long-métrage et tandis que le personnage attend derrière la porte, je retourne le problème dans tous les sens, craignant, si j'abandonne le mandat que Hollywwod m'a confié d'être à mon tour jugé pour trahison comme le serait le jardinier dans le film s'il refusait de tracer le sillon marquant le lieu de la chute de l'avion qui s'abattra le lendemain sur le Pentagone.
Les chiens font parler les hommes.
Défilé joyeux et bavard des promeneurs dans les rues de Malaga en cette fin du mois de novembre. Il fait froid, du moins pour les Andalous qui portent ècharpes et bonnets où je me contente d'une veste légère sur une chemise. À deux pas de l'hôtel Atarazanas dont nous sommes à peu près les seuls clients, la rue du chocolat; sur le coup des seize heures, les tables qui l'encombrent se remplissent; lez voici bientôt toutes et les nouveaux venus font la file tandis que les serveurs apportent sur des plateaux d'argent des porras découpées au ciseau et versent le chocolat. L'Espagne qui  chancelle et proteste semble être une invention des journalistes. Ici, ni immigrés ni mendiants roumains. Ils ne paraissent pas au centre, me dit une voisine. Cantonnés dans les faubourgs, cantonnés dans les quartiers d'immeubles des années 1970, cantonnés. Venus trop tard au banquet, ces gens-là évoluent dans des cercles secondaires. Pourtant la semaine précédente, installée près d'Alicante pour quelques jours, ma mère me disait ne plus reconnaître la société espagnole, une société brusquement appauvrie, lente, perdant le sourire, perdant consistance. À Torrevieja, au mois d'avril, je faisais le même constat. A Avila en revanche, comme à Malaga, sentiment d'un peuple qui résiste. Et qui, je le crois, résistera: la démocratie est encore jeune, le souvenir des temps martiaux vivace. Et puis l'espagnol est terrestre, il est anti-idéaliste. Si le paradis existe, il a son lieu, l'autre-monde. Dix fois je parierai l'Espagne contre la France. Pari facile: d'ores et déjà la France est en perdue.
Trois heures du matin mon appareil fait sous le duvet des sauts de cabri.
Des flocons gros comme l'hostie sur Fribourg. Rue du Criblet les enfants jonglent, ouvrent la bouche et avalent ce qui tombe du ciel. La ville est blanche, elle fond, le temps se brouille et la neige tombe encore. Les voitures patinent, des pères hilares tirent des bébés sur des luges dont les patins font grincer le bitume. Toujours la même affaire, le temps de descendre à la cave, les hommes de la voirie on répandu le sel. Dans la montée de l'hôpital des Bourgeois mon pneu de vélo tourne à vide, plus tard, au club de boxe, le professeur renonce à ouvrir la fenêtre. Evénement rare, les trains sont arrêtés. Puis les routes, l'autoroute. C'est le jour que je choisis pour aller récupérer la BMW. La garagiste - une femme en salopette aux yeux bleus épais - à monté des pneus d'hiver. Bulle est noyé dans le brouillard, la Gruyères prise dans une tornade de neige. L'album de Meira Asher, Spears into hooks, ajoute une note d'apocalypse à ce décor bouleversé.

mardi 20 novembre 2012

Une rencontre avec les professeurs d'Arto, les maîtres, ainsi dit-on. Ils tiennent séance dans des salles de classes, reçoivent les parents chacun son tour. Venu tôt dans l'espoir de repartir vite, je m'assieds en face de la professeur de français. Quelques mots puis elle fait signe que d'autres parents veulent ma place. Je salue et m'en vais. Dans les couloirs des files se forment. Je déchiffre les étiquettes aux portes. Je dois voir tel professeur au 1.14, tel autre au RS3. Je m'assieds devant une dame. La professeur d'anglais de mon fils. Votre fils fait trois choses à la fois. Toujours trois choses. Il n'écoute pas. Ça ne va pas assez vite pour lui. Il commence son épreuve une demi-heure après les autres. Pour autant, dis-je, ces notes sont moyennes? La dame suggère de lui donner quelque chose à faire pendant qu'elle explique le cours. Elle pense qu'il est intelligent, très intelligent dit-elle. Je demande l'autorisation de faire un test de Q.I. Je dis que je réfléchirai, j'appelle Olofso et l'engage à ne pas dire à Arto ce qu'il en est de son intelligence. Le lendemain matin, sous l'effet de l'aspirine et de la bière, je me réveille avec une notion nouvelle du bonheur. Dans la deuxième moitié de la nuit, mon esprit s'étant fixé sur un objet et un seul (sorte de règle de bois noir), tout conflit intérieur à été bloqué.
Désolante récompense et qui discrédite l'Académie française que le Grand prix du roman décerné à un écrivain suisse qui affirme d'emblée: des États-Unis je ne connaissais rien mais si je voulais être lu, c'est là que les événements de mon livre devaient se dérouler.
Dans un coin de la scène, nu, alors que la pièce a commencé, j'écoute les répliques des comédiens. Bientôt mon tour. J'ai tout oublié de mon texte. La transpiration mouille les planches devant mon front. J'improviserai, je vais improviser. Et puis non, c'est impossible, les autres savent leur texte, ils n'en sortiront pas, le public comprendra. Trois répliques, deux... la lumière vient sur moi.
Prévu d'aller au Lac noir demain. Un peu de soleil et du brouillard dit la météo. C'est l'hiver mais sans neige et l'hiver seule la neige attire dans cette impasse. Les cartes indiquent plusieurs lacs. J'ai cherché ceux qui sont éloignés des alpages. Le lieu n'est pas élevé - entre 1000 et 1600 mètres - mais il est à part. Et depuis que j'ai décidé d'y planter ma tente, vertical et protecteur. J'y resterai trois semaines en mai, couché. Tel que je l'imagine, le lieu n'est pas visité. Celui qui arpente la hauteur me marcherait sur le corps. Couché là, le corps devient la montagne.
Tourné d'affichage dimanche, de distribution lundi. Deux fois de nuit après une heure de pénombre. L'adolescente que je forme pour me remplacer regarde, je pose les affiches. Nous allons à vélo, en zig-zag, un bus manque la renverser, nous repartons. Même plaisir qu'il y a vingt ans à voler à travers la ville. Puis au café où je lui donne les consignes: quelles affiches arracher, recouvrir, laisser, récupérer, quels annonceurs privilègier- ce n'est plus moi qui parle, le discours est imprimé, je tourne la manivelle, je le déroule. Sentiment inchangé de la vanité du travail. Et si le travail garantit un statut social, pire encore. Me revient mon effarement le jour où, dans ce bureau où je servais d'homme à tout faire, nous avons déballé un fax. Le patron le met en route et m'indique la tâche: envoyer un document aux trois cent destinataires d'une liste. Je dispose la page sur le fax, je tape le numéro, la page file dans la machine, je la récupère, je biffée le numéro, je recommence. Le salaire que je reçois en fin de semaine est produit par cette activité. Je me représente le fax d'un côté et de l'autre l'argent, Je me représente la répétition, l'ennui, la bêtise de l'activité. L'adolescente rentre chez elle. À l'évocation du salaire ses yeux ont brillé. Ce mot signe son entrée dans le monde des adultes. Ce matin je pensais aux groupes de rock qui commençaient leur carrìère il y a vingt ans lorsque je posais mes premières affiches. Attitude, paroles, musique, déclarations agressives. Condamnés aujourd'hui à confirmer, à jouer à 60 ans avec la même rage, à tenir les mêmes propos.
Tolérance, mot à bannir. Politique de la faiblesse. Dire qu'on ne s'opposera pas quand bien même l'acte ou la pensée seraient nuisibles. Mais pour cela, il existe la loi! Et le tour est joué: l'Etat s'érige en seul juge de ce qui n'est pas recevable. À commencer par le refus de la tolérance.
La vie au contact des machines nous a-t-elle fait perdre notre sensibilité aux émotions et aux idées? En lieu et place d'une humanité consciente et fragile donc forte, nous avons une humanité débile et individuelle où la maîtrise technique est la mesure de la liberté. A l'apprentissage de la pensée succède l'assimilation des procédures. Le monde devient une machine dont la compréhension est possible à priori: le comprendre, c'est additionner ses parties conformément à un principe mécanique. Est alors posée la question de l'avenir. Si faute de personnalités le débat s'épuise, seule l'idéologie pourra imprimer une direction.

mercredi 14 novembre 2012

A 40 ans certains de mes amis ne parlent plus.
En père raisonnable j'encourage mes enfants à faire de bonnes notes pour affronter dans les meilleures conditions les épreuves scolaires qui leur permettront de choisir une profession laquelle les rendra peut-être malheureux et les écartera à coup sûr de ce qui compte.
Conférence de Giorgio Agamben à la Miséricorde dans un amphithéâtre plein où l'assemblée est faite d'étudiants mal réveillés, de moniales lisses et de catholiques slaves. Le thème est théologique: mysterium iniquitatis, le raisonnement brillant et inintelligible. Derrière les explications on devine la portée révolutionnaire du propos, mais si pour un public choisi la compréhension est mal acquise que penser de la transmission à al cité? Au dernier mot je me lève ayant à rejoindre l'entraînement de boxe et vois sur la table aux livres ce titre d'un des derniers livres parus du philosophe que je jalouse aussitôt: La très haute pauvreté.
Dans les villes lentes où demeure vivace la tradition des travaux de campagne, la plus petites des actions déparant l'ordre quotidien suscite l'étonnement dans les yeux des passants. Tandis que les habitants de capitales  luttent contre les figures anormales qui bouleversent l'illusion de continuité, les habitants des villes mineures s'en régalent .
Gala de retour de la Côte demain. Je regardais les photographies des années passées. Nous avons été heureux. Cela  ne veut pas dire que nousl'ayons su, ni même qu'en le disant nous le sachions.
Payer moins cher rend pauvre.
Une image furtive dans un documentaire, une femme tire de son sac à main un billet de banque, fait surgir un moment d'un rêve datant de plusieurs années. Je revois ce que j'ai vu alors passer dans l'esprit et s'en aller. L'mage se produit, se fixe brièvement et glisse dans l'oubli. Une fois qu'elle a glissé, je suis incapable de la faire ressurgir: disparue, elle est sans repères, elle est indissociable du fonds commun. Ma certitude est qu'elle a bien été rêvée un jour déjà ancien, par moi, qu'elle ne peut être récupérée par la force de la volonté, mais aussi qu'elle existe.
Jamais ne cesse le dialogue des regards. D'ailleurs le champ de la vision dépasse le seul contact visuel et partie du regard est senti. Ainsi la première phrase qui sera prononcée n'est pas indemne des regards qui l'ont précédée quand bien même il semble aux interlocuteurs qu'aucun regard n'a été échangé. Mais il existe aussi des individus qui, craignant d'être mis à mal dans ce dialogue, se placent délibérément au-dessous des regards. Ils avancent en tapinois, esquivent les corps, surveillent devant leurs pieds. Le réflexe naturel est de chercher leur regard. Dès qu'il est trouvé l'autre renoue avec le dialogue. L'expression qui se dessine sur son visage dit assez son contentement. Mais il arrive aussi qu'il s'écarte. Le malheur qui le guette est alors visible à ceci que l'espace commence à lui manquer.

mardi 13 novembre 2012

L'adresse en main je me fourvoie dans une rue noire. Olofso confiante marche à mes côtés. A deux pas le boulevard est illuminé, puis il disparaît et la rumeur du trafic s'estompe. Je ne veux pas demander mon chemin, nous allons aboutir. Mais voilà que la rue plonge dans le passé, se remplit d'étranges bâtiments, ne semble plus de Paris. Une famille discute au carrefour. Elle s'interrompt à notre passage. Longtemps que nous devrions avoir trouver l'immeuble où vit l'écrivain O.T. remarque Olofso. Au téléphone, ce matin, O.T.s'est plaint du bruit qui monte de la rue jusqu'à sa chambre de bonne, or dans cette rue le silence règne. Olofso veut rebrousser chemin, je ne réponds pas. Quelque chose au fond de la rue m'hypnotise et je marche. Parce que je lis assidument Calaferte à cette époque, je crois reconnaître le quartier de Paris qu'il décrit dans les Cahiers, mais j'ignore s'il a jamais décrit Paris et je sais qu'il ne donne jamais de noms de rues. Vingt minutes plus tard, nous atteignons une épicerie arabe. Les victuailles sont figées, le propriétaire regarde devant lui. Nous l'interrogeons. Il ne sait pas. Il conseille de revenir sur le Boulevard. Quand nous retrouvons la lumière un passant nous oriente. Il recommande de prendre le métro alors qu'une demi-heure auparavant nous descendions à la station que l'écrivain O.T. nous avait indiquée, en précisant: c'est à deux minutes. Aujourd'hui je pense que cette rue n'existait pas. Nous arpentions un lieu parallèle, un lieu dont les habitants ont perdu tout contact avec Paris et le présent, un lieu où la vie est arrêtée.
Quand nous sonnons chez O.T. il ne demande pas les raisons de notre retard. Sa femme se tient au milieu de la pièce. Elle respire fort. Le plafond est en mansarde et je vois que se tenir debout, là, au milieu de la pièce, est la seule possibilité si on ne veut pas s'allonger sur le lit, or le lit est occupé par l'écrivain O.T. La femme éteint la lumière et nous sortons. L et moi buvons abondamment. Après le restaurant, O.T. nous emmène dans des bars. En fin de tournée une équipe de serveurs éméchés verse du cognac sur le comptoir de zinc et lui met le feu. Nous resterions toute la nuit mais O.T. est fatigué. Effrayé aussi, et las: l'excès qu'il invoque par le discours le trouve en fuite dès qu'il prend forme réelle. Il n'aime pas les flammes sur le comptoir ni les cris.
Un jour, bien avant Paris en cette année 1991, nous volons une voiture avec le projet de gagner l'Inde. Nous voici à la sortie de l'autoroute, nous voici dans la nuit et je n'ai plus qu'un but: l'Inde. J'en parle, je m'enthousiasme, je conduis. O.T. se tasse dans son siège. Il bougonne. Je lui demande ce qu'il a, il se tait. Peu après, livide, il fait arrêter la voiture, sans un mot descend, repart à pied en direction de Genève.

lundi 12 novembre 2012

Rien aimé autant que voir l'extérieur à Gimbrède depuis mon bureau, et ce précisément parce qu'en raison de la position haute de la lucarne je ne voyais rien. Les colombes habitaient le village, la marronnier tremblait. Quand je levais les yeux, je donnais sur l'avant-toit: quatre planches peintes. L'autre lucarne, percée plus bas dans la même paroi, était prolongée d'une tablette sur laquelle j'avais disposé un piège à pigeons fabriqué de clous. Plusieurs fois par jour et tous les matins, je me penchais, je regardais la place en contrebas et je disais: que se passe-t-il à Gimbède? il ne se passe rien. Quand résonnait un bruit inhabituel, un bruit de moteur par exemple, je courais ouvrir la lucarne. Pendant les sept années que j'ai passé là je ne me souviens pas d'événements inhabituels. Le dimanche après le repas venait une voiture puis d'autres, Des voitures blanches, identiques, et les hommes en pantalon bleu jouaient aux boules jusque tard dans la nuit. Le bruit du dimanche c'était ces boules qui se heurtent. A l'autre bout de la maison, à quelques mètres, lorsque j'ai ouvert la soupente, nous y avons dormi. La fenêtre arrivait au ras du sol. Le matelas étant dépourvu de sommier, nous dormions la tête dans la fenêtre. Qu'on nous vît m'était indifférent, mais voir ne m'intéressait pas: ainsi exposé, l'extérieur était sans charme.
Qui refuse les collaborations, les honneurs, le statut est en butte à la société. Par des hostilités administratives et par le discrédit moral celle-ci reprend alors ce qui lui est refusé.
Avoir possédé au prix d'un grand effort maison, voiture, voyages, confort et ne plus rien posséder de cela, voilà le bonheur, bonheur à jamais inaccessible à celui qui crainte de l'effort tient que n'avoir jamais possédé vaut dépossession. 
Sans cesse, au lit surtout, je prépare la suite des événements, pose les obstacles, les mesure, change leurs positions. Je me crois aux commandes. Autrefois dans cet exercice je chevauchais le temps sans un doute. C'est de la vie que je disposais, et par pans entiers. Désormais je ne prévois qu'à échéance d'une semaine voire de quelques jours.
Mes opinions braquent les interlocuteurs. Si je les tais l'esprit me pèse, si je les dis je perds des amis et bientôt n'en aurai plus. Et si je les clamais ces opinions? Les voix extérieures rallient des suffrages parce qu'elles ont extérieures. Mais le risque existe qu'on vous brusque alors dans une position de pouvoir. Le pouvoir, cette aberration.
La vie est intéressante, dit une femme dans le train, il y a beaucoup de choses à se rappeler.
Nuit d'insomnie, sans repos, le sommeil empêché par la pluie et les échos de la rue. Le café est ma seule consolation. J'attends le moment de le préparer et de le boire. Dans le noir, les yeux ouverts, je claque de la langue.
Rues de Genève laissées aux déshérités qui hantent le vide tandis que les fauteurs de situation s'indignent dans leurs villas devant les images qui montrent des combats lointains.
J-J. à qui je confie mon peu d'enthousiasme à l'idée de faire publier Sinistoria chez un éditeur français qui m'obligerait à faire le paon pour la promotion du livre me dit: jamais d'auto-publicité, pas de photographie, rien!
Lecture de J-J. au Musée d'art moderne de Genève suivie d'un repas au restaurant. A table conversation d'apparatchiks de la culture: bourses et subventions, subventions et postes, postes et carrière.  Je suis assis entre deux femmes. D'après la gouaille des françaises. En fait, des Marseillaises. Je fais signe que je ne mangerai pas. Comme il vaut mieux adapter son discours à l'interlocuteur sous peine de commettre un impair - je pourrais me révéler utile - elles me demandent ce que je suis. Ah, vous êtes Suisse? Maintenant qu'il est établi que je ne suis personne, elles échangent les informations du jour: les aides municipales, elles ont fondu, telle élue de droite, un crabe, la maison de la poésie, un beau projet, et pour conclure: Marseille est un ville dure. Oh moi, dit la première, je passe mon temps dans mon atelier. Après quoi elle explique à la tablée qu'il s'agit d'un pauvre atelier avec vue sur la mer, dans un quartier malfamé. L'autre se répand en imprécations contre un commissaire d'exposition. Après cette passe d'armes, les deux artistes marseillaises s'adressent aux Français qu'elles ne connaissent pas: et vous, vous vivez où en France? Il apparaît alors que tous les Français qui sont autour de la table, y compris les Marseillaises, vivent à Genève.
Derrière la fausse apparence le progrès de la norme.
Boulevard de Pérolles un enfant crie aux passants: arrêtez de marcher! ne marchez plus! ça ne sert à rien!

Le Professeur juge mon style classique. Ce qu'il entend comme une critique est pour moi une satisfaction, classique voulant dire pour lui passé, pour moi hors du temps. L'origine de son jugement est évidente: la phrase doit bouleverser la syntaxe pour marquer l'histoire. C'est établir la priorité de la forme et exiger l'art pour l'art quand je privilégie le sens.
Seul sujet en politique, la disparition de l'intériorité.
Réintroduire la notion grecque du métèque, notion liée à la démocratie. Nous n'avons ni l'une ni l'autre, que la foire aux apparences.
Au théâtre pour la première fois depuis huit ans. Dès les premières répliques, je m'efforce de penser à autre chose. Je fixe des objets, fais un plan de travail, place mes rendez-vous, songe à mes lectures. Hélas je ne peux m'isoler tout-à-fait. Les éclats de voix, les mouvements brusques me ramènent à la pièce. L'ensemble est misérable, interprété sans corps et sans voix. Pas trace du spirituel. Ici et là le texte est coupé d'extraits des classiques: Shakespeare, Molière, Racine. Alors j'écoute et mesure mieux la déchéance de la langue, syntaxe sans musique ni équilibre, mots inappropriés aux idées qu'ils cherchent à exprimer, vulgarités de journalistes.
Il y a deux façons de détruire une ville: les bombardements et le contrôle des loyers.
Rentré d'Avila avec le texte sur les verracos écrit dans la rue. En me servant de la carte de la Manche, de la carte de la ville et des documents du musée d'archéologie, j'ai pu le mettre au propre en quelques séances de bibliothèque et hier je suis allé voir G. afin de prévoir une rencontre avec l'ingénieur qui a racheté des caisses de pièces du Mirage IIIC et a construit un avion dans son jardin. Ainsi prend forme ce livre organisé en triptyque qui fera passer le lecteur de la sculpture celte aux avions de chasse de l'armée suisse et à la pornographie.
Au silence massif des monts qui surplombent le prieuré de Lhôpital ont succédé les voix et les rires qui s'élèvent de la rue du Criblet jusqu'à ma fenêtre de sorte que je vis et dors sur un balcon de théâtre.
A Fribourg depuis six mois. J'habite au milieu des commerces. La rue du Criblet est en impasse, l'appartement au troisième. De l'autre côté de la rue le patron du Galopin tire des tables rondes sur le trottoir. Le matin un homme fume là, le soir une dame. Tous les jours, longuement, selon un horaire immuable. Septembre tourne à la pluie, le patron du café bar descend le store, l'homme recule sa chaise. Octobre vient, la température baisse, la femme passe une écharpe. Voici novembre. La dame rentre, pas l'homme. Un bonnet sur les oreilles, dès l'ouverture il prend place à sa table, dispose son paquet de cigarettes, attend le café. Auparavant il oriente la table, met la chaise dans une position connue de lui seul. En été, si le hasard veut que la table soit occupé, il attend qu'elle se libère plutôt que de s'installer à la table voisine. Il a trente ans.
Les droits des étrangers. Quels droits? S'ils faut qu'il y ait des étrangers, commençons par énoncer leurs devoirs.
Le temps réglementé du jeu est un temps perdu. Vendredi G. organisait une soirée de jeux. Nous avons la société, pourquoi participerais-je à des jeux de société?

mardi 20 mars 2012

Demi -heure de course contre la pente, puis je pédale en regardant avec les enfantsStarship Trooper, massacre rigolo, prépare de la viande crue aux câpres, à l'échalotte, à la moutarde, au Whisky, ressens des vertiges, bois du vin, allume un feu. Nous retournons dans l'atelier regarder un Hitchcock, La Corde. Les enfants au lit, j'avale un sachet d'aspirine, me couche. A trois heures Arto frappe à ma porte: "je n'arrive pas à dormir". De mon côté pas fermé l'oeil: écrit trois pièces pour Sinistoria, maudit Gala, organisé mes entretiens avec les avocats, la banque, la police. Arto se rendort, pas moi. A 5h30 je suis debout et manque tomber dans la douche. Vertiges accentuée. Il pleut. Je glisse une facture de l'assurance maladie et songe à me présenter aux urgences suisses une fois déposés les enfants à l'école. Brouillard sur la route. La voiture d'entreprise remplie de cadres préparés par la femme de ménage et son mari ce dimanche, de scotch, d'affiches, de paires de chaussures (travail-pluie-pas pluie), de manuscrits, de téléphones, de livres. 6h20 arrêt à la boulangerie de Bellegarde, croissants de récréation, baguette de secours. Arto au train de Satigny, Loé à l'école avec une heure d'avance sur la cloche. Olofso en pyjama, à qui j'emprunte un caddie à commissions modèle grand-mère. Autoroute pour Lausanne, embouteillage vers Morges. Dido, seul disque à bord, en boucle. Yverdon, aux Ingénieurs, halte toilettes, affichage et dépôts de flyers. Affichage en ville. Sourires dans les cafés. Des ivrognes et des vieillards au comptoir. Il est tôt. Bruine. N'ayant glissé que CHF 0,50 dans l'horodateur, je cours: 25 minutes pour compléter la tournée. Neuchâtel. Dépôts et affichage à la Haute école de gestion, puis la voiture pour les bords du lac, hauteur université. Je rentre dans les cafétérias, sac au dos, je scotche, je photographie les affiches posées. Neuf heures, 80 A2 dans la ville et dépôts pour le Cully Jazz dans les bistrots. B. appelle. Il veut des renseignements pour le devis Euroscg. Quel prix le visuel? Quel couleur les T-shirt des employés? Où les trouve-t-on? Je toque aux vitrines de H&m. Fermé: lundi. J'insiste. Une vendeuse ouvre. Elle conseille. Des polos orange? Non, pas dans notre collection d'été. Je rappelle B. Consulte le site de L.O.G.G. Ce que m'a dit la vendeuse de H&M. Puis direction le canal de Thielle et Fribourg. Je cherche un restaurant sur les bords de route, repère au passage la prison de Bellechasse (dont il est question dans la biographie de papa que j'écris ces jours), plus d'essence, cherche la station la moins chère, roule sur Düdingen, renonce à trouver un plat du jour dans les villages, gare la camionnette devant la cathédrale, commande le menu au Café des Arcades. La serveuse hongroise apporte le plat avant la soupe, la patronne hongroise apporte un café au lieu de l'expresso. Un client me livre des affiches devant le café. Je déplace la camionnette. Deux heures payées au-dessus de l'université Miséricorde. Un marteau-piqueur de vrille les oreilles tandis que je charge mon caddie de flyers et d'affiches, remplis mes poches de scotch double-face, de scotch clair, la truelle, la liste des lieux, la carte de Fribourg, les leviers pour cadres sécurisés, et le chiffon, le produit à vitres, les deux portables. Il pleut. Je dessers Tivoli, la rue du Temple, le Bd de Pérolles, la route de la Fonderie. Au Fri-Son, les nettoyeurs me tirent un café. Je change les affiches. Cadre double, celui des partenaires, impossible à manipuler. J'ai le malheur de poser les affiches au sol, elles pompent l'eau sale. Et à mesure, il me faut jeter des kilos de papillons, de brochures, de catalogues pirates dans des poubelles de villes faites pour les mégots cigarettes, serrées comme un fion. Suis dans un tunnel, au pas de course, lorsque le téléphone sonne. Une dame. Vous pouvez visiter maintenant si cela vous convient. Je demande qu'on me répète l'adresse. En effet, c'est moi, merci : j'ai envoyé une demande la veille. Je reviens à la camionnette. Détrempé. Je retire mon pantalon de travail, mes godillots, mon gilet, je passe une chemise blanche, un jeans. Petite villa rue des Daillettes. La dame me fait venir à 16h30 pour que je ne réveille pas son bébé. Il est réveillé. Bel appartement, avec jardin, mais : il faut faire la conciergerie. Dame est bolivienne. Nous passons à l'espagnol. Je retourne garer au centre, me change, cours à la rue de Romont, trie des pirates dans un présentoir, me recoiffe dans un WC public. Deuxième visite. Prévue à 17h15. A l'heure dite je suis à la rue du Criblet. Mais je n'ai pas le numéro de l'immeuble. Je cherche le nom de la locataire sur les étiquettes des boîtes, ne trouve pas. Je cours jusqu'à la route des Arsenaux, fouille sous les affiches, trouve mon bloc: c'est le 6! Je cours jusqu'au Criblet et sonne . Pas de réponse. J'appelle le père de la locataire. Ma fille arrive, elle va vous ouvrir. Visite de l'appartement. 5 minutes. Rien à voir. Petit, moderne, sans intérêt. Parfait. Je dis: je prends. Je retourne aux Arsenaux. La neige commence de tomber. Autoroute pour Lausanne. Dido, en boucle. Détout par l'université. Parking de l'Internef. Quand j'ouvre le coffre, trois cent programmes de la Malley dance se répandent sur le parking. Les profs, les élèves, les sécuritas se demandent ce que je vais faire. Je charge mon sac à dos, affiche à la sortie des aulas, remonte dans la camionnette direction Genève. Au passage, voiture en feu, flammes dans la nuit, elles dansent au-dessus du coffre. Plus loin, sur l'aire d'autoroute, un stand de saucisse, et les pompiers, les arbres dans la neige. Et toujours Dido. Je gare sur la place du bureau, décharge, jette les maculatures, achète 1,5 litres de bière chez la Tamoul, photocopie mon passeport, mes fiches de salaire, mes documents d'assurance, écris une lettre de motivation pour l'appartement du Criblet, apporte ça à la poste, prend la BMW, passe la frontière, à Lhôpital mange le fromage de chèvre que je traîne depuis la veille, prend des notes, lis Anonymous, me couche, me lève à 8h00, vais chez les flics de Bellegarde leur confirmer mon refus de prélèvement ADN, ils me collent contre un mur, me photographient, prenne mes empreintes, dix doigts et les paumes, avez-vous des tatouages? des cicatrices? des piercings? Quel est votre revenu mensuel?
- Je refuse de répondre à cette question.
Pendant l'interrogatoire, j'appelle Gala. Voix de fer.

samedi 17 mars 2012

Pantalons et chaussures de travail, gilet, cutter, litres d'eau chaude en bouteille, truelle, produit à vitre, décapant, les deux téléphones, je sillonne Fribourg et pose les cadres d'affichage sur les armoires électriques, la ville est déserte le dimanche, calme le samedi, mais du lundi au vendredi la gare, Pérolles et Tivoli bourdonnent lorsque les cours de l'Université, du Guintzet, de St-Michel, s'achèvent sur le coup des quatre heures. Je stationne sous la Route des Alpes, me déshabille dans la rue, passe un veste de costume, un jeans, me coiffe, manque me battre avec un conducteur bourru qui bloque l'accès à un parking rue Grand-Fontaine, il a une fraise en place du nez, une pipe entre les lèvres, une ventre de baleine qui remplit le pare-brise, furieux, pressé, je lâche et colle la camionnette plus bas, sous l'escalier du funiculaire, remonte à pied. Un groupe de portugais crapote au pied d'un immeuble, je cherche le douze, monte quatre étage, sonne. Nele Nesemewitz, jambes frêles, petite poitrine, les yeux très bleu, me fait visiter le deux-pièces, puis la cave, creusée dans la pierre la cave, puis la buanderie. Comme je lui fais remarquer qu'elle n'a pas la télévision, elle dit "il faut lire et sortir". De retour dans la rue, des putes négresses,  les têtes hirsute encadrées dans deux impostes, me sifflent - plus bas, les portugais me raillent, j'ai ignoré ces dames. Je me rhabille, pantalons et chaussures de travail, gilet, cutter et  pars sur Beaumont gratter des armoires électriques, puis je roule sur Lausanne, charge des affiches, sur Genève, réponds au mails, écrite à l'avocat, écrit à la gendarmerie (au sujet du prélèvement ADN que je refuse et que le procureur vient de confirmer, et que je refuse encore et que je refuserai toujours), charge des cadres, sur Satigny, charge les enfants, sur Bellegarde, achète de la nourriture, me fais coiffer chez Certif'icat (ou une niaiserie de cet ordre), sur Lhôpital, où je décharge les cadres, le sotch double-face, la bande étanche, les cutters, les étiquettes, à temps, car voici la femme de ménage et son mari, les Voiturons. Je leur verse une bière prise Chez Ed, migraine assurée, et leur explique ce qu'il faut faire sur ces cadres. C'est son anniversaire demain, dit la femme de ménage en montrant son mari, un homme amorti, jeune et gros, mais on le fêtera une autre jour, on va vous faire ces cadres. Et Gala envoie un message de son adresse inconnue sur la Côte-d'Azur: c'est toi qui me téléphone, moi je ne te téléphone pas. Nous mangeons, nous regardons Hibernatus, je couche les enfants, je lis un essai sur les Anonymous, je me couche, on dit qu'il va faire beau
Temps gris à l'extérieur du restaurant. J'ai bu, je suis en chaussettes. Tout vacille. Je dois passer mon bac, je déteste l'école. Qu'ils me présentent à l'examen ainsi, je saurai. Passer trois années de plus sur les bancs est insupportable. Bien sûr l'université..., mais j'y arriverai tout de même. Par d'autres moyens. Quand je ferme les yeux, une balance apparaît. Vie d'un côté, bac de l'autre. L'orage éclate. Que fait maman? Elle paie l'addition. Combien de temps faut-il pour payer une addition? J'ai mon bac moi. Je rentre dans le restaurant. Des ouvriers dînent à la table que nous avons quittée il y a un instant. La table est sur le chemin des toilettes. J'ai la nausée. Je marche sur la table, entre les convives. Mon pied pose à quelques centimètres du verre de bière d'un maçon portugais. A sa place je renoncerait à boire cette bière. Retour des toilettes, maman parle avec le portugais. C'est un homme gentil, travailleur. Il me sourit, il boit sa bière. Un homme gentil. Je le salue. Pauvre ouvrier.
En promenade dans les hauts de Neuchâtel je remarque des cassettes disposées sur morceau d'étoffe. A distance, assis dans l'herbe, deux couples d'adolescents. Les cassettes, sans nom des groupes, sont identique à celles que je possédais autrefois. Je m'approche. Les filles cherchent protection auprès des hommes.
- Vous connaissez les noms des groupes?
- Je les ai prises à mes parents.
- Il y a un bootleg de Blurt et un Freiwilligeseltbstkontroll.
- Je ne sais pas.
D'autres marchandises sont répandues dans l'herbe, parmi lesquelles une série de journaux intimes. Je me penche, je lis, je reconnais alors mon écriture, mon nom: ce sont mes journaux d'adolescent.
- Et des disques, vous avez des disques?
- Qu'est-ce que c'est?
- Des vinyls?
- Laisse tomber, dit une des filles, ce type est dingue.

mardi 6 mars 2012

Je voyais. Je ne dis pas: j'ai vu. Je les voyais. Ils étaient en mouvement, et donc je les voyais, se tenir devant, passer, être là, s'en aller. Après quoi, je pouvais me dire, sans exagérer, j'ai vu. La rue, le lieu, la salle de rencontre, prévue à cet effet, la rencontre, était à nouveau vide. Il étaient passés. On se touche pour vérifier: mais oui, je suis toujours là, tout va bien, je vis, et c'était mon but, en ce lieu, voir, être vu, parler, avec quelqu 'un qui passe, et quelque chose s'est passé - quoi? Je cherche. Dépité, on s'adresse des reproches. Pour savoir. Eh bien, il n'est rien passé. Dure conclusion. C'est réussi. C'est réussi. Après tout, ce n'est pas rien. Détruire une humanité est une grande réussite. Aujourd'hui, voilà la chose accomplie. Nous avons nos forces, nos pieds pour nous tenir à la hauteur des visages, les visages des autres, et les autres ont les mêmes pieds, les mêmes jambes, les mêmes forces et se tiennent à la même hauteur, la bonne hauteur pour fabriquer, avec désir, un regard. Mais cela ne marche pas. C'est comme une machine qui eût été écartelée: ses rouages, en mouvement, ne communiquent plus. La parole échoue avant d'atteindre  l'autre. L'autre personne, celle qui passe, l'autre visage, celui qui devait s'attarder, former la pâte. Mais non. Chacun dérive, retombe, s'engloutit. C'est l'apothéose, c'est la fin. La nuit va prendre ses droits.

dimanche 4 mars 2012

Gala visite un appartement. C'est exactement ce qu'elle veut. Ce sera clair, c'est lumineux, c'est chaud. Elle oublie de dire que c'est grand, que c'est cher, que c'est moi qui paie. J'obtiens le dossier, je fournis les certificats de salaire. On m'accorde l'appartement. Elle rentre sur la Côte-d'Azur, ne donne plus de nouvelles. Quand j'en prends: je n'arriverai pas à faire le déménagement, c'est trop compliqué, et je n'ai pas l'argent, il faut tout annuler.
Feu devant la maison. Deux stères parties en fumée depuis hier. Les voisins, interdits. L'un d'entre crie à travers champ : tu ne veux pas le donner? tu ne veux pas mettre une annonce? Il me suggère de le donner à Malfait.
- C'est un con! Pour lui, ce sera payant.
- Et pour moi?
- Tu te sers.
Il ignore que j'ai mis une annonce. C'était il y a six mois. Un jeune du village voisin se présente.
- Il n'est pas très bon votre bois.
- Je le donne.
- Et vous m'aiderez à le transporter?
Il n'est jamais revenu. Le petit Swan, trois ans, lui, a tout compris.
- C'est bien, tu fais du feu dans le champ, comme ça, ça chauffe la maison.
Le maire surveille la maison. Les enfants sont là, ils jouent dans le talus, la voiture est garée. Il appelle la gendarmerie. Les flics me tirent de ma sieste. Ils exigent à nouveau de m'emmener au poste pour prélever mon ADN. Je répète ma position: jamais. J'ai écrit au Procureur. Le Procureur m'a menacé de sanctions: une année de prison, 30'000 d'amende. Réponse : je prends acte des sanctions encourues. Ils sont informés. S'ils me tirent de ma sieste, c'est pour m'entendre au poste. Il veulent que j'explique pourquoi je refuse. Expliquer quoi? Crainte si je suis emmenée dans leur bunker qu'ils ne fassent le prélèvement de force.
12 bouteilles de Côtes-du-Rhône dans le caddie. La caissière se tourne vers la cliente.
- Alors, ça va mieux?
- Oui, il rentre de l'hôpital aujourd'hui.
Plus de société, plus de rapports, plus de dialogue, d'opinions partagées ou opposées, d'amour entretenu. Des individus sur un plan, qui se bousculent, se défient, se croisent et se décroisent. Le régime de la drogue. C'est à dire l'argent pour ceux qui travaillent et la drogue pour ceux qui ne travaillent pas. Et une proportion de ceux qui travaillent employée à maintenir l'équilibre entre ces deux groupes, à maintenir la paix.
Soirée à Fribourg avec C. Il entend ce que je pense, ne désapprouve pas. Déjà ça. Enfin, quelle est cette peur qui s'installe et dont témoigne la gêne des interlocuteurs devant toute forme de pensée qui ne recoupe pas la propagande du politiquement correcte? Encouragé, je parle. Des deux, je suis celui qu'on fusillera pour l'exemple. Puis, projet de faire de la musique. Comme il y a trente ans:
- Je ne sais ni chanter ni jouer.
- Alors nous sommes d'accord.
Trois semaines de recherche. Je dresse des listes d'appartement possible, me familiarise avec le plan de Fribourg. Le soir, depuis le bureau - où je dors - j'appelle Gala. Elle a mal au ventre, mal à l'épaule, mal aux cheveux, sa journée a été épuisante. Elle n'a même plus à faire à manger, sa belle soeur s'en charge. Elle ne fait plus rien. Donc elle est épuisée. La location, lui dis-je, je dois  prendre une décision. Gala: il faut que nous allions voir ensemble. Cependant, elle est sur le Côte d'Azur. Et ne peut remonter tout de suite. Il lui faut trois jours pour se faire à l'idée du voyage. Trois jours pour prendre une train. Entre temps, une régie me refuse un deux pièces idéalement situé. J'avais tout misé sur cet accord. J'entreprends de nouvelles recherches, fais des visites, jette mon dévolu sur un duplex face à la Cathédrale, l'annonce à Gala. Elle s'enthousiasme. Je demande les documents, les remplis, joins les pièces, rappelle, confirme. Gala: il y a des escaliers? Elle ne veut pas monter les escaliers. Comment ça? C'est médical, assure-t-elle, elle ne peut pas, mal à la hanche. La semaine suivante, à Lisbonne, elle porte des talons et pendant des heures fait les boutiques entre la Baixa et le Bairro Alto.
Mon dernier voyage au Portugal date de l'année 1986. Avec quelques centaines de francs je versais ma part pour la location d'une chambre d'hôtel (médiocre, nous étions quatre dans une chambre double), mangeais, buvais toute la nuit et à la sortie des discothèques, pour gagner un autre lieu de fête, je réglais deux ou trois taxis. Premier sentiment ce soir, dans une cave du Bairro Alto où nous buvons un apéritif: rien n'a changé. Pourtant si: la composition sociale (mondialisation néfaste) et l'enthousiasme; visages las, pas lent, voix tenues. L'argent manque, cela ne fait que commencer. Du grand incendie des années 90, aucune trace. Mêmes immeubles trapus, vétustes, corsetés de poutrelles pour ceux qui vont s'effondrer. Et des rues pavées, en dos d'âne. Dans le Rossio, des touristes du Nord, parmi lesquels une majorité d'anglais reconnaissables à leurs bras nus et leur Bermudes. Les Lisboètes portent l'écharpe, le manteau, le chapeau. Aux intersections des Roumains pouilleux, des noirs qui traînent la savate. Des espagnols aussi, surtout des étudiants. Ils poussent des cris, parlent fort et rient. Talent baroque de ce peuple. Le Portugal est plus modeste, plus abattu. Cependant, la radio nous dit que l'Espagne est au bord de l'abîme. Qu'y a t-il de vrai dans cette litanie de chiffres qu'énoncent les politiciens sans les comprendre ? Le sentiment de catastrophe générale, entretenu avec méthode, est accompagné d'un resserrement du contrôle sur l'individu. Par mesure de compensation, fidèle au régime général, je consomme de l'illusion: nous descendons dans le meilleur établissement hôtelier de la ville. Lit majestueux, gymnase, piscine, salle de relaxation, déplacements en taxis, restaurant midi et soir. Hier, je courais sac au dos dans les rues secondaires de Bienne, guettant les municipaux du coins de l'oeil, souriant aux serveurs pour qu'ils acceptent mes flyers. Une sorte d'équilibre de l'orgueil. Ici, les clochards dorment dans les fontaines et le personnel des magasins parle plusieurs langues: tous les Portugais ont été ou seront des émigrés. Et le dimanche, comme vingt ans plus tôt, nous tournons autour du jardin botanique - romantique, délabré, en pente et désormais payant - avant de trouver la porte d'entrée. Impression d'être revenu au vingtième siècle: peut-être  le destin de siècle nouveau .
Décidé de prendre l'avion pour Lisbonne, ce qui exige de s'acquitter en un après-midi du travail de la semaine. Aussitôt les billets réservés, je pars coller des affiches à Yverdon, Neuchâtel et Bienne. Gala en pyjama boit le café dans l'arrière-boutique de l'Antiquaille. Elle projette de se laver les cheveux. Elle me rejoint à Fribourg, en fin de journée, pour la visite d'un appartement arrive à Fribourg, les cheveux sales. A Lisbonne, elle parlera toute la semaine de se laver les cheveux. Elle en reparle la semaine suivante.

vendredi 10 février 2012

Tu es sûr qu'il y aura assez de lumière? Il nous faut des chambres fermées. Je ne pourrai rien payer avant juin. Ces remarques, Gala ne les fait pas d'un coup, mais au goutte à goutte. Tel appartement que j'ai visité et dont je lui expose le qualités, n'aura pas assez de lumière, tel autre pas assez de plafond. Cela, de France, par téléphone, sans avoir vu aucun des appartements. Comme je m'énerve, elle prend une décision: dès ce soir, je vais lire toutes les annonces. Or il y a un mois que nous avons résolu de chercher, et donc un mois que je cherche. Mais elle vient de trouver mieux. A propos d'un appartement que je suis sur le point d'obtenir et au sujet duquel elle s'est dite "très excitée": s'il y a des escaliers, c'est impossible. Je fais valoir qu'il s'agit d'un immeuble bas, que l'escalier compte au plus trente marches. Un jour de silence, puis: mon chéri, c'est impossible.
Il neige, il vente. Moins 15 degrés. Les trottoirs sont gris et durs. De retour du Victoria Hall où j'ai distribué des brochures pour le tricentenaire Rousseau au public d'un concert rock, je cadenasse mon vélo devant la Buvette des Cropettes. Quelques buveurs appuyés au comptoir, le poêle ronfle. Le serveur est un grand garçon que je ne connais pas. Un fille se dégage, me cède la place. Je le fixe. Il parle avec un client. Continue de parler. Je le fixe. Mon regard pèse sur lui. Il l'ignore. Je l'interpelle. Il enchaîne des gestes, me sert une bière, cela, sans cesser sa conversation. Il tend la main sans me regarder, puis accoudé poursuit sa conversation.
Je songe à ce que je vais faire puis j'y pense, organisant les actes, situant les lieux, et, ce n'est pas nouveau, sans douter de la possibilité de réaliser cela comme je le pense, ce qui me plaît, surtout quand je suis immobile, par exemple couché, cherchant le sommeil, toutes lumières fermées, dans le noir donc, disposant d'un espace à délimiter, colorer, habiter, puis quand l'opération tend à l'achèvement, je reviens au point de départ, la songerie, la pensée, dans le moment où elle s'engage, devient créatrice et je place en regard de la première vision, une seconde vision, puis à côté de la seconde une troisième. Alors je peux revenir à ma position réelle, par exemple couchée et établir avec certitude, sans affecter en rien ce merveilleux spectacle des avenirs parallèles, qu'il faudra commencer par détruire toute la situation présente, mais au lieu que cela ne tourne à la violence, il me suffit de fixer la vision qui, plus que les autres, trouve grâce à mes yeux et l'état présent, être couché si je le suis, dans un lit, le lit dans une maison, la mienne, à Lhôpital, au milieu des champs neigeux, du Jura glacé, avec telles coordonnées terrestres, tout cela tombe dans le néant et la vision acquiert alors une telle netteté que mon conviction est faite : quelque chose de si net ne peut que se réaliser si je le désire.
Je gare la voiture contre le tas de neige, transporte ma valise, mon sac de couchage, mon manteau et ma veste. La nourriture, les restes du pique-nique, trois paires de chaussures, j'oublie mon portable, le chat miaule, je retourne à la voiture, veux ouvrir, le froid bloque le verrouillage électronique, je pose  la pile de CDs sur le sol glacé, j'ouvre au moyen de la clef de secours, le chat me grimpe le long de la jambe. Quand je pénètre enfin dans la maison, je trouve la chaudière arrêtée. Dans l'atelier où j'écris, où je dors, où je vis en l'absence des enfants, il fait - 5 degrés. J'appelle Mohammed. Il vient. Il démonte. Je me gèle. Je range la nourriture, remets mes gants. J'ai deux jours pour avancer le livre. En combien de temps la température va-t-elle remonter? C'est l'affaire de quelques heures, assure Mohammed. Et pourquoi cette chaudière, qui n'a pas six semaines, s'est-elle arrêtée? Il n'en sait rien. Quatre heures plus tard, il fait nuit, Mohammed est devant la machine, il jure. Quand je me couche avant minuit, habillé comme un cosmonaute qui tente une sortie, il fait 5 degrés. Le chat dort dans la véranda, je dors dedans. La différence est minime. Le vent hurle. Le matelas, les draps, le duvet, la couverture, le couvre-lit ont le poids et l'humidité des algues. Je me réchauffe dans ce cercueil. A trois heures trente la chaudière s'arrête. Le matin, je rappelle Mohammed. Ma maison est une passoire. Voilà ce qu'il dit. Et pourquoi ne l'a-t-il pas dit plus tôt? Je luis ai remis CHF 25'000 francs. Il bidouille les tuyaux. J'essaie d'écrire. Il téléphone au fabricant de la chaudière, des Allemands. Je les ai choisi parce qu'ils sont Allemands. Au bout du fil, un Français. Les Allemands délèguent aux Français. Attitude du vendeur, la réthorique. Raconter n'importe quoi, ne rien faire. Un Français. La maladie de caractère habituelle. Que le diable les emporte. Tous et vite. Mohammed, qui est marocain, comme son nom l'indique, un marocain du Maroc, pas un marocain de France, s'énerve. Je lui prends le combiné des mains, je m'énerve. Le Français continue, il pérore seul. A neuf heures du soir, Mohammed revient des combles: les tubes ont gelé. Eh bien, dis-je, voilà qui est fait! Détrompez-vous, Monsieur Alexandre, ils vont geler encore puis éclater. La suite est affolante: de l'eau dans toute la maison, bientôt transformée en glace, puis à nouveau en eau. Pour l'écriture j'abandonne. J'annonce que je vais faire du vélo. Auparavant, je vérifie s'il y a de l'eau chaude. Il y en a. Je pédale pendant deux heures dans l'atelier par zéro degrés, je me douche, je décapsule des bières, je recommence à avoir froid. Le lendemain je pars travailler. Deux jours plus tard, je reviens dans la maison. Mohammed est toujours sur place. Il a enlevé mes tapis, sorti mes édredons des placards, emporté mes matelas, mes serviettes de bains, monter le tout dans les combles pour fabriquer un tunnel autour des conduits. Il m'explique comment ça fonctionne. Il souffle de l'air chaud au moyen d'un propulseur à gaz dans le tunnel en espérant que les conduits dégèlent. Il y a un autre type dans la maison. Un chauffagiste de Belleydoux. Où est-ce? A la fin du monde, répond-t-il sans rire. Puis: votre baraque, c'est comme une casserole sans couvercle... Je l'interromps: je sais! Je consulte la météo. Cette nuit il va faire  - 16 degrés. Mohammed commande du mazout. Assis sur un radiateur électrique j'écris pendant une heure. Mohammed veut me montrer la cuve. Eh bien? Il prétend que lorsque je l'ai faite remplir, le type m'a fait payé plus de fioul qu'il ne m'en a versé dans la cuve. Il explique: il faut se tenir à côté du camion et gardé l'oeil sur le compteur sinon le type garde le fioul pour lui. Là-dessus il démarre la chaudière. Il admet qu'il y a encore un radiateur qui ne fonctionne pas, mais, dit-il, d'ici une heure ce devrait être bon. A deux heures du matin, je n'entends plus le ronronnement de la chaudière. Je me lève, je descends. Elle est arrêtée. Je me recouche. Je me relève. Et si l'eau venait à geler? Dans l'évier, aux toilettes, à la salle de bains. Je coupe, je purge. Au réveil j'ai un mail du Mexique. Edouardo me dit " J'ai entendu parler de la vague de froid en Europe. En dépit des avancées scientifiques en matière de climat, je me demande si la présence simultanée de tant d'être humains dans la même espace avec un certain type de comportements et d'émotions n'a pas des incidences sur le climat. De fait, d'après mes observations, depuis le début de la crise économique en Europe, la société est comme congelée et le froid qui règne ces jours sur ta région offre une intéressante image symbolique"
Sur le pont d'un paquebot noir. La mer est d'huile. De légers flots apparaissent. Puis des vagues. La mer se démonte. Je m'accroche au bastingage. Le paquebot tangue et bascule. Il va se coucher. Rapide calcul: si je suis bloqué sous la coque, aurais-je assez de souffle pour retrouver l'air libre?
- Maman! maman!
- Qui appelez-vous? demande un autre naufragé.
- Ma femme.
Je suis projeté dans l'eau. Je nage. Longues coulées. Enfin j'aperçois les blocs de pierre du quai. Je me hisse sur le parapet. Des routards consultent un livre.
- Vous cherchez aussi une guesthouse?

dimanche 29 janvier 2012

Lectures à la librairie du Rameau d'or. Arrivé avec retard par suite d'une information erronée sur le lieu de la soirée je contourne les vitrines pleines de livres. L'écrivain qui lit debout pour l'audience me tourne le dos. Mon va-et-vient attire les regards des personnes assises. Enfin j'aperçois C, la représentante de l'Age d'homme. D'un signe j'essaie de faire comprendre que je vais dîner et reviendrai. Lorsque je reviens en compagnie d'un couple d'amis, il ne reste qu'un auteur, le libraire, deux amateurs et C. Nous gagnons un autre restaurant. Six à table, puis sept. Ma capacité d'écoute est vite frustrée. Les dialogues sont lents. Ils ne discutent pas, ne débattent pas, ne fusent pas, ils traînent. Il ne montent pas en intensité, ils s'accordent. A ma droite l'un  des auteurs. Il présentait son roman. Regard perdu, présence nonchalante. S'il s'exprime sur l'écriture, c'est sans entrain. Peu d'énergie, peu d'expression. Phrases sans métier, répliques molles. J'écoute à droite, à gauche, j'écoute le bout de table, je reviens à l'auteur. Qui boit en silence. Oui, il ne reste qu'une option, boire. Pour se couper de cette demande pressante d'un dialogue vif où jouer du fleuret. Ce que je fais. Je commande un tournée, èuis une seconde et une troisième tournée. La bière est tiède. Songe à , comme dit  Dans Le crépuscule des idoles Nietzsche fustige la bière. Elle est reponsable de l'esprit grossier des étudiants d'Allemagne Aplatissement des nerfs, qualités qui s'émoussent, je préfère les imputés  àa lachimie qu'à la démobilisation de l'esprit. Et encore, il me semble que je me noie avec trop de lenteur. Une heure, deux. Quand c'est fait, que je suis asez pâteux pour n'avoir plus toutes mes facultés de répartie, les gens se séparent, vonj se coucher, et je demeure seul.
Le caractère, qui est une force, amène à contrer les tendances assimilatrices de la société dont le but avoué est de détruire l'indépendance de ses sujets. Mais ces manoeuvres d'assimilation  ne sont pas contrées sans recours à une nécessaire agressivité, laquelle, bientôt organisée sous la forme d'un recours permanent, génère dans le sujet une méchanceté fondamentale.
Les enfants dressent le couvert. Pour faire face à cette obligation, ils la transforment en jeu. "On dit qu'on est dans un restaurant". Pour l'adulte, c'est l'argent qui joue ce rôle. Le travail, avec les peines qu'il impose, est sublimé dans la représentation de l'argent. Celui-ci ouvre sur un monde de possibilités. Et si l'argent produit par notre travail est en quantité insuffisante, son épargne permet aux plus mal lotis de spéculer sur la satisfaction de leurs désirs. Ce faisant le métier est transformé en travail: calculé en fonction de l'argent, il devient en effet quelconque.
Janvier, zone industrielle de Vernier à l'aube - un jeune homme en bermudes marche à grands pas lisant L'âge de l'accès de Rifkin, livre que je reconnais à sa couverture tandis que je suis bloqué dans l'embouteillage.

mercredi 25 janvier 2012

Avant qu'ils ne naissent je disais de mes enfants, à quatorze ans je les laisserai libres. Dan un peu plus d'un an Arto aura cet âge et je vois dans quels chemins ils se fourvoierait si je faisais comme j'ai dit, adossant ses vues à d'autres gamins mieux aguerris mais pas plus clairvoyants. Cependant, sur le principe, je ne change pas d'avis. La liberté de s'ouvrir à la société devrait commencer à quatorze ans. Par cet exemple, la distance entre ce qu'on croit juste et ce qu'on fait est bien mesuré.
C'est bien tard que j'ai compris la nature femelle de la femme. D'ailleurs, il est incompréhensible. Le charme serait rompu et il n'y a nul signe qu'il se rompe. Auparavant je le voyais par moment comme on verrait en eau vive briller le dos d'un poisson qui se tourne.
Sur ma table de nuit un ours en peluche sorti d'un carton que mon frère remuait dans la ferme de famille et qu'il allait jeter. C'est, enfant, l'ours que j'ai gardé le plus longtemps avec moi. Il ne m'a pas été acheté, je l'ai reçu de ma grand-mère. Auparavant, il avait dû appartenir à mon père ou à mon oncle. Il est élimé, son museau a été déchiré et recousu. Je l'ai posé sur la table de nuit et il n'en a plus bougé. Un psychanalyste s'empresserait d'en tirer des conclusions ravies et si je lui disais que c'est le fait du hasard, il rétorquerait qu'une telle chose n'existe pas.
Alors me vient l'idée d'écrire pour les enfants un livre. De quoi il traiterait? Je l'ignore. En aucun cas de morale. De surcroît, il aurait une utilité relative, étant donné qu'ils ne le liraient qu'une fois adultes, propbablement à l'âge où l'on se met en tête d'écrire un livre pour ses enfants.
Le jour de la mort de Franco, un homme pris dans un groupe de badauds déclare au journaliste suisse Jacques Pilet avec fierté et vindicte: ici, c'est l'Espagne, vous autres européens, vous ne pouvez pas comprendre ce que ça veut dire. Il eut fallut en rester là plutôt que de promouvoir de fausses valeurs universalistes et noyer dans l'indifférence au seul profit des technocrates les particularités nationales.
Fallait-il avoir l'esprit de sacrifice, être pleinement femme donc, pour être féministe - car à quoi bon perdre autant pour gagner si peu?
Jouhandeau visite au cimetière de Montparnasse l'allée où ils aura sa tombe, s'arrête devant le carré de terre retournée où elle sera enfouie.
Vient le jour où la trace numérique sera notre seule biographie.
Les grands se trompent parfois grandement.
La qualité de l'humour est en baisse. Toute une industrie s'entend à rabattre l'humour sur la pitrerie et la qualité de l'humour baisse. La nourriture a subi le même sort en Amérique. Plus de sucre, et le goût s'émousse. Les adultes mangent comme les enfants. Aujourd'hui les adultes rient comme les enfants. La subtilité déserte le rire comme elle a fui le goût.
L'action est le tombeau de l'esprit. Si l'on croit en Dieu, c'est d'accord, sinon qu'espère-t-on? Témoigner auprès des hommes de ces fulgurances qui saisissent l'esprit créateur afin de racheter nos souffrances ? Ou se servir des oeuvres pour pavé un chemin vers un nouveau monde? Mais voilà que revient Dieu...
Le travail de création plonge dans un état où perce soudain une joie vive et courte qui déjà disparaît  - justification de ce qu'on fait, et par là, de tout ce qui est.
Avant d'aller dîner chez Wilmar dans le quartier de la synagogue dont il abhorre les appels à prière comme il abhorre les cloches du temple voisin, nous passons à l'épicerie indienne du Simplon acheter de la bière. Aussitôt dehors, Gala bouche son nez, se plaint de l'odeur de banane, de chair putride et d'encens. Elle a raison, mais pour qui voyage en Inde c'est le parfum de la vie. Ce qui étonne c'est qu'au centre de Lausanne le couple d'indien ait recréée l'odeur dans laquelle il mijotait à Madras ou Bangalore. Gala insiste. Jamais je n'irai. Moi qui voulait l'emmener à Benarès, loger dans la citadelle et regarder les morts arriver des campagnes. Jamais. Et nous voilà clopin-clopant, dans les rues vides d'un dimanche de janvier, à Lausanne, mais la nuit je remonte à bord d'un bateau inondé une rivière bourbeuse qui pourrait être le Gange et quand je m'arrête le long d'un ghat, à l'épicerie les deux indiens montrent à mes pieds, autour de mes pieds et aussi sur mes pieds des milliers de cafards. A quoi je réponds à part moi de crainte de vexer ces commerçants extralucides: imbéciles d'indiens qui ne savent pas reconnaître des pruneaux écrasés!