jeudi 16 juin 2011

La privatisation des ressources vitales (l'eau, l'air) va de pair avec une socialisation des ressources intimes (la pensée, la foi, la morale).
Le geste libéré donc libérateur du peintre, cet artisan génial. Le geste mécanisé, intellectualisé de l'artiste installateur, ce manoeuvre de luxe.
Le punk a qui l'on dit que c'est haut, que le bassin est peu profond, qu'il ne devrait pas, qu'il va se casser les jambes, qui s'en moque et saute du mur des Réformateurs. Il se relève, va boire. Tard dans la nuit, il l'admet, il a les jambes cassées. Et s'en réjouit, "je me suis cassé les jambes!"
Retrouver une forme d'égoïsme, d'intérêt pour soi, pour la place unique de son être. Pas une exposition des atours du moi, une confrontation sans témoin. La fausse empathie avec des hommes dont l'information nous conte les malheurs étouffe nos énergies, nous déchire et nous disperse. Nous savons tous de ces autres qui sont absolument éloignés de nous, et chaque jour moins ce que nous sommes, voulons, pensons.
Voix heureuse de Stéphane Fretz, le peintre et l'éditeur. Vraie passion. Il parle des livres avec une conviction tranquille. Comme un laboureur de son champ, et de la promesse des saisons.
Ce qu'on croit nous dirige tant et plus que la volonté. Je le mesure avec cette maison de Lhôpital. Elle coupait les moines du monde temporel. Son orientation a été conçue dans ce but. Elle ouvre sur l'horizon, le désert des méditants, et se ferme à la société. Mais ma croyance dans une évolution catastrophique de la société me ronge. Au lieu de déboucher sur la culture du vide, je demeure suspendu l'oeil rivé sur le créneau des murs.
Stiegler dans une conférence rapporte le Nu descendant un escalier de Duchamp au capitalisme pré-industriel et Fountain de R. Mutt - c'est à dire de Duchamp - cinq ans plus tard à l'impact du taylorisme sur l'oeuvre d'art. Analyse irrécusable mais typique de l'organisation du réel par la théorie.
Le Conseil municipal de Lhôpital. Six hommes assis sous le portrait du président. La plomberie a des borborygmes, la tapisserie bique. Je fais le tour de la table, je donne des poignées de main, je me nomme devant le fils du paysan, le seul que je n'ai pas encore rencontré. Puis le silence s'installe. Voilà des mois que j'insiste pour être reçu, pour discuter avec mes voisins du régime de l'indivision, terrain cabossé de quelques mètres qui sépare la façade ouest de l'église de mon mur de propriété. Le maire, ancien chef de gare, m'a pourtant expliqué: "ça ne se passe pas comme ça". Nous attendons deux retardataires. La gêne finit par rompre le silence. L'un parle des doryphores qui grignotent les patates, l'autre du vent de carrière annonciateur d'une pluie certaine pour samedi. Je demande des conseil pour chasser les pucerons des plants de tomate. Bonne politique - les dos sont déjà moins raides. Arrive la doyenne du village, dame médaillée il y a un an ici même pour je ne sais quel prouesse, peut-être le fait d'être et d'être encore. J'ai entendu dire qu'elle connaissait un sentier qui mène de Lhôpital à Hauteville par le bois, qu'elle seule détient cette connaissance. Je me tais. J'ouvre ma pochette et sors quelques feuilles au hasard ce qui fait dire au maire "nous allons commencer". Mais l'électricien invalide, Monsieur Malfait, levoisin qui vit sur le bord de la départementale, en famille dit-on, bien que je n'ai jamais vu entrer ni sortir de sa maison quiconque sinon lui (Aplo et Liv ont remarqué deux gamins derrière une fenêtre close un après-midi de soleil), M. Malfait veut savoir ce que fait Vidia, la créole, une jeune femme qui vit dans la maison de bois léger récemment construite et qu'on aperçoit à quelques dix mètres de la salle du Conseil, au milieu d'une parcelle retournée. Elle se douche. Hypothèse qui permet aux hommes de décocher quelques plaisanteries. Enfin la voici, accompagnée de sa fille, trois ans, qu'elle pose sur ses genoux. On m'écoute. Je prends le parti de remercier (de quoi?), de m'excuser (de quoi?), de démontrer ma bonne volontée (pourquoi?), puis de sourire. Le maire me répond que "le passage doit être laissé libre", que l'ancien propriétaire avait corrompu le Conseil et que chacun, jusqu'ici, avait préféré fermer les yeux, mais, bien entendu, "aujourd'hui, ça ne se passe plus comme ça". Et de proposer la pose devant l'indivis d'un portail en plastique. Je fais valoir ma porte de monastère.
- Le but est que ce soit beau, dis-je.
Aucune réaction.
- Depuis mojn arrivée, j'ai fait ce que j'ai pu pour améliorer le site, il serait dommage...
- Ce n'est pas notre problème. Et si un jour vous êtes obligé de vendre.
- Obligé de vendre, non, mais peut-être qu'un jour, en effet, je vendrai.
- Là, n'est pas la question. Il y a des règles et il faut les respecter. Voyez...il est dit..." le passage doit être laissé libre en tout temps..."
- C'est ce que je propose.
- Non, Monsieur...!
Puis le maire se ratrappe. Il ne voit pas ce qui a justifié ce "Non, Monsieur", et baisse les yeux.
- Et si on allait voir...? leur dis-je.
- De toute manière, le service juridique tranchera.
- Vous parlez de ces gens en costume cravate qui tranchent un problème sans le connaître?
Le vieux paysan sur ma gauche remue, l'idée lui plaît.
En fin de compte j'obtiens de déplacer le Conseil. Le maire cherche une date... Il égrène son agenda, très chargé, un agenda de ministre, propose le lundi... 18h30.
De retour dans la maison, je note: "glaçons" et "acheter pastis."

mercredi 15 juin 2011

Ecrire n'est pas une façon de vivre. C'est vivre d'une certaine façon. Le temps change de destination. On existe moins pour le concert amical et social, on creuse son abri et produit des couches. Les bruits du monde s'éloignent, deviennent plus proches, pénètrent le coeur.
Leçon d'espagnol avec les enfants. Le bonheur se lit sur leurs visages à l'apprentissage de la concentration. Ils se concentrent pour placer dans al phrase des mots et des verbes que je viens de leur apprendre et y parviennent. Pas de jeu pédagogique. Des règles, leur application, et constater que cela fonctionne.
La voiture a fini dans le fossé. Ils ont ouvert les portières et se sont sentis libérés.
Drunken letters de Bukowski. Le génie sans rapport avec le propos. Il ne dit que des conneries.
Critiques généreuses et fouillées de bons lecteurs, des écrivains d'abord. On se sent à partie. J'ai les plus grands doutes sur la valeur d' Ogrorog. Avant, comme après. Mais ces critiques me montent le moral. je les lis et je les remercie. J'ai cependant en regard quelque chose de lointain qui - j'ai compris ce que vous étiez, j'ai vu votre trace.
L'audace nuit à la stabilité sociale, donc à l'économie. Elle doit être pénalisée ou traduite dans un oeuvre, transfert anesthésique.
Atterré à la lecture du motif qui fait écrire à un ami sa pièce de théâtre. Un duplicata putassier du problème de l'immigration tel qu'il est digéré par les médias au profit du mensonge d'Etat. Quoiqu'on pense, sans béquilles.
Le vrai chômage est l'impossibilité de faire profiter la société de ce qu'on sait et peut. En ce sens, nous sommes tous chômeurs.
Ecrire met en dehors de soi, et plus on avance plus on prend de la distance. D'abord, on peut poser la main dans son dos, donner de petites tapes raisonnables, se diriger, et puis on est divague, le paysage s'allonge, se perd aux confins, on est seul. Et les autres sont là. Eux n'ont pas bougé. A qui on a plus rien à dire. La souffrance. Mais que faire? On marche. Dans al direction que trace les idées premières. On augmente la distance. Le problème grandit.
L'avocate me dit:
- Mais comment, vous ne regrettez pas? Vous devez faire pénitence, adopter un profil bas, acquiescer lors du propos aux phrases du juge, baisser les yeux devant le procureur.
J'ai beau lui opposer qu'elle travaille la morale non le droit...
Rien d'étonnant à ce que la logique du conflit brûle les planches. Et le plancher des vaches sur lequel se meut toute une partie mal réveillée de la population qui aimerait croire que les actualités télévisée modifient un horizon qu'il pourront contempler de loin sans réserve et sans mouiller leur culotte. Les capitalistes outranciers ont réussi ce tour de force, infuser leur morale dans les gestes et les paroles minimes des bonnes gens qui se demandent si pleurer, sourire, crier est encore permis et s'en trouvent plus démunis qu'un nouveau-né.
Ils tremblent, ne savent pas comment faire, choisissent de vous interrompre. Ils pressentent que la conclusion sera difficile à manier, une sorte de poisson frais.
Après Ogrorog, je ne vois pas de texte possible. Je m'en réjouis. Les possibilités ne manquent pas lorsqu'on sait n'avoir rien à dire. Cela signifie, je vais parler.
Dîtes votre pensée. Je le fais. Chaque jour mieux et plus. Ce qui revient à dire dans les termes où on a pensé. Mines défaite de l'interlocuteur. Il regarde autour de soi. Il se sent complice de ce qui a été dit, et s'en inquiète. C'est à pâlir de rire, mais le rire est court car l'interlocuteur machine aussitôt pour en référer à des voisins, des témoins, des instances, signe certain de l'essaimage dans les esprits d'une mentalité qui prépare une mauvaise dispersion de la liberté.
Ogrorog récompensé du prix Dentan. Le professeur André Wyss m'appelle. Je le remercie et par courrier, peu après, le remercie encore. Je suis content. Rendez-vous est donné pour la cérémonie qui a lieu à Lausanne, place Saint-François, dans le salon du Cercle littéraire.
- A six heures.
- Je viendrai à moins quart.
- Inutile, venez à six heures.
Le jour dit, et pour la première fois de ma vie, au lieu de monter à pied en ville, je prend le métro à la gare, puis l'ascenseur. Sur le Grand pont je croise mon père. Il me parle de la location du camion, samedi dans quinze jours, des meubles qu'il faudra que je charge au Maupas, me fait noter l'heure, demande si j'aurai un ouvrier à sa disposition.
- Papa, je dois y aller.
- Tu prends le camion la veille ou le matin?
- Papa...
Je prends de la distance, dépasse le Café Romand et m'aperçois que je ne connais pas l'adresse. Aucune invitation n'a été envoyée. Pour m'être rendu au Cercle il y a quatre ans, lorsque Catherine Safonoff l'a eu au dernier tour contre Trois divagations, je croyais retrouver aussitôt la porte d'immeuble. Je fais quelques pas et rencontre ma mère. Mon père est derrière moi. 20 ans qu'il ne se sont pas vus. Je lis les plaques d'un immeuble - c'est au premier. Ma mère et moi attendons l'ascenseur. A quelques mètres, mon père. Il se rapproche à petits pas. Je monte par l'escalier. J'ai le temps de voir la porte de l'ascenseur qui s'immobilise au rez, mon père qui rebrousse chemin.
A l'étage, André Wyss se précipite sur moi:
- Mais enfin, où étiez-vous? On attend plus que vous.
Un oeil à ma montre, il est 18h01.
Le salon donne sur la place et possède une belle cheminée. Des toiles sont accrochées aux murs, il y a une bibliothèque vitrée. Et quarante personnes sur des chaises pliantes. Personnes âgées. Je reconnais ma mère et Isabelle Ruf, à qui je tourne le dos en prenant place sur la chaise qu'on m'assigne à côté de l'autre lauréate, Douna Loup, fille jeune, délicate, aux traits slaves. Le professeur ordonne ses feuilles et entame les éloges des oeuvres. L'embrasure puis Ogrorog. Ponctuation indiquée par le souffle, subordonnées impeccables, lexique savant, méticuleux. Même perfection qu'il y a quatre ans pour parler du livre de Catherine, Autour de ma mère. Langue plus décontractée toutefois quand il parle d'Ogrorog que pour vanter le roman de Douna Loup, ce que j'apprécie. Il évoque Cingria (bien), Queneau (bien), Beckett (bien), Wagner(?). Puis la jeune fille se lève, tire une feuille de sa poche, lit des remerciements, dit son émotion (qu'elle a notée). Je me demande ce que je vais pouvoir dire. Or il faut. "Merci" ne suffit pas. Alors je leur raconte que j'aime "les chevaliers de l'an mil au lac de Paladru", tirade de Jaoui dans On connaît la chanson de Resnais, citée par Wyss, et m'aventure à comparer l'effort du cycliste au dualisme cartésien. Du coin de l'oeil je vois, dans le coin du salon, mon père sous un tableau trop grand, au premier rang ma mère. Mon ancien patron aussi. Pas l'éditrice qui, plus tard, par sms, comme je m'inquiète de son absence, me dira "je n'ai pas été invitée"(?)
Applaudissements quand je signale que j'en ai fini, le professeur me remet l'enveloppe contenant le prix et les gens se dirigent vers la table de cocktail. Une heure plus tard, je suis sur la place Saint-François avec mon ancien patron, nous fumons, tout le monde est parti. Apparaît la jeune fille, avec un homme, que je n'avais pas remarqué à l'étage et qui me dit, avec une pointe d'agressivité:
- Je suis son mari.
La mère de la lauréate les accompagne.
- Tu as ouvert ton enveloppe? je demande à la jeune fille.
Elle l'ouvre et me montre quatre billets de mille francs. Puis le trio s'en va. Avec mon ancien patron, nous prenons une table au Café Romand, avalons six demi-litres de bière, et à neuf heures, je fais mon lit dans mon bureau de la gare.
Aplats de framboises entre le pommier et la véranda. Le soleil les cuit et je ne crois pas pouvoir les goûter toutes avant qu'elles ne virent au noir. Et toujours les douches au jet froid, dans le jardin, qu'il pleuve ou qu'il fasse beau. A la fin de la semaine, après deux ans, je devrais pouvoir utiliser ma salle de bains.
Chez le chef de la Police de Fribourg. Bonhomme, assuré, direct. Satisfaction d'avoir à faire à un personnage qui a des épaules. Il écoute mes propositions, prend le temps de réfléchir, répond. Sait dire "oui" et "non". Faillite absolue de Genève dans cette comparaison. Langue de bois et veulerie des technocrates, pour une bonne part importés de France et du tiers-monde.
Travaux éprouvants dans la maison. Poussière de plâtre dans les narines, boue dans les passages, cri des meuleuses. Et les questions incessantes des artisans afin de résoudre des problèmes qui, réflexion faite, sont sans solution. Mon compte en banque fond. Ce n'est pas une expression. Hier, la salle de bains était carrelée. Aujourd'hui, après constat de la médiocrité du travail, un nouveau carreleur est sur place. Il démonte la faïence neuve et la jette à la benne. C'est une expression. Il n'y pas de benne. Des tas se forment devant la maison. Il faudra débarrasser. Pour mettre où? A la déchetterie le fonctionnaire m'explique qu'il n'accepte pas plus de tant et tant de kilos de gravats. Le conseil municipal me convoque. Des villageois qui cherchent leurs mots. Et trouvent des expressions à la mode telles que "mise aux normes", "intercommunalité", "service juridique".
Film sur les moines du Mont-Athos. L'un d'eux, un bout de bâton à la main, remue des crânes:
- Je m'habitue à penser que je finirai ici, au milieu de mes compagnons.
- De quand datent-ils?
- Oh! les plus anciens sont du XVIIème.
(Les moines sont enterrés, puis déterrés et leur squelette porté sur le tas.)
Le long de la route, panneaux qui font appel aux mécènes: adopt this highway. La plupart ont trouvé preneur, ainsi lit-on par exemple: his familiy dedicates this highway to the honor of Jon Spencer jr.
Village de deux cent âmes, communauté suivante à cent kilomètres. Rivière qui creuse un pré. Je pense à "La pêche à la truite en Amérique". Ce formidable élan de générosité hippie. Même quand le sang coule, il est sucré.
Tout est interdit, réprimé, amendable. Petit formel administratif de la peur. Qui suffit à expliquer la création d'un mythe de la liberté, de l'excès, de la folie, de l'excentricité. Hollywood est l'envers de la réalité américaine.
Gala répond au téléphone une fois sur deux. N'annonce rien, sinon" j'ai déménagé, je suis dans le sud... il fait chaud, je crois que je vais me mettre à l'ombre."
Les enfants en plein rêve. Comme s'ils volaient. A l'étape nous courons dans les supermarchés et mon frère leur remplit les mains de jouets et de babioles. La camionnette ressemble à une fête foraine. Maman consulte la carte et nous emmeène vers Zion, Bryce Canyon, Natural Arch,.
Pas d'éclairage pour lire dans les chambres d'hôtels.
Courtoisie des américains, gentillesse. Et calme. L'Europe est trépidante, agressive. Mais sur cette gentillesse, que fonder? La conversation ne prend pas. L'immensité des paysages a vidé les esprits. On comprend la force caricaturale que peuvent revêtir ici les religions du désert.
Enfin nous quittons l'Utah et les règles des Mormons, pas de cigarettes, de thé, de café, d'alcool (plusieurs femmes autorisées, mais dans ces déserts nous n'en voyons aucune ), nous voilà chez les indiens de la Navajo Nation: alcool interdit. Les routes sont pleines de bus scolaires jaunes qui emmènent les petits indiens vers les bâtiments des missions évangéliques. Autour, le dépotoir. Carcasses de véhicules, mobile-home plantés en terre, villes bidons et palissades. Nous allons chercher des hamburgers à la croisée des routes, nous manquons renverser un gamin de douze ans ivre-mort.
Neige le matin sur Rolley - je jette des casseroles d'eau bouillante sur le pare-brise de la camionnette. Les enfants courent nus et enfumés et se jettent dans le spa. Chaque matin j'appelle Gala. Dix-sept heures en France. Qui ne répond pas. J'envoie un message. Puis la ligne est interrompue. Il est l'heure de reprendre la route. La journée nous marchons dans les parcs, souvent seuls. Nature puissante, qui fascine. Beaucoup de silence. Que nous compensons en parlant sans cesse pendant le voyage.
Ici c'est l'Utah, nous dit l'homme qui porte une tête de boeuf en métal serrée sur la glotte, l'alcool est à 1%. Le patron hausse les épaules et nous regarde quitter le bar, regagner le motel. A Hatch, il y a: le motel, le bar, la station-service, trois esplanades de gravier où ranger des caravanes.
Motel de Hatch, sur le plateau. La température est tombée à 5 degrés. Comme chaque soir nous prenons trois chambres double. Un adulte et un enfant par chambre. En face de mon lit ce soir, deux fois le même tableau.
A Saint-Georges, première ville que nous traversons après avoir quitté Las Vegas en direction de l'est, la caissière du supermarché demande à mon frère - dont le fils est bientôt en âge d'acheter de l'alcool - de présenter son passeport pour autoriser l'achat d'un paquet de bière. Dans une vitrine, des cannes à pêche, des balles et des fusils-mitrailleurs.
Longue promenade sur le Strip, à pied, en tapis roulant, via des passerelles, des couloirs, à l'intérieur, à l'extérieur. Un ciel peint, vénitien, succède au ciel bleu du Nevada. Plus loin, la fontaine de Trevi, la statue de la liberté, le palais des Doges, Ghizé. Choses venues d'ailleurs. qui pour la plupart n'existent qu'ici. Ebahis, les américains regardent. Parlent peu. Ils semblent avoir perdu leur texte. Le long des galeries, sur des étages et sur des kilomètres, les marques de luxe tiennent boutiques. Peu d'acheteurs. Les vendeuses, élégantes et debout (interdiction de s'asseoir) regardent défiler les touristes. Tout cela comme si le metteur en scène était pris dans un embouteillage et qu'on l'attende pour commencer. La dure réalité est aux carrefours des grandes avenues, là où sont assis des clochards aimables et anéantis. Mais eux aussi rsemblent attendre de retrouver un rôle. Ce qui est optimiste. Du reste, l'ambiance est policée. Donc menacée d'une constante rupture d'équilibre. Que seule imagine l'européen. Car l'américain semble vivre dans une enclave d'éternité qui offre, comme toute enclave, les avantages et inconvénients de la prison.
Petit déjeuner à quatre heures du matin dans un restaurant du rez de chaussée au milieu des machines à sous. Les salles capitonnées n'ont pas de fenêtres, la musique est constante, notre serveuse incarne une star des années 50. Des mexicains et des slaves parmi le personnel. Nourriture à la consistance proche du mortier. Je commande un expresso, "Ana Dominguez" m'apporte un demi-litre de café clair. En face du restaurant, sur le tapis, une Corvette "à gagner".
Logés au Stratosphere hotel. Je l'ai choisi pour sa tour, plus haute que le Tour Eiffel. Les enfants se baignent et jouent au ballon sur l'esplanade, devant la tour. Soudain un homme se jette dans le vide. Deux cent mètres plus bas, il tape son costume, rend son harnais, salue et mange une glace.
Chambres comme des piscines, piscines comme nos stades, désert sans limites.
L'aile du DC 9 de Western Airline est rafistolée. Je signale à mon frère une planchette clouée et enduite d'un mastic vert. Travail fruste, au doigt. je plaque mon visage contre le hublot. L'ombre de l'appareil se détache sur le fond terreux du Nevada. Vingt heures de vol depuis Genève, en deux étapes, Londres et Los Angeles. Les enfants dorment. L'hôtesse apporte de la bière et des glaçons. L'aile tremble. Il est dix-sept heures, il fait trente degrés. En bas, sur de longues routes qui filent entre les météorites, des picks-up. Dans mon dos, un noir fait du grain à une blonde. Je ne les vois pas, je les entends. Lui surtout. (Dans ces moments, l'homme ne peut que parler). L'enthousiasme du noir est sans limites. Nous ne sommes pas arrivés à Las Vegas, il est déjà gagnant.