jeudi 31 mars 2011

Pas de nouvelles de Gala.
Hier, aussitôt les enfants couchés, coup de tonnerre et foudre. L'éclair frappe à quelques mètres de l'atelier. Une boule de feu illumine le site. L'électricité lâche (dans la nuit, le téléphone qui fonctionne désomais sur batterie, s'éclaire). Je guette le crépitement des flammes d'un incendie. Je me rassure en me persuadant que le clocher de l'église, point le plus haut, aura attiré la foudre.
Mieux vaut être l'étranger d'une société des valeurs et des choix que citoyen d'une société des lâchetés et du renoncement. Sans les enfant, je m'en irais.
La fin de Winston dans 1984 d'Orwell, les rats du régime de consensus visent à travers le visage la cervelle dont ils avaleront la substance unique.
Après le petit match de football du mercredi avec les enfants, autour de la table blanche des Nordmann à boire de grands litres de bière et à deviser avec F. sur la catastrophe montante.
Enchantement des enfants lorsqu'ils reviennent dans la maison de Lhôpital ce soir. Le baldaquin sur le lit de Liv, la montre Casio au poignet d'Aplo pour laquelle nous venons d'acheter une pile et un bracelet neufs. Mais aussi les progrès de la construction, moi qui m'échine toute la semaine et le week-end. Des "oh" et des "viens voir, vite!" Et ils voient: les plafonds satinés, la pergola montée entre les pommiers dans le fond du jardin, le manteau de cheminée.
Est-ce une bonne idée de raconter ça aux enfants? A table lorsque nous dînons, au petit déjeuner et pendant le trajet en voiture de France en Suisse, le matin, pour aller à l'école. Peut-être est-ce d'avoir été traité en adulte trop vite, trop tôt, trop bien. On ne peut savoir. Pas plus qu'on ne peut se défaire de ces taits de caractère. Le père se transmet de fils en fils.
Fleurs autour de la maison. Elles poussent lorsque nous avons le dos tourné. Je demande leurs noms. S. me les dit. Je lui montre les salades plantées dans la terre fraîche, puis j'allume un feu. Il pleut sur le Jura. Le temps de disposer le porc sur la grille, il pleut sur le porc. Nous regardons depuis la véranda des verres d'alcool dans la main. Plus tard, S. est malade. Je lui tape sur l'épaule sans cesser de boire, seul à côté d'elle, coupé de tout par le drame (sans personnages ni texte ni logique) que Gala orchestre autour de moi. Nous installons les étoffes roses que S. a cousues pour Liv sur le baldaquin de bois du lit, puis elle rentre chez elle en se tenant le ventre. Dans la soirée, un courrier: je n'aurai jamais dû prendre la décision de marier mon mari, je ne l'aime pas, je ne l'ai jamais aimé.
La cage devenant chaque jour plus petite, la souris s'adapta en resserrant ses organes puis en les supprimant.
Cette nuit je pensais à G., metteur en scène, réalisateur, comédien. Son faciès rabelaisien, ses yeux petits, son ventre. Et ses caractères: vif, amusé et amusant, autoritaire et volubile. J'assistais à une réunion dans un hôtel de Berne lorsqu'il m'a appelé de Paris la première fois. Que des louanges: vos pièces ceci, votre écriture cela. Ton sincère et probable sincérité. Mais aussi, l'envie de croire qu'il venait de dénicher l'auteur avec qui former le tandem du succès. Et quand cela n'arrive pas, il se détourne. En y songeant cette nuit entre deux oreillers, ce que je peinais à comprendre, c'est en quoi une réaction professionnelle défendable devait emporter l'homme entier.
Lâcheté et héroisme dans le peuple, phénomènes de combustion éloignés du courage et de l'héroïsme vrais qui sont les fruits de la clairvoyance sanctionnée par une décision.
Papier dans Le Temps sur Ogrorog. Isabelle Ruf, sobre et convaincue. Obtenir une critique aujourd'hui dans un quotidien (un tiers de page), peu importe s'il est positif, c'est l'exception.
Discussions autour des chiffres du bureau de Lausanne. Augmenter le volume d'affaires... Remplacer le gérant... Pondérer les pourcentages...Tout cela avait pourtant commencé la nuit, en Bermudes hiver comme été, sur un vélo équipé d'un seau de colle fraîche.
La vie peut ne tenir qu'à une chose. Un acte quotidien, répété, rituel. Tenir comme le tableau tient au clou. Ce que personne ne voit car le tableau occupe l'oeil. Pour la vie, de même. Tel homme se promène à heure fixe le long du lac, tel autre nourrit son chat. Un autre boit une tasse de thé, mais un thé choisi, dans cette tasse, pas une autre. Et si cet acte, auxquel tient le vivant n'est plus possible, la vie s'arrête.
Etudier le thaï. Trois ans. Soyons optimiste, deux. Ecrit-parlé. Ce qui permettrait de travailler en y ajoutant le français, l'anglais, l'espagnol. Et prendre de pied dans une société qui a encore le souci du sens.