jeudi 24 mars 2011

Survivance du Franquisme dans l'Espagne de 1977, un gardien muni d'un petit fouet dont le métier consistait à arpenter une dizaine de rues. Levé de bon heure, il se mettait en marche et se promenait jusqu'au soir, avec interruption pour la sieste, durant laquelle les larrons ne sauraient sévir (ce qui semble faux, car je me souviens qu'enfant, comme je ne dormais pas, j'allais dans les salles de jeux ou aux abords des cafés afin de prendre une glace et qu'il ne restait, précisèment, que les voyous, ceux qui n'ont pas d'horaire, ceux qui occupent leur corps sans projet et pour qui toute occasion devient projet). Notre groupe d'enfants n'avait pas conscience de la réprimande possible lorsquil démolissait un mur, allumait un feu ou pénétrait dans un terrain vague. Nous savions que le gardien n'étais pas loin, et n'y pensions que lorsqu'il surgissait devant nous, trop tard donc.
Talent incommensurable de Valéry dans ces textes visionnaires. Il prend une telle distance, peaufine tant et si bien son esthétique, qu'il finit par voir ce qui, placé sous le nez de ses contemporains, fatalement, échappe.
Rêvé qu'on me faisait visiter un endroit où vivre agréablement. Un appartement. Cela me semblait aussi prometteur qu'inaccessible. La maîtresse de maison ouvrait les pièces à mesure - bien qu'il n'y en eut que trois - et j'étais confirmé dans mon sentiment: c'est bien. La visite achevée, tout se refermait et je demeurais avec mon sentiment, étonné et interdit. Mais surtout, incapable.
Cette amie dont les loisirs servent à travailler ses relations.
Double sens pervers du consensus. Non pas l'aboutissement d'une discussion dont les parties prenantes auraient convenu de retenir ce qui, dans leur positions respectives, peut faire consensus, mais adoption d'une idée autoritaire présentée comme consensus et donc, impossible à critiquer, sans risquer l'exclusion.
Jeu du ballon rond. Ceux qui savent qu'il n'est pas tout à fait rond partent avec un avantage. Ceux-là ont donné son nom au jeu.
Le plus important, la famille, est incompatible avec l'ambition de l'homme. Ou alors il faut que la famille puisse s'identifier avec cette ambition et s'épanouir en elle. Mais notre régime social travaille à la liquidation de cette identification. Chacun boit les sucs et gonfle ses muscles pour s'extraire de la famille. Et devenir un individu quelconque. Qui bientôt déçu de son manque de singularité tentera de se compléter par la famille. Le réenchantement passe par la modestie et la conservation de la position dans la famille. Il est possible à la condition que l'ambition coïncide à nouveau avec l'accomplissement intérieur.
Autre conférence de Bernard Stiegler que j'écoute en pédalant sur mon vélo statique, dans l'atelier. Son projet de sauvegarde de la démocratie a pour lui la raison et contre lui un peuple détruit par la démocratie.
Demain voiture, tôt, trop tôt, puis le train avec d'autres passagers aux corps tièdes qui tendent les bras vers le week-end (dans deux jours). Un rendez-vous à Lausanne avec un client . Il veut entendre: "ne vous inquiétez pas, noustravaillons pour vous". Je dirai ce qu'il veut entendre.
Que la foi (trouver un autre mot). Fermer les yeux et voir. L'erreur est de croire que cela se partage.
Etrange. Tout. Comme dans une centrale nucléaire qui fonctionnerait sans un homme pour la surveiller et employer l'énergie qu'elle produit.
Nos problèmes sont de faux problèmes. Créés et entretenus. Mais nous ne sommes plus dupes.
Transport de plaques de plâtre dans la nuit. Seul. Quand cela finira-t-il? Des avions survolent l'église. J'ai râtissé les pierres, deux étoiles brillent au large. Un film d'action. Je le regarde jusqu'au bout. Et à nouveau le lit. Où je suis bien. Et nulle part. Dans el coffre de la voiture, dix plants de salades oubliés. La voisine dit que c'est trop tôt pour les tomates, mais que la salade, on peut.
Tout fait réfléchir et incline notre décision, mais ce qui par dessus tout incline notre décision, c'est notre rapport aux choses possédées, le problème étant que, faute de rien posséder, la décision est prise par les autres, la propriété définissant seule aujourd'hui la position de pouvoir.
Gala, par la fenêtre de son petit logement crie, de façon à être entendue:
- Tu me fais peur! tu me fais peur!
Je me tiens sur le pas de la porte, un paquet de chips et quelques bières à la main.
Elle n'ouvre pas. Le voisin tape dans les pneus de sa jeep pour se donner une contenance. Il surveille.
Avec Mohammed au restaurant des Allobroges de Seyssel. Vue sur l'autre berge du Rhône et le monastère des Capucins où nous vivions avec Gala il y a cinq ans, avant que le propriétaire, pour une lubie, ne nous en chasse. Nourriture médiocre, mais l'invitation de mon chauffagiste me fait plaisir (j'aurai préféré rester au jardin, à regarder les arbustes bourgeonner, à écouter les nouvelles de Fukushima et de Lybie). Sur la terrasse, apprenties coiffeuses et ouvriers du bâtiment, les unes attiffées, les autres l'oeil rouge, la clope au bec. Mohammed raconte l'administration, et sa bataille d'artisan qui s'installe, à qui on refuse le permis, le travail, le prêt d'argent. Sentiment général de blocage: les français ne parlent que de cela. Et fanfaronnent.
Satisfaction à l'idée que je vais dormir. Je suis à mon bureau, jambes allongées dans la nuit. A la branche faîtière du poirier se balance le bidon d'insecticide sur lequel la famille tire au pistolet. Je ne travaille pas. J'ai quitté le bureau. Sans dire que je ne reviendrai pas. Pas aujourd'hui pas demain. Laissé la ville, quitté la grande machine. Et la vue de mon lit, ce soir, avec ses draps beiges, ses tablettes transparentes, ses luminaires en tubes, me remplit de satisfaction.