mercredi 9 mars 2011

Mon ami roumain de Corbonod en bleu dans sa vaste maison rachetée aux faillites après qu'elle a été saisie à l'Américain dont mon frère était, par intérêt autant que par défaut, le gardien et le factotum. Il ponce, plaque, enduit, colle, peint et fume. Vétérinaire, depuis six mois sans travail. Avec sur les bras ce chantier de quatre étages, un parc, une cave à champagne dans laquelle on rangerait une flotte de semi-remorques, un ruisseau, des poulaillers, des remises, des bassins, une rivière, des hangars... Les traits tirés, l'haleine frottée d'ail il regarde l'ampleur de la tâche et parle de revendre. La veille j'ai fait le même raisonnement. Mais le matin nous recommençons les calculs, les projets, les plans, les métrages, les mélanges.
Au téléphone, Gala: "je t'aime" - mais j'ignore toujours où elle est.
Ayant assez lu, je sors dans la ville. Il est tard, c'est lundi, j'imagine les rues apaisées. Mais elles sont noires, pleines d'ombres, de recoins puants et le ciel crépite de feux. Je veux me rendre sur le lac lorsqu'une bande de gosses surgie de la Servette me rejoint. Un petit roux détaché du peloton m'arrache le carton que je transporte.
- Une wii!
- Pas du tout espèce de morveux, et d'abord on demande! D'ailleurs ce n'est rien. Ni une wii ni autre chose.
(J'essaie de me convaincre que le carton est vide faute de me souvenir de ce que j'y ai enfermé).
Fixant avec défi le groupe des enfants que ma résistance excite, je vois que tous portent des casquettes MacDonald's et que le maître qui accompagne la course d'école nocturne baisse les yeux dans sa barbe pour excuser son impuissance.
Miraflores près Madrid. A trois voitures sur des routes qu'envahit une végétation sèche, le long de pinèdes bruissantes de grillons, nous gagnons les collines, puis, à travers des hauts prés rouges de coquelicots, une bergerie de vieilles pierres fermée par un cadenas. Les pères allument un feu, nous jouons. Après la viande et le vin, on déballe devant nos yeux un plateau de pâtisserie grande taille bondé de pièces roses, au chocolat, à la pistache, à la crème, à la meringue.
Consulat des Etats-Unis, rue de Versonnex, sur le quai du Léman. Carreaux de faïence brune dans le hall d'immeuble, portes d'ascenseur en métal. A déchiffrer les plaques des raisons sociales, on ne sait où aller, comme si l'Amérique qui tient ici siège administratif se cachait parmi des doubles: Americana, Inc. Corp, Centre américain, Colson s.-a. De consulat, nulle part. Porte médiocre au premier étage sur laquelle est scotchée une feuille A4 portant inscription http//:usembassy.gov. Et l'horaire de bureau. Trop tard. Fermé après 13 heures.
Le lendemain, à peine poussée la porte de l'ascenseur, je bute contre le dernier venu d'une file d'attente congestionnée. Sur la palier, vingt individus, la mine basse, l'air inquiet, suant, soufflant. Au plafonnier le néon toussote. L'entrée de l'Amérique.
Edouard à la Galerie:
- Tu te souviens de Micheline?
Une femme de cinquante, soixante ans, coiffée d'un béret de cuir, intarissable, ivre souvent, fumant à la chaîne des cigarettes épaisses.
Vue pendant des années et la dernière fois il y a quelques semaines.
- L'autre soir, nous avons dîné chez elle. Au dessert, elle annonce qu'elle se suicidera le matin. Le matin, elle est morte.
Drogue qui produit des certitudes. Qui rend péremptoire. Sans rapport avec ce que vous êtes. Rapport à rien. Certitudes sitôt oubliées. De sorte qu'après la descente, lorsqu'on vous les rapporte, cela paraît impossible.
L'ancien président Bush admet s'être trompé en tout. Il y a trois ans il dictait la volonté de l'Amérique à la conférence des nations.
A qui parler?
De quoi?
Peu importe.
Seul compte: comment?
L'avion tombe. Au lieu d'exploser, il se pose. Nous sortons. Dans la ville, il ne se passe rien. Un peu comme l'Espagne à l'heure de la sieste sauf que nul ne s'est endormi et nul ne se réveillera, ce que l'on perçoit à la qualité de l'air, frais et dur.
Dix millions de personnes en France rivées chaque soir au même programme d'images impulsives.
Que pouvaient bien nous vouloir ces maîtres qui nous tenaient assis à nos pupitres? Je m'étonne ainsi de la joie qu'éprouvent Aplo et Luv a vivre et raconter l'école. Pour moi, tout se déroulait autour de l'école, une fois franchie la clôture et ramené en car dans mon quartier, ma maison, ma chambre, ma rue. L'approche de l'élève serait-elle devenue caressante alors qu'elle n'était que carcan et obéissance?
Si le style est tout, clinquant il n'éclaire que le vide.
Qu'on ne se soucie plus de moi. Même en pensée. Ignoré. Ni amis ni famille. Suspendu. Et ainsi, ne remuant pas, ne parlant plus, condamné.
L'amour avec une fille qui ne parle pas français.

mardi 8 mars 2011

Rien de ce que pense la philosophie n'advient, mais la philosophie modifie notre façon d'advenir.
La critique détruit la liberté qu'elle permet de penser.
Innocence (dans l'espace plus encore que dans le temps) de la jeunesse. Pas à s'étonner que l'éducation nous fabrique des enfants prolongés. Utilité évidente de ce retard organisé. A moins que le personnel de l'éducation ne soit lui-même en état d'innocence prolongée.
J'aimais que sonnent à l'église de Lhôpital les heures fixes. Ces coups de cloches me situaient dans le jour et dans la nuit. Désormais je n'aime que les demi-heures. Un coup. Toujours un.
Si tout est compliqué, c'est que tout a été simple et que l'ennui, matériau de l'histoire, pousse à la complication. D'où il faut inférer: ce n'est qu'un début. La guerre étant la fin.
Une dame me demande "si moi aussi j'y vais". Comme je ne réponds pas:
- Oui, je sais, nous sommes tous dans la même situation. Pas le droit de dire.
Elle s'en va.
Et revient.
- ... j'ai tout de suite su que vous y alliez.
A l'oreille.
Genève - rues arpentées des déchets sociaux, des voyous, des stupéfiés, des somnambules. Retranchés dans les officines les fonctionnaires administrent contre émolument l'ordre apparent de notre "ville de paix".
Retour des passereaux dans le soleil de mars. Ils s'envolent du tas de sable qu'ils picorent effrayés par le chant du coq de Malfait.
Quatorze bateaux de mille réfugiés tunisiens arrivés à Lampedusa ce matin. Autant hier. L'Europe exige que l'Italie agisse. L'Italie annonce qu'elle achemine les nouveaux-venus.
Ce qui surprend ce n'est pas tant que les hommes politiques veuillent obtenir et conserver le pouvoir, c'est qu'ils considèrent comme pouvoir ce qu'ils obtiennent et conservent.
Etre sur le retour c'est valoriser les efforts consentis pour rendre aimable le résultat obtenu. Esclave qui chiffonne son boulet.
A défaut de génie de Nourrissier avant d'éteindre et de chercher le sommeil. Aussitôt rêve d'une lecture publique : j'hésite devant la page de mon propre livre, ne peux déchiffrer les mots, les phrases et impatiente le public. Je m'excuse: les situations sont dessinées et il me faut interpréter chaque dessin pour saisir le sens général. Réponse inconsciente à la syntaxe en circonlocutions de Nourrissier.
Des milliers de francs dépensés - dix, vingt, plus - et des vendeurs toujours secs, arrogants, las.
Equerrage de la salle de bains. Brouillé avec la mathématique, ce depuis mes 12 ans. Le plombier et le chauffagiste, perplexes après que j'ai signalé une cloison asymétrique, cherchent l'erreur. Cherchent à la théoriser. Nous dessinons au sol, contre les murs. Ils prétendent que j'ai tort, je tiens bon. En fin de compte, par le raisonnement, nous trouvons 20 centimètres d'ouverture à rectifier.
Du sud de la France, du moins à ce qu'elle prétend, Gala m'envoie sur le portable de brefs messages délirants et bâclés où je suis traité d'"ignoble".

lundi 7 mars 2011

Les Roumains (bien qu'il y ait deux polonais dans la nouvelle équipe). Depuis qu'ils savent quel salaire je paie à l'heure, en plus de travailler avec force, énergie et décision, travaillent le sourire aux lèvres. A ce prix-là, ils démoliraient la maison pour le plaisir de la reconstruire. Les chantiers que je désigne (crépi, chape, murets, marches, dallage, peinture...) suscitent une réponse invariable: "pas de problème". De fait, comme je m'absente pour répondre au téléphone, les voici à l'oeuvre. Débarqués d'une petite auto samedi matin à 8h30, repartis ce dimanche à quatorze heures, ils ont cumulé 45 heures de travail. La semaine ils font leurs 50 heures dans le bâtiment, le week-end ils transforment ma maison en palais rustique.
En dépit de la disparition de Gala (une de plus), journée de parfait bonheur avec les enfants dans le Jura proche que nous parcourons à deux voitures, au milieu des bois torturés et par un beau soleil, pour gagner dans le Bugey une ferme modèle où sont assemblées mil chèvres que nous ne voyons pas, l'éleveur étant, le dimanche, tout à son foyer et à son horaire de repos, heureux de vendre ses fromages, mais ne cédant nullement devant les regards suppliants de nos quatre enfants qui aimeraient voir le troupeau. Et l'éleveur monte faire sa sieste dans sa villa au crépi juste séché tandis que M. m'aide à traîner dans la paille, contre la petite façade de la ferme, où nous serons abrités du vent, la table de pique-nique sur laquelle nous déballons des pommes, du pain, les fromages et des amaretti de Modane.