jeudi 17 février 2011

A Helsinki j'avais un copain Malgache. Comme je m'étais coupé la main, il me jura que j'avais le signe du diable et que je périrai avant la fin de la récréation. Je me mis à surveiller l'horloge.
Ma première expérience de vie adulte, à Majadahonda, prés de Madrid, en 1975. Nous n'allions pas à l'école. Dans un supermarché, nous avons acheté un magazine pornographique, une boîte de sardines et une bouteille de bière. Le fils du camionneur venait de perdre sa mère, il s'appleait Ange. L'autre, Jean-Michel, commençait la drogue.
Le multiculturalisme est le signe d'un renoncement complet; qui de plus s'ignore.
Deux hommes dans un garage fument et regardent la pluie tomber. Je passe à distance, sans parapluie, les chaussures trouées.
Etre délié. Quand cela intervient trop tôt, c'est qu'on a jamais été lié. Quand cela intervient trop tard, il est trop tard.
Femmes voilées dans les préaus des écoles suisses.
Soudain tout devient violet et il y des araignées.
Rendez-vous avec Aplo chez une pédiatre. Période d'essai d'administration de Rétaline au terme de laquelle, nous dit la dame, "vous n'aurez d'autre choix que de continuer". Elle soumet Aplo à une série de questions. Il répond positivement. Elle souligne le succès du traitement et conclut: "nous allons donc augmenter la dose". Je demande si un contrecoup est à craindre à la fin de la médicamentation. "Aucun". Sorti du cabinet, Olofso me dit que la pédiatre, lors d'une séance antérieure, a précisé qu'on ne pouvait cesser brusquement la prise de Rétaline, qu'il fallait tenir compte d'une accoutumance. A notre entrée dans le cabinet j'avais fait remarqué à Aplo une collection de fioles sous vitre. Maintenant nous quittons le cabinet et la pédiatre s'arrête devant les fioles:
- Cest nouveau, nous dit-elle.
- Oriental?
- Egyptien.
- C'est d'actualité, dis-je.
La pédiatre me regarde sans comprendre. (Trente jours que la presse, la télévision, les radios ne parlent que des manifestations anti-Moubarak en Egypte).
Tu ne représenteras pas ton Dieu - car alors il serait fini, comparable et non-transcendant. Sauf à être artiste, capable de faire varier à l'infini le fini, capable d'incarner l'infini, la représentation est anti-dynamique. La foi, assortie à l'exigence d'invisibilité, vise comme objet de création un Dieu dont la forme et le contenu sont toujours différés.
Debout à 3h30. Tout noir. Pas l'aube tranquille du grand cloître de la Chartreuse, lorsque je me levais la nuit pour écouter le fontaine. A six heures les enfants qu'il faut réveiller dans leurs chambres. Maison froide. Bûches à enflammer, poêles à remplir. Faire entrer le chat, remplir l'assiette, le faire sortir. L'ordinateur affiche: émeutes en Egypte.
Changement. Heureux. Ou presque. Serein. Heureux d'être seul. Plus cette sensation de poids. A ratrapper sans cesse par l'acte, par la pensée, Gala. Du coup le jardin est plus grand et a perdu ses limites, je vais pouvoir regarder au large et reposé, marcher où je le veux, quand je le veux, dans le monde proche.
De retour après un mois, je trouve la maison ouverte. Porte et fenêtre, tout est ouvert. Les chauffages, à fond. J'appelle. Un ouvrier descend. Le chauffagiste. Marocain. Il veut me montrer son travail. Les enfants ont faim. Moi aussi. Il attendra. Nous prenons le goûter au jardin. J'aperçois l'ouvrier qui gesticule dans mon bureau. J'attendais d'avoir manger pour lui dire que le choix de l'emplacement du radiateur, sous la baie vitrée contre laquelle j'écris, ne convient pas. J'arrête de manger, je monte. Plus tard, il me tend une boîte de cacao publicitaire.
- J'ai renversé mon café sur votre nappe, alors pour compenser...
Du balcon du Thaï hotel de Krabi, je dis à Gala restée dans la chambre, "il pleut". J'ajoute "l'affaire de dix minutes". Deux jours plus tard, il pleut encore.
Roman, récit, notation, invention d'une situation, rapport d'un événement, travail de réflexion - si l'on veut des percées littéraires (non pas en littérature), genres à combiner.
Ciel limpide, les pré-Alpes comme soulevées.
Le maire de Faoug me faisait des photocopies de mon mémoire sur la métaphysique des substances.
Ce jardin sauvage, en fait une combe d'herbe entourée de pommiers, près de Faoug. Je passais à sa portée pendant les mois où je gardais les vaches et j'enviais du haut du tracteur ceux qui pouvaient s'y reposer (il n'y avait personne). En fin de compte, retournant à la ville, sans m'y être attardé.
Sur le chemin de l'école, n'osant pas dépasser les camarades qui me précèdent et inquiet d'être ratrappé par les camarades qui me suivent. Je me suis mis au skate.
Bonheur de se coucher tôt.
L'homme qui attendait l'homme qui a inventé l'homme en lecture ce soir à l'Université de Montpellier, je m'en souviens à l'instant. Les raisons invoquées pour mon absence - rendez-vous, retour de Bangkok, enfants - sont réelles, mais, n'eussent-elles été réelles, il m'aurait fallu en inventer car aller s'asseoir pour débattre avec des étudiants d'une pièce dont il n'y a rien à dire sinon qu'elle a été écrite pour être jouée...
Trois coupures d'électricité dans la soirée et l'eau de la machine à laver qui déborde dans le salon. A l'étage, je pose des poêles à pétrole dans les chambres des enfants avant qu'il n'y montent, je dors dans un sac de couchage. Et pendant ce temps, les rénovations diminuent mon compte en banque sans augmenter le confort.
Les drônes, le catch, la guerre propre, productions du même tonneau.
Elle lui donna rendez-vous au bout de la rue, mais à mesure qu'il s'éloignait et pénétrait dans la noir, il comprit qu'elle venait de mettre fin à leur rendez-vous et qu'il s'éloignait d'elle.
Ce que mes amis alternatifs ne peuvent pas admettre, c'est que je lave ma voiture.
Comment se prendre au sérieux? L'argent, oui, pour le plaisir, mais le pouvoir?
Dessin naïf d'un ruisseau, tous les poissons nagent dans la même direction.
Encore des crépitements. Plus fort. Dans la cage d'escaliers. Qui semblent monter à l'assaut de la chambre. J'ouvre la porte. Les flammes déposent des lueurs sur les cloisons. Peu après il pleut . La cloche de l'église sonne. Quatre coups au-dessus du lit humide.
Feuille froissée dans la corbeille. Au milieu de la nuit. Qui se déplie. Je dresse l'oreille. Ne sais pas ce que c'est. Je me rassure. Voilà que le bruit recommence. Ailleurs, pas que dans la corbeille. Une sorte de crépitement. Je me dresse dans le lit. Par le hublot de la porte du bureau (où je dors) je vois les lueurs orangées du poêle. Je renifle. Odeurs habituelles: plâtre et fumée. En fin de compte, c'est le radiateur. Il crépite.
Chez les Thaïs, dans le peuple, sentiment que la vie privée n'existe pas. Les rapports ont lieu par et dans le travail - lequel ne cesse ni ne commence.
Révoltes en Egypte. Les châines câblées d'information en continu n'ont ni images ni informations. Cependant, elles ne cessent d'informer. Sur une chaîne on peut voir une image d'aujourd'hui avec un commentaire de la veille, sur l'autre une image de la veille avec un commentaire d'aujourd'hui. Simultanément, un animateur déclare "au 13ème jour de la révolte", un autre "au 14ème jour de la révolte". Il faut ajouter les phrases qui défilent sur le prompteur placé en bas d'écran. Elles défilent sans ordre de sorte que des nouvelles anciennes précèdent parfois des nouvelle récentes, causes et conséquences se trouvant ainsi inversées.
Bangkok. Un policier en service chante dans la rue.
Dans une gare routière à sept heures le matin. Quelques paysans en route pour la Chine fument au pied de trois bus esquintés. Mais nous nous sommes trompés d'heure, le bus pour la Thaïlande est à sept heures du soir.
35 kilomètres pour atteindre la cascade de Khuan Si. Jungles le long de la route (plus intéressante que la cascade, sorte de carte postale chinoise). Les villageois se tiennent les côtes et font des signes à me voir ainsi transporter Gala sur le porte-bagage.
Luang Prabamg - ville-vitrine, charme organisé, mais le site est beau: l'ancien quartier est bâti sur un promontoire entre deux fleuves, le Mékong et la Nam Khan. Le couvre-feu est à minuit. A une heure du matin, nous pédalons avec Jeremy et Abraham derrière un laotien qui nous guide à moto vers une banlieue où il connaît, dit-il, une discothèque clandestine.
Deux journées de navigation sur le Mékong laotien de Hua Xai à Luang Prabamg. Cette opération touristique, à première vue rébarbative (transport en groupe pour se rendre à la jetée, récolte des passeports, montagnes de valises) tourne à la fête. Midi à peine, les voyageurs ouvrent du rhum, de la vodka, du whyskie, distribuent des verres, pilent de la glace. Au fond de l'embarcation, en bois et plate, ouverte sur le fleuve, une dame vend de la bière, des soupes, du café. Très vite, les conversations se prolongent vers la proue, dans toutes les langues, les places sont échangées, on se sert la main, on se prête des livres, on raconte sa route, on montre ses photos. Et bientôt, les éléphants qui déplacent des grumes sur la berge, les pêcheurs qui tendent leurs filets, les lavandières, le passage des rapides, les rochers noirs, les villages perchés, les haltes, tout devient irréel. Hormis deux polonaises de Londres qui mitraillent avec des appareils à téléobjectif, personen ne semble remarquer les éléphants - ce qui me frappe et m'amène à me dire, mentalement "enfin quoi, ce sont de vrais éléphants, qui travaillent à coups de trompe...". De fait, les bateaux et les bus représentent l'occasion pour le routard de s'occuper de soi. Il se laisse-aller. Prend pendant quelques heures des libertés envers son devoir de voyageur. Ainsi des anglaises dorment affalées sur le pont, les chiliens de Brisbane expliquent les inondations de décembre, une québecquoise parle de sa dépression, un colombien chef de cuisine de son tour du monde culinaire. Deux américains mènent la danse, Abraham et Jeremy. Il sont professeurs en Corée. L'un est noir et si gros que le bâteau (50 mètres) tangue lorsqu'il va se ravitailler en bière, l'autre, chaussé de lunettes à montures vertes est un bouffon plein d'esprit. Les heures passent et lorsque vient notre tour d'offrir une tournée, je contate que nous sommes sans le sou faute d'avoir fait du change. Des hollandais qui parcourent le Laos et le Vietnam à vélo (lui 72 ans, elle 68) nous font une avance. A Pak Bemg, la ville étape, un allemand nous évite le vol de nos bagages. Ces touristes qui débarquent en une fois sont le seul revenu de la journée. Sensation désagréable. Gala part devant pour trouver une chambre, je n'ai plus qu'à essuyer des refus polis et à transporter ses deux valises. Le lendemain, reour au fleuve, ce qui ne va pas sans nervosité, personne ne connaissant l'heure départ du bateau. Les groupes se reforment, sur le quai les indigènes vont pourvoir faire leurs comptes jusqu'à l'arrivée du bateau suivant, le soir (je suppose). Huit heures plus tard, Luang Prabamg est en vue. Toujours désargentés, nous sommes obligés de suivre le couple hollandais.

mercredi 16 février 2011

Nu, les culottes aux chevilles, j'écris sur un petit bureau. La locataire de l'appartement me découvre. Elle est gênée. J'essaie d'expliquer ma présence. J'attends mon frère, lui dis-je; il sortira de cette chambre. Et je désigne une porte. Mais la suite des événements me donne tort. Une clef tourne dans la serrure. C'est, M. le chef du département de philosophie. Il est accompagné de sa femme. Je m'avance. Je déséquilibre un porte-parapluie en forme de pied d'éléphant. Tandis que je le rattrape, le philosophe et sa femme entrent dans le salon. Je leur tends la main avec un aplomb forcé. La femme m'attire et m'embrasse. Je ne la connais pas, mais, "voilà qui est fait", dit-elle. M., à qui je tends la main, la serre machinalement. Je m'excuse: "je suis le voisin, votre voisin... vous comprenez?" Je me précipite dans le vestibule, je veux quitter leur appartement. Or il y a deux portes. La première donne sur une cage d'escalier où l'on voit plusieurs portes d'appartement. La seconde sur une cage d'escalier identique, avec ses portes. D'un côté ni de l'autre je ne reconnais la porte de mon appartement. Je soupire et cherche que faire. M. s'approche et me donne une tape dans le dos. Je donnerai bientôt un séminaire sur la décision, me dit-il.
A un "non", la femme préfère un "oui" qui est un "non".
La misère n'a plus d'autre idéal que la richesse et la richesse n'a plus d'idéal.
Alan Turing, inventeur de la machine abstraite, pionnier de l'informatique, regarde trente fois le film Blanche-neige et annonce à son amant son intention de se suicider. En 1952, il croque une pomme plongée dans un bouillon de cyanure.
Scène effrayante de ce film effrayant entre tous, l'Echelle de Jacob: une rame de métro lancée à grande allure dans laquelle sont enfermés des morts-vivants.
L'inclinaison du ciel obligeait les Sen à retenir les nuages de crainte qu'ils ne disparaissent derrière la montagne ce qui eut impliqué la sécheresse et la mort du dernier buffle.
Négocier. Je ne négocie pas. Toute mon enfance mon père s'est occupé d'humilier les vendeurs.
Temple du Boudha d'émeraude apparu suite au foudroiement par l'éclair de la stupa dans laquelle il était serti, mais Gala porte un jupe si courte, qu'on la croirait sans culottes. Déjà, au marché, les femmes levaient des regards surpris. A la fin, indisposé, je lui propose de rentrer. Elle achète un pantalon, et dans une atmosphère lourde de reproches, nous mangeons.
Dans le car, une jeune fille discrète. Jeans apprêtés, chaussettes à pompons. Trois heures de suite, pieds à plat, symétriques. La frange net sur le front, de grands yeux blancs et sombres. De temps à autre, elle pianote sur son portable et parle dans un micro qu'elle tient contre ses lèvres. Son porte-monnaie tombe. Je le ramasse. Elle tend la main, le récupère sans me regarder, ne remercie pas. Pourtant, à l'arrêt du bus, comme le nom de la gare n'est pas affichée et que nous demandons où nous sommes, elle se renseigne pour nous. Puis elle s'incline et reprend sa position.
Prescience des événements. Un détail soulève brièvement, devant mes yeux, les circonstances à venir.
Lorsqu'on voyage dans l'Asie du sud, le contraste avec la vitesse de nos sociétés est frappant. Nos individus, adaptés à la technique - un auteur tel que Bernard Stiegler l'analyse bien dans De la pharmacologie - sont les appendices d'une machine dont le rythme s'est emballé. Et autour de cette machine dont la force centifuge croît, des corps tombés et immobiles: invalides, ivrognes, chômeurs, hagards, drogués, déprimés.
Toute idée générale est purement intellectuelle. Pour peu que l'imagination s'en mêle, l'idée devient aussitôt particulière (Rousseau). Remarque qui fixe l'enjeu du récit littéraire informé par l'esprit de recherche. Ce que je tente: creuser dans la littérature et par elle, le sens.
Seul, oisif, et toujours voisin du danger, l'homme sauvage doit aimer à dormir, et avoir le sommeil léger comme les animaux, qui, pensant peu, dorment, pour ainsi dire, tout le temps qu'ils ne pensent point. (Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes)
L'abstention n'étant pas considérée comme une prise de position politique, la création d'un parti du refus de voter mobiliserait les voix des citoyens qui demandent une réforme fondamentale du système des partis.

mardi 15 février 2011

A la gare de Chiang Mai les parloirs sont signalés à une hauteur de 1,30 mètre.
La cloison de bambou tremble sous les assauts du couple qui vit dans la chambre 32.
Des heures à moto par les rues de Chiang Mai, ville sans intérêt dont on se demande comment elle attire tant de touristes. Nos casques nous donnent un air de tortue, je psrte les Ray Ban vieilles de trente ans que m'a cédées mon oncle. Gala me tient par la taille et me commente les rues comme s'il n'y avait aucun risque que le moto plonge dans le canal. Un peu plus tard, nous sommes perdus.
Hier dans un bar que les clients rejoignaient à bord de pirogues.
Arrivés en bout de course les nuages sont requinqués et distribués à des vents porteurs.
Cette gamine qui embrasse Gala à pleine bouche parce qu'elle vient de la rencontrer.
Elle portait de grandes culottes. J'avais le sentiment de me mettre à table.
Par l'art, produire l'infini en modelant le fini.
Résistance à celui qu'on aime afin de vérifier son ego - lequel sera détuit si l'amant se retire.
Ce jeune couple de voyageurs avec qui nous buvons près du marché de Chiang Rai. Si raisonnables. Bonnes opinions, idées mesurées, projets retenus. Donne envie de casser des chaises.
Liens à autrui si ténus que je m'en inquiéterais si j'en souffrais. Non le pourquoi ( désintérêt, isolement géographique) mais le comment vivre ce fait. Amis avec qui la rupture, consommée suite à des conflits d'idées, en dépit d'un possible retour (si je ne crois pas à la pitié, je crois au recommencement) sont passé à l'anonymat, personnes auxquels je ne me rapporte pas faute d'énergie (et d'abord de distance), personnes pour qui j'ai de la sympathie, mais qui n'existent pas pour autrui, qui se cantonnent dans leur tambour à lessive, d'autres encore, dont on doute si on sera mieux en leur compagnie, tout cela opère une réduction de la vie.
Elle est assise face à la rue, dans un bar du canal, devant une table basse chargée de boissons et de chaque côté, dans des fauteuils, un homme. Tous deux prévenants et désireux. Elle se tourne vers l'un, qui insiste mieux, parle plus fort que l'autre gesticule, occupe le terrain. Et puis il se lève pour se rendre aux toilettes et c'est au tour de l'autre, elle se tourne vers l'autre. Autant l'un est vif (celui qui s'est absenté), autant l'autre (celui qui est resté) est engoncé. L'un, petit, brun, méditerranéen, peut-être du Maroc, l'autre nordique, à mâchoire prognathe. Deux figures antoniques du mâle. L'un côté clan, consil de famille, virilité, fantaisie, l'autre côté foyer, ennui, travail, sécurité. Le manège dure. Le petit brun tient la distance, mais paraît s'essoufler. Je me demande qui va l'emporter; je me demande encore si, par dessus-tout, elle ne souhaite pas qu'aucun n'abandonne.
Une bibliothèque que je découvrais offrait une section philosophie. La ville qui l'abritait, petite et provinciale, rendait extraordinaire l'existence d'uen telle section. A mesure que j'avançais à travers le rayonnage de la bibliothèque, mes spéculations m'amenaient à réduire le nombre de volumes de la section. Puis je me rassurais: si la bibliothèque a pris soin de créer une section, c'est qu'il y a au moins un livre de philosophie.
Dans le car pour Chiang Mai, Valentin. En 1993, avec des copains, il était venu frapper à la porte de la ville abandonnée que nous occupions dans Genève. Olofso ouvre.
- Madame, est-ce qu'on peut habiter dans la cave?
Il avait alors 12 ans.
Le désir de sommeil à toute heure et la difficulté du sommeil aux heures destinées à cet emploi, un symptôme.
Le duel se joue avant le coup de feu, dans l'échange des peurs. Peu importe que les pistolets explosent, tirent faux, ne tirent pas. La présence sur le champ du combat fixe le conflit en tragédie. Les adversaires aimeraient se serrer la main, renoncer, mais c'est impossible. Pour atteindre à la catharsis, il faut que le feu parle.
La critique étant la condition nécessaire de la proposition elle est aussi déductible de cette dernière. Dès lors, on pourrait réduire les livres à leur partie de proposition, ce qui présenterait l'avantage de supprimer de nos bibliothèques tous les livres qui de la critique ne tirent pas de conséquences.
Je lui envoie une message à quatre heures du matin. Réponse instantanée: "j'ai ouvert les yeux quatre secondes avant que le message ne s'affiche sur mon téléphone".
Sept heures d'une route droite. Nous montons vers le Nord et le Laos. A force de voir défiler des maisons dont les façades sont orientées vers le bus, j'ai l'impression que l'arrière-pays est vide, inexploré et défendu.
Race et bureaucratie, chapitre inouï du livre d'Hannah Arendt sur les Origines du totalitarisme qui traite des Boers d'Afrique du Sud. Possibilité d'en tirer une pièce de théâtre qui offrirait un miroir déformant à notre décadence morale. Le dernier un schéma historique à m'avoir fait une telle impression était une hérésie chrétienne survenue dans l'Allemagne baroque et rapportée par Greil Marcus dans Lipstick traces. On y voyait un chef sectaire transporté à travers la ville dans une baignoire portée par des femmes nues.
Comme nous discutons de la fuite des hommes vers une autre planète je fais remarquer que les scientifiques nécessaires au succès de l'entreprise seront esclavagisé par ceux-là même qui sacrifient aujourd'hui la démocratie au capitalisme.
Sukkothai - transporté sur 15 kilomètres dans un rickshaw à moteur par un chauffeur ivre. Poussière terrible. Gala enveloppée dans un châle. J'emprunte des lunettes qui me rendent la nuit plus sombre. En chemin, le chauffeur demande si je peux lui offir une bière. Puis s'arrête pour faire le plein. Disparaît, réapparaît. Nouvelle portion de route. Déposés dans des bungalows en rase campagne. Une femme à qui il manque un oeil nous fait attendre. Sur des balcons, des couples muets, stupéfiés. Et au sol, un gazon que des projecteurs font ressembler à un lit d'épinards. Quand vient le propriétaire, un italien qui tient le personnel indigène sous sa coupe. Il nous enregistre et a ce mot: demain je ne serai pas là, j'assiste à une crémation. Soyez les bienvenus!
Dans le bus pour Sukkothai, écoute d'une émission de radio sur L'origine du totalitarisme d'Hannah Arendt. Pensée précise que ne peux transmettre le journalisme.
Au Panthip Plaza, supermarché des utilitaires électroniques, un noir marchande. Il exige un logiciel ou un jeu, et le thäi s'exclame:
- J'ai!.
Il pianote sur le téléphone portable, donne l'ordre à des collègues en coulisse de lancer la la copie à partir de l'original - alors le noir esquisse un pas de danse et les paumes de mains dressées:
- Non, non, c'est pas ce que je voulais, attend... est-ce que tu aurais...?
Ecriture et lecture sont les mediums qui fixent la pensée. A l'université je renonçais à prendre des notes, ainsi forçé de lire les textes de bout en bout.
Suite avec vue au 17ème étage du Shangri-La de Bangkok. Sous nos yeux le Chao Phraya que j'aime tant et son traffic de bateaux-bus, de péniches, de jonques, de "long-tails boat". Au loin, le métro aérie et le flot des voitures sur le pont Taksim. Sur l'autre berge, un gratte-ciel en construction, le "river building", soixante étages. Sur la façade noire, des ouvriers supendus travaillent au chalumeau. A droite, un bâtiment-parking. Un jogger court d'étage en étage, arrivé au rez, remonte. Et des cours de tennis et des panneaux solaires sous lesquels se reposent les garçons d'étage.
Chacun tirait la corde à soi, l'un vers la droite, l'autre vers la gauche, mais l'homme qui tirait à droite était à son tour tiré dans des directions contraires par deux autres hommes et de même pour son adversaire, et à leur tour les quatre hommes qui tiraient les deux premiers dans des directions opposées...
Le gosse anglais que j'ai pris pour un autiste, dans l'île, n'était peut-être que gâté. Un jour, son père déplie sur la table du restaurant, au petit-déjeuner, une panoplie informatique digne d'un courtier de Wall Street. Cherchant derrière ses lunettes le gosse, il lui donne un ordre que celui-ci transgresse. Alors le père s'écria: ce gosse est impossible! Sa femme, assise en face, répète l'ordre. Même résultat. Aucun. Tous deux commandent des frites, des glaces, des hamburgers. Et les abandonnent dans l'assiette.
Chez des interlocuteurs, opinions qui sont la répétition mécanique d'opinions prises dans la presse. Leur particularité est de ne jamais avoir été pensées.
Au moment de choisir ma discipline d'étude à l'université, je m'inscrivis à différents séminaires - agronomie, politique, littérature, philosophie. En littérature moderne, je participais à une lecture d'Artaud. Au bout d'un mois, le professeur nous commanda un exposé.
- Quel sera votre sujet, me dit-il.
- Dieu.
- Mmh... Prenez plutôt le début du texte de la page 190.
Toute pensée est vaine qui n'a pas mis d'abord l'auteur à la question (Denis de Rougemont).
Dans un hamac, devant la mer, le restaurant dans un cabane, à dix mètres, la bière, à portée de main, et le silence.
Je dis toujours... (merveilleuse expression).
De Rougemont conçoit la possibilité d'une vérité qui rende compte de la totalité de l'homme et de ses fins les plus lointaines (dans Penser avec les mains), mais cette conception, qui est comme l'inversion de l'incarnation christique, ne revient-elle pas à fonder l'organisation future de la société sur l'homme en tant que source de tous les possibles, de sorte qu'en répondant aussi généreusement à la question qu'il pose, De Rougemont admet une contingence totale? Problème consubstantiel à l'anarchisme dont le principe légitime a priori les actions dès lors qu'elles sont le fait d'un homme libre. S'il veut éviter de disparaître dans la contradiction des libertés qu'il engendre, l'anarchisme doit être inclus dans un shéma limitatif de règles, lesquelles, sauf à réintroduire l'arbitraire, doivent s'ordonner sur une métaphysique.
Une humanité qui se désintéresse de son sort.
Avec des allemands.
- Nous habitons Nüremberg, ville de sinistre mémoire.
Quitté l'île de Jum. Retour sur le continent à bord d'un bateau de tourisme. Gala prend l'air à la proue, je lis au milieu de voyageurs endormis. Le long de l'étrave, des rochers noirs émergés de flots. Et ces arbres dont les branches cherchent la terre pour s'enraciner.
Du respect de la valeur travail (conception libérale) au respect de la valeur argent (conception néo-libérale).

lundi 14 février 2011

Parler sans savoir ce que l'on dit. Juger cela sans problème. Ecrire à façon. Agir à façon. C'est le monde des fous.
Que mes grands-parents aient défaits les liens de la croyance par anti-cléricalisme ne poserait pas de problème si la société comme entité morale était ordonnée à des valeurs, cela le devient dans une société sans transcendance, car alors la critique de la croyance, au lieu de rejeter dans la camp adverse, enferme dans le monde fini.
Octobre - traversée de l'Espagne à vélo, d'Oviedo à Séville. Premières étapes sur les sentiers de la Via de la plata, puis à partir de Guijuelo, cité du cochon noir, la N-635. Régime habituel, inchangé depuis le voyage sur le chemin de Saint-Jacques en 1991: dix heures de route interrompues pour le café et le menu ouvrier de midi (en fait, à deux heures). Le soir, bar à bières. Cette fois nous roulons avec peu de bagages. Le paysage est austère et misérable dans les Asturies, il se colore au-dessous de Salamanque. Sensation de silence pétrifié. Les paysans sont rares. Les villages trapus et sombres. Mais l'étendue, le ciel donnent au pays sa puissance. A l'étape, les gens sont aimables et directs. Vivants. Entiers. Le cinquième jour, nous passons les 900 kilomètres. A l'entrée de Séville nous sympathisons avec un juge qui roule devant nous. Il fait le guide et nous amène jusqu'à la cathédrale. Fatigués et content, nous cherchons un hôtel pendant deux heures et ne le trouvons qu'à la nuit, en banlieue.
Maintenant il faut reconstruire, c'est-à-dire changer les fondations.
Mieux vaut noter les petites choses dans l'acte. Avec le recul, elles paraissent encore plus petites et alors on ne les note pas.
Dans le sud-ouest, l'été dernier. Mes amis anglais font savoir au village qu'ils embaucheront un carreleur. Il en vient un, conduit par sa maman. Un homme de cinquante ans, bonhomme et peu causant. Il prend connaissance du chantier (une salle à manger à parer de tommettes), dit son prix. Le voilà engagé. Le lundi suivant, à la première heure, il déballe ses outils et se met au travail. Et le lendemain et tous les jours. A la fin de la semaine, il a posé une rangée de tommettes. Alors mes amis anglais comprennent: il n'a pas toute sa tête. Par courtoisie, ils n'en disent rien et l'homme continue le chantier, à ce rythme, amené par la maman le matin, récupéré le soir. Trois mois plus tard, le salon est fini. Lorsque mes amis me le montrent, en septembre, Dave a ce commentaire:
- C'est un homme méticuleux.
Il y a cinq ans elle se mariait. Ce matin, une lettre. La première en cinq ans. Elle voudrait que je rassure. Elle vérifie que je suis là. J'y suis et je réponds sans ambages. Longuement. Les jours passent, pas de réponse. Il n'y en aura pas. Dans quelques années, elle regrettera, comme elle a regretté, sans rien en dire, aujourd'hui. Jeu dont elle est la dupe.
La Suisse élit un représentant qui lui ressemble, c'est-à-dire sans compétence politique ni capacité à gouverner.Cette relation entre des sans-statuts est fondée dans l'histoire des Waldstätten. Pas de hiérarchie (les Habsbourg partent faire foirtune à l'étranger), de la pragmatique. Ainsi le gouvernement devrait s'abstenir de donner de la voix dans le concert des antions. La dérive actuelle est le résultat de la vanité d'un personnel piégé par la mondialisation. La Suisse pourrait être envisagé comme un modèle universel à ne pas suivre.
Gosse autiste sous les palmiers. Anglais. Des lunettes-loupe tenues derrière la tête. Ses parents le suivent à la trace. Le serveur thaïlandais de l'hotel, qui ne s'est pas aperçu qu'il était malade, me dit amusé:
- Depuis qu'il est arrivé sur l'île, il n'a fait que regarder par terre.
Tricherie - grande ou petite - signe de faiblesse.
Lorsqu'un français ne trouve plus les moyens de justifier ses manquements professionnels, il les mets sur le compte de ses déboires affectifs, matériels, conjugaux, sur lesquel, par principe, vous n'avez aucune prise.
Ecrire sans peine sur des sujets de commande (j'aurais dû m'en aviser en écrivant la biographie de Susan Boyle) est un handicap: on se persuade que le sujet qui s'impose n'est que différé avant de s'apercevoir qu'on s'en est physiquement éloigné.
A Fribourg, les voisins paysans. A la retraite depuis un an, ils n'ont gardé que quelques vaches pour usage personnel. Pour l'apéritif que fait ma mère, ils apportent un saucisson et un paquet de biscuits. Lui marqué par le travail au botte-cul, sous les bêtes a les épaules déjetées, le menton sur la poitrine et sur le ventre. Lorsque nous parlons d'une maison dans la campagne alentour, ils la situent lui et sa femme, disent le nom de celui qui y habite, le nom de ses parents, de ses grands-parents et les états de chacun, leurs métier, leur naissance, leur mort. Au fil de la conversation, il apparaît que tous ces gens, jusqu'à Romont, appartiennent de près ou de loin à la même famille. Mais "aujourd'hui, on ne connaît plus personne." Puis nous parlons du temps qu'il fait. Chutes de neige exceptionnelles ces deux derniers mois. J'approuve (d'ailleurs, hier, jour de Noël, je n'ai pu rouler jusqu'à la maison de ma mère, des congères barraient le route, la camion du lait venait de faire une embardée.) "Le pire, dit le voisin, c'était 1956"
- Cette année-là, il a fait -37. Mon cousin, qui était apprenti ferblantier, n'a pas pu redescendre à Oron à pied. Il avait que des socs aux pieds, alors le patron l'a mis à dormir dans la grange, emaballée dans une couverture de cheval, au-dessus de la fontaine."
Lutte contre le terrorisme, cela n'existe pas. Le terrorisme est créé et soutenu par l'Etat dans sa lutte contre le peuple.
La seule critique littéraire recevable est celle de l'écrivain qui questionne son travail ou le dialogue entre deux écrivains. L'échange Miller-Durrel est par défaut l'un des meilleurs traités d'esthétique littéraire.
Une thèse à l'université de Montpellier sur les pièces de Nordmann et les miennes. Invitation à une lecture suivie d'un débat. Je payerais pour échapper à cette soirée. Au lieu de quoi je cherche le moyen de ne froisser personne. Ecrire des pièces pour les voir jouées, et les voir étudiées, et ainsi enterrées.
Frappé par le difficulté qu'il y a à trouver dans le lit une position favorable au sommeil. Lorsque le corps est enfin articulé de façon à reposer, une démangeaison au genou ou un simple pli fait tout basculer. Et puis j'ai vécu avec des femmes qui s'asoupissaient aussitôt la tête sur l'oreiller. A six ans déjà, dans locatif du quartier résidentiel de Kaïvopouisto, à Helsinki, où j'avais ma chambre, je me réveillais lorsque mes parents stationnaient la voiture sur l'avenue. Puis mon sommeil est devenu plus léger. Une feuille tombe, du poirier, dans le jardin, j'ouvre l'oeil.
Avoir raison toujours, attitude épuisante qui exige son lot sacrificiel et rend à la fin inaccessible la solitude, lieu des sources intérieures.
Deux amis se veulent communistes. Ils ne l'étaient pas. Etre communiste, dans leur esprit, cela signifie: défendre le droit du citoyen à consommer l'Etat-Providence sans contrepartie. Ils ont quarante ans. C'est leur paresse qu'ils rachètent par cette illusion volontaire.
En moins de dix ans le vol est devenu en ville de Genève pratique courant. Des esprits tordus trouvent cela explicable.
En littérature le réalisme magique est une tentative païenne de vivre l'état de grâce.
L'inspiration est la cause et le motif de l'oeuvre - sa nécessité.
Sans inspiration, l'oeuvre est le moyen d'un statut.
Lorsqu'elle vise le statut, je m'étonne qu'elle soit seulement possible.
En 1995, Haldas, au Café de la Paix, au bout d'une conversation qu'il orientait à sa guise, esquivant les questions susceptibles de le dérouter, me laissa enfin parler et je lui demandais pourquoi il n'avait jamais répondu aux lettres que lui adressait Francis Giauque, le poète suicidaire qui, se plaignant de ne pas obtenir de réponse, se suicida.
- Mais! Je le voyais tous les jours chez ses parents...
Les chiens errants croquent des noix sous notre lit.
L'escalier semblait sans fin. Je le vérifiais en montant et descendant la volée de marches: dans les deux directions, les issues étaient dans l'obscurité. Puis, levant les yeux, je remarquai le cadre. Il était suspendu à quelques mètres, mais, faute de recul, je voyais mal ce que représentait la toile. A force de scruter, il me sembla qu'on voyait un escalier et appuyée sur l'une des marches de cet escalier, une échelle. J'abandonnais le cadre et descendis l'escalier dans le noir. A la fin de l'après-midi, j'aboutis dans une salle. Elle contenait une échelle et un coffre. Dans le coffre, trois bobines de fil et une aiguille à coudre. Le lendemain, de retour sous le cadre, je voulus dresser mon échelle. Très vite, il devint évident que le peintre avait triché - je ne pouvais placer les montants de l'échelle en équilibre sur un escalier en pente. Ayant retiré tous mes habits, je les tassais sous le montant de gauche et grimpais nu, le coffre sous le bras. Arrivé à hauteur de cadre je découvris qu'il s'agissait non pas d'un peinture sur toile mais d'une tapisserie. Pour le reste, ma vue ne m'avait pas trompé. Etait représenté une échelle en équilibre sur un escalier, celui-là même où je me tenais. Et au-dessus, un cadre. Dans ce cadre on voyait une salle contenant une échelle et un coffre.
Dès qu'on ouvre la bouche pour parler, ces bourgeoises se sentent violées.
A l'enfant doit être enseigné le soin du détail. La chose reçue assortie d'un contrat de durée. La chose là a besoin de l'enfant. Au contact de cette chose, l'enfant découvre la responsabilité.
Catégorie du non-inhumain. Elle implique un homme qui ait la mémoire de ce qu'était l'homme avant qu'il ne devienne ce qu'il est.
Le gouvernement birman rebaptise le pays Myanmar, déménage ses fonctionnaires de Rangoon, crée un capitale dans la jungle, se retire, se barricade, se filme. L'Europe, à son rythme, qui est plus lent, qui est le rythme de la démocratie, ne fait pas autre chose: retraite, opacité, formalisme, paranoïa et forteresses diverses, de Davos à Bruxelles.
Lisant sur une terrasse devant la mer d'Andaman, je sais:
- que je vais abandonner ma lecture.
- que je ne la reprendrai pas.
- que je vais me saouler.
- que Gala me reprochera d'avoire arrêté de lire et bu.
- qu'elle s'écriera "ce n'est que le deuxième jour des vacances"
Cette certitude acquise, je reprends ma lecture.
Projet d'analyse de la "prolétarisation" de notre société. Sans rapport avec l'usage marxiste de la notion. L'aliénation porte sur des groupes plus larges que la "classe sociale des prolétaires", et tendanciellement sur toute la population. La notion, relative aujourd'hui, perdra son sens lorsque la population entière aura conformé son existence au statut psychologique du prolétaire.
Lumière produit ombre et aveuglement.
Agitez un bâton devant un banc de poisson, il se déforme et se reforme sans perdre sa cohérence.
Au marché de nuit un retraité blanc habillé d'une chemise à fleur houspille les Thaïs. Il s'approche des groupes en conversation près des stands et baragouine dans leur dos avec des grimaces de singe. Puis il marche sur une femme, l'oblige à se détourner. Alentour, la surprise est générale, personne cependant ne semble juger agressif ce comportement.
Au Thaï Hotel de Krabi, vaste salle de petit-déheuner aux tables rondes devant un podium de karaoké. L'air conditionné, réglé trop froid, raidit la nuque et derrière les piliers, dans les coins, en coulisse, des sommelières attendent le client. J'en vois cinq, j'en devine le double. Au bout d'un quart d'heure l'une nous sert le café; une autre les oeufs - entre temps, le café est froid. Je redemande du café. Quand on l'apporte, les toasts sont froids.
Ce qui me rappelle un restaurant du centre de Hanoï, face au Lac de l'épée restituée, en 1990. Comme ici, salle vaste et personnel pléthorique. Un garçon apporte la carte. Huit pages de plats viets, chinois, français. Nous commandons deux riz. Sans un mot, le garçon ramasse la carte et s'en va. Vingt minutes, puis dix et rien, pas même les boissons. Ni le garçon. Je hèle la serveuse qui guette cachée dans les plis d'un rideau. Gênée, elle se retire. J'en appelle une autre. Qui s'en va au lieu de venir. Alors nous comprenons: il n'y a rien dans le restaurant. Rien à manger, rien à boire. Mais c'est un restaurant et le personnel se comporte comme le personnel d'un restaurant.