vendredi 11 février 2011

Aux décisions prises par nécessité qui deviennent des regrets on donne des raisons qui nous les font apparaître comme des choix.
Ce stratagème trouve sa limite dans le cas des occasions manquées. Alors nous n'avons pas fait usage de la liberté, pas pris de décision, et c'est sur cette absence de choix, ce renoncement que porte le regret. Cette occasion manquée se présente et se représente à nous sous la forme d'un spectre (que l'esprit produit dans sa volonté de saisir tout de même quelque chose de l'occasion manquée et ainsi de diminuer le regret), forçant la volonté, en ultime recours, à nier dans son existence-même cette occasion manquée, à l'exclure de l'autobiographie du sujet. Procéder ainsi n'est pas lâcheté mais agacement devant l'impossibilité de rationnaliser le regret pour y mettre fin.
Saoul, je ne saisis rien de ce qu'elle me dit au téléphone et j'en ai honte car depuis vingt ans qu'elle est morte ma grand-mère ne m'avait pas appelé.
Le rapport dépassionné au travail, à une époque où la charge symbolique de celui-ci, et son emprise, augmentent, met la réalité à distance absolue et divise l'homme contre lui-même. Sans passion, celui qui travaille participe à la représentation d'un spectacle ennuyeux et infini. Avec ce problème, et c'est que ses ressources intérieures, à la limite, seront détruites. J'envie à celui qui fait coïncider intérêt et rémunération. Mais justement, lorsque l'intérêt devient le moyen de la rémunération, il cesse d'être l'objet d'empathie dont la poursuite remplit la vie. A l'inverse - mon cas, en partie - l'effort de maintenir un niveau de rémunération sans inféoder sa personne ni son temps mobilise presque toute l'énergie que requerrait la passion au nom de la quelle ce sacrifice est consenti, ici l'art.
Jamais aimé le travail. C'est l'effort que j'aime, pas le travail. Et dans le travail, l'effort. Le constructif, le hiérarchique, le méritoire me rebutent. D'où ce choix d'en rabattre sur les compétences et de se placer au plus bas de l'échelle, où est la manoeuvre. Où il n'y a ni ordre donné ni ordre reçu. Où la tâche est simple et répétée. Balayeur, dans les années 1990, est le travail que j'ai aimé. Traducteur, rédacteur, homme de bureau, rien que de l' ennui et un sentiment de perte. J'y pensais cet après-midi, assis sur un banc, dans un parc du Grand-Saconnex, dans l'attente d'un rendez-vous à la mairie. Je portais mon attirail diplomatique: mocassins, chemise blanche, veste de costume, je fermais les yeux au soleil et je pensais dans les termes les plus abstraits cette grande affaire.
20 décembre - Berlin glacé. Les cabanes de bois des marchés de Noël délaissées. Trop froid. Moins quatorze. Nous partons à la recherche d'un bar le long du Kurfurstendam puis dans ses perpidenculaires. Nous nous précipitons notre choix. Le vent qui fouette les rues est dissuasif. Nous entrons dans une brasserie consacrée à la défaite et au mur (vielles manchettes de journaux affichées jusque dans les urinoirs.) Après quelques bières, la patron apporte des plats de cochon dont un seul suffirait à rassasier une famille. Puis concert Saint-Vitus dans un hangar perdu au fon d'un cour d'école, à l'est. Il neige. Les réverbères sont sans puissance. Halos suspendus dans le noir. Et des rafales de vent. Dans la salle, des paquets de rockers avalent de la bière en gobelets. Un heure plus tard Born too late ferme le show. La Mercedes qui nous reconduit à l'hôtel roule à 70km/h sur la croûte de glace. Le lendemain, travail en chambre avec BM et FF. Nous passons en revue les problèmes de l'entreprise. Déjeuner dans un restaurant international où de grosses serveuse lunées comme des mères nous font de l'oeil alors que nous discutons des chiffres. Ambiance adoucie par la proximité des fêtes de Noël. Sentiment d'espace, de grandeur, de qui-vive. Dynamisme organisé. Le troisième jour, fin de la réunion, chacun part dans sa direction en attendant le rendez-vous à l'aéroport de Shönfeld. Je marche six heures dans le quartier des universités - un erreur, je croyais rejoindre la rue où nous avons habité avec Gala l'an dernier - Oranienstrasse, Friederichstrasse. Ciel et canaux gelés, tapis de neige grise, chuintement des pneus des voitures. Je me réfugie dans un centre commercial. Et mange et achète. A 17 heures, rendez-vous dans le wagon transformé en bar qui flanque l'étage des arrivées de l'aéroport. Une polonaise étique sert de la bière sur des tables en mica. L'absence de chauffage nous pousse dans l 'aéroport. Plus tard l'avion décolle sur vingt centimètres de neige. A peine a-t-il pris de l'altitude, nous apprenons que l'aéroport se ferme au trafic. En Suisse, c'est la tempête. Les bus genevois ont cessé le service, des voitures sont en travers de la chaussée, les passants avancent sur la pointe des pieds. Nous buvons chez les Galiciens. FF rentre en vélo, je déroule un matelas et dors dans le bureau.
Touristes hollandais, suédois, irlandais qui filent dans les rues de Malaga comme des boules de coton sur le pavé.
Dans le bus, un gitan et un nègre à la mine patibulaire. L'un est petit et jaune, l'autre fort comme une enclume, tous deux portent leur cigarette sur l'oreille. Les passagers promènent des regards effrayés. Puis le téléphone du nègre sonne et on l'entend répéter à voix haute la liste des achats de supermarché que lui dicte sa femme.
Malaga - jusqu'au dernier moment Gala refuse de croire à l'agrément de ce voyage de trois jours. Puis elle trouve les terrasses pleines, les promeneurs par milliers, le soleil, le marché. Lorsque je suis venu dans la ville, deux mois plus tôt, j'arrivais d'Oviedo à vélo avec mon frère. Maman nous attendait avec des cartons dans lesquels emballer les vélos pour les mettre en soute lors du retour en avion. Nous avons bu, mangé, nous nous sommes baignés et nous avons marché 20 kilomètres sur les quais. C'est l'hiver, et rien n'a changé sinon la baignade. L'après-midi Gala essaie des robes, hésite sur les modèles, défile. Elle trépigne de joie lorsque je lui dis de ne pas choisir, de tout acheter. Le soir, nous dînons seul dans un restaurant de poissons qui en octobre faisait ses six cent couverts à midi. Au dessert il me faut arpenter la plage avec les garçons à la recherche de Gala disparue le long de la plage obscure alors que j'étais aux toilettes.