jeudi 16 juin 2011

La privatisation des ressources vitales (l'eau, l'air) va de pair avec une socialisation des ressources intimes (la pensée, la foi, la morale).
Le geste libéré donc libérateur du peintre, cet artisan génial. Le geste mécanisé, intellectualisé de l'artiste installateur, ce manoeuvre de luxe.
Le punk a qui l'on dit que c'est haut, que le bassin est peu profond, qu'il ne devrait pas, qu'il va se casser les jambes, qui s'en moque et saute du mur des Réformateurs. Il se relève, va boire. Tard dans la nuit, il l'admet, il a les jambes cassées. Et s'en réjouit, "je me suis cassé les jambes!"
Retrouver une forme d'égoïsme, d'intérêt pour soi, pour la place unique de son être. Pas une exposition des atours du moi, une confrontation sans témoin. La fausse empathie avec des hommes dont l'information nous conte les malheurs étouffe nos énergies, nous déchire et nous disperse. Nous savons tous de ces autres qui sont absolument éloignés de nous, et chaque jour moins ce que nous sommes, voulons, pensons.
Voix heureuse de Stéphane Fretz, le peintre et l'éditeur. Vraie passion. Il parle des livres avec une conviction tranquille. Comme un laboureur de son champ, et de la promesse des saisons.
Ce qu'on croit nous dirige tant et plus que la volonté. Je le mesure avec cette maison de Lhôpital. Elle coupait les moines du monde temporel. Son orientation a été conçue dans ce but. Elle ouvre sur l'horizon, le désert des méditants, et se ferme à la société. Mais ma croyance dans une évolution catastrophique de la société me ronge. Au lieu de déboucher sur la culture du vide, je demeure suspendu l'oeil rivé sur le créneau des murs.
Stiegler dans une conférence rapporte le Nu descendant un escalier de Duchamp au capitalisme pré-industriel et Fountain de R. Mutt - c'est à dire de Duchamp - cinq ans plus tard à l'impact du taylorisme sur l'oeuvre d'art. Analyse irrécusable mais typique de l'organisation du réel par la théorie.
Le Conseil municipal de Lhôpital. Six hommes assis sous le portrait du président. La plomberie a des borborygmes, la tapisserie bique. Je fais le tour de la table, je donne des poignées de main, je me nomme devant le fils du paysan, le seul que je n'ai pas encore rencontré. Puis le silence s'installe. Voilà des mois que j'insiste pour être reçu, pour discuter avec mes voisins du régime de l'indivision, terrain cabossé de quelques mètres qui sépare la façade ouest de l'église de mon mur de propriété. Le maire, ancien chef de gare, m'a pourtant expliqué: "ça ne se passe pas comme ça". Nous attendons deux retardataires. La gêne finit par rompre le silence. L'un parle des doryphores qui grignotent les patates, l'autre du vent de carrière annonciateur d'une pluie certaine pour samedi. Je demande des conseil pour chasser les pucerons des plants de tomate. Bonne politique - les dos sont déjà moins raides. Arrive la doyenne du village, dame médaillée il y a un an ici même pour je ne sais quel prouesse, peut-être le fait d'être et d'être encore. J'ai entendu dire qu'elle connaissait un sentier qui mène de Lhôpital à Hauteville par le bois, qu'elle seule détient cette connaissance. Je me tais. J'ouvre ma pochette et sors quelques feuilles au hasard ce qui fait dire au maire "nous allons commencer". Mais l'électricien invalide, Monsieur Malfait, levoisin qui vit sur le bord de la départementale, en famille dit-on, bien que je n'ai jamais vu entrer ni sortir de sa maison quiconque sinon lui (Aplo et Liv ont remarqué deux gamins derrière une fenêtre close un après-midi de soleil), M. Malfait veut savoir ce que fait Vidia, la créole, une jeune femme qui vit dans la maison de bois léger récemment construite et qu'on aperçoit à quelques dix mètres de la salle du Conseil, au milieu d'une parcelle retournée. Elle se douche. Hypothèse qui permet aux hommes de décocher quelques plaisanteries. Enfin la voici, accompagnée de sa fille, trois ans, qu'elle pose sur ses genoux. On m'écoute. Je prends le parti de remercier (de quoi?), de m'excuser (de quoi?), de démontrer ma bonne volontée (pourquoi?), puis de sourire. Le maire me répond que "le passage doit être laissé libre", que l'ancien propriétaire avait corrompu le Conseil et que chacun, jusqu'ici, avait préféré fermer les yeux, mais, bien entendu, "aujourd'hui, ça ne se passe plus comme ça". Et de proposer la pose devant l'indivis d'un portail en plastique. Je fais valoir ma porte de monastère.
- Le but est que ce soit beau, dis-je.
Aucune réaction.
- Depuis mojn arrivée, j'ai fait ce que j'ai pu pour améliorer le site, il serait dommage...
- Ce n'est pas notre problème. Et si un jour vous êtes obligé de vendre.
- Obligé de vendre, non, mais peut-être qu'un jour, en effet, je vendrai.
- Là, n'est pas la question. Il y a des règles et il faut les respecter. Voyez...il est dit..." le passage doit être laissé libre en tout temps..."
- C'est ce que je propose.
- Non, Monsieur...!
Puis le maire se ratrappe. Il ne voit pas ce qui a justifié ce "Non, Monsieur", et baisse les yeux.
- Et si on allait voir...? leur dis-je.
- De toute manière, le service juridique tranchera.
- Vous parlez de ces gens en costume cravate qui tranchent un problème sans le connaître?
Le vieux paysan sur ma gauche remue, l'idée lui plaît.
En fin de compte j'obtiens de déplacer le Conseil. Le maire cherche une date... Il égrène son agenda, très chargé, un agenda de ministre, propose le lundi... 18h30.
De retour dans la maison, je note: "glaçons" et "acheter pastis."

mercredi 15 juin 2011

Ecrire n'est pas une façon de vivre. C'est vivre d'une certaine façon. Le temps change de destination. On existe moins pour le concert amical et social, on creuse son abri et produit des couches. Les bruits du monde s'éloignent, deviennent plus proches, pénètrent le coeur.
Leçon d'espagnol avec les enfants. Le bonheur se lit sur leurs visages à l'apprentissage de la concentration. Ils se concentrent pour placer dans al phrase des mots et des verbes que je viens de leur apprendre et y parviennent. Pas de jeu pédagogique. Des règles, leur application, et constater que cela fonctionne.
La voiture a fini dans le fossé. Ils ont ouvert les portières et se sont sentis libérés.
Drunken letters de Bukowski. Le génie sans rapport avec le propos. Il ne dit que des conneries.
Critiques généreuses et fouillées de bons lecteurs, des écrivains d'abord. On se sent à partie. J'ai les plus grands doutes sur la valeur d' Ogrorog. Avant, comme après. Mais ces critiques me montent le moral. je les lis et je les remercie. J'ai cependant en regard quelque chose de lointain qui - j'ai compris ce que vous étiez, j'ai vu votre trace.
L'audace nuit à la stabilité sociale, donc à l'économie. Elle doit être pénalisée ou traduite dans un oeuvre, transfert anesthésique.
Atterré à la lecture du motif qui fait écrire à un ami sa pièce de théâtre. Un duplicata putassier du problème de l'immigration tel qu'il est digéré par les médias au profit du mensonge d'Etat. Quoiqu'on pense, sans béquilles.
Le vrai chômage est l'impossibilité de faire profiter la société de ce qu'on sait et peut. En ce sens, nous sommes tous chômeurs.
Ecrire met en dehors de soi, et plus on avance plus on prend de la distance. D'abord, on peut poser la main dans son dos, donner de petites tapes raisonnables, se diriger, et puis on est divague, le paysage s'allonge, se perd aux confins, on est seul. Et les autres sont là. Eux n'ont pas bougé. A qui on a plus rien à dire. La souffrance. Mais que faire? On marche. Dans al direction que trace les idées premières. On augmente la distance. Le problème grandit.
L'avocate me dit:
- Mais comment, vous ne regrettez pas? Vous devez faire pénitence, adopter un profil bas, acquiescer lors du propos aux phrases du juge, baisser les yeux devant le procureur.
J'ai beau lui opposer qu'elle travaille la morale non le droit...
Rien d'étonnant à ce que la logique du conflit brûle les planches. Et le plancher des vaches sur lequel se meut toute une partie mal réveillée de la population qui aimerait croire que les actualités télévisée modifient un horizon qu'il pourront contempler de loin sans réserve et sans mouiller leur culotte. Les capitalistes outranciers ont réussi ce tour de force, infuser leur morale dans les gestes et les paroles minimes des bonnes gens qui se demandent si pleurer, sourire, crier est encore permis et s'en trouvent plus démunis qu'un nouveau-né.
Ils tremblent, ne savent pas comment faire, choisissent de vous interrompre. Ils pressentent que la conclusion sera difficile à manier, une sorte de poisson frais.
Après Ogrorog, je ne vois pas de texte possible. Je m'en réjouis. Les possibilités ne manquent pas lorsqu'on sait n'avoir rien à dire. Cela signifie, je vais parler.
Dîtes votre pensée. Je le fais. Chaque jour mieux et plus. Ce qui revient à dire dans les termes où on a pensé. Mines défaite de l'interlocuteur. Il regarde autour de soi. Il se sent complice de ce qui a été dit, et s'en inquiète. C'est à pâlir de rire, mais le rire est court car l'interlocuteur machine aussitôt pour en référer à des voisins, des témoins, des instances, signe certain de l'essaimage dans les esprits d'une mentalité qui prépare une mauvaise dispersion de la liberté.
Ogrorog récompensé du prix Dentan. Le professeur André Wyss m'appelle. Je le remercie et par courrier, peu après, le remercie encore. Je suis content. Rendez-vous est donné pour la cérémonie qui a lieu à Lausanne, place Saint-François, dans le salon du Cercle littéraire.
- A six heures.
- Je viendrai à moins quart.
- Inutile, venez à six heures.
Le jour dit, et pour la première fois de ma vie, au lieu de monter à pied en ville, je prend le métro à la gare, puis l'ascenseur. Sur le Grand pont je croise mon père. Il me parle de la location du camion, samedi dans quinze jours, des meubles qu'il faudra que je charge au Maupas, me fait noter l'heure, demande si j'aurai un ouvrier à sa disposition.
- Papa, je dois y aller.
- Tu prends le camion la veille ou le matin?
- Papa...
Je prends de la distance, dépasse le Café Romand et m'aperçois que je ne connais pas l'adresse. Aucune invitation n'a été envoyée. Pour m'être rendu au Cercle il y a quatre ans, lorsque Catherine Safonoff l'a eu au dernier tour contre Trois divagations, je croyais retrouver aussitôt la porte d'immeuble. Je fais quelques pas et rencontre ma mère. Mon père est derrière moi. 20 ans qu'il ne se sont pas vus. Je lis les plaques d'un immeuble - c'est au premier. Ma mère et moi attendons l'ascenseur. A quelques mètres, mon père. Il se rapproche à petits pas. Je monte par l'escalier. J'ai le temps de voir la porte de l'ascenseur qui s'immobilise au rez, mon père qui rebrousse chemin.
A l'étage, André Wyss se précipite sur moi:
- Mais enfin, où étiez-vous? On attend plus que vous.
Un oeil à ma montre, il est 18h01.
Le salon donne sur la place et possède une belle cheminée. Des toiles sont accrochées aux murs, il y a une bibliothèque vitrée. Et quarante personnes sur des chaises pliantes. Personnes âgées. Je reconnais ma mère et Isabelle Ruf, à qui je tourne le dos en prenant place sur la chaise qu'on m'assigne à côté de l'autre lauréate, Douna Loup, fille jeune, délicate, aux traits slaves. Le professeur ordonne ses feuilles et entame les éloges des oeuvres. L'embrasure puis Ogrorog. Ponctuation indiquée par le souffle, subordonnées impeccables, lexique savant, méticuleux. Même perfection qu'il y a quatre ans pour parler du livre de Catherine, Autour de ma mère. Langue plus décontractée toutefois quand il parle d'Ogrorog que pour vanter le roman de Douna Loup, ce que j'apprécie. Il évoque Cingria (bien), Queneau (bien), Beckett (bien), Wagner(?). Puis la jeune fille se lève, tire une feuille de sa poche, lit des remerciements, dit son émotion (qu'elle a notée). Je me demande ce que je vais pouvoir dire. Or il faut. "Merci" ne suffit pas. Alors je leur raconte que j'aime "les chevaliers de l'an mil au lac de Paladru", tirade de Jaoui dans On connaît la chanson de Resnais, citée par Wyss, et m'aventure à comparer l'effort du cycliste au dualisme cartésien. Du coin de l'oeil je vois, dans le coin du salon, mon père sous un tableau trop grand, au premier rang ma mère. Mon ancien patron aussi. Pas l'éditrice qui, plus tard, par sms, comme je m'inquiète de son absence, me dira "je n'ai pas été invitée"(?)
Applaudissements quand je signale que j'en ai fini, le professeur me remet l'enveloppe contenant le prix et les gens se dirigent vers la table de cocktail. Une heure plus tard, je suis sur la place Saint-François avec mon ancien patron, nous fumons, tout le monde est parti. Apparaît la jeune fille, avec un homme, que je n'avais pas remarqué à l'étage et qui me dit, avec une pointe d'agressivité:
- Je suis son mari.
La mère de la lauréate les accompagne.
- Tu as ouvert ton enveloppe? je demande à la jeune fille.
Elle l'ouvre et me montre quatre billets de mille francs. Puis le trio s'en va. Avec mon ancien patron, nous prenons une table au Café Romand, avalons six demi-litres de bière, et à neuf heures, je fais mon lit dans mon bureau de la gare.
Aplats de framboises entre le pommier et la véranda. Le soleil les cuit et je ne crois pas pouvoir les goûter toutes avant qu'elles ne virent au noir. Et toujours les douches au jet froid, dans le jardin, qu'il pleuve ou qu'il fasse beau. A la fin de la semaine, après deux ans, je devrais pouvoir utiliser ma salle de bains.
Chez le chef de la Police de Fribourg. Bonhomme, assuré, direct. Satisfaction d'avoir à faire à un personnage qui a des épaules. Il écoute mes propositions, prend le temps de réfléchir, répond. Sait dire "oui" et "non". Faillite absolue de Genève dans cette comparaison. Langue de bois et veulerie des technocrates, pour une bonne part importés de France et du tiers-monde.
Travaux éprouvants dans la maison. Poussière de plâtre dans les narines, boue dans les passages, cri des meuleuses. Et les questions incessantes des artisans afin de résoudre des problèmes qui, réflexion faite, sont sans solution. Mon compte en banque fond. Ce n'est pas une expression. Hier, la salle de bains était carrelée. Aujourd'hui, après constat de la médiocrité du travail, un nouveau carreleur est sur place. Il démonte la faïence neuve et la jette à la benne. C'est une expression. Il n'y pas de benne. Des tas se forment devant la maison. Il faudra débarrasser. Pour mettre où? A la déchetterie le fonctionnaire m'explique qu'il n'accepte pas plus de tant et tant de kilos de gravats. Le conseil municipal me convoque. Des villageois qui cherchent leurs mots. Et trouvent des expressions à la mode telles que "mise aux normes", "intercommunalité", "service juridique".
Film sur les moines du Mont-Athos. L'un d'eux, un bout de bâton à la main, remue des crânes:
- Je m'habitue à penser que je finirai ici, au milieu de mes compagnons.
- De quand datent-ils?
- Oh! les plus anciens sont du XVIIème.
(Les moines sont enterrés, puis déterrés et leur squelette porté sur le tas.)
Le long de la route, panneaux qui font appel aux mécènes: adopt this highway. La plupart ont trouvé preneur, ainsi lit-on par exemple: his familiy dedicates this highway to the honor of Jon Spencer jr.
Village de deux cent âmes, communauté suivante à cent kilomètres. Rivière qui creuse un pré. Je pense à "La pêche à la truite en Amérique". Ce formidable élan de générosité hippie. Même quand le sang coule, il est sucré.
Tout est interdit, réprimé, amendable. Petit formel administratif de la peur. Qui suffit à expliquer la création d'un mythe de la liberté, de l'excès, de la folie, de l'excentricité. Hollywood est l'envers de la réalité américaine.
Gala répond au téléphone une fois sur deux. N'annonce rien, sinon" j'ai déménagé, je suis dans le sud... il fait chaud, je crois que je vais me mettre à l'ombre."
Les enfants en plein rêve. Comme s'ils volaient. A l'étape nous courons dans les supermarchés et mon frère leur remplit les mains de jouets et de babioles. La camionnette ressemble à une fête foraine. Maman consulte la carte et nous emmeène vers Zion, Bryce Canyon, Natural Arch,.
Pas d'éclairage pour lire dans les chambres d'hôtels.
Courtoisie des américains, gentillesse. Et calme. L'Europe est trépidante, agressive. Mais sur cette gentillesse, que fonder? La conversation ne prend pas. L'immensité des paysages a vidé les esprits. On comprend la force caricaturale que peuvent revêtir ici les religions du désert.
Enfin nous quittons l'Utah et les règles des Mormons, pas de cigarettes, de thé, de café, d'alcool (plusieurs femmes autorisées, mais dans ces déserts nous n'en voyons aucune ), nous voilà chez les indiens de la Navajo Nation: alcool interdit. Les routes sont pleines de bus scolaires jaunes qui emmènent les petits indiens vers les bâtiments des missions évangéliques. Autour, le dépotoir. Carcasses de véhicules, mobile-home plantés en terre, villes bidons et palissades. Nous allons chercher des hamburgers à la croisée des routes, nous manquons renverser un gamin de douze ans ivre-mort.
Neige le matin sur Rolley - je jette des casseroles d'eau bouillante sur le pare-brise de la camionnette. Les enfants courent nus et enfumés et se jettent dans le spa. Chaque matin j'appelle Gala. Dix-sept heures en France. Qui ne répond pas. J'envoie un message. Puis la ligne est interrompue. Il est l'heure de reprendre la route. La journée nous marchons dans les parcs, souvent seuls. Nature puissante, qui fascine. Beaucoup de silence. Que nous compensons en parlant sans cesse pendant le voyage.
Ici c'est l'Utah, nous dit l'homme qui porte une tête de boeuf en métal serrée sur la glotte, l'alcool est à 1%. Le patron hausse les épaules et nous regarde quitter le bar, regagner le motel. A Hatch, il y a: le motel, le bar, la station-service, trois esplanades de gravier où ranger des caravanes.
Motel de Hatch, sur le plateau. La température est tombée à 5 degrés. Comme chaque soir nous prenons trois chambres double. Un adulte et un enfant par chambre. En face de mon lit ce soir, deux fois le même tableau.
A Saint-Georges, première ville que nous traversons après avoir quitté Las Vegas en direction de l'est, la caissière du supermarché demande à mon frère - dont le fils est bientôt en âge d'acheter de l'alcool - de présenter son passeport pour autoriser l'achat d'un paquet de bière. Dans une vitrine, des cannes à pêche, des balles et des fusils-mitrailleurs.
Longue promenade sur le Strip, à pied, en tapis roulant, via des passerelles, des couloirs, à l'intérieur, à l'extérieur. Un ciel peint, vénitien, succède au ciel bleu du Nevada. Plus loin, la fontaine de Trevi, la statue de la liberté, le palais des Doges, Ghizé. Choses venues d'ailleurs. qui pour la plupart n'existent qu'ici. Ebahis, les américains regardent. Parlent peu. Ils semblent avoir perdu leur texte. Le long des galeries, sur des étages et sur des kilomètres, les marques de luxe tiennent boutiques. Peu d'acheteurs. Les vendeuses, élégantes et debout (interdiction de s'asseoir) regardent défiler les touristes. Tout cela comme si le metteur en scène était pris dans un embouteillage et qu'on l'attende pour commencer. La dure réalité est aux carrefours des grandes avenues, là où sont assis des clochards aimables et anéantis. Mais eux aussi rsemblent attendre de retrouver un rôle. Ce qui est optimiste. Du reste, l'ambiance est policée. Donc menacée d'une constante rupture d'équilibre. Que seule imagine l'européen. Car l'américain semble vivre dans une enclave d'éternité qui offre, comme toute enclave, les avantages et inconvénients de la prison.
Petit déjeuner à quatre heures du matin dans un restaurant du rez de chaussée au milieu des machines à sous. Les salles capitonnées n'ont pas de fenêtres, la musique est constante, notre serveuse incarne une star des années 50. Des mexicains et des slaves parmi le personnel. Nourriture à la consistance proche du mortier. Je commande un expresso, "Ana Dominguez" m'apporte un demi-litre de café clair. En face du restaurant, sur le tapis, une Corvette "à gagner".
Logés au Stratosphere hotel. Je l'ai choisi pour sa tour, plus haute que le Tour Eiffel. Les enfants se baignent et jouent au ballon sur l'esplanade, devant la tour. Soudain un homme se jette dans le vide. Deux cent mètres plus bas, il tape son costume, rend son harnais, salue et mange une glace.
Chambres comme des piscines, piscines comme nos stades, désert sans limites.
L'aile du DC 9 de Western Airline est rafistolée. Je signale à mon frère une planchette clouée et enduite d'un mastic vert. Travail fruste, au doigt. je plaque mon visage contre le hublot. L'ombre de l'appareil se détache sur le fond terreux du Nevada. Vingt heures de vol depuis Genève, en deux étapes, Londres et Los Angeles. Les enfants dorment. L'hôtesse apporte de la bière et des glaçons. L'aile tremble. Il est dix-sept heures, il fait trente degrés. En bas, sur de longues routes qui filent entre les météorites, des picks-up. Dans mon dos, un noir fait du grain à une blonde. Je ne les vois pas, je les entends. Lui surtout. (Dans ces moments, l'homme ne peut que parler). L'enthousiasme du noir est sans limites. Nous ne sommes pas arrivés à Las Vegas, il est déjà gagnant.

jeudi 14 avril 2011

Maçonner les murets, écrire des mails, peindre les cloisons, cuire la potée de légumes, télécharger des films, donner la leçon d'espagnol aux enfants, arroser les salades, faire du vélo en écoutant un conférence de philosophie, payer l'électricien, suspendre la lessive, régler les factures, chercher des renseignements sur Las Vegas (nous décollons jeudi), éviter de répondre au téléphone quand c'est la gendarmerie.
Jardin en fleurs, cerisiers, pommiers et poiriers aériens et blancs. Aplo photographie Liv devant une rangée de tulipes pour fabriquer le cartons de son anniversaire de dix ans. Un an, depuis la fête dernière, qu'elle en parle et se réjouit.
La ville, stable le jour, bouleversée la nuit, avec quelques erreurs de casting de sorte que chacun demeure aux aguets.
Me sens capable d'un grande harmonie dans la rigueur, mais la conjonction d'une situation favorable sur laquelle exercer dans le temps cet espoir?
Ce matin, prêt à avaler le monde. Poitrine, cuisses et mollets gonflés d'énergie. Eveillé tôt, j'ai joui de trois heures d'attente, sous le duvet, au rythme des cloches qui sonnaient à l'église. Et maintenant j'avale la route à 110km/h, vitesse dangereuse qui met à disposition les ravines, bas fossés, chicanes et bretelles de campagne. Je sens les paquets de tuiles, de carrelage, de gravats qui tanguent dans le coffre de l'utilitaire. A la déchetterie, je jette le tout à grandes mains dans les bennes et prends la direction du Fort-l'Ecluse. Peut-être est-ce Gala, cette énergie dans le plexus. Cinq minutes au téléphone hier soir. Misère. Plus tard, comme j'installe des cadres dans l'agora de l'université de Genève, je sectionne un cable à l'aide d'une pince Monseigneur. Petite flamme au milieu des étudiantes. Que fait cet ouvrier? Et le soir, de retour à Lhôpital avec les enfants, tandis que je prépare sur recette des Lasagnes bolognaises, le chauffe-eau explose. Des jets de vapeut sortent par le toit de la maison, le boucan. Le plombier au téléphone me crie: - Entrez dans la chaudière et coupez le plomb, l'eau va bouillir!
Nous en sommes encore aujourd'hui à lire sur nos murs des affiches électorales montrant des hommes politiques en portrait avec ce solgan: j'agirai pour vous (2011).
Ils installèrent soixante boîtes à lettres dans le village car le plan quinquennal misait sur l'écoulement avant décembre du stock. Mais comme il n'y avait que deux facteurs, seules dix boîtes à lettres sur les quelques verstes qui séparent le centre des hameaux étaient desservies, et au hasard. On vit alors quelle était l'assiduité des amoureux, tous les jours, même par forte neige, ils parcouraient le chemin du canton, relevant une après l'autre les boîtes, inféodés à la mathématique de l'amour.
Gala au téléphone. Dans les Cévennes, dit-elle. Où elle est. Sans adresse, sans autre précision. Ici les gens peignent, dit-elle. Moi, je dessine. Ils parlent peu. Il sentent. Et oui... ça va. Comme un étau qui veut serrer un nuage.
L'intellectuel est d'abord le produit de la langue. C'est son habitacle et, pour tout assaut donné au réel, son outil et sa métaphore. En cela à distance infranchissable du silence monachique comme de la volubilité idiote.
Quand autour de nous tout se tient, mesure de nos efforts, nous cherchons mécaniquement le point faible, et faute de le trouver le produisons.
En taxi pour quitter Krabi. Au volant une femme virile et douce. La voiture longe une forêt. - Ici les touristes se promènent à dos d'éléphant. Le nez dehors, je scrute. Pas de pachyderme. Fûts fins, au sol des sentes, une maigre végétation. Le lendemain, par la presse suisse consultée sur le portable j'apprends qu'un touriste de Berne est morte piétinée par un éléphant.
Un couple badigeonné de colorant culinaire. On le fait entrer dans une pièce immaculée. Il dort, remue, se bat, fait l'amour. On ouvre la pièce, on fait le fait sortir.
Puis je me dis, c'est cela, c'est ici, entre ces murs, avec ce paysage, où je suis, où je serai, ferai, me démènerai.

vendredi 8 avril 2011

Enfin Gala au téléphone. - Où es-tu? Silence. Et pour laisser faire, silence de mon côté. Mais au bout d'un temps de discussion, elle dit: je dois te dire quelque chose d'énorme. Qu'elle ne dit pas. J'insiste.
- J'ai déménagé, pour l'instant je me suis arrêté dans les Cévennes, je dessine, après, je ne sais pas.
La justice a à peu près le talent des magistrats qu'elle emploie.
La guerre est le moyen qu'a trouvé la nature pour forcer l'imagination des hommes à rejoindre la nécessité.
Verre d'eau. J'aime. Avec une table de matière noble et une température à fouetter l'esprit.
De grandes, de vastes traditions mais une incapacité à les mettre en dialogue de sorte que nous bêlons ou nous poussons des cris.
Un journal me demande un texte sur l'eau. Je cherche. Et plus je cherche, plus je me convainc que l'eau n'est pas mon élément.
C. écrit qu'elle est renvoyée de son travail. Qu'elle espère ne pas rechuter. J'ignorais qu'elle avait chuté. Dépression. Un médicament lui a permis de reste entière. Elle continue de le prendre. Trop angoissée, me dit-elle. Lorsque je la connaissais, je ne voyais que cela: une fille consolidée par une morale et des exigences intellectuelles que la société vomit.
A propos de Malaparte niant toutes les idéologies; il ne croyait que dans son moi et y ajoutait une morale de la force.
Ceux qui entretiennent une ambition. Aujourd'hui, autant de demander quel avenir ont les macchabées.
Mes bras trop longs de sorte que je ne peux atteindre ma queue, et le mouvement de balancier n'y fait rien, je suis trop haut ou trop bas, de sorte que je mouille.
Notre façon de vivre est ridicule, mais au-delà d'un certain ridicule, on ne pleure plus, on se cramponne.
Si peu accordés à nous-mêmes. Se débattant. La pensée par jets nerveux cherche à atteindre, pour le ramener dans le giron, ce qui manque, surtout des accords, afin que les éléments disparates et souvent étrangers de nos vies fassent musique.
Plantes et fleurs, dans le détail, les chemins qui les mènent au ciel, sous les arbres, et les arbres, qui s'élèvent, cela n'est saisi que tard, avec l'âge, à travers l'intuition brève mais toute irradiante d'une appartenance au même règne.
Soirée cauchemar. A mon bureau, face aux étoiles qui montent, j'échange trois heures de suite des messages courts via mail et portable avec Gala, ne sachant où elle est ni avec qui ni pourquoi, et je démarre soudain la BMW, roule au village voisin, la cache derrière la poste, monte à pied, par les jardins, vers sa location, vois qu'elle n'est pas là, qu'elle est peut-être où elle dit être, dans les Cévennes. Et de retour face aux étoiles, chez moi, à mon bureau,, je décapsule la cannette suivante, l'estomac déjà gros de blonde, vois si elle a répondu à mon message précédent (tout en admettant qu'elle ne répond jamais) et raconte, par le mail toujours, à S. et C. dans quel cauchemar je me débats, sachant qu'elles sont avec leurs maris et leurs enfants et que je n'aurai la réponse, au plus tôt, qu'à la pointe du jour.
L'électricien polonais, tout le jour, ancien bagnard, la bedaine considérable, ballade dans la maison son odeur. Comme je fais du vélo dans l'atelier et qu'il tire des câbles, se rapproche, je lis le compte à rebours sur le compteur, souhaitant qu'il ne fasse pas irruption avant que j'ai fini d'aspirer mes kilomètres d'air propre.
Le chat jette sur le carrelage, la moquette, la table des animaux mutilés et miaule pour que je vienne constater l'issue victorieuse du combat.
La descente au paradis.

jeudi 31 mars 2011

Pas de nouvelles de Gala.
Hier, aussitôt les enfants couchés, coup de tonnerre et foudre. L'éclair frappe à quelques mètres de l'atelier. Une boule de feu illumine le site. L'électricité lâche (dans la nuit, le téléphone qui fonctionne désomais sur batterie, s'éclaire). Je guette le crépitement des flammes d'un incendie. Je me rassure en me persuadant que le clocher de l'église, point le plus haut, aura attiré la foudre.
Mieux vaut être l'étranger d'une société des valeurs et des choix que citoyen d'une société des lâchetés et du renoncement. Sans les enfant, je m'en irais.
La fin de Winston dans 1984 d'Orwell, les rats du régime de consensus visent à travers le visage la cervelle dont ils avaleront la substance unique.
Après le petit match de football du mercredi avec les enfants, autour de la table blanche des Nordmann à boire de grands litres de bière et à deviser avec F. sur la catastrophe montante.
Enchantement des enfants lorsqu'ils reviennent dans la maison de Lhôpital ce soir. Le baldaquin sur le lit de Liv, la montre Casio au poignet d'Aplo pour laquelle nous venons d'acheter une pile et un bracelet neufs. Mais aussi les progrès de la construction, moi qui m'échine toute la semaine et le week-end. Des "oh" et des "viens voir, vite!" Et ils voient: les plafonds satinés, la pergola montée entre les pommiers dans le fond du jardin, le manteau de cheminée.
Est-ce une bonne idée de raconter ça aux enfants? A table lorsque nous dînons, au petit déjeuner et pendant le trajet en voiture de France en Suisse, le matin, pour aller à l'école. Peut-être est-ce d'avoir été traité en adulte trop vite, trop tôt, trop bien. On ne peut savoir. Pas plus qu'on ne peut se défaire de ces taits de caractère. Le père se transmet de fils en fils.
Fleurs autour de la maison. Elles poussent lorsque nous avons le dos tourné. Je demande leurs noms. S. me les dit. Je lui montre les salades plantées dans la terre fraîche, puis j'allume un feu. Il pleut sur le Jura. Le temps de disposer le porc sur la grille, il pleut sur le porc. Nous regardons depuis la véranda des verres d'alcool dans la main. Plus tard, S. est malade. Je lui tape sur l'épaule sans cesser de boire, seul à côté d'elle, coupé de tout par le drame (sans personnages ni texte ni logique) que Gala orchestre autour de moi. Nous installons les étoffes roses que S. a cousues pour Liv sur le baldaquin de bois du lit, puis elle rentre chez elle en se tenant le ventre. Dans la soirée, un courrier: je n'aurai jamais dû prendre la décision de marier mon mari, je ne l'aime pas, je ne l'ai jamais aimé.
La cage devenant chaque jour plus petite, la souris s'adapta en resserrant ses organes puis en les supprimant.
Cette nuit je pensais à G., metteur en scène, réalisateur, comédien. Son faciès rabelaisien, ses yeux petits, son ventre. Et ses caractères: vif, amusé et amusant, autoritaire et volubile. J'assistais à une réunion dans un hôtel de Berne lorsqu'il m'a appelé de Paris la première fois. Que des louanges: vos pièces ceci, votre écriture cela. Ton sincère et probable sincérité. Mais aussi, l'envie de croire qu'il venait de dénicher l'auteur avec qui former le tandem du succès. Et quand cela n'arrive pas, il se détourne. En y songeant cette nuit entre deux oreillers, ce que je peinais à comprendre, c'est en quoi une réaction professionnelle défendable devait emporter l'homme entier.
Lâcheté et héroisme dans le peuple, phénomènes de combustion éloignés du courage et de l'héroïsme vrais qui sont les fruits de la clairvoyance sanctionnée par une décision.
Papier dans Le Temps sur Ogrorog. Isabelle Ruf, sobre et convaincue. Obtenir une critique aujourd'hui dans un quotidien (un tiers de page), peu importe s'il est positif, c'est l'exception.
Discussions autour des chiffres du bureau de Lausanne. Augmenter le volume d'affaires... Remplacer le gérant... Pondérer les pourcentages...Tout cela avait pourtant commencé la nuit, en Bermudes hiver comme été, sur un vélo équipé d'un seau de colle fraîche.
La vie peut ne tenir qu'à une chose. Un acte quotidien, répété, rituel. Tenir comme le tableau tient au clou. Ce que personne ne voit car le tableau occupe l'oeil. Pour la vie, de même. Tel homme se promène à heure fixe le long du lac, tel autre nourrit son chat. Un autre boit une tasse de thé, mais un thé choisi, dans cette tasse, pas une autre. Et si cet acte, auxquel tient le vivant n'est plus possible, la vie s'arrête.
Etudier le thaï. Trois ans. Soyons optimiste, deux. Ecrit-parlé. Ce qui permettrait de travailler en y ajoutant le français, l'anglais, l'espagnol. Et prendre de pied dans une société qui a encore le souci du sens.

jeudi 24 mars 2011

Survivance du Franquisme dans l'Espagne de 1977, un gardien muni d'un petit fouet dont le métier consistait à arpenter une dizaine de rues. Levé de bon heure, il se mettait en marche et se promenait jusqu'au soir, avec interruption pour la sieste, durant laquelle les larrons ne sauraient sévir (ce qui semble faux, car je me souviens qu'enfant, comme je ne dormais pas, j'allais dans les salles de jeux ou aux abords des cafés afin de prendre une glace et qu'il ne restait, précisèment, que les voyous, ceux qui n'ont pas d'horaire, ceux qui occupent leur corps sans projet et pour qui toute occasion devient projet). Notre groupe d'enfants n'avait pas conscience de la réprimande possible lorsquil démolissait un mur, allumait un feu ou pénétrait dans un terrain vague. Nous savions que le gardien n'étais pas loin, et n'y pensions que lorsqu'il surgissait devant nous, trop tard donc.
Talent incommensurable de Valéry dans ces textes visionnaires. Il prend une telle distance, peaufine tant et si bien son esthétique, qu'il finit par voir ce qui, placé sous le nez de ses contemporains, fatalement, échappe.
Rêvé qu'on me faisait visiter un endroit où vivre agréablement. Un appartement. Cela me semblait aussi prometteur qu'inaccessible. La maîtresse de maison ouvrait les pièces à mesure - bien qu'il n'y en eut que trois - et j'étais confirmé dans mon sentiment: c'est bien. La visite achevée, tout se refermait et je demeurais avec mon sentiment, étonné et interdit. Mais surtout, incapable.
Cette amie dont les loisirs servent à travailler ses relations.
Double sens pervers du consensus. Non pas l'aboutissement d'une discussion dont les parties prenantes auraient convenu de retenir ce qui, dans leur positions respectives, peut faire consensus, mais adoption d'une idée autoritaire présentée comme consensus et donc, impossible à critiquer, sans risquer l'exclusion.
Jeu du ballon rond. Ceux qui savent qu'il n'est pas tout à fait rond partent avec un avantage. Ceux-là ont donné son nom au jeu.
Le plus important, la famille, est incompatible avec l'ambition de l'homme. Ou alors il faut que la famille puisse s'identifier avec cette ambition et s'épanouir en elle. Mais notre régime social travaille à la liquidation de cette identification. Chacun boit les sucs et gonfle ses muscles pour s'extraire de la famille. Et devenir un individu quelconque. Qui bientôt déçu de son manque de singularité tentera de se compléter par la famille. Le réenchantement passe par la modestie et la conservation de la position dans la famille. Il est possible à la condition que l'ambition coïncide à nouveau avec l'accomplissement intérieur.
Autre conférence de Bernard Stiegler que j'écoute en pédalant sur mon vélo statique, dans l'atelier. Son projet de sauvegarde de la démocratie a pour lui la raison et contre lui un peuple détruit par la démocratie.
Demain voiture, tôt, trop tôt, puis le train avec d'autres passagers aux corps tièdes qui tendent les bras vers le week-end (dans deux jours). Un rendez-vous à Lausanne avec un client . Il veut entendre: "ne vous inquiétez pas, noustravaillons pour vous". Je dirai ce qu'il veut entendre.
Que la foi (trouver un autre mot). Fermer les yeux et voir. L'erreur est de croire que cela se partage.
Etrange. Tout. Comme dans une centrale nucléaire qui fonctionnerait sans un homme pour la surveiller et employer l'énergie qu'elle produit.
Nos problèmes sont de faux problèmes. Créés et entretenus. Mais nous ne sommes plus dupes.
Transport de plaques de plâtre dans la nuit. Seul. Quand cela finira-t-il? Des avions survolent l'église. J'ai râtissé les pierres, deux étoiles brillent au large. Un film d'action. Je le regarde jusqu'au bout. Et à nouveau le lit. Où je suis bien. Et nulle part. Dans el coffre de la voiture, dix plants de salades oubliés. La voisine dit que c'est trop tôt pour les tomates, mais que la salade, on peut.
Tout fait réfléchir et incline notre décision, mais ce qui par dessus tout incline notre décision, c'est notre rapport aux choses possédées, le problème étant que, faute de rien posséder, la décision est prise par les autres, la propriété définissant seule aujourd'hui la position de pouvoir.
Gala, par la fenêtre de son petit logement crie, de façon à être entendue:
- Tu me fais peur! tu me fais peur!
Je me tiens sur le pas de la porte, un paquet de chips et quelques bières à la main.
Elle n'ouvre pas. Le voisin tape dans les pneus de sa jeep pour se donner une contenance. Il surveille.
Avec Mohammed au restaurant des Allobroges de Seyssel. Vue sur l'autre berge du Rhône et le monastère des Capucins où nous vivions avec Gala il y a cinq ans, avant que le propriétaire, pour une lubie, ne nous en chasse. Nourriture médiocre, mais l'invitation de mon chauffagiste me fait plaisir (j'aurai préféré rester au jardin, à regarder les arbustes bourgeonner, à écouter les nouvelles de Fukushima et de Lybie). Sur la terrasse, apprenties coiffeuses et ouvriers du bâtiment, les unes attiffées, les autres l'oeil rouge, la clope au bec. Mohammed raconte l'administration, et sa bataille d'artisan qui s'installe, à qui on refuse le permis, le travail, le prêt d'argent. Sentiment général de blocage: les français ne parlent que de cela. Et fanfaronnent.
Satisfaction à l'idée que je vais dormir. Je suis à mon bureau, jambes allongées dans la nuit. A la branche faîtière du poirier se balance le bidon d'insecticide sur lequel la famille tire au pistolet. Je ne travaille pas. J'ai quitté le bureau. Sans dire que je ne reviendrai pas. Pas aujourd'hui pas demain. Laissé la ville, quitté la grande machine. Et la vue de mon lit, ce soir, avec ses draps beiges, ses tablettes transparentes, ses luminaires en tubes, me remplit de satisfaction.

mercredi 9 mars 2011

Mon ami roumain de Corbonod en bleu dans sa vaste maison rachetée aux faillites après qu'elle a été saisie à l'Américain dont mon frère était, par intérêt autant que par défaut, le gardien et le factotum. Il ponce, plaque, enduit, colle, peint et fume. Vétérinaire, depuis six mois sans travail. Avec sur les bras ce chantier de quatre étages, un parc, une cave à champagne dans laquelle on rangerait une flotte de semi-remorques, un ruisseau, des poulaillers, des remises, des bassins, une rivière, des hangars... Les traits tirés, l'haleine frottée d'ail il regarde l'ampleur de la tâche et parle de revendre. La veille j'ai fait le même raisonnement. Mais le matin nous recommençons les calculs, les projets, les plans, les métrages, les mélanges.
Au téléphone, Gala: "je t'aime" - mais j'ignore toujours où elle est.
Ayant assez lu, je sors dans la ville. Il est tard, c'est lundi, j'imagine les rues apaisées. Mais elles sont noires, pleines d'ombres, de recoins puants et le ciel crépite de feux. Je veux me rendre sur le lac lorsqu'une bande de gosses surgie de la Servette me rejoint. Un petit roux détaché du peloton m'arrache le carton que je transporte.
- Une wii!
- Pas du tout espèce de morveux, et d'abord on demande! D'ailleurs ce n'est rien. Ni une wii ni autre chose.
(J'essaie de me convaincre que le carton est vide faute de me souvenir de ce que j'y ai enfermé).
Fixant avec défi le groupe des enfants que ma résistance excite, je vois que tous portent des casquettes MacDonald's et que le maître qui accompagne la course d'école nocturne baisse les yeux dans sa barbe pour excuser son impuissance.
Miraflores près Madrid. A trois voitures sur des routes qu'envahit une végétation sèche, le long de pinèdes bruissantes de grillons, nous gagnons les collines, puis, à travers des hauts prés rouges de coquelicots, une bergerie de vieilles pierres fermée par un cadenas. Les pères allument un feu, nous jouons. Après la viande et le vin, on déballe devant nos yeux un plateau de pâtisserie grande taille bondé de pièces roses, au chocolat, à la pistache, à la crème, à la meringue.
Consulat des Etats-Unis, rue de Versonnex, sur le quai du Léman. Carreaux de faïence brune dans le hall d'immeuble, portes d'ascenseur en métal. A déchiffrer les plaques des raisons sociales, on ne sait où aller, comme si l'Amérique qui tient ici siège administratif se cachait parmi des doubles: Americana, Inc. Corp, Centre américain, Colson s.-a. De consulat, nulle part. Porte médiocre au premier étage sur laquelle est scotchée une feuille A4 portant inscription http//:usembassy.gov. Et l'horaire de bureau. Trop tard. Fermé après 13 heures.
Le lendemain, à peine poussée la porte de l'ascenseur, je bute contre le dernier venu d'une file d'attente congestionnée. Sur la palier, vingt individus, la mine basse, l'air inquiet, suant, soufflant. Au plafonnier le néon toussote. L'entrée de l'Amérique.
Edouard à la Galerie:
- Tu te souviens de Micheline?
Une femme de cinquante, soixante ans, coiffée d'un béret de cuir, intarissable, ivre souvent, fumant à la chaîne des cigarettes épaisses.
Vue pendant des années et la dernière fois il y a quelques semaines.
- L'autre soir, nous avons dîné chez elle. Au dessert, elle annonce qu'elle se suicidera le matin. Le matin, elle est morte.
Drogue qui produit des certitudes. Qui rend péremptoire. Sans rapport avec ce que vous êtes. Rapport à rien. Certitudes sitôt oubliées. De sorte qu'après la descente, lorsqu'on vous les rapporte, cela paraît impossible.
L'ancien président Bush admet s'être trompé en tout. Il y a trois ans il dictait la volonté de l'Amérique à la conférence des nations.
A qui parler?
De quoi?
Peu importe.
Seul compte: comment?
L'avion tombe. Au lieu d'exploser, il se pose. Nous sortons. Dans la ville, il ne se passe rien. Un peu comme l'Espagne à l'heure de la sieste sauf que nul ne s'est endormi et nul ne se réveillera, ce que l'on perçoit à la qualité de l'air, frais et dur.
Dix millions de personnes en France rivées chaque soir au même programme d'images impulsives.
Que pouvaient bien nous vouloir ces maîtres qui nous tenaient assis à nos pupitres? Je m'étonne ainsi de la joie qu'éprouvent Aplo et Luv a vivre et raconter l'école. Pour moi, tout se déroulait autour de l'école, une fois franchie la clôture et ramené en car dans mon quartier, ma maison, ma chambre, ma rue. L'approche de l'élève serait-elle devenue caressante alors qu'elle n'était que carcan et obéissance?
Si le style est tout, clinquant il n'éclaire que le vide.
Qu'on ne se soucie plus de moi. Même en pensée. Ignoré. Ni amis ni famille. Suspendu. Et ainsi, ne remuant pas, ne parlant plus, condamné.
L'amour avec une fille qui ne parle pas français.

mardi 8 mars 2011

Rien de ce que pense la philosophie n'advient, mais la philosophie modifie notre façon d'advenir.
La critique détruit la liberté qu'elle permet de penser.
Innocence (dans l'espace plus encore que dans le temps) de la jeunesse. Pas à s'étonner que l'éducation nous fabrique des enfants prolongés. Utilité évidente de ce retard organisé. A moins que le personnel de l'éducation ne soit lui-même en état d'innocence prolongée.
J'aimais que sonnent à l'église de Lhôpital les heures fixes. Ces coups de cloches me situaient dans le jour et dans la nuit. Désormais je n'aime que les demi-heures. Un coup. Toujours un.
Si tout est compliqué, c'est que tout a été simple et que l'ennui, matériau de l'histoire, pousse à la complication. D'où il faut inférer: ce n'est qu'un début. La guerre étant la fin.
Une dame me demande "si moi aussi j'y vais". Comme je ne réponds pas:
- Oui, je sais, nous sommes tous dans la même situation. Pas le droit de dire.
Elle s'en va.
Et revient.
- ... j'ai tout de suite su que vous y alliez.
A l'oreille.
Genève - rues arpentées des déchets sociaux, des voyous, des stupéfiés, des somnambules. Retranchés dans les officines les fonctionnaires administrent contre émolument l'ordre apparent de notre "ville de paix".
Retour des passereaux dans le soleil de mars. Ils s'envolent du tas de sable qu'ils picorent effrayés par le chant du coq de Malfait.
Quatorze bateaux de mille réfugiés tunisiens arrivés à Lampedusa ce matin. Autant hier. L'Europe exige que l'Italie agisse. L'Italie annonce qu'elle achemine les nouveaux-venus.
Ce qui surprend ce n'est pas tant que les hommes politiques veuillent obtenir et conserver le pouvoir, c'est qu'ils considèrent comme pouvoir ce qu'ils obtiennent et conservent.
Etre sur le retour c'est valoriser les efforts consentis pour rendre aimable le résultat obtenu. Esclave qui chiffonne son boulet.
A défaut de génie de Nourrissier avant d'éteindre et de chercher le sommeil. Aussitôt rêve d'une lecture publique : j'hésite devant la page de mon propre livre, ne peux déchiffrer les mots, les phrases et impatiente le public. Je m'excuse: les situations sont dessinées et il me faut interpréter chaque dessin pour saisir le sens général. Réponse inconsciente à la syntaxe en circonlocutions de Nourrissier.
Des milliers de francs dépensés - dix, vingt, plus - et des vendeurs toujours secs, arrogants, las.
Equerrage de la salle de bains. Brouillé avec la mathématique, ce depuis mes 12 ans. Le plombier et le chauffagiste, perplexes après que j'ai signalé une cloison asymétrique, cherchent l'erreur. Cherchent à la théoriser. Nous dessinons au sol, contre les murs. Ils prétendent que j'ai tort, je tiens bon. En fin de compte, par le raisonnement, nous trouvons 20 centimètres d'ouverture à rectifier.
Du sud de la France, du moins à ce qu'elle prétend, Gala m'envoie sur le portable de brefs messages délirants et bâclés où je suis traité d'"ignoble".

lundi 7 mars 2011

Les Roumains (bien qu'il y ait deux polonais dans la nouvelle équipe). Depuis qu'ils savent quel salaire je paie à l'heure, en plus de travailler avec force, énergie et décision, travaillent le sourire aux lèvres. A ce prix-là, ils démoliraient la maison pour le plaisir de la reconstruire. Les chantiers que je désigne (crépi, chape, murets, marches, dallage, peinture...) suscitent une réponse invariable: "pas de problème". De fait, comme je m'absente pour répondre au téléphone, les voici à l'oeuvre. Débarqués d'une petite auto samedi matin à 8h30, repartis ce dimanche à quatorze heures, ils ont cumulé 45 heures de travail. La semaine ils font leurs 50 heures dans le bâtiment, le week-end ils transforment ma maison en palais rustique.
En dépit de la disparition de Gala (une de plus), journée de parfait bonheur avec les enfants dans le Jura proche que nous parcourons à deux voitures, au milieu des bois torturés et par un beau soleil, pour gagner dans le Bugey une ferme modèle où sont assemblées mil chèvres que nous ne voyons pas, l'éleveur étant, le dimanche, tout à son foyer et à son horaire de repos, heureux de vendre ses fromages, mais ne cédant nullement devant les regards suppliants de nos quatre enfants qui aimeraient voir le troupeau. Et l'éleveur monte faire sa sieste dans sa villa au crépi juste séché tandis que M. m'aide à traîner dans la paille, contre la petite façade de la ferme, où nous serons abrités du vent, la table de pique-nique sur laquelle nous déballons des pommes, du pain, les fromages et des amaretti de Modane.

samedi 26 février 2011

Les Roumains, en force, ce samedi, dans la maison, dès 7h30. Hirsute, je vais au café quand Marius m'annonce qu'il leur faudra du travail car le carrelage qu'ils prévoyaient de finir sur deux jours sera fait d'ici midi. Je cherche en mâchant des tartines. Puis je désigne des chantiers: maçonner le bas-mur de la véranda, paver 80m2 d'allées, couler une chape dans la salle-à-manger... La réponse invariable de Marius, "pas de problème".
Edouard interdit quand il apprend que je me suis séparé d'un ami pour une phrase. Oui mais, lui-dis-je, c'est tout son caractère que contenait cette phrase.
Après deux heures de pourparlers Gala monte en voiture et me rejoins à Genève. Nous sortons, à onze heures, mais le lundi la ville est fermée. Est seule éclairée la porte du 75, l'antre d'Einstein. Trois ou quatre épaves et Michel le chinois (il y a vingt ans, à mon retour d'Australie, dans ma cuisine, il révisait ses examens de licence un six-pack à portée de main). Affublé d'une chaussette, il a les yeux hallucinés et peine à me nommer. Plus tard, il retrouve la parole et chante des litanies où ne figure pas un mot de français, tirades de syllabes qui bout à bout forment une prosodie automatique. Cela dure toute la nuit. Gala lui répond, j'abandonne. A trois heures du matin, dans son appartement des grottes - frigidaire vide, cendriers, livres érudits et recueils de poésie en piles - il se met à parler italien puis latin. Nous dormons sous un piano à queue, il s'affale dans un fauteuil, un bouteille de marc contre la poitrine. Sur l'ordinateur tournent des enregistrements flamenco de l'avant-guerre .

jeudi 17 février 2011

A Helsinki j'avais un copain Malgache. Comme je m'étais coupé la main, il me jura que j'avais le signe du diable et que je périrai avant la fin de la récréation. Je me mis à surveiller l'horloge.
Ma première expérience de vie adulte, à Majadahonda, prés de Madrid, en 1975. Nous n'allions pas à l'école. Dans un supermarché, nous avons acheté un magazine pornographique, une boîte de sardines et une bouteille de bière. Le fils du camionneur venait de perdre sa mère, il s'appleait Ange. L'autre, Jean-Michel, commençait la drogue.
Le multiculturalisme est le signe d'un renoncement complet; qui de plus s'ignore.
Deux hommes dans un garage fument et regardent la pluie tomber. Je passe à distance, sans parapluie, les chaussures trouées.
Etre délié. Quand cela intervient trop tôt, c'est qu'on a jamais été lié. Quand cela intervient trop tard, il est trop tard.
Femmes voilées dans les préaus des écoles suisses.
Soudain tout devient violet et il y des araignées.
Rendez-vous avec Aplo chez une pédiatre. Période d'essai d'administration de Rétaline au terme de laquelle, nous dit la dame, "vous n'aurez d'autre choix que de continuer". Elle soumet Aplo à une série de questions. Il répond positivement. Elle souligne le succès du traitement et conclut: "nous allons donc augmenter la dose". Je demande si un contrecoup est à craindre à la fin de la médicamentation. "Aucun". Sorti du cabinet, Olofso me dit que la pédiatre, lors d'une séance antérieure, a précisé qu'on ne pouvait cesser brusquement la prise de Rétaline, qu'il fallait tenir compte d'une accoutumance. A notre entrée dans le cabinet j'avais fait remarqué à Aplo une collection de fioles sous vitre. Maintenant nous quittons le cabinet et la pédiatre s'arrête devant les fioles:
- Cest nouveau, nous dit-elle.
- Oriental?
- Egyptien.
- C'est d'actualité, dis-je.
La pédiatre me regarde sans comprendre. (Trente jours que la presse, la télévision, les radios ne parlent que des manifestations anti-Moubarak en Egypte).
Tu ne représenteras pas ton Dieu - car alors il serait fini, comparable et non-transcendant. Sauf à être artiste, capable de faire varier à l'infini le fini, capable d'incarner l'infini, la représentation est anti-dynamique. La foi, assortie à l'exigence d'invisibilité, vise comme objet de création un Dieu dont la forme et le contenu sont toujours différés.
Debout à 3h30. Tout noir. Pas l'aube tranquille du grand cloître de la Chartreuse, lorsque je me levais la nuit pour écouter le fontaine. A six heures les enfants qu'il faut réveiller dans leurs chambres. Maison froide. Bûches à enflammer, poêles à remplir. Faire entrer le chat, remplir l'assiette, le faire sortir. L'ordinateur affiche: émeutes en Egypte.
Changement. Heureux. Ou presque. Serein. Heureux d'être seul. Plus cette sensation de poids. A ratrapper sans cesse par l'acte, par la pensée, Gala. Du coup le jardin est plus grand et a perdu ses limites, je vais pouvoir regarder au large et reposé, marcher où je le veux, quand je le veux, dans le monde proche.
De retour après un mois, je trouve la maison ouverte. Porte et fenêtre, tout est ouvert. Les chauffages, à fond. J'appelle. Un ouvrier descend. Le chauffagiste. Marocain. Il veut me montrer son travail. Les enfants ont faim. Moi aussi. Il attendra. Nous prenons le goûter au jardin. J'aperçois l'ouvrier qui gesticule dans mon bureau. J'attendais d'avoir manger pour lui dire que le choix de l'emplacement du radiateur, sous la baie vitrée contre laquelle j'écris, ne convient pas. J'arrête de manger, je monte. Plus tard, il me tend une boîte de cacao publicitaire.
- J'ai renversé mon café sur votre nappe, alors pour compenser...
Du balcon du Thaï hotel de Krabi, je dis à Gala restée dans la chambre, "il pleut". J'ajoute "l'affaire de dix minutes". Deux jours plus tard, il pleut encore.
Roman, récit, notation, invention d'une situation, rapport d'un événement, travail de réflexion - si l'on veut des percées littéraires (non pas en littérature), genres à combiner.
Ciel limpide, les pré-Alpes comme soulevées.
Le maire de Faoug me faisait des photocopies de mon mémoire sur la métaphysique des substances.
Ce jardin sauvage, en fait une combe d'herbe entourée de pommiers, près de Faoug. Je passais à sa portée pendant les mois où je gardais les vaches et j'enviais du haut du tracteur ceux qui pouvaient s'y reposer (il n'y avait personne). En fin de compte, retournant à la ville, sans m'y être attardé.
Sur le chemin de l'école, n'osant pas dépasser les camarades qui me précèdent et inquiet d'être ratrappé par les camarades qui me suivent. Je me suis mis au skate.
Bonheur de se coucher tôt.
L'homme qui attendait l'homme qui a inventé l'homme en lecture ce soir à l'Université de Montpellier, je m'en souviens à l'instant. Les raisons invoquées pour mon absence - rendez-vous, retour de Bangkok, enfants - sont réelles, mais, n'eussent-elles été réelles, il m'aurait fallu en inventer car aller s'asseoir pour débattre avec des étudiants d'une pièce dont il n'y a rien à dire sinon qu'elle a été écrite pour être jouée...
Trois coupures d'électricité dans la soirée et l'eau de la machine à laver qui déborde dans le salon. A l'étage, je pose des poêles à pétrole dans les chambres des enfants avant qu'il n'y montent, je dors dans un sac de couchage. Et pendant ce temps, les rénovations diminuent mon compte en banque sans augmenter le confort.
Les drônes, le catch, la guerre propre, productions du même tonneau.
Elle lui donna rendez-vous au bout de la rue, mais à mesure qu'il s'éloignait et pénétrait dans la noir, il comprit qu'elle venait de mettre fin à leur rendez-vous et qu'il s'éloignait d'elle.
Ce que mes amis alternatifs ne peuvent pas admettre, c'est que je lave ma voiture.
Comment se prendre au sérieux? L'argent, oui, pour le plaisir, mais le pouvoir?
Dessin naïf d'un ruisseau, tous les poissons nagent dans la même direction.
Encore des crépitements. Plus fort. Dans la cage d'escaliers. Qui semblent monter à l'assaut de la chambre. J'ouvre la porte. Les flammes déposent des lueurs sur les cloisons. Peu après il pleut . La cloche de l'église sonne. Quatre coups au-dessus du lit humide.
Feuille froissée dans la corbeille. Au milieu de la nuit. Qui se déplie. Je dresse l'oreille. Ne sais pas ce que c'est. Je me rassure. Voilà que le bruit recommence. Ailleurs, pas que dans la corbeille. Une sorte de crépitement. Je me dresse dans le lit. Par le hublot de la porte du bureau (où je dors) je vois les lueurs orangées du poêle. Je renifle. Odeurs habituelles: plâtre et fumée. En fin de compte, c'est le radiateur. Il crépite.
Chez les Thaïs, dans le peuple, sentiment que la vie privée n'existe pas. Les rapports ont lieu par et dans le travail - lequel ne cesse ni ne commence.
Révoltes en Egypte. Les châines câblées d'information en continu n'ont ni images ni informations. Cependant, elles ne cessent d'informer. Sur une chaîne on peut voir une image d'aujourd'hui avec un commentaire de la veille, sur l'autre une image de la veille avec un commentaire d'aujourd'hui. Simultanément, un animateur déclare "au 13ème jour de la révolte", un autre "au 14ème jour de la révolte". Il faut ajouter les phrases qui défilent sur le prompteur placé en bas d'écran. Elles défilent sans ordre de sorte que des nouvelles anciennes précèdent parfois des nouvelle récentes, causes et conséquences se trouvant ainsi inversées.
Bangkok. Un policier en service chante dans la rue.
Dans une gare routière à sept heures le matin. Quelques paysans en route pour la Chine fument au pied de trois bus esquintés. Mais nous nous sommes trompés d'heure, le bus pour la Thaïlande est à sept heures du soir.
35 kilomètres pour atteindre la cascade de Khuan Si. Jungles le long de la route (plus intéressante que la cascade, sorte de carte postale chinoise). Les villageois se tiennent les côtes et font des signes à me voir ainsi transporter Gala sur le porte-bagage.
Luang Prabamg - ville-vitrine, charme organisé, mais le site est beau: l'ancien quartier est bâti sur un promontoire entre deux fleuves, le Mékong et la Nam Khan. Le couvre-feu est à minuit. A une heure du matin, nous pédalons avec Jeremy et Abraham derrière un laotien qui nous guide à moto vers une banlieue où il connaît, dit-il, une discothèque clandestine.
Deux journées de navigation sur le Mékong laotien de Hua Xai à Luang Prabamg. Cette opération touristique, à première vue rébarbative (transport en groupe pour se rendre à la jetée, récolte des passeports, montagnes de valises) tourne à la fête. Midi à peine, les voyageurs ouvrent du rhum, de la vodka, du whyskie, distribuent des verres, pilent de la glace. Au fond de l'embarcation, en bois et plate, ouverte sur le fleuve, une dame vend de la bière, des soupes, du café. Très vite, les conversations se prolongent vers la proue, dans toutes les langues, les places sont échangées, on se sert la main, on se prête des livres, on raconte sa route, on montre ses photos. Et bientôt, les éléphants qui déplacent des grumes sur la berge, les pêcheurs qui tendent leurs filets, les lavandières, le passage des rapides, les rochers noirs, les villages perchés, les haltes, tout devient irréel. Hormis deux polonaises de Londres qui mitraillent avec des appareils à téléobjectif, personen ne semble remarquer les éléphants - ce qui me frappe et m'amène à me dire, mentalement "enfin quoi, ce sont de vrais éléphants, qui travaillent à coups de trompe...". De fait, les bateaux et les bus représentent l'occasion pour le routard de s'occuper de soi. Il se laisse-aller. Prend pendant quelques heures des libertés envers son devoir de voyageur. Ainsi des anglaises dorment affalées sur le pont, les chiliens de Brisbane expliquent les inondations de décembre, une québecquoise parle de sa dépression, un colombien chef de cuisine de son tour du monde culinaire. Deux américains mènent la danse, Abraham et Jeremy. Il sont professeurs en Corée. L'un est noir et si gros que le bâteau (50 mètres) tangue lorsqu'il va se ravitailler en bière, l'autre, chaussé de lunettes à montures vertes est un bouffon plein d'esprit. Les heures passent et lorsque vient notre tour d'offrir une tournée, je contate que nous sommes sans le sou faute d'avoir fait du change. Des hollandais qui parcourent le Laos et le Vietnam à vélo (lui 72 ans, elle 68) nous font une avance. A Pak Bemg, la ville étape, un allemand nous évite le vol de nos bagages. Ces touristes qui débarquent en une fois sont le seul revenu de la journée. Sensation désagréable. Gala part devant pour trouver une chambre, je n'ai plus qu'à essuyer des refus polis et à transporter ses deux valises. Le lendemain, reour au fleuve, ce qui ne va pas sans nervosité, personne ne connaissant l'heure départ du bateau. Les groupes se reforment, sur le quai les indigènes vont pourvoir faire leurs comptes jusqu'à l'arrivée du bateau suivant, le soir (je suppose). Huit heures plus tard, Luang Prabamg est en vue. Toujours désargentés, nous sommes obligés de suivre le couple hollandais.

mercredi 16 février 2011

Nu, les culottes aux chevilles, j'écris sur un petit bureau. La locataire de l'appartement me découvre. Elle est gênée. J'essaie d'expliquer ma présence. J'attends mon frère, lui dis-je; il sortira de cette chambre. Et je désigne une porte. Mais la suite des événements me donne tort. Une clef tourne dans la serrure. C'est, M. le chef du département de philosophie. Il est accompagné de sa femme. Je m'avance. Je déséquilibre un porte-parapluie en forme de pied d'éléphant. Tandis que je le rattrape, le philosophe et sa femme entrent dans le salon. Je leur tends la main avec un aplomb forcé. La femme m'attire et m'embrasse. Je ne la connais pas, mais, "voilà qui est fait", dit-elle. M., à qui je tends la main, la serre machinalement. Je m'excuse: "je suis le voisin, votre voisin... vous comprenez?" Je me précipite dans le vestibule, je veux quitter leur appartement. Or il y a deux portes. La première donne sur une cage d'escalier où l'on voit plusieurs portes d'appartement. La seconde sur une cage d'escalier identique, avec ses portes. D'un côté ni de l'autre je ne reconnais la porte de mon appartement. Je soupire et cherche que faire. M. s'approche et me donne une tape dans le dos. Je donnerai bientôt un séminaire sur la décision, me dit-il.
A un "non", la femme préfère un "oui" qui est un "non".
La misère n'a plus d'autre idéal que la richesse et la richesse n'a plus d'idéal.
Alan Turing, inventeur de la machine abstraite, pionnier de l'informatique, regarde trente fois le film Blanche-neige et annonce à son amant son intention de se suicider. En 1952, il croque une pomme plongée dans un bouillon de cyanure.
Scène effrayante de ce film effrayant entre tous, l'Echelle de Jacob: une rame de métro lancée à grande allure dans laquelle sont enfermés des morts-vivants.
L'inclinaison du ciel obligeait les Sen à retenir les nuages de crainte qu'ils ne disparaissent derrière la montagne ce qui eut impliqué la sécheresse et la mort du dernier buffle.
Négocier. Je ne négocie pas. Toute mon enfance mon père s'est occupé d'humilier les vendeurs.
Temple du Boudha d'émeraude apparu suite au foudroiement par l'éclair de la stupa dans laquelle il était serti, mais Gala porte un jupe si courte, qu'on la croirait sans culottes. Déjà, au marché, les femmes levaient des regards surpris. A la fin, indisposé, je lui propose de rentrer. Elle achète un pantalon, et dans une atmosphère lourde de reproches, nous mangeons.
Dans le car, une jeune fille discrète. Jeans apprêtés, chaussettes à pompons. Trois heures de suite, pieds à plat, symétriques. La frange net sur le front, de grands yeux blancs et sombres. De temps à autre, elle pianote sur son portable et parle dans un micro qu'elle tient contre ses lèvres. Son porte-monnaie tombe. Je le ramasse. Elle tend la main, le récupère sans me regarder, ne remercie pas. Pourtant, à l'arrêt du bus, comme le nom de la gare n'est pas affichée et que nous demandons où nous sommes, elle se renseigne pour nous. Puis elle s'incline et reprend sa position.
Prescience des événements. Un détail soulève brièvement, devant mes yeux, les circonstances à venir.
Lorsqu'on voyage dans l'Asie du sud, le contraste avec la vitesse de nos sociétés est frappant. Nos individus, adaptés à la technique - un auteur tel que Bernard Stiegler l'analyse bien dans De la pharmacologie - sont les appendices d'une machine dont le rythme s'est emballé. Et autour de cette machine dont la force centifuge croît, des corps tombés et immobiles: invalides, ivrognes, chômeurs, hagards, drogués, déprimés.
Toute idée générale est purement intellectuelle. Pour peu que l'imagination s'en mêle, l'idée devient aussitôt particulière (Rousseau). Remarque qui fixe l'enjeu du récit littéraire informé par l'esprit de recherche. Ce que je tente: creuser dans la littérature et par elle, le sens.
Seul, oisif, et toujours voisin du danger, l'homme sauvage doit aimer à dormir, et avoir le sommeil léger comme les animaux, qui, pensant peu, dorment, pour ainsi dire, tout le temps qu'ils ne pensent point. (Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes)
L'abstention n'étant pas considérée comme une prise de position politique, la création d'un parti du refus de voter mobiliserait les voix des citoyens qui demandent une réforme fondamentale du système des partis.

mardi 15 février 2011

A la gare de Chiang Mai les parloirs sont signalés à une hauteur de 1,30 mètre.
La cloison de bambou tremble sous les assauts du couple qui vit dans la chambre 32.
Des heures à moto par les rues de Chiang Mai, ville sans intérêt dont on se demande comment elle attire tant de touristes. Nos casques nous donnent un air de tortue, je psrte les Ray Ban vieilles de trente ans que m'a cédées mon oncle. Gala me tient par la taille et me commente les rues comme s'il n'y avait aucun risque que le moto plonge dans le canal. Un peu plus tard, nous sommes perdus.
Hier dans un bar que les clients rejoignaient à bord de pirogues.
Arrivés en bout de course les nuages sont requinqués et distribués à des vents porteurs.
Cette gamine qui embrasse Gala à pleine bouche parce qu'elle vient de la rencontrer.
Elle portait de grandes culottes. J'avais le sentiment de me mettre à table.
Par l'art, produire l'infini en modelant le fini.
Résistance à celui qu'on aime afin de vérifier son ego - lequel sera détuit si l'amant se retire.
Ce jeune couple de voyageurs avec qui nous buvons près du marché de Chiang Rai. Si raisonnables. Bonnes opinions, idées mesurées, projets retenus. Donne envie de casser des chaises.
Liens à autrui si ténus que je m'en inquiéterais si j'en souffrais. Non le pourquoi ( désintérêt, isolement géographique) mais le comment vivre ce fait. Amis avec qui la rupture, consommée suite à des conflits d'idées, en dépit d'un possible retour (si je ne crois pas à la pitié, je crois au recommencement) sont passé à l'anonymat, personnes auxquels je ne me rapporte pas faute d'énergie (et d'abord de distance), personnes pour qui j'ai de la sympathie, mais qui n'existent pas pour autrui, qui se cantonnent dans leur tambour à lessive, d'autres encore, dont on doute si on sera mieux en leur compagnie, tout cela opère une réduction de la vie.
Elle est assise face à la rue, dans un bar du canal, devant une table basse chargée de boissons et de chaque côté, dans des fauteuils, un homme. Tous deux prévenants et désireux. Elle se tourne vers l'un, qui insiste mieux, parle plus fort que l'autre gesticule, occupe le terrain. Et puis il se lève pour se rendre aux toilettes et c'est au tour de l'autre, elle se tourne vers l'autre. Autant l'un est vif (celui qui s'est absenté), autant l'autre (celui qui est resté) est engoncé. L'un, petit, brun, méditerranéen, peut-être du Maroc, l'autre nordique, à mâchoire prognathe. Deux figures antoniques du mâle. L'un côté clan, consil de famille, virilité, fantaisie, l'autre côté foyer, ennui, travail, sécurité. Le manège dure. Le petit brun tient la distance, mais paraît s'essoufler. Je me demande qui va l'emporter; je me demande encore si, par dessus-tout, elle ne souhaite pas qu'aucun n'abandonne.
Une bibliothèque que je découvrais offrait une section philosophie. La ville qui l'abritait, petite et provinciale, rendait extraordinaire l'existence d'uen telle section. A mesure que j'avançais à travers le rayonnage de la bibliothèque, mes spéculations m'amenaient à réduire le nombre de volumes de la section. Puis je me rassurais: si la bibliothèque a pris soin de créer une section, c'est qu'il y a au moins un livre de philosophie.
Dans le car pour Chiang Mai, Valentin. En 1993, avec des copains, il était venu frapper à la porte de la ville abandonnée que nous occupions dans Genève. Olofso ouvre.
- Madame, est-ce qu'on peut habiter dans la cave?
Il avait alors 12 ans.
Le désir de sommeil à toute heure et la difficulté du sommeil aux heures destinées à cet emploi, un symptôme.
Le duel se joue avant le coup de feu, dans l'échange des peurs. Peu importe que les pistolets explosent, tirent faux, ne tirent pas. La présence sur le champ du combat fixe le conflit en tragédie. Les adversaires aimeraient se serrer la main, renoncer, mais c'est impossible. Pour atteindre à la catharsis, il faut que le feu parle.
La critique étant la condition nécessaire de la proposition elle est aussi déductible de cette dernière. Dès lors, on pourrait réduire les livres à leur partie de proposition, ce qui présenterait l'avantage de supprimer de nos bibliothèques tous les livres qui de la critique ne tirent pas de conséquences.
Je lui envoie une message à quatre heures du matin. Réponse instantanée: "j'ai ouvert les yeux quatre secondes avant que le message ne s'affiche sur mon téléphone".
Sept heures d'une route droite. Nous montons vers le Nord et le Laos. A force de voir défiler des maisons dont les façades sont orientées vers le bus, j'ai l'impression que l'arrière-pays est vide, inexploré et défendu.
Race et bureaucratie, chapitre inouï du livre d'Hannah Arendt sur les Origines du totalitarisme qui traite des Boers d'Afrique du Sud. Possibilité d'en tirer une pièce de théâtre qui offrirait un miroir déformant à notre décadence morale. Le dernier un schéma historique à m'avoir fait une telle impression était une hérésie chrétienne survenue dans l'Allemagne baroque et rapportée par Greil Marcus dans Lipstick traces. On y voyait un chef sectaire transporté à travers la ville dans une baignoire portée par des femmes nues.
Comme nous discutons de la fuite des hommes vers une autre planète je fais remarquer que les scientifiques nécessaires au succès de l'entreprise seront esclavagisé par ceux-là même qui sacrifient aujourd'hui la démocratie au capitalisme.
Sukkothai - transporté sur 15 kilomètres dans un rickshaw à moteur par un chauffeur ivre. Poussière terrible. Gala enveloppée dans un châle. J'emprunte des lunettes qui me rendent la nuit plus sombre. En chemin, le chauffeur demande si je peux lui offir une bière. Puis s'arrête pour faire le plein. Disparaît, réapparaît. Nouvelle portion de route. Déposés dans des bungalows en rase campagne. Une femme à qui il manque un oeil nous fait attendre. Sur des balcons, des couples muets, stupéfiés. Et au sol, un gazon que des projecteurs font ressembler à un lit d'épinards. Quand vient le propriétaire, un italien qui tient le personnel indigène sous sa coupe. Il nous enregistre et a ce mot: demain je ne serai pas là, j'assiste à une crémation. Soyez les bienvenus!
Dans le bus pour Sukkothai, écoute d'une émission de radio sur L'origine du totalitarisme d'Hannah Arendt. Pensée précise que ne peux transmettre le journalisme.
Au Panthip Plaza, supermarché des utilitaires électroniques, un noir marchande. Il exige un logiciel ou un jeu, et le thäi s'exclame:
- J'ai!.
Il pianote sur le téléphone portable, donne l'ordre à des collègues en coulisse de lancer la la copie à partir de l'original - alors le noir esquisse un pas de danse et les paumes de mains dressées:
- Non, non, c'est pas ce que je voulais, attend... est-ce que tu aurais...?
Ecriture et lecture sont les mediums qui fixent la pensée. A l'université je renonçais à prendre des notes, ainsi forçé de lire les textes de bout en bout.
Suite avec vue au 17ème étage du Shangri-La de Bangkok. Sous nos yeux le Chao Phraya que j'aime tant et son traffic de bateaux-bus, de péniches, de jonques, de "long-tails boat". Au loin, le métro aérie et le flot des voitures sur le pont Taksim. Sur l'autre berge, un gratte-ciel en construction, le "river building", soixante étages. Sur la façade noire, des ouvriers supendus travaillent au chalumeau. A droite, un bâtiment-parking. Un jogger court d'étage en étage, arrivé au rez, remonte. Et des cours de tennis et des panneaux solaires sous lesquels se reposent les garçons d'étage.
Chacun tirait la corde à soi, l'un vers la droite, l'autre vers la gauche, mais l'homme qui tirait à droite était à son tour tiré dans des directions contraires par deux autres hommes et de même pour son adversaire, et à leur tour les quatre hommes qui tiraient les deux premiers dans des directions opposées...
Le gosse anglais que j'ai pris pour un autiste, dans l'île, n'était peut-être que gâté. Un jour, son père déplie sur la table du restaurant, au petit-déjeuner, une panoplie informatique digne d'un courtier de Wall Street. Cherchant derrière ses lunettes le gosse, il lui donne un ordre que celui-ci transgresse. Alors le père s'écria: ce gosse est impossible! Sa femme, assise en face, répète l'ordre. Même résultat. Aucun. Tous deux commandent des frites, des glaces, des hamburgers. Et les abandonnent dans l'assiette.
Chez des interlocuteurs, opinions qui sont la répétition mécanique d'opinions prises dans la presse. Leur particularité est de ne jamais avoir été pensées.
Au moment de choisir ma discipline d'étude à l'université, je m'inscrivis à différents séminaires - agronomie, politique, littérature, philosophie. En littérature moderne, je participais à une lecture d'Artaud. Au bout d'un mois, le professeur nous commanda un exposé.
- Quel sera votre sujet, me dit-il.
- Dieu.
- Mmh... Prenez plutôt le début du texte de la page 190.
Toute pensée est vaine qui n'a pas mis d'abord l'auteur à la question (Denis de Rougemont).
Dans un hamac, devant la mer, le restaurant dans un cabane, à dix mètres, la bière, à portée de main, et le silence.
Je dis toujours... (merveilleuse expression).
De Rougemont conçoit la possibilité d'une vérité qui rende compte de la totalité de l'homme et de ses fins les plus lointaines (dans Penser avec les mains), mais cette conception, qui est comme l'inversion de l'incarnation christique, ne revient-elle pas à fonder l'organisation future de la société sur l'homme en tant que source de tous les possibles, de sorte qu'en répondant aussi généreusement à la question qu'il pose, De Rougemont admet une contingence totale? Problème consubstantiel à l'anarchisme dont le principe légitime a priori les actions dès lors qu'elles sont le fait d'un homme libre. S'il veut éviter de disparaître dans la contradiction des libertés qu'il engendre, l'anarchisme doit être inclus dans un shéma limitatif de règles, lesquelles, sauf à réintroduire l'arbitraire, doivent s'ordonner sur une métaphysique.
Une humanité qui se désintéresse de son sort.
Avec des allemands.
- Nous habitons Nüremberg, ville de sinistre mémoire.
Quitté l'île de Jum. Retour sur le continent à bord d'un bateau de tourisme. Gala prend l'air à la proue, je lis au milieu de voyageurs endormis. Le long de l'étrave, des rochers noirs émergés de flots. Et ces arbres dont les branches cherchent la terre pour s'enraciner.
Du respect de la valeur travail (conception libérale) au respect de la valeur argent (conception néo-libérale).

lundi 14 février 2011

Parler sans savoir ce que l'on dit. Juger cela sans problème. Ecrire à façon. Agir à façon. C'est le monde des fous.
Que mes grands-parents aient défaits les liens de la croyance par anti-cléricalisme ne poserait pas de problème si la société comme entité morale était ordonnée à des valeurs, cela le devient dans une société sans transcendance, car alors la critique de la croyance, au lieu de rejeter dans la camp adverse, enferme dans le monde fini.
Octobre - traversée de l'Espagne à vélo, d'Oviedo à Séville. Premières étapes sur les sentiers de la Via de la plata, puis à partir de Guijuelo, cité du cochon noir, la N-635. Régime habituel, inchangé depuis le voyage sur le chemin de Saint-Jacques en 1991: dix heures de route interrompues pour le café et le menu ouvrier de midi (en fait, à deux heures). Le soir, bar à bières. Cette fois nous roulons avec peu de bagages. Le paysage est austère et misérable dans les Asturies, il se colore au-dessous de Salamanque. Sensation de silence pétrifié. Les paysans sont rares. Les villages trapus et sombres. Mais l'étendue, le ciel donnent au pays sa puissance. A l'étape, les gens sont aimables et directs. Vivants. Entiers. Le cinquième jour, nous passons les 900 kilomètres. A l'entrée de Séville nous sympathisons avec un juge qui roule devant nous. Il fait le guide et nous amène jusqu'à la cathédrale. Fatigués et content, nous cherchons un hôtel pendant deux heures et ne le trouvons qu'à la nuit, en banlieue.
Maintenant il faut reconstruire, c'est-à-dire changer les fondations.
Mieux vaut noter les petites choses dans l'acte. Avec le recul, elles paraissent encore plus petites et alors on ne les note pas.
Dans le sud-ouest, l'été dernier. Mes amis anglais font savoir au village qu'ils embaucheront un carreleur. Il en vient un, conduit par sa maman. Un homme de cinquante ans, bonhomme et peu causant. Il prend connaissance du chantier (une salle à manger à parer de tommettes), dit son prix. Le voilà engagé. Le lundi suivant, à la première heure, il déballe ses outils et se met au travail. Et le lendemain et tous les jours. A la fin de la semaine, il a posé une rangée de tommettes. Alors mes amis anglais comprennent: il n'a pas toute sa tête. Par courtoisie, ils n'en disent rien et l'homme continue le chantier, à ce rythme, amené par la maman le matin, récupéré le soir. Trois mois plus tard, le salon est fini. Lorsque mes amis me le montrent, en septembre, Dave a ce commentaire:
- C'est un homme méticuleux.
Il y a cinq ans elle se mariait. Ce matin, une lettre. La première en cinq ans. Elle voudrait que je rassure. Elle vérifie que je suis là. J'y suis et je réponds sans ambages. Longuement. Les jours passent, pas de réponse. Il n'y en aura pas. Dans quelques années, elle regrettera, comme elle a regretté, sans rien en dire, aujourd'hui. Jeu dont elle est la dupe.
La Suisse élit un représentant qui lui ressemble, c'est-à-dire sans compétence politique ni capacité à gouverner.Cette relation entre des sans-statuts est fondée dans l'histoire des Waldstätten. Pas de hiérarchie (les Habsbourg partent faire foirtune à l'étranger), de la pragmatique. Ainsi le gouvernement devrait s'abstenir de donner de la voix dans le concert des antions. La dérive actuelle est le résultat de la vanité d'un personnel piégé par la mondialisation. La Suisse pourrait être envisagé comme un modèle universel à ne pas suivre.
Gosse autiste sous les palmiers. Anglais. Des lunettes-loupe tenues derrière la tête. Ses parents le suivent à la trace. Le serveur thaïlandais de l'hotel, qui ne s'est pas aperçu qu'il était malade, me dit amusé:
- Depuis qu'il est arrivé sur l'île, il n'a fait que regarder par terre.
Tricherie - grande ou petite - signe de faiblesse.
Lorsqu'un français ne trouve plus les moyens de justifier ses manquements professionnels, il les mets sur le compte de ses déboires affectifs, matériels, conjugaux, sur lesquel, par principe, vous n'avez aucune prise.
Ecrire sans peine sur des sujets de commande (j'aurais dû m'en aviser en écrivant la biographie de Susan Boyle) est un handicap: on se persuade que le sujet qui s'impose n'est que différé avant de s'apercevoir qu'on s'en est physiquement éloigné.
A Fribourg, les voisins paysans. A la retraite depuis un an, ils n'ont gardé que quelques vaches pour usage personnel. Pour l'apéritif que fait ma mère, ils apportent un saucisson et un paquet de biscuits. Lui marqué par le travail au botte-cul, sous les bêtes a les épaules déjetées, le menton sur la poitrine et sur le ventre. Lorsque nous parlons d'une maison dans la campagne alentour, ils la situent lui et sa femme, disent le nom de celui qui y habite, le nom de ses parents, de ses grands-parents et les états de chacun, leurs métier, leur naissance, leur mort. Au fil de la conversation, il apparaît que tous ces gens, jusqu'à Romont, appartiennent de près ou de loin à la même famille. Mais "aujourd'hui, on ne connaît plus personne." Puis nous parlons du temps qu'il fait. Chutes de neige exceptionnelles ces deux derniers mois. J'approuve (d'ailleurs, hier, jour de Noël, je n'ai pu rouler jusqu'à la maison de ma mère, des congères barraient le route, la camion du lait venait de faire une embardée.) "Le pire, dit le voisin, c'était 1956"
- Cette année-là, il a fait -37. Mon cousin, qui était apprenti ferblantier, n'a pas pu redescendre à Oron à pied. Il avait que des socs aux pieds, alors le patron l'a mis à dormir dans la grange, emaballée dans une couverture de cheval, au-dessus de la fontaine."
Lutte contre le terrorisme, cela n'existe pas. Le terrorisme est créé et soutenu par l'Etat dans sa lutte contre le peuple.
La seule critique littéraire recevable est celle de l'écrivain qui questionne son travail ou le dialogue entre deux écrivains. L'échange Miller-Durrel est par défaut l'un des meilleurs traités d'esthétique littéraire.
Une thèse à l'université de Montpellier sur les pièces de Nordmann et les miennes. Invitation à une lecture suivie d'un débat. Je payerais pour échapper à cette soirée. Au lieu de quoi je cherche le moyen de ne froisser personne. Ecrire des pièces pour les voir jouées, et les voir étudiées, et ainsi enterrées.
Frappé par le difficulté qu'il y a à trouver dans le lit une position favorable au sommeil. Lorsque le corps est enfin articulé de façon à reposer, une démangeaison au genou ou un simple pli fait tout basculer. Et puis j'ai vécu avec des femmes qui s'asoupissaient aussitôt la tête sur l'oreiller. A six ans déjà, dans locatif du quartier résidentiel de Kaïvopouisto, à Helsinki, où j'avais ma chambre, je me réveillais lorsque mes parents stationnaient la voiture sur l'avenue. Puis mon sommeil est devenu plus léger. Une feuille tombe, du poirier, dans le jardin, j'ouvre l'oeil.
Avoir raison toujours, attitude épuisante qui exige son lot sacrificiel et rend à la fin inaccessible la solitude, lieu des sources intérieures.
Deux amis se veulent communistes. Ils ne l'étaient pas. Etre communiste, dans leur esprit, cela signifie: défendre le droit du citoyen à consommer l'Etat-Providence sans contrepartie. Ils ont quarante ans. C'est leur paresse qu'ils rachètent par cette illusion volontaire.
En moins de dix ans le vol est devenu en ville de Genève pratique courant. Des esprits tordus trouvent cela explicable.
En littérature le réalisme magique est une tentative païenne de vivre l'état de grâce.
L'inspiration est la cause et le motif de l'oeuvre - sa nécessité.
Sans inspiration, l'oeuvre est le moyen d'un statut.
Lorsqu'elle vise le statut, je m'étonne qu'elle soit seulement possible.
En 1995, Haldas, au Café de la Paix, au bout d'une conversation qu'il orientait à sa guise, esquivant les questions susceptibles de le dérouter, me laissa enfin parler et je lui demandais pourquoi il n'avait jamais répondu aux lettres que lui adressait Francis Giauque, le poète suicidaire qui, se plaignant de ne pas obtenir de réponse, se suicida.
- Mais! Je le voyais tous les jours chez ses parents...
Les chiens errants croquent des noix sous notre lit.
L'escalier semblait sans fin. Je le vérifiais en montant et descendant la volée de marches: dans les deux directions, les issues étaient dans l'obscurité. Puis, levant les yeux, je remarquai le cadre. Il était suspendu à quelques mètres, mais, faute de recul, je voyais mal ce que représentait la toile. A force de scruter, il me sembla qu'on voyait un escalier et appuyée sur l'une des marches de cet escalier, une échelle. J'abandonnais le cadre et descendis l'escalier dans le noir. A la fin de l'après-midi, j'aboutis dans une salle. Elle contenait une échelle et un coffre. Dans le coffre, trois bobines de fil et une aiguille à coudre. Le lendemain, de retour sous le cadre, je voulus dresser mon échelle. Très vite, il devint évident que le peintre avait triché - je ne pouvais placer les montants de l'échelle en équilibre sur un escalier en pente. Ayant retiré tous mes habits, je les tassais sous le montant de gauche et grimpais nu, le coffre sous le bras. Arrivé à hauteur de cadre je découvris qu'il s'agissait non pas d'un peinture sur toile mais d'une tapisserie. Pour le reste, ma vue ne m'avait pas trompé. Etait représenté une échelle en équilibre sur un escalier, celui-là même où je me tenais. Et au-dessus, un cadre. Dans ce cadre on voyait une salle contenant une échelle et un coffre.
Dès qu'on ouvre la bouche pour parler, ces bourgeoises se sentent violées.
A l'enfant doit être enseigné le soin du détail. La chose reçue assortie d'un contrat de durée. La chose là a besoin de l'enfant. Au contact de cette chose, l'enfant découvre la responsabilité.
Catégorie du non-inhumain. Elle implique un homme qui ait la mémoire de ce qu'était l'homme avant qu'il ne devienne ce qu'il est.
Le gouvernement birman rebaptise le pays Myanmar, déménage ses fonctionnaires de Rangoon, crée un capitale dans la jungle, se retire, se barricade, se filme. L'Europe, à son rythme, qui est plus lent, qui est le rythme de la démocratie, ne fait pas autre chose: retraite, opacité, formalisme, paranoïa et forteresses diverses, de Davos à Bruxelles.
Lisant sur une terrasse devant la mer d'Andaman, je sais:
- que je vais abandonner ma lecture.
- que je ne la reprendrai pas.
- que je vais me saouler.
- que Gala me reprochera d'avoire arrêté de lire et bu.
- qu'elle s'écriera "ce n'est que le deuxième jour des vacances"
Cette certitude acquise, je reprends ma lecture.
Projet d'analyse de la "prolétarisation" de notre société. Sans rapport avec l'usage marxiste de la notion. L'aliénation porte sur des groupes plus larges que la "classe sociale des prolétaires", et tendanciellement sur toute la population. La notion, relative aujourd'hui, perdra son sens lorsque la population entière aura conformé son existence au statut psychologique du prolétaire.
Lumière produit ombre et aveuglement.
Agitez un bâton devant un banc de poisson, il se déforme et se reforme sans perdre sa cohérence.
Au marché de nuit un retraité blanc habillé d'une chemise à fleur houspille les Thaïs. Il s'approche des groupes en conversation près des stands et baragouine dans leur dos avec des grimaces de singe. Puis il marche sur une femme, l'oblige à se détourner. Alentour, la surprise est générale, personne cependant ne semble juger agressif ce comportement.
Au Thaï Hotel de Krabi, vaste salle de petit-déheuner aux tables rondes devant un podium de karaoké. L'air conditionné, réglé trop froid, raidit la nuque et derrière les piliers, dans les coins, en coulisse, des sommelières attendent le client. J'en vois cinq, j'en devine le double. Au bout d'un quart d'heure l'une nous sert le café; une autre les oeufs - entre temps, le café est froid. Je redemande du café. Quand on l'apporte, les toasts sont froids.
Ce qui me rappelle un restaurant du centre de Hanoï, face au Lac de l'épée restituée, en 1990. Comme ici, salle vaste et personnel pléthorique. Un garçon apporte la carte. Huit pages de plats viets, chinois, français. Nous commandons deux riz. Sans un mot, le garçon ramasse la carte et s'en va. Vingt minutes, puis dix et rien, pas même les boissons. Ni le garçon. Je hèle la serveuse qui guette cachée dans les plis d'un rideau. Gênée, elle se retire. J'en appelle une autre. Qui s'en va au lieu de venir. Alors nous comprenons: il n'y a rien dans le restaurant. Rien à manger, rien à boire. Mais c'est un restaurant et le personnel se comporte comme le personnel d'un restaurant.

vendredi 11 février 2011

Aux décisions prises par nécessité qui deviennent des regrets on donne des raisons qui nous les font apparaître comme des choix.
Ce stratagème trouve sa limite dans le cas des occasions manquées. Alors nous n'avons pas fait usage de la liberté, pas pris de décision, et c'est sur cette absence de choix, ce renoncement que porte le regret. Cette occasion manquée se présente et se représente à nous sous la forme d'un spectre (que l'esprit produit dans sa volonté de saisir tout de même quelque chose de l'occasion manquée et ainsi de diminuer le regret), forçant la volonté, en ultime recours, à nier dans son existence-même cette occasion manquée, à l'exclure de l'autobiographie du sujet. Procéder ainsi n'est pas lâcheté mais agacement devant l'impossibilité de rationnaliser le regret pour y mettre fin.
Saoul, je ne saisis rien de ce qu'elle me dit au téléphone et j'en ai honte car depuis vingt ans qu'elle est morte ma grand-mère ne m'avait pas appelé.
Le rapport dépassionné au travail, à une époque où la charge symbolique de celui-ci, et son emprise, augmentent, met la réalité à distance absolue et divise l'homme contre lui-même. Sans passion, celui qui travaille participe à la représentation d'un spectacle ennuyeux et infini. Avec ce problème, et c'est que ses ressources intérieures, à la limite, seront détruites. J'envie à celui qui fait coïncider intérêt et rémunération. Mais justement, lorsque l'intérêt devient le moyen de la rémunération, il cesse d'être l'objet d'empathie dont la poursuite remplit la vie. A l'inverse - mon cas, en partie - l'effort de maintenir un niveau de rémunération sans inféoder sa personne ni son temps mobilise presque toute l'énergie que requerrait la passion au nom de la quelle ce sacrifice est consenti, ici l'art.
Jamais aimé le travail. C'est l'effort que j'aime, pas le travail. Et dans le travail, l'effort. Le constructif, le hiérarchique, le méritoire me rebutent. D'où ce choix d'en rabattre sur les compétences et de se placer au plus bas de l'échelle, où est la manoeuvre. Où il n'y a ni ordre donné ni ordre reçu. Où la tâche est simple et répétée. Balayeur, dans les années 1990, est le travail que j'ai aimé. Traducteur, rédacteur, homme de bureau, rien que de l' ennui et un sentiment de perte. J'y pensais cet après-midi, assis sur un banc, dans un parc du Grand-Saconnex, dans l'attente d'un rendez-vous à la mairie. Je portais mon attirail diplomatique: mocassins, chemise blanche, veste de costume, je fermais les yeux au soleil et je pensais dans les termes les plus abstraits cette grande affaire.
20 décembre - Berlin glacé. Les cabanes de bois des marchés de Noël délaissées. Trop froid. Moins quatorze. Nous partons à la recherche d'un bar le long du Kurfurstendam puis dans ses perpidenculaires. Nous nous précipitons notre choix. Le vent qui fouette les rues est dissuasif. Nous entrons dans une brasserie consacrée à la défaite et au mur (vielles manchettes de journaux affichées jusque dans les urinoirs.) Après quelques bières, la patron apporte des plats de cochon dont un seul suffirait à rassasier une famille. Puis concert Saint-Vitus dans un hangar perdu au fon d'un cour d'école, à l'est. Il neige. Les réverbères sont sans puissance. Halos suspendus dans le noir. Et des rafales de vent. Dans la salle, des paquets de rockers avalent de la bière en gobelets. Un heure plus tard Born too late ferme le show. La Mercedes qui nous reconduit à l'hôtel roule à 70km/h sur la croûte de glace. Le lendemain, travail en chambre avec BM et FF. Nous passons en revue les problèmes de l'entreprise. Déjeuner dans un restaurant international où de grosses serveuse lunées comme des mères nous font de l'oeil alors que nous discutons des chiffres. Ambiance adoucie par la proximité des fêtes de Noël. Sentiment d'espace, de grandeur, de qui-vive. Dynamisme organisé. Le troisième jour, fin de la réunion, chacun part dans sa direction en attendant le rendez-vous à l'aéroport de Shönfeld. Je marche six heures dans le quartier des universités - un erreur, je croyais rejoindre la rue où nous avons habité avec Gala l'an dernier - Oranienstrasse, Friederichstrasse. Ciel et canaux gelés, tapis de neige grise, chuintement des pneus des voitures. Je me réfugie dans un centre commercial. Et mange et achète. A 17 heures, rendez-vous dans le wagon transformé en bar qui flanque l'étage des arrivées de l'aéroport. Une polonaise étique sert de la bière sur des tables en mica. L'absence de chauffage nous pousse dans l 'aéroport. Plus tard l'avion décolle sur vingt centimètres de neige. A peine a-t-il pris de l'altitude, nous apprenons que l'aéroport se ferme au trafic. En Suisse, c'est la tempête. Les bus genevois ont cessé le service, des voitures sont en travers de la chaussée, les passants avancent sur la pointe des pieds. Nous buvons chez les Galiciens. FF rentre en vélo, je déroule un matelas et dors dans le bureau.
Touristes hollandais, suédois, irlandais qui filent dans les rues de Malaga comme des boules de coton sur le pavé.
Dans le bus, un gitan et un nègre à la mine patibulaire. L'un est petit et jaune, l'autre fort comme une enclume, tous deux portent leur cigarette sur l'oreille. Les passagers promènent des regards effrayés. Puis le téléphone du nègre sonne et on l'entend répéter à voix haute la liste des achats de supermarché que lui dicte sa femme.
Malaga - jusqu'au dernier moment Gala refuse de croire à l'agrément de ce voyage de trois jours. Puis elle trouve les terrasses pleines, les promeneurs par milliers, le soleil, le marché. Lorsque je suis venu dans la ville, deux mois plus tôt, j'arrivais d'Oviedo à vélo avec mon frère. Maman nous attendait avec des cartons dans lesquels emballer les vélos pour les mettre en soute lors du retour en avion. Nous avons bu, mangé, nous nous sommes baignés et nous avons marché 20 kilomètres sur les quais. C'est l'hiver, et rien n'a changé sinon la baignade. L'après-midi Gala essaie des robes, hésite sur les modèles, défile. Elle trépigne de joie lorsque je lui dis de ne pas choisir, de tout acheter. Le soir, nous dînons seul dans un restaurant de poissons qui en octobre faisait ses six cent couverts à midi. Au dessert il me faut arpenter la plage avec les garçons à la recherche de Gala disparue le long de la plage obscure alors que j'étais aux toilettes.