mercredi 2 juin 2010

Et le lendemain au Musée des colonies - appelons ainsi le Centre national de l'immigration, lequel organise une exposition sur le "football et l'intégration". Lecture des Suisses cette fois. Plaisant, intéressant, une lecture. Je lis mal, du moins c'est mon impression, pas à l'aise. La bataille de St-Eustache, voilà ce que je lis. L'opération dure une heure, peut-être plus, mettons deux, et puis sans transition nosu allons rendre visite aux crocodiles qui nagent dans la fosse en sous-sol du musée. Et les écrivains s'attardent. Ils plongent la tête dans les aquariums à poisson, commentent les formes et les couleurs des poissons. Sur quoi pourrait-on enchaîner, en continuant sur ce principe? Un saut à l'élastique?
Lecure des écrivains suisses à Paris. Les français d'abord, le samedi, à la bibliothèque universitaire de la Sorbonne. Je m'y rends à 17 heures. Des gardes m'arrêtent devant la cour d'honneur. Quelle manifestation dites-vous? Un pompier m'ouvre le bibliothèque. Nous cheminons entre des étagères vides.
- C'est en rénovation. Pour cinq ans.
Il pousse des portes, jure qu'il a vu entrer un monsieur. Si c'est celui que je cherche? Je n'ai pas de nom. Mais le pompier est de bonne volonté, dans sa loge, il doit s'ennuyer. Il pousse d'autres portes. En vain. Il n'y a personne. Revenu au point de départ, il insiste: il a vu quelqu'un, et nous repartons pour un tour. En fin de compte, nous apprenons par le chef des pompiers que la lecture est à 19h00.
Je commande sur une terrasse de St-Michel une bière tiède et hors de prix. Je suis assis à deux tables de celle que j'occupais il y a neuf ans, la nuit où N. m'a drogué. J'appelle Edouard. Il travaille sur le fonds Dousset, au Panthéon. Il me parle de Dousset. Qui est-ce? Pour le reste:
- Je vais très bien. Ma femme est contente que je passe plus de temps avec elle.
A 19h00, de retour dans la bibliothèque, je m'assieds loin des écrivains français, trop loin (il y a peut-être des écrivains suisses dans la salle, mais je ne connais pas leurs visages). Je m'aperçois un peu tard, lorsque le premier entame son texte, que les lampes d'appoint en forme de méduse placées sur les tables de travail me ravissent la vue. Trois heures de lecture. Long, intelligent. Pointu. Sérieux. Même les auteurs qui font rire: sérieux. A la sortie, je salue deux messieurs en qui je crois reconnaître des lecteurs. Ils disent que non, que ce n'est pas eux. Popescu, à l'invite du quel j'ai répondu - c'est lui notre entremetteur - me ratrappe et se présente. ce qui est évident pour tout le monde, ne l'est pas pour moi. C'est Popescu.
- Bonjour je suis Daniel.
Et d'emblée, il me remercie d'être venu à Paris. Mais comment savoir qu'il s'agit de Popescu? Il porte un costume élégant et déplacé, une large cravate, il a une gueule.
Nous allons au restaurant. Les discussions , remplies de références, de citations, de noms, de sobriquets, de tuyaux, de clins d'oeil me clouent le bec. On ne parle pas du livre qu'on a lu. On parle du livre qu'on a lu le matin et qui est sorti en librairie la veille. D'ailleurs les écrivains sont tous professeurs, docteurs, enseignants, chercheurs. Je commande de la bière, je ne sais plus rien.
Gare de Lyon, le voyageur qui a quelques minutes s'éloigne des boutiques des quais, marche dans une rue, une autre, espère trouver pour moins cher le produit qu'il emmènera avec lui dans le train. Une boisson, un paquet de biscuits. Mais la caissière du supermarché porte un T-shirt rouge Attention chien méchant.
Fond de l'oeil trouble. Aucune eau, claque, respiration, aucun air frais ne chassera ce trouble. Ou lentement. Sans l'intermédiaire, tant de regards croisés, et l'âme chaotique qui remue dans la rétine.

mardi 1 juin 2010

Lutte en vain, dit Gala. Et ces biens que tu achètes! Belle perte. Tes forces seraient plus utiles ailleurs. Mais elle se trompe. Je lutte pour m'éloigner, m'éloigner de tous et m'en rapprocher quand je le juge bon, quand on me le demande, hors les contraintes.
- Pourquoi arrête-t-il?
Parlant d'un sportif d'élite, si jeune.
On ne voit que le résultat spectaculaire de ses efforts. Quelques minutes pour mille heures d'entraînement. Rapport transposable à l'entière civilisation. Quand elle touche à son progrès maximum, dans les années 1990, elle n'a plus le force de tenir le cap. Ici et là, apparaissent les comportements exutoires. Dés lors, la société se scinde, devient schizophrène. Une partie du corps tend à l'accélération, l'autre à la démission. En apparence l'athlète court aussi vite, mais si on regarde de plus près il y a les béquilles, les bandages, la bouteille d'oxygène.
Dernières décennies du vingtième, un processus de décolonisation s'amorce. L'occidental perd son lieu. Qu'il soit de la ville ou de la campagne n'y fait rien: "je n'ai plus d'inscription dans un lieu, je ne colonise les richesses du lieu par un arpentage amoureux, imaginaire, intellectuel. L'acuité des sens baisse. Sans aller vite en besogne ni trop loin, cette colonisation première, naturelle, du lieu par le corps et par l'esprit, était la condition du ciel. Aujourd'hui les repère sont dans l'autre sans qu'il y ait de morale, car il s'agit de l'autre comme individu relatif, alter ego. Sans lieu ni talent de colonisation lui aussi cherche ses repères sur l'autre. En multipliant nos repères, nous sommes dans la société mais sans lieu ni verticale - sans ciel ni terre.
Enfouir l'homme dans le statut, marque du progrès. Lorsque le statut est enfoui dans l'homme, nous occidentaux sommes handicapés. Ce gars-là est un chef de gare. Il n'en a pas les signes. Tel autre un pharmacien. Est-ce un authentique pharmacien? Un pharmacien à qui l'on peut demander un médicament? Mais alors que fait-il là, sur ce banc, à jouer avec son fils? Marque du progrès, l'identification du statut par des signes - mais non sans dommages: l'enfouissement de l'homme dans le statut. Nous, occidentaux, connaissons: vous avez beau expliquer votre situation, l'interlocuteur ne sait que ses catégories. Aux extrémités de ce schéma, on trouve la barbarie. D'un côté par l'arbitraire de l'homme, de l'autre par la généralité de la raison.
"Demain, on va travailler sur les rivières." Ce qui , dans la langage pédagogique, que répète ici Liv pour m'expliquer de quoi sera faite sa journée d'école , signifie qu'un biologiste les emmènera sur les berges de l'Allondon où il expliquera qu'une eau polluée rend le poisson triste.
- A la fin de l'exercice, on change l'eau, et le poisson retrouve son sourire.
Gauches ces militaires en permission. Trop carnés, trop épaulés. Bottés et noirs. Ils portent des sacs kakis. Qu'ont-ils défendu pour obtenir cette permission? Comment peut-on défendre? Et quoi? Défendre quoi au juste, avec ces poings, cette corpulence? Personne ne les remarque. Comme nous, ils sortent d'une costumerie.
En route pour Paris où je donne une lecture. La face tailladée. Pas beau. Le long de la voie, les arbres. Ils sont réels, enviables. Bellegarde au départ, Paris à l'arrivée. Deux villes sans poids. Ma sensation s'affirme au fil de la voie: lorsque nous atteindrons la buttée, en gare de Paris-Lyon, le TGV entrera dans le vide.
Pendant trois heures l'avion est au sol, j'ai tout loisir d'observer la femme qui occupe le siège à gauche du mien, deux rangée devant. C'est N. A cause d'une dépigmentation de la peau, elle cache ses poignets et je remarque à la racine des ses cheveux, sur le front, une lunule claire. Elle est d'une sensualité. On la dirait nue. D'autres hommes observent. Des hommes chenus, des retraités qui reviennent de leur golf près d'Alicante. Vingt ans plus tôt, j'ai connu N. à Budapest. Par idéologie, par masochisme, son père avait marié une communiste hongroise. N. venu le visiter fumait, mangeait, buvait, se droguait. Chacun de ses gestes démentait l'importance de la politique. Plus tard, à Paris, elle était psychanalyste. Elle dévalisait les traiteurs, accidentait des décapotables. L'avion est sur le tarmac. Immobile. Pas de créneau de vol. Le pilote multiplie les annonces réconfortantes. Une passagère réclame un Coca-cola. Le personnel de bord n'est pas autorisé à vendre. Il lui propose de l'eau.
- L'eau me rendra malade, s'écrie-t-elle.
Les autres passagers s'en mêlent. N. est au milieu. Elle ne remue pas un cil. Elle croise les jambes, glisse un doigt entre les pages de son livre, le tient fermé, sur la tablette. Indifférente. Parmi deux cent passagers N. est la seule qui n'est pas là.
Quand on regarde le petit, on a accès au grand. Entre deux, c'est la raison qui regarde.
Simon le stylite l'ancien. Il érige des colonnes successives, plus hautes chaque fois. La dernière mesure trente mètres. Groupés au pied de la colonne les fidèles attendent. Un système de treuil pour le ravitaillement et une barrière, elle lui évite de tomber de la plateforme. Le plus souvent il est debout, tourné vers le ciel. Parfois il parle. Les fidèles tendent leurs visages. Ailleurs, d'autres ermites s'élèvent, quittent le monastère, s'enfoncent dans la nature. Mais leur parage est trouvé. Les fidèles se pressent. Il leur faut déménager. Plus loin. Plus haut. Sur les lieux où ils ont prié s'établissent des monastères. Géographie de la pesanteur et de la grâce.
Gala jette le saladier sur le sol. Il se brise. Elle attrape ma canette, la casse sur le plan de marbre et me l'enfonce dans le visage, J'esquive. L'oeil n'est pas touché. Je la maîtrise, elle tombe. Je plaque ses bras, mon visage coule. Gouttes sur le pull, la chemise, les jeans. Mon sang sur son visage. Elle se débat. Une heure avant de la mettre dehors de la maison. Heure de cris, de lutte. Il pleut. C'est noir. Je balance son sac dans la pluie noire. Ferme.
Susan Boyle ne peut recevoir ma biographie car son titre - pas de moi - "Susie la simple" la choquerait. Ainsi en ont décidé les producteurs qui la soignent, la manipulent et la font pondre.
Dans les hauteurs du cimetière d'Ornans, un caveau de marbre anthracite porte cette inscription: caveau du provisoire. Derrière, sur la butte gazonnée, des villas neuves.
Afin de rassurer les investisseurs face à une situation d'investissement qu'ils savaient risquée et qui l'est devenue, les gouvernements coalisés font savoir qu'ils ont, au besoin, les moyens financiers de faire basculer la situation. Ces moyens, ils ne les ont pas. Chacun le sait. Et doute de son savoir. Les investisseurs discutent. Une discussion, trois, quatre semaines. Tout ça de gagner. Puis le risque reviendra. Accru.
Pour savoir, je crie. Dans le rêve. Puis je crie vraiment. Pas assez pour m'en sortir, me réveiller. Des pas à l'étage. J'écoute. C'est Gala. "Gala!" Répond pas. Elle sent le cri, l'entend et s'en va. Elle ne comprend pas. Je suis mort. J'essaie d'allumer. J'enfonce l'interrupteur. Pas de lumière. Dans le couloir, du côté de Gala, chez les vivants, il y a de la lumière. Mon téléphone! Où est-il? Mon téléphone. Aussi, éteint. Alors je me lève. Et me lève. Et j'entre dans le couloir, je vais à l'escalier, je vais à l'étage. A l'étage j'ouvre la porte, je m'avance vers le lit de Liv, je me penche, je la prends dans les bras: elle est petite, toute petite, trop petite. Devenue petite. Je lâche Liv, je cours à ma chambre, et au lit je crie. Gala est à l'étage, je l'entends, c'est elle! "Gala!" Cette fois je me réveille. Dehors, dedans, dans la maison, tout est noir. Nous n'avons pas les enfants.
- Je peux faire quoi dans ce monde?
Au bar, au comptoir, ses coudes et les miens.
- Quoi? dis-je.
Et lui:
- Quoi?
Ses yeux disent l'heure, son état, la nuit. Soudain, comme si un garçon fantôme avait passé un coup de torchon dans le fond de son crâne:
- Qu'est-ce que je disais?
Gala déplace le verre des brosse à dents de vingt centimètres. Après une semaine Aplo revient dans la maison.
- Tu as déplacé le verre. Je préférais où il était avant.
Il le remet en place.
Pas de conversation sur la France sans qu'aussitôt le président soit la cible d'anathèmes. Je le crois élu dans ce but, exclusivement. L'électeur se défausse. Le président, bête de concours, se targue d'endosser les responsabilités, toutes les responsabilités et chacun marche, à la critique, dans une direction inconnue.
Dans cette ville, des horloges et des horloges. Toutes réglées, toutes indiquant la même heure. Et chacun sait qu'à ces horloges l'heure est fausse.
L'imitation de Jésus ( de Jésus, pas du Christ, lequel ramène à Dieu) produirait au prix d'innombrables guerres une société recluse sur la sagesse. Guerres pour extraire la sagesse de la masse.
Pouvoir se mettre à la place de l'autre est un signe d'intelligence. Se mettre en effet à sa place, un choix moral. Toujours se mettre à sa place un signe de débilité.