mardi 25 mai 2010

Je demande de l'eau. Une gamine me prie d'entrer. Belle maison vers Bief des maisons. Au robinet je remplis mes bidons.
- Prenez, dit la gamine, nous en avons beaucoup.
Le moteur d'une voiture dans la cour, un bruit de portière.
- Sors de là! Maintenant je te dis! Dépêche-toi ou tu prends une claque! Vas-tu sortir?
C'est la voisine. Il est tôt. Pas sept heures. Son fils de trois ans, enfermé dans notre cabane à bois crie:
- J'irai pas à l'école!
Une femme belle s'unit à un homme fort capable de repousser les autres hommes du fait de sa réputation. Ainsi elle est inféodée avec constance au lieu d'être contrainte sans cesse.
Les citoyens des pays communistes louaient le régime pour éviter la répression. Nous louons le nôtre pour ne pas s'effondrer. Eux dotés au quotidien d'une personnalité seconde, clandestine, nous aliénés.
Livre lu, aimé, oublié. Livre pas lu dont on vante la grandeur.
Trois fois dans la journée comme je pénètre dans le débarras, je sursaute devant le portemanteau qui trop chargé a pris figure humaine.
Tandis que je bêche, la cantatrice adossée au puits se maquille. Son sac de cuir boursouflé contient un attirail et des téléphones. Je plante la pelle carrée, lève la terre et j'avance sur une ligne. Dans l'herbe autour de la cantatrice, des crayons, un miroir, une poudre, des crèmes, une brosse. Elle finit par les cheveux qu'elle ramasse pour moitié en chignon, le reste coule en mèches sur sa poitrine. Puis dans la cage d'escalier, elle chante un peu d'opéra et dit à Gala:
- Maintenant que c'est fait, on va pouvoir passer à autre chose.
Au début d'un projet l'enthousiasme peut-être défini comme la distance entre les moyens et la fin. L'inappropriation ou le manque de moyens une fois constaté amène la ruse: la fin est readaptée. Cette étape pragmatique est parfois suivie d'une étape fondamentale qui bouleverse le projet: les moyens rassemblés sont présentés comme des fins atteintes. Ici la ruse cède à la tricherie. Tel est le régime de toute chose qui s'accomplit dans le temps.

lundi 24 mai 2010

Le règne de la quantité, tant redouté de Calaferte. La notion de partage disparue, la notion de culture commune disparue, c'est désormais le tour de la langue. Faite des mots d'ordre ou de désordre. Qui reprend à son compte l'action. Chaque jour moins de marge de manoeuvre dans le monde réel, et une langue chaque jour plus matérielle, au service de la délivrance brutale du corps (le juron, le cri, la formule, le cliché.), une langue compensatoire.
Jusqu'ici, j'ai toujours résisté, me dit C. jamais je n'ai fait de sport.
Monologues en place des conversations. Là où l'un s'arrête, l'autre reprend - pas de rapport. Ce que je dis, ne m'intéresse plus, cela m'ennuie. A quoi bon ajouter son monologue à ceux des autres? Dans ces conditions, la parole n'est qu'un effort.
Thème majeur, salvateur de la littérature à venir, le silence.
Cent-vingt kilomètres d'efforts pour aboutir à Saint-Claude, sept heures que je pédale. Ressortir du vallon est éprouvant. L'heure suivante chaque tour de roue me coûte. Lorsque j'arrive à la maison, Gala est en compagnie de la cantatrice lausannoise et d'un américain éleveur de moutons qui boit trois bouteilles de vins dans la soirée.
Domaine du Chanet, Ornans, un camping et d'emblée: " Je n'ai rien à votre nom." Du moins la dame est là, une pancarte indique en effet "Pas d'accueil entre 12h00 et 18h00. Le conseil: "Installez-vous" La dam trouve quelque chose dans son registre. Ah, vous faîtes partie des écrivains invités par le Conseil régional...! Elle tend une clef, la 49. Les caravanes sont étagées sur trois rangs. J'en compte dix-huit. Pas toutes marquées d'un numéro. Le jardinier s'offre pour me guider.
- Vous avez un bungalow ou une caravane.
- Une caravane je crois, la 49.
- Ah non, ça c'est un bungalow... la 49 hein? Je ne suis pas sûr... Je ne connais pas tous les numéros.
Et il retourne à sa corvée de chiottes.
Je me lave avec du détergent vaisselle oublié dans un évier et de la mousse à raser, j'enfile des mocassins et une chemise, je rejoins l'éditeur sur son stand du Salon du livre d'artiste. MM, l'autre écrivain, est déjà là, au stand, plongé dans une lecture. La heures passent, il ne dit rien. Puis soudain, deux heures plus tard, lorsque j'ai une conversation avec l'éditeur du stand voisin, il m'interrompt.
- Je sais tout des auteurs de la Beat.
Sa femme confirme et elle explique qu'ils ont acheté à Tanger des objets de Paul Bowles. Des objets signés Paul Bowles. Des objets qui ont appartenu à Paul Bowles.
J'en déduis que Paul Bowles signait sa brosse à dents, sa fourchette, ses culottes.
Dans l'après-midi nous passons chez Aldi pour acheter du vin. C'est un supermarché de la banlieue de Bucarest sous Ceaucescu. Un paquet de pâtes, trois plaques de chocolat, six bouteilles de lait, trois de vin. Si nous achetons une bouteille, elle ne sera jamais remplacée. Les employés, l'air inquiet, errent entre les étalages. Nous ressortons les mains vides. S. s'excuse. Je propose de me rendre au centre-ville. Trois kilomètres dans les gaz sur un trottoir misérable, enfin une épicerie. Plutôt que de rentrer par la grande rue, j'emprunte un sentier contre la Loue. Au bout de 500 mètres, il est fermé au barbelé. De retour au salon, nous avalons un verre de Pouslar, le cru d'Arbois pris chez l'épicier, puis le salon ferme. Au restaurant, conversation sur la culture, donc sur rien (les expositions qu'il faut avoir vues et qu'on a malheureusement manquées...), puis retour dans la caravane. Le matin, tôt, nous nous dirigeons vers la cafétéria. La camping dispose d'une caféteria. Un garçon aux cheveux teint de roux apporte du pain décongelé et une cafetière d'eau brune, du café. Aussitôt avons nous rempli nos tasses, il reparaît.
- Je reprends la cafetière, il y a d'autres clients.
En route pour Ornans, je dors à Nozeroy, village forteresse du Haut-Jura. La statue en pierre d'un homme domine le terre-plein (le gardien du cimetière), je déroule mon sac, le matin je l'essore. Une caravane dévérouille son système de sécurité, un couple de Lille. Nous prenons le café.
- J'aime écrire des lettres, dit le Monsieur, et il m'arrive de travailler un peu mon style. J'ouvre le dictionnaire des synonymes.