vendredi 18 juin 2010

En général, on peut dire que si quelqu'un a pris plaisir à écrire, le lecteur prendra plaisir à lire. Cette phrase quand je l'ai lue il y a plus de dix ans avait retenue mon attention. J'y pensais tout à l'heure en lisant - en essayant de lire - les critiques littéraires dans Le Monde.
Ce qu'il dit est idiot. Lui ne l'est pas, et la foule applaudit.
Le bipartisme est le plus mauvais des systèmes. Il dépossède le citoyen de son imagination contestatrice sans représenter adéquatement ses objectifs. Dans un système fermé, de parti unique, la contestation est irréductible; dans un système multipartite, elle s'exerce à travers le débat, l'entente entre les partis étant improbable.
Aboutir à C partant de A, sans raisonner. Par l'intuition. Celle-ci en tant que vecteur d'accélération. L'intution analysée, on retrouve la suite logique ce qui permet de départager intuition et préjugé. Lorsque le cas est complexe - aboutir à V en partant de A, le raisonnement est nécessaire. Mais à force de répétition, ce raisonnement permet de conclure de A à V sans rendre conscient la suite logique. D'où la tentation d'aboutir par l'intution dans des cas assimilables au modèle A - V, par exemple A - U. L'intution ne peut aboutir certainement au bon résultat, mais elle fonctionne comme un guide de la raison. Elle augmente le degré de perspicacité de celui qui, s'attachant à résoudre un problème complexe, rencontre, en tant qu'élément de ce problème, une séquence du type A - V. Il est dès lors faux d'assimiler à une préjugé, une proposition de résolution approximative d'un problème assimilable à un autre problème dont on a la connaissance. Fonctionne ainsi le spécialiste dans une matière. Effet pervers: le spécialiste s'autorise de son statut (acquis par des réussites répétées d'application de ce modèle) pour présenter comme intuition un préjugé (ce dont il est peut-être dupe.)
Rares sont les homosexuels qui tiennnent une conversation sans parler de ça. De quelle crainte cette nécessaire réaffirmation est-elle le signe?
Contre la démocratie, pour le peuple, un projet de république platonicienne. L'égalitarisme est le drame de la liberté. Egalité des possibles et rééelles différences, tel devrait être le principe du sauvetage.
Quel rapport entre un caillou, De Gaulle et le saut à la perche? Il n'y en a pas. Et puis, il y en a un. Le voici. N'est-ce pas amusant? Morale de la nouvelle esthétique.
Le livre sur la forêt est fini, l'éditeur l'a accepté; et je n'ai pas de titre. Et ne le trouve pas. Il est un peu nu.
Belle mer de broussailles autour de la maison. Un mouvement parfois. C'est une vache. Elle navigue. Ou un chat. Qui surnage. Mon chat. Je le secoure. Lui verse des biscuits. Il monte sur une chaise, ronronne. Demain il recommencera. Ou tout à l'heure. penser à racheter des biscuits Chez Ed. Et à mettre deux pulls avant d'aller faire les achats. Il fait frois Chez Ed. Les caissières portent le bonnet. Les broussailles dansent. Le paysan est devant la télévision. Il regarde le football. Des motards passent. Traces d'essence sur le toute mouillée. Ce n'est pas ce qui était prévu. La nuit tombe, le jour monte vite. Les vaches se relèvent. On ne voit plus que leurs cornes. D'ailleurs elles n'en ont pas. Qu'est-ce que ça peut-être? La nuit tombe encore.
Il pleut. Les tomates sont rentrées en terre. Elle sont montées, ont vu le ciel, senti la pluie, résisté, se sont lassées, sont retournées en terre. La pluie, toujours.
Anniversaire de la résistance, patronnée par une multinationale. Regarder derrière soi. L'iceberg était devant le Titanic.
Transhumanisme. Projet de se survivre en injectant ses capacités mentales dans la machine. projet d'augmentation de l'homme. L'un des pôles de fuite, l'autre étant l'écologie radicale. L'un comme l'autre sont des fantasmes liés au mode de fonctionnement actuel de notre société. Leur rôle est de fournir de l'espoir. Pour que cela marche, il faut croire à leur possibilité, d'où la consitution de groupes de travail et la collecte de fonds. Si de l'argent afflue, c'est que le projet est viable, etc.
Bellegarde midi. Panier à salade et gendarmes au carrefour, et dans la rue de la République. Et au pont de Coupy, gendarmes le fusil à la main, jambes écartées. Les mamans ramènent leur enfants de l'école. Pas étonnées. Les mamans réagiront le jour où on leur tirera dessus. En attendant, elles ont confiance, ne leur répète-t-on pas chaque soir, à l'heure du journal télévisé, que l'ennemi est ailleurs?
Sentiment identique lors des lectures à la Sorbonne le mois dernier - Godard gère avec brio un musée d'images empoussiérées, les écrivains filent les mots comme on file des perles. En savants persuadés de leur droit. Ils sont à la hauteur de nostalgie, mais leur laboratoire intellectuel est entouré de friches où se décide l'avenir entre bêtise et guerre de l'argent. Vendre des patates sur un marché d'Anthony est plus politique que de gloser sur le Cuirassé Potemkine, l'ascension de la résistance ou le trésor des républicains d'Espagne (vendre des patates, pas créer une O.N.G.)
En présence de Godard, première de Film Socialisme à la salle du Forum. Une soirée culturelle. Ce que ça veut dire? Peut-être ceci : je reconnais deux, trois, dix personnes, professionnelles de la culture. Et ne sais plus leur noms. Déjà observé ce phénomène. Un effondrement brutal de la mémoire. Je leur tends la main et je bredouille et je hoche la tête avec force espérant que cela suffira. Puis la séance, ennuyeuse. Chaud, trop de monde, que font ces gens dans cette salle? Ils accomplissent un devoir? Prouvent qu'ils en sont. De la culture. Côté film, association d'images, de musiques, de citations. Une petite techno. Ici et là, dans les rangs, on chuchote "c'est génial!" Vient le débat. Ricardo Petrella, économiste. Si on l'invite, c'est, je suppose, parce qu'il va de soi que le film de Godard est politique. J'ai rien remarqué. Ou alors le fait de glisser une image de Berlin en feu et le mot Palestine? Godard: "je ne sais pas ce que j'ai voulu dire." Le programmateur de la soirée, se récrie: "tout de même, on voit bien..." Puis le public, du moins son élite, surinformée, avec des questions tels que "la métaphore de l'eau dans votre oeuvre..." Enfin à minuit, l'équipe du Forum (balayeur, directeur... leurs copains, copines) mange du saumon à la main.

dimanche 6 juin 2010

Certitude au milieu de la nuit. Cesser mon chantier de rénovation de la cure de Lhôpital, revendre la maison, prendre un billet de train, prendre le train pour le Gers, et me tenir là, dans l'autre maison, et boire, et manger, et dormir et rien du tout.
Puis le matin, je vois que je suis dans la chambre 501 de l'hôtel du Départ, à Paris, les fêtards qui ont brisé des bouteilles sur la terrasse des galeries Lafayette se sont tirés, un vent souffle dans ma lucarne, je me penche pour pénétrer dans la salle d'eau, pour ne pas me cogner au lambris, je fais couler l'eau et je me souviens que j'ai des enfants, qu'il vaut mieux finir le chantier de la cure, désherber les framboisiers, poser le parquet, poser le papier peint, arroser les tomates, couvrir le bois, travailler, travailler, travailler.
Deux jours durant J-P filme. Les lectures à la Sorbonne, nos lectures au Musée national de l'immigration, les crocodiles dans la fosse, le repas au restaurant des Cascades et un épatant garçon de café breton, et au moment de nous quitter, Popescu, la traductrice, le philosophe et moi, comme la rame de métro s'arrête su les quais de Strasbourg-St-Denis:
- J'habite un lieu silencieux, j'essaie d'organiser mon monastère là, c'est pas facile au milieu de Paris.
Un heure du matin. Enfin je suis seul, j'ai quitté les écrivains. Je me hâte vers l'hôtel du Départ quand je croise deux hommes trapus, au crâne ras, sans cou, bras gros et gras et duveteux. Des matons. Des déménageurs de pianos, des masseurs de cervicales. Non - l'un d'entre eux est l'écrivain O.T. Nos regards se croisent. Je vendrais ma mère plutôt que de lui parler.
Lentement je déambule au jardin des Halles. Fait le tour des rangs de prière dans St-Eustache. Je songe à saluer le père Oreste. De la salle paroissiale viennent les échos d'une activité. Gens réunis avec entre les doigts de petits verres. Je m'avance quand... mon T-shirt! Il porte mon nom en lettres de flammes et un crucifix inversé au milieu. Une mauvaise idée. Comment le père n'y verrait-il pas une intention? Je ressors, m'assieds sur la place à la tête échouée. Plus loin des manoeuvres serbes ivres alpaguent un touriste japonais. Il se dégage, effrayé. Je passe. Un fille se dirige vers les manouvres. Ils baissent la tête, l'abandonnent à son projet, passer. Je serai intervenu. Puis rue de Rivoli, sous la puie. Et place de la Bastille. Un gamin en skate derrière sa mère. Il s'essaie à des figues de free. Il est nul. Envie de lui dire: t'es pas fait pour ça mon gars! Sur les marches de l'opéra, un contingent nègre, des manifestants, des sans-papier. Serrés dans les paniers, les CRS surveillent. Quelques nègres, allongés devant la vitrine d'un commerce désaffecté, et maculé, et sale - affiches, graffitis, vomissures - prient leur dieu d'importation. Je marche lentement. Le train part dans 50 minutes.
Hôtel du départ. Où on me loge. Dans la soupente. La baignoire en forme d'amende. Vue sur le terrasse de la gare Montparnasse avec une émeute festive à l'entrée d'un bar sous tente dont le lumière est roulée par une boule disco. Depuis le matin, sensation de remonter un fleuve à contre-courent. Maintenant, glissé entre les draps je retrouve un équilibre. Et j'écoute. Fourmilière.
En face de la librairie de la Hune dans un bar à bières dont le serveur nous dit: je n'ai plus le choix d'autrefois, la grande période est finie.
Il est tard, j'ai le cerveau dans les godasses. Dix heures que nous palabrons. Popescu me tire par la manche de la veste:
- Ecoutez ce qu'il dit, écoutez donc!
Je dis que le nombre de livres écrits, publiés, le succès, cela est sans importance. Ecrire est une morale (pour cette dernière phrase, je ne la dis pas ainsi de peur que le débat ne reprenne, mais j'ai ma conviction : le livre est un objet de dimension arbitraire, il consigne une partie de ce flux que l'écrivain produit chaque jour et sans cesse. Et qui fonctionne comme la recherche d'un principe ultime dans un monde où n'existe aucun principe ultime.
En face de moi, Jean-Marie. Il porte son feutre bas sur le front, une gabardine à col relevé, un catogan, son visage est translucide. Joseph Beuys mâtiné de Michael Jackson. Et un problème de vitamine (au restaurant, il fait retirer de sa salade le vinaigre, la moutarde, le sel, et mets de côté les noix. Pas de vin, merci! mais, ajoute-t-il: je peux boire des litres de Vodka.) Pour répondre à la qusation que nous posions (laquelle au juste?), il explique l'esthétique de Klossovski. Je ne tiens pas jusqu'au bout, car il se passe ceci: des femmes fantastiques se tiennent contre la vitre de la terrasse d'été. Il y a cinq minutes, il en est venu une. Puis deux. Trois. Elle sont maintenant dix, et continuent d'affluer. Grandes, élancées, cheveux plats et longs, elles se trémoussent, téléphonent, rient, ont des bottes, des sourires et elles prennent des poses, et elles se photographient dans ces poses. Quatre au moins on les yeux verts.
Et l'autre, Klossovski.
Le spectacle est indécent de beauté. On se sent petit. Comme on s'était trompé de planète. Une autre rejoint le groupe... plus belle, encore plus belle, sidérant! Je me redresse dans ma chaise et regarde au fond du boulevard. Il y a un problème. Quelque chose m'échappe. Mais quoi? Un simple rendez-vous de copines? Alors me vient cette idée nostalgique. Elles font une sélection. Ne devient leur copine qu'une fille qui répond à des critères de fesses, de poitrine, de cheveux, de regard, de taille. Epatant. Je secoue la tête, je rouvre les yeux. Elle sont toujours là. Elles gloussent. Arno Camenisch est à mon côté.
- Tu dis quoi de ça? je demande.
- Je suis assis dans la bonne position, je peux tout voir.
Ce qu'il veut dire, c'est que, contrairement à moi, il est aux première loges, tourné vers le groupe des filles, de sorte que son regard peut paraître naturel, qu'il n'a pas besoin de se détourner. Il les fixes, ébahi.
Et avec son accent suisse-allemand, souriant, comme s'il venait d'être foudroyé et qu'il cherchait une explication à cet accident, il dit :
- Incroyable!
St-Germain-St Michel, entré dans ce périmètre, les passants changent d'attitude. Ils sont au musée. Ils chuchotent, prennent l'air concerné, commentent. Ceux qui manquent de moyens, s'exclament et provoquent. Les touristes fourrent leur nez partout. Paris? Non - plutôt quelque chose qui représente Paris, en donne une idée (fausse.)
Correspondance Gide-Valéry, lettre de 1898. L'empreinte du symbolisme sur leur style est si grande qu'on cherche en vain le sens de leurs confidences.

mercredi 2 juin 2010

Et le lendemain au Musée des colonies - appelons ainsi le Centre national de l'immigration, lequel organise une exposition sur le "football et l'intégration". Lecture des Suisses cette fois. Plaisant, intéressant, une lecture. Je lis mal, du moins c'est mon impression, pas à l'aise. La bataille de St-Eustache, voilà ce que je lis. L'opération dure une heure, peut-être plus, mettons deux, et puis sans transition nosu allons rendre visite aux crocodiles qui nagent dans la fosse en sous-sol du musée. Et les écrivains s'attardent. Ils plongent la tête dans les aquariums à poisson, commentent les formes et les couleurs des poissons. Sur quoi pourrait-on enchaîner, en continuant sur ce principe? Un saut à l'élastique?
Lecure des écrivains suisses à Paris. Les français d'abord, le samedi, à la bibliothèque universitaire de la Sorbonne. Je m'y rends à 17 heures. Des gardes m'arrêtent devant la cour d'honneur. Quelle manifestation dites-vous? Un pompier m'ouvre le bibliothèque. Nous cheminons entre des étagères vides.
- C'est en rénovation. Pour cinq ans.
Il pousse des portes, jure qu'il a vu entrer un monsieur. Si c'est celui que je cherche? Je n'ai pas de nom. Mais le pompier est de bonne volonté, dans sa loge, il doit s'ennuyer. Il pousse d'autres portes. En vain. Il n'y a personne. Revenu au point de départ, il insiste: il a vu quelqu'un, et nous repartons pour un tour. En fin de compte, nous apprenons par le chef des pompiers que la lecture est à 19h00.
Je commande sur une terrasse de St-Michel une bière tiède et hors de prix. Je suis assis à deux tables de celle que j'occupais il y a neuf ans, la nuit où N. m'a drogué. J'appelle Edouard. Il travaille sur le fonds Dousset, au Panthéon. Il me parle de Dousset. Qui est-ce? Pour le reste:
- Je vais très bien. Ma femme est contente que je passe plus de temps avec elle.
A 19h00, de retour dans la bibliothèque, je m'assieds loin des écrivains français, trop loin (il y a peut-être des écrivains suisses dans la salle, mais je ne connais pas leurs visages). Je m'aperçois un peu tard, lorsque le premier entame son texte, que les lampes d'appoint en forme de méduse placées sur les tables de travail me ravissent la vue. Trois heures de lecture. Long, intelligent. Pointu. Sérieux. Même les auteurs qui font rire: sérieux. A la sortie, je salue deux messieurs en qui je crois reconnaître des lecteurs. Ils disent que non, que ce n'est pas eux. Popescu, à l'invite du quel j'ai répondu - c'est lui notre entremetteur - me ratrappe et se présente. ce qui est évident pour tout le monde, ne l'est pas pour moi. C'est Popescu.
- Bonjour je suis Daniel.
Et d'emblée, il me remercie d'être venu à Paris. Mais comment savoir qu'il s'agit de Popescu? Il porte un costume élégant et déplacé, une large cravate, il a une gueule.
Nous allons au restaurant. Les discussions , remplies de références, de citations, de noms, de sobriquets, de tuyaux, de clins d'oeil me clouent le bec. On ne parle pas du livre qu'on a lu. On parle du livre qu'on a lu le matin et qui est sorti en librairie la veille. D'ailleurs les écrivains sont tous professeurs, docteurs, enseignants, chercheurs. Je commande de la bière, je ne sais plus rien.
Gare de Lyon, le voyageur qui a quelques minutes s'éloigne des boutiques des quais, marche dans une rue, une autre, espère trouver pour moins cher le produit qu'il emmènera avec lui dans le train. Une boisson, un paquet de biscuits. Mais la caissière du supermarché porte un T-shirt rouge Attention chien méchant.
Fond de l'oeil trouble. Aucune eau, claque, respiration, aucun air frais ne chassera ce trouble. Ou lentement. Sans l'intermédiaire, tant de regards croisés, et l'âme chaotique qui remue dans la rétine.

mardi 1 juin 2010

Lutte en vain, dit Gala. Et ces biens que tu achètes! Belle perte. Tes forces seraient plus utiles ailleurs. Mais elle se trompe. Je lutte pour m'éloigner, m'éloigner de tous et m'en rapprocher quand je le juge bon, quand on me le demande, hors les contraintes.
- Pourquoi arrête-t-il?
Parlant d'un sportif d'élite, si jeune.
On ne voit que le résultat spectaculaire de ses efforts. Quelques minutes pour mille heures d'entraînement. Rapport transposable à l'entière civilisation. Quand elle touche à son progrès maximum, dans les années 1990, elle n'a plus le force de tenir le cap. Ici et là, apparaissent les comportements exutoires. Dés lors, la société se scinde, devient schizophrène. Une partie du corps tend à l'accélération, l'autre à la démission. En apparence l'athlète court aussi vite, mais si on regarde de plus près il y a les béquilles, les bandages, la bouteille d'oxygène.
Dernières décennies du vingtième, un processus de décolonisation s'amorce. L'occidental perd son lieu. Qu'il soit de la ville ou de la campagne n'y fait rien: "je n'ai plus d'inscription dans un lieu, je ne colonise les richesses du lieu par un arpentage amoureux, imaginaire, intellectuel. L'acuité des sens baisse. Sans aller vite en besogne ni trop loin, cette colonisation première, naturelle, du lieu par le corps et par l'esprit, était la condition du ciel. Aujourd'hui les repère sont dans l'autre sans qu'il y ait de morale, car il s'agit de l'autre comme individu relatif, alter ego. Sans lieu ni talent de colonisation lui aussi cherche ses repères sur l'autre. En multipliant nos repères, nous sommes dans la société mais sans lieu ni verticale - sans ciel ni terre.
Enfouir l'homme dans le statut, marque du progrès. Lorsque le statut est enfoui dans l'homme, nous occidentaux sommes handicapés. Ce gars-là est un chef de gare. Il n'en a pas les signes. Tel autre un pharmacien. Est-ce un authentique pharmacien? Un pharmacien à qui l'on peut demander un médicament? Mais alors que fait-il là, sur ce banc, à jouer avec son fils? Marque du progrès, l'identification du statut par des signes - mais non sans dommages: l'enfouissement de l'homme dans le statut. Nous, occidentaux, connaissons: vous avez beau expliquer votre situation, l'interlocuteur ne sait que ses catégories. Aux extrémités de ce schéma, on trouve la barbarie. D'un côté par l'arbitraire de l'homme, de l'autre par la généralité de la raison.
"Demain, on va travailler sur les rivières." Ce qui , dans la langage pédagogique, que répète ici Liv pour m'expliquer de quoi sera faite sa journée d'école , signifie qu'un biologiste les emmènera sur les berges de l'Allondon où il expliquera qu'une eau polluée rend le poisson triste.
- A la fin de l'exercice, on change l'eau, et le poisson retrouve son sourire.
Gauches ces militaires en permission. Trop carnés, trop épaulés. Bottés et noirs. Ils portent des sacs kakis. Qu'ont-ils défendu pour obtenir cette permission? Comment peut-on défendre? Et quoi? Défendre quoi au juste, avec ces poings, cette corpulence? Personne ne les remarque. Comme nous, ils sortent d'une costumerie.
En route pour Paris où je donne une lecture. La face tailladée. Pas beau. Le long de la voie, les arbres. Ils sont réels, enviables. Bellegarde au départ, Paris à l'arrivée. Deux villes sans poids. Ma sensation s'affirme au fil de la voie: lorsque nous atteindrons la buttée, en gare de Paris-Lyon, le TGV entrera dans le vide.
Pendant trois heures l'avion est au sol, j'ai tout loisir d'observer la femme qui occupe le siège à gauche du mien, deux rangée devant. C'est N. A cause d'une dépigmentation de la peau, elle cache ses poignets et je remarque à la racine des ses cheveux, sur le front, une lunule claire. Elle est d'une sensualité. On la dirait nue. D'autres hommes observent. Des hommes chenus, des retraités qui reviennent de leur golf près d'Alicante. Vingt ans plus tôt, j'ai connu N. à Budapest. Par idéologie, par masochisme, son père avait marié une communiste hongroise. N. venu le visiter fumait, mangeait, buvait, se droguait. Chacun de ses gestes démentait l'importance de la politique. Plus tard, à Paris, elle était psychanalyste. Elle dévalisait les traiteurs, accidentait des décapotables. L'avion est sur le tarmac. Immobile. Pas de créneau de vol. Le pilote multiplie les annonces réconfortantes. Une passagère réclame un Coca-cola. Le personnel de bord n'est pas autorisé à vendre. Il lui propose de l'eau.
- L'eau me rendra malade, s'écrie-t-elle.
Les autres passagers s'en mêlent. N. est au milieu. Elle ne remue pas un cil. Elle croise les jambes, glisse un doigt entre les pages de son livre, le tient fermé, sur la tablette. Indifférente. Parmi deux cent passagers N. est la seule qui n'est pas là.
Quand on regarde le petit, on a accès au grand. Entre deux, c'est la raison qui regarde.
Simon le stylite l'ancien. Il érige des colonnes successives, plus hautes chaque fois. La dernière mesure trente mètres. Groupés au pied de la colonne les fidèles attendent. Un système de treuil pour le ravitaillement et une barrière, elle lui évite de tomber de la plateforme. Le plus souvent il est debout, tourné vers le ciel. Parfois il parle. Les fidèles tendent leurs visages. Ailleurs, d'autres ermites s'élèvent, quittent le monastère, s'enfoncent dans la nature. Mais leur parage est trouvé. Les fidèles se pressent. Il leur faut déménager. Plus loin. Plus haut. Sur les lieux où ils ont prié s'établissent des monastères. Géographie de la pesanteur et de la grâce.
Gala jette le saladier sur le sol. Il se brise. Elle attrape ma canette, la casse sur le plan de marbre et me l'enfonce dans le visage, J'esquive. L'oeil n'est pas touché. Je la maîtrise, elle tombe. Je plaque ses bras, mon visage coule. Gouttes sur le pull, la chemise, les jeans. Mon sang sur son visage. Elle se débat. Une heure avant de la mettre dehors de la maison. Heure de cris, de lutte. Il pleut. C'est noir. Je balance son sac dans la pluie noire. Ferme.
Susan Boyle ne peut recevoir ma biographie car son titre - pas de moi - "Susie la simple" la choquerait. Ainsi en ont décidé les producteurs qui la soignent, la manipulent et la font pondre.
Dans les hauteurs du cimetière d'Ornans, un caveau de marbre anthracite porte cette inscription: caveau du provisoire. Derrière, sur la butte gazonnée, des villas neuves.
Afin de rassurer les investisseurs face à une situation d'investissement qu'ils savaient risquée et qui l'est devenue, les gouvernements coalisés font savoir qu'ils ont, au besoin, les moyens financiers de faire basculer la situation. Ces moyens, ils ne les ont pas. Chacun le sait. Et doute de son savoir. Les investisseurs discutent. Une discussion, trois, quatre semaines. Tout ça de gagner. Puis le risque reviendra. Accru.
Pour savoir, je crie. Dans le rêve. Puis je crie vraiment. Pas assez pour m'en sortir, me réveiller. Des pas à l'étage. J'écoute. C'est Gala. "Gala!" Répond pas. Elle sent le cri, l'entend et s'en va. Elle ne comprend pas. Je suis mort. J'essaie d'allumer. J'enfonce l'interrupteur. Pas de lumière. Dans le couloir, du côté de Gala, chez les vivants, il y a de la lumière. Mon téléphone! Où est-il? Mon téléphone. Aussi, éteint. Alors je me lève. Et me lève. Et j'entre dans le couloir, je vais à l'escalier, je vais à l'étage. A l'étage j'ouvre la porte, je m'avance vers le lit de Liv, je me penche, je la prends dans les bras: elle est petite, toute petite, trop petite. Devenue petite. Je lâche Liv, je cours à ma chambre, et au lit je crie. Gala est à l'étage, je l'entends, c'est elle! "Gala!" Cette fois je me réveille. Dehors, dedans, dans la maison, tout est noir. Nous n'avons pas les enfants.
- Je peux faire quoi dans ce monde?
Au bar, au comptoir, ses coudes et les miens.
- Quoi? dis-je.
Et lui:
- Quoi?
Ses yeux disent l'heure, son état, la nuit. Soudain, comme si un garçon fantôme avait passé un coup de torchon dans le fond de son crâne:
- Qu'est-ce que je disais?
Gala déplace le verre des brosse à dents de vingt centimètres. Après une semaine Aplo revient dans la maison.
- Tu as déplacé le verre. Je préférais où il était avant.
Il le remet en place.
Pas de conversation sur la France sans qu'aussitôt le président soit la cible d'anathèmes. Je le crois élu dans ce but, exclusivement. L'électeur se défausse. Le président, bête de concours, se targue d'endosser les responsabilités, toutes les responsabilités et chacun marche, à la critique, dans une direction inconnue.
Dans cette ville, des horloges et des horloges. Toutes réglées, toutes indiquant la même heure. Et chacun sait qu'à ces horloges l'heure est fausse.
L'imitation de Jésus ( de Jésus, pas du Christ, lequel ramène à Dieu) produirait au prix d'innombrables guerres une société recluse sur la sagesse. Guerres pour extraire la sagesse de la masse.
Pouvoir se mettre à la place de l'autre est un signe d'intelligence. Se mettre en effet à sa place, un choix moral. Toujours se mettre à sa place un signe de débilité.

mardi 25 mai 2010

Je demande de l'eau. Une gamine me prie d'entrer. Belle maison vers Bief des maisons. Au robinet je remplis mes bidons.
- Prenez, dit la gamine, nous en avons beaucoup.
Le moteur d'une voiture dans la cour, un bruit de portière.
- Sors de là! Maintenant je te dis! Dépêche-toi ou tu prends une claque! Vas-tu sortir?
C'est la voisine. Il est tôt. Pas sept heures. Son fils de trois ans, enfermé dans notre cabane à bois crie:
- J'irai pas à l'école!
Une femme belle s'unit à un homme fort capable de repousser les autres hommes du fait de sa réputation. Ainsi elle est inféodée avec constance au lieu d'être contrainte sans cesse.
Les citoyens des pays communistes louaient le régime pour éviter la répression. Nous louons le nôtre pour ne pas s'effondrer. Eux dotés au quotidien d'une personnalité seconde, clandestine, nous aliénés.
Livre lu, aimé, oublié. Livre pas lu dont on vante la grandeur.
Trois fois dans la journée comme je pénètre dans le débarras, je sursaute devant le portemanteau qui trop chargé a pris figure humaine.
Tandis que je bêche, la cantatrice adossée au puits se maquille. Son sac de cuir boursouflé contient un attirail et des téléphones. Je plante la pelle carrée, lève la terre et j'avance sur une ligne. Dans l'herbe autour de la cantatrice, des crayons, un miroir, une poudre, des crèmes, une brosse. Elle finit par les cheveux qu'elle ramasse pour moitié en chignon, le reste coule en mèches sur sa poitrine. Puis dans la cage d'escalier, elle chante un peu d'opéra et dit à Gala:
- Maintenant que c'est fait, on va pouvoir passer à autre chose.
Au début d'un projet l'enthousiasme peut-être défini comme la distance entre les moyens et la fin. L'inappropriation ou le manque de moyens une fois constaté amène la ruse: la fin est readaptée. Cette étape pragmatique est parfois suivie d'une étape fondamentale qui bouleverse le projet: les moyens rassemblés sont présentés comme des fins atteintes. Ici la ruse cède à la tricherie. Tel est le régime de toute chose qui s'accomplit dans le temps.

lundi 24 mai 2010

Le règne de la quantité, tant redouté de Calaferte. La notion de partage disparue, la notion de culture commune disparue, c'est désormais le tour de la langue. Faite des mots d'ordre ou de désordre. Qui reprend à son compte l'action. Chaque jour moins de marge de manoeuvre dans le monde réel, et une langue chaque jour plus matérielle, au service de la délivrance brutale du corps (le juron, le cri, la formule, le cliché.), une langue compensatoire.
Jusqu'ici, j'ai toujours résisté, me dit C. jamais je n'ai fait de sport.
Monologues en place des conversations. Là où l'un s'arrête, l'autre reprend - pas de rapport. Ce que je dis, ne m'intéresse plus, cela m'ennuie. A quoi bon ajouter son monologue à ceux des autres? Dans ces conditions, la parole n'est qu'un effort.
Thème majeur, salvateur de la littérature à venir, le silence.
Cent-vingt kilomètres d'efforts pour aboutir à Saint-Claude, sept heures que je pédale. Ressortir du vallon est éprouvant. L'heure suivante chaque tour de roue me coûte. Lorsque j'arrive à la maison, Gala est en compagnie de la cantatrice lausannoise et d'un américain éleveur de moutons qui boit trois bouteilles de vins dans la soirée.
Domaine du Chanet, Ornans, un camping et d'emblée: " Je n'ai rien à votre nom." Du moins la dame est là, une pancarte indique en effet "Pas d'accueil entre 12h00 et 18h00. Le conseil: "Installez-vous" La dam trouve quelque chose dans son registre. Ah, vous faîtes partie des écrivains invités par le Conseil régional...! Elle tend une clef, la 49. Les caravanes sont étagées sur trois rangs. J'en compte dix-huit. Pas toutes marquées d'un numéro. Le jardinier s'offre pour me guider.
- Vous avez un bungalow ou une caravane.
- Une caravane je crois, la 49.
- Ah non, ça c'est un bungalow... la 49 hein? Je ne suis pas sûr... Je ne connais pas tous les numéros.
Et il retourne à sa corvée de chiottes.
Je me lave avec du détergent vaisselle oublié dans un évier et de la mousse à raser, j'enfile des mocassins et une chemise, je rejoins l'éditeur sur son stand du Salon du livre d'artiste. MM, l'autre écrivain, est déjà là, au stand, plongé dans une lecture. La heures passent, il ne dit rien. Puis soudain, deux heures plus tard, lorsque j'ai une conversation avec l'éditeur du stand voisin, il m'interrompt.
- Je sais tout des auteurs de la Beat.
Sa femme confirme et elle explique qu'ils ont acheté à Tanger des objets de Paul Bowles. Des objets signés Paul Bowles. Des objets qui ont appartenu à Paul Bowles.
J'en déduis que Paul Bowles signait sa brosse à dents, sa fourchette, ses culottes.
Dans l'après-midi nous passons chez Aldi pour acheter du vin. C'est un supermarché de la banlieue de Bucarest sous Ceaucescu. Un paquet de pâtes, trois plaques de chocolat, six bouteilles de lait, trois de vin. Si nous achetons une bouteille, elle ne sera jamais remplacée. Les employés, l'air inquiet, errent entre les étalages. Nous ressortons les mains vides. S. s'excuse. Je propose de me rendre au centre-ville. Trois kilomètres dans les gaz sur un trottoir misérable, enfin une épicerie. Plutôt que de rentrer par la grande rue, j'emprunte un sentier contre la Loue. Au bout de 500 mètres, il est fermé au barbelé. De retour au salon, nous avalons un verre de Pouslar, le cru d'Arbois pris chez l'épicier, puis le salon ferme. Au restaurant, conversation sur la culture, donc sur rien (les expositions qu'il faut avoir vues et qu'on a malheureusement manquées...), puis retour dans la caravane. Le matin, tôt, nous nous dirigeons vers la cafétéria. La camping dispose d'une caféteria. Un garçon aux cheveux teint de roux apporte du pain décongelé et une cafetière d'eau brune, du café. Aussitôt avons nous rempli nos tasses, il reparaît.
- Je reprends la cafetière, il y a d'autres clients.
En route pour Ornans, je dors à Nozeroy, village forteresse du Haut-Jura. La statue en pierre d'un homme domine le terre-plein (le gardien du cimetière), je déroule mon sac, le matin je l'essore. Une caravane dévérouille son système de sécurité, un couple de Lille. Nous prenons le café.
- J'aime écrire des lettres, dit le Monsieur, et il m'arrive de travailler un peu mon style. J'ouvre le dictionnaire des synonymes.